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LA TRADITION BENEVENTAINE.
Il n'est pas inutile cependant de localiser ce groupe de manuscrits d'une façon plus précise; en effet, s'ils proviennent bien de l'Italie Méridionale, ils n'en proviennent ni indistinctement ni exclusivement (i).
En fait, ceux de ces manuscrits qui peuvent être localisés avec certitude sont originaires d'une région dont les centres principaux sont Bénévent et le Mont-Cassin, et qui serait assez bien délimitée par deux lignes dont l'une, au Nord, traverserait la péninsule de Terracine à Chieti, l'autre, au Sud, de Salerne à Bari; c'est à peine, on le voit, une moitié de l'Italie Méridionale. Toute la région qui s'étend de Rome à la ligne Terracine-Chieti faisant encore partie de l'Italie Centrale, on n'y trouve aucun témoin de la tradition qui nous intéresse. Il faut en dire autant de la partie inférieure de la péninsule, au Sud de la ligne Salerne-Bari, ce qui s'explique par le fait que le Bruttium et la Calabre ont conservé pendant tout le Moyen- Age la langue grecque et la liturgie byzantine.
L'expression d'Italie Méridionale est donc un peu large pour désigner le groupe de manuscrits que nous étudions. Les limites du duché de Bénévent, telles qu'elles subsistèrent pendant près de trois siècles, embrassent d'une façon beaucoup plus précise la zone des scriptoria d'où proviennent ces manuscrits. L'expression de bénéventaine (2) convient donc d'une façon très adéquate pour désigner la famille de manuscrits si exactement localisée.
Sur la carte des principaux scriptoria de l'Ecole bénéventaine (fig. ?), nous avons figuré en trait brisé la frontière septentrionale du duché de Bénévent, qui n'a pas sensiblement changé au cours du Moyen-Age. La frontière méridionale au contraire a trop varié entre le milieu du IXe et le XIIIe siècle pour que nous ayions cru devoir en fixer un état plutôt qu'un autre.
Quelles sont les raisons, quelles sont les circonstances qui ont pu concouru à perpétuer ainsi pendant des siècles dans cette région une tradition, dont la physionomie bien caractérisée trahit l'indépendance vis-à-vis de la tradition universelle? Comment surtout expliquer cette diversité, dans la péninsule elle-même, entre des traditions dont l'unité semblerait, de prime abord, en raison de leur groupement géographique, ne faire aucun doute, et qui se révèlent pourtant, à l'examen, si peu semblables?
(1) Il ne saurait être question ici, cela va de soi, que des représentants de cette tradition autochtone dont nous avons dit le caractère d'homogénéité, nullement des manuscrits étrangers dont la présence, peut-être même l'usage dans la région ne seraient dus qu'à un concours de circonstances accidentel. C'est ainsi que la cathédrale de Bari conserve quelques manuscrits parisiens. On trouve également en Sicile des manuscrits qui représentent la pure tradition normande : le codex C. 132 de la Bibliothèque Nationale de Madrid, par exemple. L'introduction de tels manuscrits dans l'Italie Méridionale date de l'époque de la domination normande et il serait vain d'y chercher les caractères distinctifs des manuscrits de la région.
(2) Ce terme de bcucventain ne doit donc pas tant évoquer l'idée de la ville de Bénévent que cell duché dont elle était la capitale. Nous aurons l'occasion de dire plus loin dans quelle mesure cette qualification peut se réclamer de la tradition elle-même.
Paléographie XIV. 1 1
LE MILIEU BÉNÉVENTAIN
A considérer rapidement une carte géographique, on pourrait être tenté de juger évidente l'unité de cette bande de terre qui s'avance dans la Méditerranée, si nettement délimitée par la Mer Tyrrhénienne et la Mer Adriatique. Bien superficielle serait pourtant cette appréciation. Lorsqu'on étudie les choses de plus près, et d'un point de vue vraiment positif, il apparaît vite au contraire que cette unité de la péninsule est toute factice, et que le morcellement dont l'Histoire nous présente à travers les siècles le spectacle si constant, loin d'être quelque chose d'anormal, répond vraiment à la nature des choses.
En ce qui concerne le Sud, la chose est de la dernière évidence.
Indépendance géographique .
Si l'on veut bien songer à ce gigantesque rempart formé par les Abruzzes. massif compact, aux pics élevés, coupé ici et là de quelques vallées, fossés abrupts et profonds, on comprendra comment cette région, que l'on a pu comparer à une Suisse (i), située ainsi au cœur même de la péninsule, devait isoler l'Italie Méridionale de l'Italie Septentrionale et de toute la masse continentale. Cet état de choses, un peu déconcertant au premier abord, saute aux yeux lorsqu'on examine le système des routes romaines, ces voies de pénétration dont la direction était déterminée par le relief du sol et dont l'organisation témoigne d'une conscience si parfaite des nécessités géographiques.
Au Nord, la Via Valeria, partant de Rome, se dirige vers l'Est; ce n'est qu'à grand peine qu'elle parvient, à travers les défilés et les hauts plateaux à se frayer un chemin jusqu'à la côte de l'Adriatique. Pas un instant sur tout son parcours n'apparaît la possibilité d'une percée vers le Sud, dans cette chaîne qui compte des sommets de deux mille mètres. Toute cette région centrale est à peu près inaccessible. Pour trouver des voies de pénétration dans l'Italie Méridionale, il faut se rapprocher de la Mer Tyrrhénienne : deux routes se présentent alors, sensiblement parallèles à l'axe de la péninsule : la Via Latina et, plus près de la côte, la Via Appia. Mais ces deux voies ne donnent en réalité qu'un seul accès vers le Sud. Après avoir touché la côte, la Via Appia doit en effet
s'engager dans des défilés dont elle ne peut sortir qu'en rejoignant la Via Latina au passage
r du Vulturne. Une seule route traverse donc Capoue; après quoi la distinction devient
à [nouveau possible; laissant la Via Popilia se diriger vers la Calabre. la Via Appia coupe
la péninsule en diagonale et gagne Brindisi après s'être dédoublée à son passage à Bénévent.
Un système aussi réduit de voies de pénétration suggère quel pouvait être l'état
(i) Emile Bertaux, L'Art dans /'Italie Méridionale, Paris, Fontemoing, 1904, p. 9.
LA TRADITION BENEVENTAINE.
d'isolement de cette Italie du Sud dont on a pu dire très justement que, située à l'extrémité du monde latin, elle « se détourne, pour ainsi dire, de l'Italie du Nord, pour tendre vers la Dalmatie, la Grèce et les rivages du Levant les trois promontoires du
Fig- 3- Les principaux scriptoria de l'École Bénéventaine.
Les noms étrangers à la zone bénéventaine sont écrits entre parenthèses.
Gargano, de la Terre d'Otrante et de la Calabre. Elle semble s'offrir comme un intermédiaire naturel entre l'Italie proprement dite et les pays d'outre-mer» (i).
(i) E. Bertaux, Ioc. cit. p. 14.
Indépendance historique.
Très fermée physiquement aux influences extérieures, c'est surtout dans son histoire que l'Italie Méridionale affecte une indépendance dont il n'y a peut-être pas d'exemple plus frappant : fierté et orgueil national, telle est la note caractéristique de ces populations lombardes (i) de l'Italie du Sud, en garde contre tout et contre tous, et dont l'existence se passe à maintenir farouchement une indépendance toujours menacée.
Indépendant en fut dès son installation, le duché de Bénévent (2) vit son importance singulièrement accrue lors de la chute du royaume lombard. Tant qu'il y eut à Pavie des rois. le sentiment national demeura étranger aux Lombards du Sud. Mais lorsque Didier tombe (774), le duché de Bénévent se trouve être le seul où les représentants de la nation vaincue ne sont ni sujets ni vassaux de Charlemagne. L'orgueil lombard se réveille alors. Pour affirmer son indépendance, Arichis, qui depuis seize ans gouvernait l'Italie Méridionale comme duc de Bénévent, prend le titre de prince, et. pour bien marquer son droit souverain, il se fait sacrer (3).
C'est sur la presque totalité de l'Italie Méridionale que devait s'étendre pendant trente ans (778-787) son autorité; et tandis que, durant cette période l'Italie du Nord et l'Italie Centrale subissaient de profonds changements, le Sud de la péninsule au-dessous des Abruzzes échappait encore à toute intervention des Francs.
En usurpant la couronne des rois lombards, Charlemagne ne songeait pas à revendiquer de droits sur le duché de Bénévent. Il y fut déterminé par le pape Hadrien Ier que la proximité du nouvel état inquiétait visiblement. Cédant aux instances du pape. Charlemagne se décida en 787 à rattacher la principauté indépendante à la monarchie flanque.
Mais Arichis entendait bien ne pas se soumettre aussi facilement. Pour échapper à cette suzeraineté gênante, il était adroit de revendiquer la protection byzantine. La suzeraineté lointaine du basileus était en effet beaucoup moins dangereuse pour l'autonomie lombarde. Arichis promit donc à l'impératrice Irène de reconnaître la suprématie impériale et lui demanda en échange de lui accorder le titre et la dignité de patrice. L'impératrice s'empressa de faire droit à la demande du prince, qui se plaçait ainsi de lui-même dans la hiérarchie byzantine. La ligue gréco-lombarde, rompue par Charlemagne, se reformait: mais les
(1) L'invasion lombarde (568) ne s'arrêta pas, on le sait, à l'occupation de la plaine du Pô. A peine ce nouveau royaume établi dans l'Italie du Nord, la conquête reprenait pour ne s'arrêter qu'une fois occupé tout l'intérieur de la péninsule.
(2) A l'origine c'est tout l'ensemble des possessions lombardes du Sud, pratiquement l'Italie Méridionale toute entière, qui fut groupé sous l'autorité du duc de Bénévent. Cette unité durera pendant près de trois siècles, jusqu'au traité de partage (849) qui fera de Salerne la capitale d'un nouveau duché indépendant.
(.3) Cf. Jules Gay, L'Italie Méridionale et l'Empire Byzantin, Paris, Fontemoing, 1904, p. 29.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 85
Lombards ne tardèrent pas à se tourner contre les Grecs pour s'agrandir rapidement à leurs dépens en occupant l'Italie Méridionale dans sa presque totalité.
En 788, la victoire des Francs impose l'union de l'Italie Méridionale à la monarchie franque; mais les promesses faites sont vite oubliées: le prince de Bénévent ne reconnaît ni suzerain ni protecteur : « Le puissant Roi des Francs ne réussit pas à le faire plier devant lui» (i); de fait la suprématie franque reste illusoire, et Bénévent demeure en contact avec l'Empire byzantin, surtout de la fin du VIII' siècle jusqu'au milieu du IXe.
Malgré sa puissance territoriale, l'état lombard contient des germes de faiblesse et de dissolution dont la première étape sera, en 849, le traité de partage entre Bénévent et Salerne. L'invasion sarrasine qui risque de s'étendre à toute l'Italie et à Rome donnent à l'empereur franc l'occasion de foire valoir ses droits dans l'Italie Méridionale. L'échappatoire de la suzeraineté byzantine n'existait plus depuis les accords entre la cour byzantine et les successeurs de Charlemagne. Depuis les traités de 802 et de 812, l'empereur grec, en consentant à reconnaître le titre usurpé par le roi des Francs, lui avait] abandonné les conquêtes d'Italie, y compris la suzeraineté sur les Lombards du Sud. En face de l'ennemi commun, l'union des deux empires était d'ailleurs indispensable;
L'attaque de Rome (846) décide l'empereur Lothaire à intervenir ; son fils Louis chasse de Bénévent les Sarrasins. Depuis l'union — toute théorique — de la principauté de Bénévent à l'empire d'Occident, au temps de Charlemagne, c'est la première fois que les Francs ont l'occasion d'exercer en fait leurs droits et leurs prérogatives de suzerains. Les Sarrasins expulsés, Louis ratifie le traité de partage qui vient d'être conclu entre Bénévent et Salerne, et reçoit les serments des princes.
Après la mort de Lothaire (85s), Louis II doit laisser à ses frères toute la partie de l'héritage paternel située au delà des Alpes. C'est le premier empereur carolingien dont l'autorité ne dépasse pas les limites de la péninsule. Aussi entend-il bien placer toute celle-ci sous son autorité directe et constituer ainsi une monarchie purement italienne. Il n'est donc pas disposé à se contenter, dans l'Italie Méridionale, de la suprématie indirecte revendiquée par Charlemagne. Louis II regarde Bénévent, la Fouille, la Calabre, comme des provinces d'Italie.
Les incursions des infidèles donnent à l'empereur une nouvelle occasion d'intervenir. En 851 et 852 les Sarrasins de Bari ravagent l'Apulie et la Calabre et vont même jusqu'à menacer directement Bénévent et Salerne ; les Abbés du Mont-Cassin et de Saint-Vincent de Vulturne appellent l'empereur à leur secours : francs et lombards font cause commune et assiègent Bari.
Malgré les apparences, la souveraineté franque est cependant toujours aussi illusoire : « Quand l'empereur est présent avec son armée, les princes lombards témoignent avec
( 1 ) Chronicon Salernitcuwm, 2c (Monumenta Germaniœ historica, Scriptores III, 486).
empressement de leur fidélité et prêtent tous les serments qu'on leur demande. Mais à peine s'éloigne-t-il que toutes les promesses sont oubliées» (i).
En 866, Louis II tente un sérieux effort contre les infidèles de Bari. A l'armée impériale se joignent les indigènes chrétiens, Lombards et Grecs. L'empereur n'entre cependant à Bari qu'en 871, après cinq ans de campagne. Mais la victoire des troupes chrétiennes devait devenir un nouveau sujet de contestations et provoquer la rupture entre les Lombards et les Francs. Bari reprise devait en effet se rattacher naturellement à Bénévent ; mais l'empereur n'admettait pas que la victoire profitât précisément au moins soumis de ses vassaux. Bien au contraire il croyait le moment venu de rendre plus complète et plus étroite la soumission des princes lombards, en profitant du prestige que lui donnait la victoire, et d'assurer pour l'avenir la prépondérance franque, en ôtant aux Lombards toute velléité de reprendre leur ancienne indépendance. L'insurrection générale répondra à cette tentative. L'empereur surpris, la nuit, dans l'ancien palais ducal de Bénévent où il avait fixé sa résidence, restera pendant quarante jours le prisonnier de son vassal. On comprend aisément l'impression que fit cette brusque révolte des Bénéventains et l'humiliante captivité à laquelle l'empereur se trouvait réduit, quelques mois à peine après une si éclatante victoire.
Le résultat immédiat de cette révolte et de cette captivité fut de laisser le champ libre aux Sarrasins qui venaient d'être battus. A l'annonce de la nouvelle invasion qui s'organisait, les Lombards de Bénévent se décidèrent à mettre l'empereur en liberté ; mais Louis II dut promettre sous la foi du serment qu'il ne chercherait ni à rentrer à Bénévent ni à se venger des Lombards.
Bien entendu, une fois délivré, l'empereur se fit relever de son serment par le pape Hadrien qui en même temps proclama le prince de Bénévent ennemi de l'empire.
Pendant ce temps, les Sarrasins tentaient une nouvelle incursion et pénétraient jusqu'à Bénévent et Capoue : les ravages, les massacres et les incendies que les pauvres habitants de la Campanie avaient vus tant de fois depuis trente ans recommençaient. Une armée franque envoyée en hâte inflige aux Musulmans une sanglante défaite, mais c'est en vain que Louis II cherche à s'avancer du côté de Bénévent : les habitants, après avoir repoussé les infidèles, interdisent aux Francs les abords de la capitale. Parleur attitude menaçante, ils se déclarent en rupture ouverte avec l'Empire franc. Bientôt Adelchis se décide à une démarche encore plus grave qui va compromettre le résultat des victoires de l'empereur et faire échouer son rêve de domination sur toute la péninsule : reprenant la politique tentée au temps de Charlemagne parle premier prince de Bénévent, il se tourne vers les Grecs et entre en relations avec le patrice byzantin, qui vient d'arriver à Otrante avec une armée assez nombreuse. Le prince s'engage à payer désormais au basileus le tribut que ses prédécesseurs et lui-même avaient dû jusque-là payer aux Carolingiens (873). sn II est remarquable de voir quelle force avait gardée, dans cette petite cour de Bénévent, l'orgueil
(1) J. Gay, /oc. cit. p. 69.
LA TRADITION BÉNEVENTAINE. 87
national lombard, et combien les souvenirs de la fin du VIIIe siècle, du temps où Didier et Arichis luttaient encore contre Chatiemagne, y étaient encore vivants. Ce prince Adelchis, qui, déjà rebelle à l'autorité franque vers 860, osait, onze ans plus tard, faire arrêter l'empereur, puis le chasser de sa capitale et lui en interdire à tout jamais l'entrée» promulgua des capitula qui révèlent les sentiments dont la noblesse lombarde était animée à l'égard des Francs : « Le tout-puissant maître de toutes choses avait soumis autrefois le royaume d'Italie à notre nation lombarde... La nation des Francs lui enleva tout d'un coup le premier rang... En ce temps-là régnait Didier, qui avait pour gendre Charles, roi des Francs : celui-ci, envieux de son trône, lui tendit des embûches et ne craignit pas de conspirer contre lui ;il soumit à son empire le royaume d'Italie et la nation lombarde. La puissance divine ayant permis que cette nation tombât encore plus bas, le duché de Bénévent était alors gouverné par le duc Arichis, catholique et magnifique, qui, fidèle à l'exemple des rois, gouverna noblement et avec honneur les débris de sa nation» (1). Pour le prince Adelchis, l'ancêtre de Louis II n'est donc qu'un usurpateur ; aussi a-t-il grand soin de ne pas nommer empereur celui qui, aux yeux des Lombards, est seulement le roi des Francs. Si tels étaient, vers 86s, les sentiments qui dominaient à la cour de Bénévent, on comprend mieux pourquoi la noblesse lombarde comptait, quelques années plus tard, trouver dans la suzeraineté lointaine de Byzance une garantie d'indépendance plus certaine que dans la lourde protection des Francs.
De cette soumission toute négative, le premier résultat devait naturellement être une brouille avec les Byzantins. Malgré les protestations extérieures, le prince lombard prétendait, en effet, défendre son indépendance aussi bien contre les Grecs que contre les Francs; aussi préféra-t-il encore négocier avec les Sarrasins plutôt que de plier devant ses nouveaux maîtres. Le prince de Salerne et l'évêque de Capoue suivirent d'ailleurs son exemple.
Les Sarrasins devaient profiter de cette paix avec les Etats du Sud pour s'enhardir jusqu'à remonter plus au Nord. La situation devint bientôt pour l'Etat pontifical aussi grave qu'elle l'avait été en 845, avant la première intervention de Lothaire et de Louis IL Après la mort de celui-ci, et l'empire restant vacant, le pape ne devait compter que sur lui-même pour assurer la sécurité de ses Etats. Jean VIII obtint bientôt du nouvel empereur Charles le Chauve un droit éminent de souveraineté sur les Etats lombards du Sud qui provenaient du partage de l'ancienne principauté de Bénévent. Dès lors le pape s'efforça de [transformer en vassaux effectifs du Saint-Siège les princes de Bénévent et de Salerne ainsi que le comte de Capoue.
En 882, les Lombards de Salerne et de Bénévent combattent les Sarrasins, qu'ils traitaient en amis quelques années plus tôt : ce résultat est dû à la politique de Jean VIII, qui sacrifia tout à l'alliance étroite entre l'Eglise romaine et l'Empire byzantin contre
(1) J. Gay, loc. cit, p. 106-107.
l'adversaire le plus redoutable de la chrétienté; le basileus envoie donc en Italie une nouvelle armée, dont le commandement est donné, vers 88s. à Nicéphore Phocas. Celui-ci ne devait pas se contenter d'achever l'expulsion des Sarrasins : il usa de sa victoire pour restaurer d'une manière durable la puissance byzantine dans l'Italie Méridionale.
Profitant des discordes lombardes — la guerre civile règne à Bénévent depuis 88 1 — le stratège de Bari cherche à occuper, au nom du basileus, un certain nombre de villes qui reconnaissent encore l'autorité du prince de Bénévent. C'est le signal d'une révolte générale qui, de Bénévent, gagne toute l'Apulie. Le prince de Bénévent. Aion, à la tête de ses Lombards, se jette sur Bari. et réussit à en chasser la garnison byzantine. Abandonné de tous il est bientôt forcé de se soumettre : Bari est rendue aux Grecs. Vers 888. les Byzantins sont donc de nouveau maîtres de l'Apulie. Pratiquement, tous les princes lombards entrent dans la clientèle byzantine.
Résolu à prévenir, de la part des Lombards de Bénévent. toute tentative nouvelle de révolte, le stratège entreprend bientôt de les soumettre plus directement à l'autorité du basileus. En juillet 891. il arrive avec son armée devant les murs de Bénévent. Les habitants, ayant fermé leurs portes, opposent aux Grecs une énergique résistance; mais, après trois mois de siège, ils sont contraints de capituler. Abandonnant Bari. le stratège fixa alors sa résidence à Bénévent. La docilité apparente des bénéventains dissimulait en réalité une hostilité radicale contre leurs nouveaux maîtres. Deux ans plus tard, le retour du stratège à Bari donne aux bénéventains l'occasion de s'affranchir d'un joug qu'ils ne supportaient qu'avec une impatience difficilement contenue. La garnison byzantine est chassée de Bénévent, mais seulement avec le secours du duc de Spolète. Ce dernier, au lieu de rétablir l'ancienne dynastie, représentée par un enfant, garde le pouvoir pour lui-même, et reste maître de Bénévent pendant près de deux ans (895-897); mais en 897, Radelchis (qui avait déjà gouverné les Lombards de 881 à 884) est reconnu comme prince. Deux ans plus tard (899) une conjuration le fait tomber ; le comte de Capoue. Atenolf, appelé à Bénévent. réussit à pacifier les habitants, à se faire reconnaître par eux comme prince et fonde une dynastie nouvelle qui, jusqu'à la fin du XIe siècle, régnera sur Bénévent et Capoue à la fois ( 1 ).
Les tentatives des souverains étrangers, Francs ou Byzantins, pour établir à Bénévent leur domination directe, ont donc abouti au même insuccès. L'union de Bénévent et de Capoue sous le même prince assure au contraire au nouvel état force et stabilité (2). Mais la dynastie nouvelle qui réunit Bénévent et Capoue est bientôt conduite à chercher la protection des Grecs auxquels elle abandonne l'Apulie. Pour soutenir la lutte contre les Sarrasins. Atenolf se trouve contraint d'entrer dans la clientèle byzantine (3).
(1) De 840 à 899, c'était la même famille, la famille de Radelchis, qui avait gouverné Bénéventj sauf de 891 à 897 où la ville fut occupée successivement par les Grecs et par les Francs de Spolète.
(2) Capoue devient alors capitale; Bénévent passe au second plan.
(3) Salerne était restée, depuis 890, fidèle vassale de Byzance.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 89
Le basileus lui promet en effet le secours d'une armée qu'il avait sollicité, à la condition que le prince se reconnaisse explicitement vassal de l'empire. Atenolf mort, son fils Landolf reçoit le titre de patrice impérial (909). La victoire du Carigliano (91=,) affranchit définitivement la Campanie et l'Italie Centrale des incursions sarrasines : événement décisif qui donne à la puissance byzantine en Italie un prestige hors de pair. Le basileus a désormais la suprématie sur toutes les rives de l'Italie Méridionale, de Gaéte au Mont Gargano.
Mais ce serait mal connaître le caractère lombard que de croire définitive la domination byzantine; en réalité elle demeure toute superficielle. L'accord est impossible, car les Byzantins prétendent bien réserver aux leurs les premières places dans l'administration, tandis que les Lombards n'admettent pas qu'on les relègue dans les fonctions secondaires. Les deux révoltes successives du prince Landolf Ier de Capoue et Bénévent. l'appui qu'il trouve à partir de <-)29 dans le prince de Salerne montrent à quel point étaient factices les liens, qui, au lendemain de la victoire du Carigliano. unissaient à l'empire les principautés lombardes. Dès 926, elle s'affranchissent d'une tutelle qui n'est plus compensée par une protection réelle : les princes abandonnent leurs titres byzantins, et ils ne tarderont pas à montrer ouvertement leur hostilité à l'empire.
En fait les princes lombards redeviennent des souverains indépendants, dont le prestige et l'autorité s'affermissent d'une manière très sensible au milieu du X" siècle. C'est une ère de paix qui commence enfin pour l'Italie Méridionale, durant laquelle on verra la résurrection des grandes abbayes bénédictines du Mont-Cassin et de Saint-Vincent de Vulturne ruinées presque simultanément par les Sarrasins (883-884).
Mais voici qu'une nouvelle puissance apparaît bientôt, assez ambitieuse et assez forte à la fois pour reprendre l'autorité royale à Pavie et le pouvoir impérial à Rome : la maison de Saxe, en la personne d'Otton I" . roi de Germanie, restaure à son profit l'empire d'Occident. Reprenant pour son compte la tradition carolingienne, l'empereur cherche à étendre son autorité sur l'Italie entière y compris les Etats lombards du Sud qui, placés entre les deux empires et pratiquement affranchis depuis plusieurs années de toute obligation à l'égard de Byzance, sont les plus indépendants de toute la péninsule.
Une commune animosité contre le Pape Jean XII contribue à reserrer les liens entre l'empire d'Occident et la principauté de Capoue-Bénévent (967) ; mais le résultat le plus durable de l'intervention germanique au delà de Rome est de fortifier l'influence de la maison de Capoue-Bénévent. Sous l'autorité de Paldolf se reconstitue en effet (977) l'unité des pays lombards du Sud ; unité bien fragile d'ailleurs, puisqu'elle ne survivra pas à la mort du prince (981). Comme à la fin du IXe siècle, et à rencontre des prétentions impériales, on verra alors les Lombards affirmer leur indépendance : Salerne se révolter et Bénévent chercher à reprendre son ancien titre de capitale en s'alïranchissant de la tutelle de Capoue. Cette dernière seule reconnaîtra encore la suprématie d'Otton 11; mais quelques années plus tard sa fidélité sera suspectée par Otton III qui enverra contre elle une armée (^99).
Palkograph ie XIV. 12
C'est par la terreur que celui-ci cherchera à rétablir dans l'Italie du Sud la suprématie de l'empire germanique. Se rendant en pèlerin au sanctuaire de l'Archange, il traverse Bénévent qui. pour ne pas être inquiétée, reconnaît la suzeraineté impériale; mais l'entente ne devait pas être de longue durée. A son retour du Gargano. Otton III réclame les reliques de saint Barthélémy. Les gens de Bénévent sont partagés entre la crainte de refuser quelque chose à l'empereur, et celle de priver leur ville d'un trésor si précieux pour elle : d'accord avec l'archevêque, ils usent d'un subterfuge et font passer une relique, d'importance secondaire, pour celle de l'apôtre. Otton III rentre à Rome, persuadé qu'il possède le corps de saint Barthélémy : mais peu de temps après, la fraude est découverte, et l'empereur indigné jure de se venger des Bénéventains. C'est alors qu'il vient assiéger la ville; mais celle-ci lui ferme ses portes (i).
La prétendue suzeraineté des empereurs germaniques sur Capoue et sur Bénévent est donc toujours aussi fictive. En réalité les principautés lombardes forment une zone neutre d'états souverains dont les chefs jouissent de la plus complète indépendance.
Quelques années plus tard (1038) les tentatives de l'empereur Conrad II pour faire reconnaître sa suprématie n'aboutissent qu'à des échecs. A Bénévent, il est fort mal reçu : xn on le traite, lui et son armée, d'une manière indigne et honteuse », dit le chroniqueur du Mont-Cassin (2) ; son autorité toute théorique sera réduite à rien dès que l'armée germanique se sera éloignée.
Le fils de Conrad II, Henri III se fait couronner empereur en 1046. Il visite le Mont- Cassin, Capoue et poursuit son voyage vers Bénévent. A l'approche de l'empereur, la ville, toujours si jalouse de son indépendance, se met en état de défense ; l'empereur n'est pas en mesure d'entamer un siège ; il se contente de mettre le feu aux faubourgs, revient sur ses pas et obtient du pape Clément II qui l'accompagnait une sentence d'excommunication contre les princes lombards et leurs sujets (5).
Ainsi les princes de Bénévent, voulant éviter à leur capitale le sort de Capoue. se confinent dans une sorte d'isolement farouche, hostiles à l'empire germanique, aussi bien qu'aux Byzantins, et aux nouveaux conquérants, les Normands. Mais ils sont trop faibles pour qu'une telle situation puisse durer. Lorsque Henri III, brusquement arrêté par la résistance de Bénévent et rappelé dans l'Italie du Nord par d'autres intérêts, quitte la Campanie, c'est à ses vassaux normands qu'il laisse le soin de sa vengeance, leur livrant d'avance le domaine des Lombards rebelles (4).
La conquête normande s'étend en effet non seulement aux dépens des Byzantins, mais
(1) Cf. Léon d'Ostie, Chronicon monasteriï Casinensis, II, 24. (Monumenta Germaniœ historica : Scriptorum, VII, pp. 642-643.) — D'après un autre texte, l'expédition aurait eu pour cause une révolte des Lombards. Cf. J. Gay, loc. aï.., pp. 373-374-
(2) Léon d'Ostie, II, 63. (/oc. cit., p. 672, note e.)
(3) Annales Beneve/itaiii : 1047-1048. (Mon. Germ. hist. : Script. III, p. 179.)
(4) Léon d'Ostie, II, 78. (loc. cit., p. 683.)
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encore aux dépens des Lombards de Bénévent; aussi, adversaires et victimes des Normands, demeurent-ils rebelles tant au pape qu'à l'empereur; et quand, en 1050, Léon IX se rend au Mont Gargano, les princes de Bénévent lui refusent obéissance et l'expulsent de la ville, lui et sa suite (1). Il ne peut que renouveler contre eux la sentence d'excommunication dont les avait frappés son prédécesseur Clément II; mais un parti se forme, dans la ville excommuniée, qui veut rentrer en grâce avec le Saint-Siège, et envoie au pape une délégation dès le début de l'année suivante. Léon IX devait profiter de cette soumission pour substituer sa suzeraineté à celle de l'empereur (2).
A partir de cette époque, les Normands continueront à avancer peu à peu, mais c'est en vain qu'ils chercheront à s'étendre aux dépens des Lombards de Bénévent; la ville sera désormais terre pontificale (3) ; on pourra voir le Saint-Siège favoriser de toute son influence l'effort de Robert Guiscard pour réunir sous sa domination les conquêtes des Normands en terre byzantine, la fondation du royaume de Sicile n'en aura pas moins pour première condition l'abandon de Bénévent au Saint-Siège, sn La ville pontificale resta au cœur même du royaume vassal comme un perpétuel Mémento (4). »
Toute cette histoire des populations de l'Italie Méridionale au Moyen-Age se résume, on le voit, en un souci unique : l'indépendance; indépendance dont la sauvegarde s'imposait à elles avec toute la force d'une obsession qui affectait chez elles le caractère de la lutte pour la vie.
Indépendantes, dès l'origine, du royaume lombard, elles le furent pratiquement aussi des deux empires. Oscillant entre eux selon les circonstances, se rapprochant de l'un ou de l'autre selon les intérêts du moment, elles cherchèrent parfois à les flatter tous deux ensemble par de vaines promesses de soumission : politique qui ne pouvait manquer de réussir, puisque chacun des deux empereurs se considérait comme le maître dans l'Italie du Sud. Mais chaque fois que les empereurs, qu'ils s'appellent Charlemagne, Louis IL Otton Ier, Otton III, Conrad II ou Henri III prétendirent taire respecter leurs droits de souverains, ils ne réussirent qu'à soulever l'insurrection, à voir les portes se fermer devant eux, quand ils ne se trouvèrent pas réduits, comme Louis II, à la plus humiliante des captivités.
Incapables de maintenir contre tous leur indépendance absolue, affaiblis qu'ils étaient par leurs luttes intestines, les Lombards du Sud n'en réussirent pas moins à tenir en échec
(1) Ami. Benev. : 1050. (Joe. cit., p. 179.)
(2) Il eut d'ailleurs soin de faire ratifier par Henri III la soumission de Bénévent au Saint-Siège.
(3) Victor II ne consentira à devenir pape que si l'empereur lui donne son appui pour recouvrer « les droits de saint Pierre », c'est-à-dire la ville de Bénévent ainsi que les patrimoines pontificaux occupés par les Normands.
(4) E. Bkrïaux, /oc. cit., p. 8. — Ce n'est pourtant qu'à la mort de Landolf (1077), c'est-à-dire près de vingt ans plus tard, que le Saint-Siège exercera directement ses droits sur la conquête de Léon IX. Cf. Dîna, Eultimo periodo del principato longobardo e V origine del dominio pontifteio i/i Benevento, Bénévent, 1899, p. 73.
pendant quatre siècles toutes les puissances qui tentèrent de les soumettre. Pratiquement et en dépit des apparences, leur soumission ne fut jamais qu'« accidentelle » (i), et si les princes lombards furent parfois pour l'empire des alliés, ils n'en furent jamais des vassaux. Que cette indépendance se retrouve dans les institutions, il n'y a pas lieu de s'en étonner ; le fait est que les coutumes lombardes sont toujours demeurées en vigueur même dans les régions momentanément assujetties ; les lois franques ou germaniques sont restées pour ainsi dire inconnues, même dans les principautés lombardes qui ont été soumises à la suprématie des empereurs carolingiens ou saxons. On peut en dire autant des régions qui furent administrées par les Byzantins : on conserve encore quelques fragments de traductions grecques destinées aux fonctionnaires chargés d'appliquer en Apulie la loi lombarde.
L'histoire confirme donc en les accentuant les conclusions auxquelles on avait été conduit par la seule considération du relief du sol : car malgré son isolement géographique presque absolu, l'Italie Méridionale n'en aurait pas moins été rapidement réduite, si l'indépendance de ses populations n'avait été défendue pied à pied avec cette farouche fierté nationale qui demeure vraiment le trait le plus saillant du tempérament de ces populations lombardes.
Lorsqu'on cherche dans l'Histoire un peuple dont la mentalité comme l'attitude se rapprochent sur bien des points de celle de ces Lombards du Sud de l'Italie, c'est aux Scots que l'on songe spontanément. Si l'Irlande a été, en effet, pendant des siècles, un pays fermé à l'influence du monde romain, c'est qu'«elle a voulu lui demeurer étrangère. L'obstination des Scots à résister à l'invasion latine n'a été vaincue que par la persévérance de Rome, ou plutôt par la patience infatigable et la capacité d'accommodation infinie dont ont fait preuve les missionnaires romains. Tel est, » note Samuel Berger, sv le caractère principal de l'Eglise dans les Iles Britanniques. » Aussi irest-il pas étonné de constater en étudiant l'histoire de la Vulgate qu'elle suit, en Irlande et en Grande-Bretagne, les progrès de l'Eglise romaine elle-même : « L'histoire de la Bible dans les pays celtiques n'est pas autre chose que l'histoire des relations de ces pays avec le continent, et particulièrement avec l'Eglise de Rome (2). »
La remarque vaut, toutes proportions gardées, pour l'Italie Méridionale. Connaissant les conditions géographiques et historiques dans lesquels les textes pouvaient y évoluer, nous n'aurons pas lieu de nous étonner d'y trouver une tradition unique, homogène et indépendante dans son évolution.
(1) Ferdinand Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, Paris, Picard, 1907, t. T, p. 18.
(2) Samuel Berger, Histoire de la Vulgate, p. 29.
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