LES ORIGINES
« Dans le but d'exposer scientifiquement, de défendre l'ensemble des travaux de Dom Pothier et de pousser plus avant les études grégoriennes, plusieurs membres de l'Abbaye de Solesmes fondèrent, sous l'inspiration de Dom André Mocquereau et sous les regards de Dom Pothier, une revue trimestrielle, la Paléographie Musicale ».
Tel est, en quelques mots, sous la plume de l'un des témoins et, qui plus est, des collaborateurs de la première heure, Dom A. Delpech, le récit de la fondation de la Paléographie (1).
(i) Mois bibliographique, ire année, n° 12, p. 191.
Paléographie XIV. 2
On sait quelle était alors la situation : le privilège de trente ans (1868-1898) accordé à l'édition Pustet de Ratisbonne; la publication par Dom Pothier, en 1883, de son Liber Gradua/is, « ad majorum tramites et codicum fidem »; les violentes attaques dont ce livre fut l'objet ; la nécessité de répondre sur le terrain scientifique, et de façon définitive.
Il n'entre pas dans nos intentions de faire ici l'historique complet des débuts de la Paléographie Musicale; cela dépasserait de beaucoup les limites d'un simple Avant-Propos. Nous voudrions seulement fixer un point d'histoire, et mettre fin à une légende qui tend à s'implanter, relativement au véritable fondateur de la Paléographie. L'œuvre est assez glorieuse, elle a produit des fruits assez nombreux et importants pour que nous ne permettions pas qu'on en dispute le mérite au moine modeste qui la fonda, sous le voile de l'anonymat.
Pendant quinze années, de 1889 à 1904, la Paléographie parut sans nom d'auteur ni de directeur; chacune des livraisons portait seulement, à la suite du titre, la mention : v. publiée... par les Bénédictins de Solesmes ». « Jusqu'en 1904, écrit Dom Mocquereau dans ses notes, la Paléographie Musicale est restée anonyme, presque en tout... On ne savait guère les noms des auteurs de tel ou tel volume que par des indiscrétions familiales ». Mais un jour vint où * la nécessité de mettre au moins un nom sur la couverture se dévoila ». C'est en 1904, à la livraison de juillet, que pour la première fois le titre fut complété par l'adjonction des mots : « Sous la Direction de Dom André Mocquereau, Prieur de Solesmes », mention qui fut toujours conservée depuis lors. Il fallut évidemment un motif sérieux pour modifier la première façon de faire : c'est qu'alors, devant le succès inattendu de la Paléographie, les opposants voulaient absolument en retirer l'honneur à Dom Mocquereau, dont l'influence était devenue gênante. Il fut même nécessaire dans la suite, pour rectifier certaines allégations erronées et persistantes, de publier les noms de tous ceux qui, depuis la fondation, avaient collaboré pour une part, si minime fût-elle, à l'œuvre commune; cette liste, publiée d'abord par M. l'abbé Rousseau, aujourd'hui évêque du Puy (1), fut ensuite complétée, et parut, en juillet 1912, dans le tome X de la Paléographie, pp. 212-215, cette fois avec « un caractère authentique et officiel ».
Nous avons retrouvé, dans les papiers de Dom Mocquereau, une note inédite, écrite de sa main, et d'où sont extraites les citations qui précèdent. Elle ne porte pas de date, mais elle remonte vraisemblablement à ces années 1910-1912. Nous croyons devoir la publier ici, tant elle éclaire toute sa pensée sur cette affaire. Elle révèle d'ailleurs admirablement à la fois l'humilité du moine et la parfiite loyauté de l'homme de caractère qui se révolte contre ce qu'il estime une injustice. Nous la donnons telle qu'elle est, dans son style elliptique, simples réflexions jetées rapidement d'un seul trait sur le papier, à la manière d'un canevas :
L'Ecole grégorienne de Solesmes. 1833-1910. — Tournai, 1910, pp. 29-31.
« Autrefois, lorsque les cathédrales s'élevaient, elles étaient anonymes. Chartres, qui sait les auteurs des statues sculptées?... Solesmes, sculpteurs ignorés... C'était une Ecole.
« De même pour le chant grégorien... les auteurs sont ignorés.
« Pour la Paléographie Musicale, il devait en être ainsi... Pas de nom, une Ecole.
« Mais voici que les choses ont bien changé. On ne peut que louer ceux qui veulent rester anonymes... Mais est-il permis à ceux qui n'ont contribué en rien à une œuvre, à ceux qui l'ont combattue, passée sous silence, reniée, vilipendée, de s'en attribuer le succès, l'honneur, même dans la mesure la plus modique, lorsque cette œuvre a triomphé ? Non...
« Alors, il est du devoir de ceux qui connaissent les ouvriers de révéler leurs noms, non pour les glorifier...
mais pour faire œuvre de justice ».
Pour « faire œuvre de justice », Dom Mocquereau a révélé les noms de ses premiers collaborateurs. On connaît les principaux : ce sont Dom Cabrol, Dom Cagin, et bientôt Dom Delpech (1).
Pour « faire œuvre de justice », nous devons à notre tour préciser son rôle à lui, le rôle de fondateur et de chef. Nous avons à cœur de le faire ici, dans cette Revue qui lui a coûté tant de fatigues, dans ce Volume XIVe spécialement dédié à sa mémoire vénérée. Nous y tenons d'autant plus qu'il a toujours gardé sur ce point la plus grande réserve ; alors même que depuis plusieurs années il avait publié les noms de ses collaborateurs, jamais, par une modestie qui lui fait le plus grand honneur, il ne s'attribua publiquement le rôle de fondateur ; toujours il parle au pluriel : « Quelques jeunes moines de Solesmes imaginèrent... » (2) ; « Plusieurs bénédictins de Solesmes, alors jeunes et ardents, songèrent à publier... » (3) ; « Quelques jeunes moines, plus hardis que leur chef, entreprirent... » (4). Nous n'avons pas les mêmes motifs de nous taire, et notre devoir est d'affirmer très haut que c'est lui le fondateur, et le seul fondateur de la Paléographie Musicale.
(i) Cf. Lettre de Dom Cabrol à Mgr Rousseau, 18 mai 1910, insérée dans L'Ecole grégorienne de Solesmes, p. 24. Citons au passage quelques lignes de cette lettre : « La raison pour laquelle Dom Mocquereau refusa d'abord, par un scrupule que je trouve un peu excessif, de signer de son nom la Paléographie. est précisément le concours, du reste assez restreint, qu'il demanda à quelques-uns de ses confrères. Mais en somme c'est lui seul qui a eu l'idée de la Revue, et c'est à lui en très grande partie qu'en revient l'exécution ». Cf. également la note parue dans la Rassegna Gregorlana (1910, p. 62-63), et reproduite de VUnivers du 7 septembre 1909.
(2) Revue Grégorienne, 1921, p. 9.
(3) Monographie VII, p. 105.
(4) Revue Grégorienne, 1924, p. 37.
Il nous est impossible de citer ici tous les documents — et nos archives des années 1887-1890 en sont pleines — qui en font foi. Qu'il nous suffise d'énumérer les chefs de preuve, en disant la part qui revient à Dom Mocquereau dans cette publication :
C'est lui qui en conçut l'idée, dans le désir de venger son maître, Dom Pothier, de toutes les attaques contre le Liber Gradualis et contre les Mélodies Grégoriennes.
C'est lui qui assuma pour la plus grosse part la tâche ingrate de recueillir les souscriptions à l'ouvrage futur, car on ne pouvait se lancer dans les frais énormes d'une telle publication sans avoir l'assurance qu'ils seraient à peu près couverts ; ses lettres de cette époque, 1887-1888, le montrent frappant aux portes des personnalités musicales, religieuses et scientifiques de Paris, et s'ingéniant de mille manières à atteindre tous ceux qui seraient susceptibles de s'intéresser à son œuvre; ses confrères de Solesmes qui l'aidaient dans cette tâche, notamment Dom Cabrol, lui rendaient compte, à lui, de leurs succès comme de leurs échecs. Pendant longtemps, les souscriptions ne montèrent pas vite ; il fallait acclimater l'idée, et Dieu sait ce qu'il fallut à Dom Mocquereau de ténacité pour aboutir.
C'est lui qui assuma encore la plus grosse partie de la correspondance, comme le prouvent toujours les archives de ces années : c'est à lui que sont adressées la plupart des lettres relatives à la publication projetée : questions, suggestions, conseils, requêtes, etc. ; à lui également que sont adressées après coup les félicitations. On sent que c'est lui qui porte toute la responsabilité de l'entreprise.
C'est lui qui rédigea le grand Prospectus in-4° paru le 30 juin 1888, Prospectus qui donne déjà en résumé toutes les idées développées plus tard dans Y Introduction généra/e du Ier volume, et qui fut ensuite traduit et imprimé en plusieurs langues : latin, anglais, allemand. « Je me souviens très bien, écrivait Dom Mocquereau en 1910 dans une note inédite, que le Prospectus est mon œuvre (1) ; il exprime mes
(i) On s'est mépris parfois sur le véritable auteur du Prospectus, par suite d'une inexactitude de la Bibliographie des Bénédictins de la Congrégation de France, de Dom Réginald Biron (Paris, Champion, 2e édition, 1906, p. 143), où le Prospectus est rangé parmi les oeuvres de Dom Pothier. Dom Biron, mieux informé, rétracta plus tard son erreur, dans une lettre du 5 août 1910a Dom Mocquereau, publiée déjà au tome X de la Paléographie, et que nous croyons devoir reproduire ici, qui est sa vraie place : « Votre affirmation très nette que vous êtes réellement l'unique auteur du Prospectus de la Paléographie Musicale imprimé à Solesmes et lancé en 1888; les preuves sans réplique que vous m'en avez données lors de mon dernier passage à Quarr-Abbey; le témoignage catégorique des anciens qui ont assisté à la naissance de votre Revue, et entre autres celui du Rme Père abbé D. Cabrol; tout m'oblige à convenir loyalement que j'ai été induit en erreur en ne vous attribuant pas la paternité de ce Prospectus dans la 2e édition de la Bibliographie des Bénédictins de la Congrégation de France parue en 1906 chez M. Champion à Paris. Si j'étais quelque jour chargé de préparer une 3e édition, je m'empresserais de réparer mon erreur : Cuique suum, ce n'est que justice ».
Déjà, dans une lettre précédente, du 16 juin 1910, datée de Farnborough, Dom Biron écrivait : «Je n'ai nulle raison de douter de la légitimité de votre premier-né... C'est sûrement X... qui m'a induit en erreur, car, je le répète, il m'était impossible d'attribuer de moi-même la paternité de ces huit feuilles à D. Pothier. J'étais et je suis encore trop ignorant de ce qui s'est passé en 1887, 1888 ou 1889. Je n'ai pu que copier machinalement la liste que X... avait eu l'amabilité de composer pour moi ».
Ajoutons d'ailleurs que dans son « Introduction » à la Bibliographie des Bénédictins, etc., p. VIII, Dom Biron écrivait : « La Paléographie Musicale, fondée et dirigée par le R. P. Dom André Mocquereau... etc. ».
idées, et ces idées ne sont pas celles de D. J. Pothier, sur l'utilité de la Paléographie Musicale... ». Et nous avons encore à Solesmes, corrigées de la main même de Dom Mocquereau, les épreuves de la seconde édition de ce Prospectus parue en septembre de la même année, précisant le premier manuscrit qui serait publié, le n°339 de S. Gall, et les conditions de la publication. Entre-temps, lorsqu'en juillet, sur la demande des imprimeurs, Dom Cabrol publiait une « réduction » du Prospectus, Dom Mocquereau, alors à Saint-Gall, en était averti par une lettre de son collaborateur : « J'ai fait le prospectus, inspiré du vôtre... ».
C'est lui qui décida du premier manuscrit à publier, comme du reste de toutes les phototypies qui suivirent. Il fit son choix au cours d'un voyage à S. -Gall, au début de juillet 1888, et s'arrêta à un Graduel du Xe siècle, le codex 339. Dom Pothier, qui l'accompagnait, s'occupa presque uniquement de copier des proses et des séquences dans un manuscrit du XVe siècle, alors que Dom Mocquereau, comme en témoignent ses lettres d'alors, étudiait en hâte, et seul, les riches et précieux graduels, nombreux à l'Abbaye, préparant ainsi de loin le travail de l'avenir. C'est lui qui, dans une lettre dont nous avons encore le brouillon, sollicita de la « Commission de la Bibliothèque » les autorisations nécessaires ; et c'est avec lui que correspondit, pour toute cette affaire, le Bibliothécaire, M. Idtensohn.
C'est lui qui rédigea à peu près seul les quatre premiers volumes de la Paléographie, sauf quinze pages du 1er volume, les pages 55-70, dues à Dom Cabrol, et, dans le second volume, les pages 27-36, plus la note des pages 18-22, dues à Dom Pothier.
C'est à lui enfin que nous devons en particulier la magistrale Introduction générale, qui n'occupe pas moins de cinquante pages du Ier volume, et qui définit tout le sens et toute la raison d'être de la nouvelle publication, avec ce que l'on doit en attendre. Nous reviendrons plus loin sur son importance ; si nous la mentionnons ici, c'est qu'elle contient en germe toute la Paléographie, qu'elle en dessine le plan, en précise les grandes lignes, et en somme engage tout l'avenir. Manifestement ces pages, écrites d'une main si ferme et si sûre, et qui témoignent d'une si claire vision des choses, ne peuvent être d'un simple collaborateur ; seul, le chef pouvait ainsi orienter toute l'œuvre naissante vers ses destinées futures.
Que faut-il de plus pour reconnaître à Dom Mocquereau la paternité, complète et exclusive, de la Paléographie Musicale? Qu'eût-il dû faire de plus pour mériter d'en être reconnu le fondateur, puisqu'aussi bien c'est lui qui a pratiquement tout fait ?
Il le mérite d'autant mieux que ce fut une entreprise ardue. On ne sait pas assez combien elle lui coûta de peines et de soucis. Pendant qu'au cours des années 1887-1888 il se débattait au milieu de mille difficultés matérielles, s'occupant à la fois de la correspondance, de la publicité, des souscriptions, du choix des manuscrits à reproduire, de la rédaction des articles, de la direction à donner à une œuvre ou
mieux à une science qu'il créait de toutes pièces, bref, occupé au lancement et à la mise en train d'une publication dont toute l'organisation reposait en définitive sur lui, il rencontrait autour de lui des difficultés d'un autre ordre, autrement pénibles à son âme de moine : il se sentait en butte à une opposition plus ou moins avouée, mais réelle et tenace, opposition qui dura jusqu'au dernier moment.
nv Les débuts de cette entreprise, qui parut à plusieurs audacieuse et presque téméraire, furent entourés, écrira-t-il plus tard, de difficultés de toutes sortes. Plusieurs fois même, avant l'apparition du premier fascicule (janvier 1889), on put croire qu'elle ne verrait jamais le jour » (1). « Un instant, ajoute Mgr Rousseau (2), cette opposition fut triomphante. Au moment même où les dispositions dernières étaient prises pour le lancement de la Paléographie Musicale, Dom Mocquereau fut appelé chez le Rme Dom Couturier, abbé de Solesmes. Celui-ci lui dit, non sans hésitation et sans tristesse, que, par suite de démarches pressantes et puissantes faites auprès de lui, il fallait renoncer à la publication projetée... Il n'y avait qu'à se soumettre. Cette décision fut promptement révoquée, grâce à l'intervention de confrères entièrement dévoués ».
C'est alors que, pour sauver l'œuvre compromise, Dom Mocquereau fit le vœu que l'on sait à Notre-Dame de Chartres, et, « à partir du jour où ce vœu fut émis, les obstacles s'évanouirent l'un après l'autre » (3). La Paléographie commençait enfin à paraître en janvier 1889, et le 23 avril suivant, le Pape Léon XIII, dans une lettre adressée à Dom Couturier, daignait prendre sous son haut patronage l'œuvre des Bénédictins.
Ainsi, dit Dom Sergent, «il fallut toute la ténacité de Dom Mocquereau, et finalement l'autorité de Dom Couturier, pour vaincre toutes les difficultés et les résistances, venues de là même où le fondateur de la nouvelle revue était en droit d'attendre une aide » (4). Dom Kreps, qui cite ces dernières lignes (5), n'hésite pas à reconnaître d'où venait en partie cette opposition systématique ; elle venait de Dom J. Pothier lui-même, qui, loin d'avoir fondé la Paléographie, a fait ce qu'il a pu pour l'empêcher de naître.
(i) La Voix de N. D. de Chartres, septembre 1891, p. 205. Cet article, anonyme, est en réalité de Dom Mocquereau.
(2) L Ecole grégorienne de Solesmes, p. 25, note 2.
(3) Dom de Sainte-Beuve a raconté dans la Revue Grégorienne, 1930, p. 42, les circonstances de ce vœu, qu'il tenait, nous dit-il, de la bouche même de Dom Mocquereau : « Se trouvant désigné pour remplir à son tour les fonctions d'hebdomadier, le dimanche de la Trinité, pendant le salut, à genoux devant le Saint Sacrement, Dom Mocquereau se sentit pressé de mettre sous la protection de la Sainte Vierge cette laborieuse entreprise, en promettant, si le succès la couronnait, d'en offrir le premier volume à Notre-Dame de Chartres, qui avait donné les premiers souscripteurs. Le Rme Dom Couturier, alors abbé de Solesmes, à qui seul appartenait le droit de ratifier ce vœu, y consentit volontiers, et à partir du jour même les obstacles s'évanouirent l'un après l'autre ». Cf. La Voix de N. D. de Chartres, l. c.
(4) Revue grégorienne, 1925, p. 203.
(5) Musica Sacra de Bruges, 1930, pp. 102-103.
On peut se demander quel motif poussait Dom Pothier à s'opposer à une publication dont le but premier était de défendre ses propres œuvres, ses Mélodies Grégoriennes et son Liber Gradualis de 1883. Du moins, le fait n'est pas douteux. Bien des documents l'attestent, et Dom Mocquereau y faisait discrètement allusion peu d'années avant de mourir : «Dom Pothier se montra opposé à cette publication. Il' avait, pour la combattre, de nombreux arguments, un, entre autres, qu'il répétait sous mille formes ». Cet argument, c'était la crainte que les données paléographiques, mal comprises des non-initiés, et mal interprétées, donnassent lieu à de nouvelles théories, et fussent la cause de nouvelles luttes (1). Ce à quoi Dom Kreps répond très justement : « Combien Dom Mocquereau avait raison de répliquer : " Ce sont précisément les luttes, les controverses qui consolideront les théories, et celles-là seules restent debout qui, bâties sur le roc inébranlable des faits, résistent à toutes les attaques ". Le vendéen avait raison contre le lorrain ».
Peut-être à cette crainte s'en ajoutait-il d'autres : celle de voir révélées certaines inexactitudes, inévitables, du Liber Gradualis ; celle aussi de courir les aléas et les risques d'une publication d'un genre absolument nouveau, sans précédent, jugée par plusieurs « audacieuse et téméraire », et à une époque où tant d'oppositions étaient liguées contre Solesmes, alors que les éditions de Ratisbonne jouissaient officiellement de la plus grande faveur à Rome. Dom Mocquereau le laisserait entendre quand il dit, dans la notice nécrologique de Dom Pothier : « Par égard pour la Sacrée Congrégation des Rites, il fallait à tout prix éviter une polémique. Restait le terrain purement scientifique et artistique. Quelques jeunes moines, plus hardis que leur chef (2), entreprirent la reproduction photographique des manuscrits, etc. ...» (3).
Toujours est-il que Dom Pothier ne consentit jamais à se mêler activement à l'entreprise. Non pas, certes, qu'il ait été tenu systématiquement à l'écart ; il s'en faut de tout ! Dom Mocquereau était trop avisé pour ne pas vouloir mettre à profit, dans une œuvre de cette envergure, la science et les conseils expérimentés de celui dont il était et aima toujours à se proclamer le disciple ; aussi bien, ne travaillait-il pas avant tout pour « confirmer le caractère traditionnel de l'œuvre » de son maître et répondre aux attaques dirigées contre lui (4)? Et n'avait-il pas tout avantage à se sentir soutenu par Dom Pothier, dont l'autorité en ces matières était reconnue de tous, même de ses adversaires, depuis le Congrès d'Arezzo ? Aussi fit-il tous ses efforts pour l'associer à ses recherches, à ses travaux, et essayer de l'intéresser malgré lui à la Paléographie. C'est en ce sens précis que le mot de Dom Delpech, cité plus haut, est exact : « sous les regards de Dom Pothier », car celui-ci fut tenu au courant de tout jusqu'à son
(i) Monographie VII. Examen des critiques dirigées par D. Jean >iin contre V Ecole de Solesmes ... Tournai, 1926, p. 105-106.
(2) C'est nous qui soulignons.
(3) Revue grégorienne, 1924, p. 37.
(4) Ibid.
départ de Solesmes, en 1893. Bien plus, Dom Mocquereau essaya de le mettre à la tête de l'entreprise, comme plus tard, en 1904, il devait, par un sentiment de délicatesse tout à son honneur, lui faire donner la présidence de la Commission Vaticane, qui lui avait été un instant dévolue à lui-même.
Dom Pothier toujours se déroba ; et il reste vrai de. dire qu'il ne contribua en rien à la fondation de la Paléographie, ni à sa direction, ni même, peut-on ajouter, à sa rédaction. Tout ce qu'il publia se réduit à fort peu de chose : les pages 27-36 du second volume (excepté toutefois les tableaux de neumes, qui sont de Dom Mocquereau et de Dom Delpech), et la note des pages 18-22 de ce même second volume ; et encore fallut-il, de la part de Dom Mocquereau, des instances répétées pour les obtenir. Dom Pothier a certes d'autres titres à la reconnaissance et à la vénération des grégorianistes ; il n'a pas celui-là.
Tout le mérite de la fondation de la Paléographie Musicale, comme tout l'honneur du succès, revient à Dom Mocquereau seul.
Qu'il nous suffise d'apporter ici, entre beaucoup d'autres qui pourraient être cités, le témoignage formel de deux des premiers collaborateurs, associés très étroitement à l'entreprise commune :
le témoignage de Dom Cagin : « La Paléographie Musicale appartient précisément, originellement et exclusivement, à Dom Mocquereau » (1);
le. témoignage du Rme Dom Cabrol : « Contester à Dom Mocquereau la paternité exclusive de la Paléographie Musicale, c'est plus que de l'audace, cela mériterait un autre nom » (2).
l'œuvre.