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L'ARCHAÏSME DE LA TRADITION BENEVENTAINE

L'archaïsme, telle est peut-être la note la plus caractéristique de la tradition bénéventaine.

Ce n'est pas que nous entendions faire ici une apologie sans réserves des manuscrits de l'Italie Méridionale. Pas plus qu'aucun autre groupe, le groupe bénéventain ne saurait prétendre au privilège d'avoir gardé dans toute sa pureté la tradition primitive — nous avons trop insisté sur la nécessité de faire appel à tous les groupes de manuscrits indépendants pour qu'il soit possible de se méprendre sur le sens et la portée de la présente remarque. Il ne ressort pas moins de l'étude de ces manuscrits qu'ils ont conservé des indices qui révèlent de la manière la moins équivoque leur archaïsme absolument authentique.

Il convient d'autant plus d'insister sur ce fait, que la tradition bénéventaine se présente sous une forme si particulière qu'on serait tenté de n'y voir, au premier abord, qu'une série d'altérations manifestes, propres aux manuscrits de l'Italie Méridionale, et dont le seul intérêt serait de fournir autant de notes individualités d'un rameau particulier de la tradition.

La vérité est assez différente et mérite qu'on en signale l'importance. Grâce à son isolement à l'extrémité du monde latin et à ce concours de circonstances privilégiées qui formaient le cadre de son évolution, la tradition bénéventaine s'est trouvée soustraite à tout un ensemble de réformes systématiques auxquelles la plupart des autres traditions particulières avaient dû céder; en sorte que, sur bien des points dont plusieurs sont importants, les manuscrits bénéventains demeurent les témoins particulièrement autorisés de la tradition la plus authentique, dont ils sont même parfois les seuls représentants fidèles.

Et ceci, il faut le noter, n'est pas une généralisation hâtive, basée sur quelques faits isolés, sur une étude rapide ou partielle de la tradition bénéventaine. Qu'on étudie celle-ci du point de vue graphique ou liturgique, du point de vue séméiographique ou mélodique, c'est toujours, en définitive, cette même note d'archaïsme qui retient l'attention, au point d'apparaître comme l'un de ses traits les plus caractéristiques. Aussi est-ce de ce point de vue général qu'il convient de l'étudier, si l'on veut en bien saisir l'archaïque homogénéité.

Paléographie XIV. i t.

Sans doute, c'est avant tout de paléographie musicale que nous devons nous occuper ici; mais il n'est pas défendu, loin de là, de tenir compte des conclusions auxquelles ont abouti des études d'un autre ordre, et de s'appuyer sur elles dans la mesure où il est permis d'en attendre quelques lumières pour éclairer le champ plus restreint de la paléographie musicale.

Parmi ces études, il faut mettre au premier plan la paléographie entendue dans son sens le plus large.

Un manuscrit noté comporte à la fois un texte littéraire et un texte musical; il peut donc être étudié séparément sous l'un ou l'autre de ces deux aspects. Il convient toutefois de ne pas perdre de vue que ce texte et cette mélodie ne sont pas tout à fait des étrangers l'un pour l'autre : ils ne subsistent pas simplement côte à côte, mais se complètent mutuellement, vivant en quelque sorte de la même vie dans une union qu'il serait difficile d'imaginer plus intime.

On conçoit donc que la paléographie musicale puisse, dans certains cas. trouver une aide efficace dans les études paléographiques étendues à un champ plus vaste.

Cette observation vaut, en principe, pour un texte noté quelconque. Dans la plupart des cas, elle est cependant peu féconde, étant donné la date relativement tardive des manuscrits notés que nous possédons: comme ils sont tous postérieurs à la réforme carolingienne, c'est en général la même minuscule Caroline que l'on y trouve associée aux types de notation les plus divers. Mais il n'en est pas ainsi pour l'Italie Méridionale l'une des rares régions où cette réforme graphique fut pendant longtemps tenue en échec, et ne put arriver à triompher qu'au bout de cinq siècles : c'est en eflet l'écriture traditionnelle qui demeura employée dans le Sud de la Péninsule jusqu'au XIII'' siècle, témoignant d'une rare vitalité en face de la nouvelle venue, d'une simplicité cependant beaucoup plus grande.

Or. parmi tous ces manuscrits de l'Ecole bénéventaine, ceux qui comportent des pièces de chant présentent une notation musicale d'un type très caractéristique, lui aussi, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, et dont nous avons déjà dit que le style épais et lourd était apparenté de très près à celui de la graphique elle-même. Notre remarque a donc ici toute son efficacité : en présence de ces deux évolutions parallèles, il est difficile de ne pas penser que l'histoire de l'une doit être sur bien des points l'histoire de l'autre.

Un exemple suffira. Pendant longtemps la presque totalité des auteurs a désigné sous le nom d'écriture lombarde la graphique des manuscrits de l'Italie Méridionale. La Paléographie musicale devait donc logiquement appeler notation lombarde la notation qui se trouve toujours associée à cette écriture : « Nous appelons lombarde la notation qui répond à l'écriture du même nom (i). v>

On sait aujourd'hui que, appliquée à l'écriture, cette désignation est la conséquence d'une double erreur : historique et paléographique. Il est assez naturel de se demander si

(i) Paléographie musicale, t. I, p t 35, note.

LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 99

les arguments qui valent contre l'expression d'écriture lombarde ne valent pas également contre celle de notation lombarde.

En second lieu les manuscrits dont nous avons à nous occuper sont des manuscrits liturgiques. L'étude comparée des documents bénéventains et des autres sources connues, à la lumière des conclusions de la science liturgique, révélera, elle aussi, des aspects intéressants de la tradition de l'Italie du Sud.

Ces manuscrits sont enfin — et c'est par là qu'ils nous intéressent surtout — des manuscrits de chant: de ce point de vue, ils demandent à être étudiés sous deux angles différents : quant à leur notation d'abord, ensuite quant à leur mélodie.

Ecriture, liturgie, notation, mélodie, tels sont donc les aspects sous lesquels nous étudierons successivement la tradition bénéventaine ; et, sur toute la ligne, c'est cette note d'archaïsme qui nous apparaîtra comme l'un de ses traits les plus saillants.

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