L'ARCHAÏSME GRAPHIQUE
Les manuscrits bénéventains se distinguent tout d'abord par leur graphique : écriture de beaucoup de caractère, mais qu'on ne saurait déchiffrer couramment sans s'être quelque peu familiarisé avec elle.
11 importe donc de signaler les principales difficultés qu'on rencontre dans la lecture de ces manuscrits. Nous donnerons une brève description des lettres et groupes de lettres sur lesquels il est utile d'attirer l'attention et nous y joindrons une reproduction aussi exacte que possible des signes en question, d'après le codex Vat. lot. fo6/j. publié dans le présent volume. De plus pour éviter au lecteur d'avoir à se reporter à la reproduction phototypique, un certain nombre d'exemples seront également reproduits, empruntés la plupart au manuscrit lui-même.
Au cours de ces remarques, nous avons surtout en vue les difficultés de lecture; aussi décrirons-nous les lettres ou les groupes, non pas toujours tels qu'ils ont été écrits, mais tels que pour l'œil ils semblent formés; n'hésitant pas même, a l'occasion, à dissocier ces lettres ou ces groupes d'une façon qui pourrait sembler un peu arbitraire, dans le but d'en mettre mieux en évidence les caractéristiques.
i . — La lettre t et la lettre a.
La plus grosse difficulté que l'on rencontre dans l'écriture bénéventaine vient de la confusion que l'on est constamment tenté de faire entre les / et les a. Voici par exemple trois mots {fig. 4) que l'accumulation des a rend absolument inintelligibles au premier abord. C'est qu'en réalité, dans ces mots, il est beaucoup de / que l'on prend pour des a. Il est cependant facile de distinguer les deux lettres.
Fig. 4
La lettre / peut être décomposée en un t muni à sa partie antérieure d'une
boucle presque fermée; complètement fermée même, dans certains manuscrits. Rien,
on l'avouera, ne ressemble tant à un a; mais si l'on regarde d'un peu près un a, on
voit qu'il est formé différemment : deux traits de plume, à peu près identiques, ayant
chacun la forme d'un c; le c postérieur fermant complètement le c
VI C V. antérieur. Dans la figure ci-contre, les deux lettres ont été décom-
VI V*~ posées comme nous venons de l'indiquer et ensuite recomposées;
Fis- 5 comme on le voit, le / comporte, dans la partie de droite, deux
éléments rectilignes : l'un vertical, l'autre horizontal, tandis que 1' a se compose de deux
éléments entièrement curvilignes.
Avec un peu d'attention il sera toujours facile de distinguer : d'une part, si ces deux éléments, l'un vertical, l'autre horizontal, existent ou n'existent pas; d'autre part, si la lettre est fermée ou ne l'est pas. Il faut toutefois noter que certains scribes ferment complètement leurs /. Si l'on tient compte de ces remarques, les mots que nous avons essayé de déchiffrer tout à l'heure {fig. 4) se lisent aisément. Au centre le mot tota; on remarquera la ligature entre les / et les lettres qui suivent : elle est constituée par le prolongement du trait horizontal supérieur du /; à droite le mot dilatât a où les a et les / sont enchevêtrés comme à plaisir; enfin, à gauche le mot miitat avec un a et trois / dont un seul, le second, comporte une ligature.
A la fin comme dans le corps des mots, la lettre / est formée de la même manière; il faut toutefois signaler une exception : c'est le cas où la lettre / terminant un mot est précédée de la lettre //, ce qui se présente à chaque instant dans les verbes : 5//nt, fecerunt, adorent] alors les / prennent la forme d'un i minuscule, mais légèrement plus incliné, de droite à gauche et en descendant, que les i ordinaires. La lettre ainsi tracée apparaît plus fine que les autres lettres, ce qui est dû à l'inclinaison plus forte du trait de plume.
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La lettre r.
a) La lettre r simple — Suivant la place qu'elle occupe dans le mot, ou plus exactement dans la syllabe, IV affecte l'une des deux formes suivantes :
a) à la fin d'une syllabe, IV a la première des deux formes ci-contre que l'on trouve dans quantité d'écritures et que nous employons encore aujourd'hui : la lecture en est donc très simple; on peut voir la lettre ainsi formée dans le • premier des exemples figurés ci-dessous {fig. 7), le mot ter. C'est là
rtg. 0
la forme brève de la lettre r.
j3) dans les autres cas, c'est à dire au début ou dans le corps d'une syllabe, c'est la forme longue qui est employée : elle est caractérisée, comme on le voit (fig. 6, 2), par un trait vertical allongé, dépassant sensiblement la ligne vers le bas et qui, remontant verticalement, s'incurve en haut et à gauche en une petite boucle pour se terminer par un trait horizontal ou légèrement incliné vers le bas, allant de gauche à droite. La lettre ne se termine d'ailleurs jamais ainsi. Dans IV ordinaire, le petit trait qui termine la lettre sert de ligature entre elle et la lettre qui suit : souvent une voyelle, parfois aussi une consonne. Dans les exemples suivants on peut observer cette ligature soit avec les voyelles a, u, 0, e, dans les mots raru///, vota, res ; soit avec la consonne t, dans le mot morte.
ter - rarum rota morte rex
Fiç. 7
b) Le redoublement de la lettre r. — Puisqu'il existe deux formes de la lettre r, il est logique d'adopter, pour en traduire le redoublement, deux procédés différents selon que les deux lettres sont voisines l'une de l'autre ou relativement éloignées.
«) dans le cas où les deux r sont éloignées l'une de l'autre, quand par exemple une syllabe terminée par cette lettre est chargée de neutnes, et se trouve, par conséquent, à une distance assez considérable de la syllabe suivante commençant également par une r, tout se passe comme nous l'avons dit précédemment : la première r, fin de syllabe, a la forme brève; la seconde, début de syllabe, la forme longue; c'est ainsi que serait écrit le mot t erratum si la seconde syllabe était éloignée de la première, comme elle l'est ici (fig. y, \-2).
3) si, par contre, les deux r sont voisines, nous avons un redoublement de la forme longue avec ligature, puisque la forme longue est toujours unie à la lettre qui suit. Cette seconde forme de IV redoublée est figurée ici (fig. 8, i); elle est également employée, plus loin (fig. g, i) dans le mot terra
rr ri rri
Fig. S
On pourra comparer les deux manières d'écrire ce même mot terra, ici et plus haut (fig. y, 1-2). dans terrarum.
Ce mode de liaison entre deux r voisines ne suppose pas du tout qu'elles appartiennent à un même mot. On sait que les scribes se souciaient souvent fort peu de distinguer les mots entre eux; les liaisons entre syllabes se font avec la plus grande fantaisie, et l'on trouve à chaque instant le début d'un mot uni à la dernière syllabe du mot précédent, alors que les mots eux-mêmes sont coupés fréquemment d'une manière arbitraire. En ce qui concerne le cas présent, deux mots voisins dont le premier finit par une r et le second commence par la même lettre donnent naissance au groupe dont nous venons de parler : IV longue redoublée, avec ligature. C'est ainsi que notre scribe a eu plusieurs fois à écrire les mots Nabucbodonosor rex : page 66. ise et 24e lignes, par exemple; il les a toujours écrits avec IV longue redoublée.
c) Le groupe ri. — Dans les explications données jusqu'ici, nous avons évité de parler du cas où la lettre r est suivie de la voyelle /.
terra maria scripta terris
Fig. ç
C'est qu'en effet, dans le groupe ri, la lettre / perd son individualité pour se fondre en quelque sorte dans la lettre précédente en s'appuyant sur elle. Il en résulte pour la première lettre une légère déformation, mais la seconde perd du même coup, son existence et sa forme propres. La syllabe ri est ainsi simplement composée d'une r longue dont le dernier élément, le petit trait qui suit la boucle, presque horizontal le plus souvent, s'incline d'une façon plus accentuée vers le bas, à droite, puis s'oriente en formant un angle bien net et à peu près droit, vers la gauche, continuant de descendre, et se rapprochant de la haste verticale de IV, mais sans aller jusqu'à la rejoindre. Nous avons reproduit cette forme (fig. 8, 2); on la trouvera également employée (fig. 9, 2 et 3) dans les deux mots maria et scùpta. Dans ce dernier on remarquera en passant — car nous ne croyons pas qu'il soit
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nécessaire d'y revenir — la forme du c que l'on pourrait être porté à confondre avec un c ; elle rappelle un peu la forme d'un &. C'est l'une des deux formes du c, celle que l'on trouve plus fréquemment: l'autre est plus facile à lire : c'est le e ordinaire.
d) Le groupe ni. — La composition du groupe ni. elle aussi, est logique. Si les deux r sont éloignées, la première est une /' brève; quant au groupe ri, il a la forme que nous venons de dire. Mais si les deux r sont voisines, le groupe se compose de IV longue redoublée terminée en ri (iïg.8, )): on le retrouve dans le mot terris {fig. 9, 4).