Le groupe ti
Nous avons déjà vu qu'après Xr, Xi est enclitique ; il l'est aussi après le /, avec cette différence toutefois qu'il n'y avait qu'une seule manière d'écrire le groupe ri, tandis qu'il y en a deux pour le groupe ti, correspondant aux deux façons différentes dont on peut prononcer : ti = ti ou ti = tsi; c'est à dire selon qu'elle est suivi ou non d'une voyelle; ainsi la syllabe ti de patio r ne s'écrira pas comme la syllabe ti de pat\. Nous ne connaissons plus aujourd'hui cette distinction graphique entre deux groupes phonétiquement différents.
a) Le groupe ti non suivi d'une voyelle : ti = ti. — Le groupe ti non suivi d'une voyelle est traduit par un signe que l'on pourrait au premier abord prendre pour la lettre /// ; la forme de ce signe se rapprocherait cependant plus exactement de celle d'un w renversé : «; c'est d'ailleurs ainsi que dans beaucoup d'écritures est figurée la lettre m, ce qui explique la confusion. Dans l'écriture bénéventaine, cette confusion n'est pas possible; car s'ils comportent bien tous deux trois jambages, ceux-ci ne sont pas disposés de la même manière : tandis que, dans Xm, ils sont tous les trois rectilignes et verticaux, dans le ti, seul le jambage central est rectiligne; les deux autres sont curvilignes, et à peu près symétriques par rapport au premier. Nous donnons ci-contre (fig. 12)
11 les deux signes : // et /;/. Comme on le voit, il suffit que l'attention
ij /,-, ait été attirée sur les caractères différents de ces deux signes pour
Fig. 12 qu'aucune confusion ne soit plus possible. Remarquons d'ailleurs que,
dans le groupe ti ainsi constitué, il est aisé de retrouver le / dont il dérive : il suffit de prolonger le / ordinaire par un coup de plume tracé vers le bas et qui s'incurve vers l'axe en dépassant largement la ligne inférieure. Le procédé est tout à fait analogue à celui qui est employé pour terminer le groupe ri ; c'est en somme ce dernier coup de plume qui est censé représenter dans les deux cas la lettre /'. La genèse de ce signe est encore plus apparente dans certains autres manuscrits, où nous trouvons le / ordinaire bien nettement terminé par le petit trait supérieur que nous connaissons et qui se prolonge, rigoureusement horizontal, jusqu'à une certaine distance; un coup de plume trace alors nettement, marquant bien au départ l'angle droit, le trait final dont nous venons de parler. Le plus souvent, la transition est moins brusque : on a bien un « renversé, comme dans le mot : t\bi(Jg. 13, 1).
ct)b\ crjmo^ fbrlcr)<T crtj^h^
tibi timor stetit testis
Dans le mot tïmor, qui suit, nous avons encore rapproché, à dessein, la lettre m du groupe ti, pour montrer une fois de plus qu'il est impossible de confondre les deux
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 105
signes. Le même groupe figure encore dans le mot stetit. On remarquera le groupe st, assez souvent employé sous cette forme, encore que l'union des deux lettres semble, au premier abord, un peu forcée. Avec le groupe sti que nous lisons dans le mot tes\\s} nous retrouvons une forme graphique commune à beaucoup d'écritures; la dernière partie de Ys, écrite en remontant, s'incurve à droite comme d'ordinaire, mais se prolonge jusqu'à la partie inférieure de la ligne; le trait ainsi prolongé est barré par un trait horizontal allant de gauche à droite ; après avoir dépassé le trait descendant, la direction du trait horizontal change : il s'oriente franchement vers le bas et s'incurve ensuite un peu à gauche, après avoir dépassé la partie inférieure de la ligne; c'est ici encore ce dernier coup de plume qui est censé tenir la place de la lettre •/.
Il est une seconde façon d'écrire ce groupe sti : elle consiste à tracer successivement Ys et le ti ordinaire (m), le raccord se faisant comme pour Ys et le / du mot stetit. Cette seconde manière est d'un emploi aussi fréquent que la première.
b) Le groupe ti suivi d'une voyelle : ti = tsi.
Comme nous l'avons dit, le groupe ti suivi d'une voyelle est différent du précédent ; sa forme {Jig. 14) rappelle celle d'un 0 qui aurait été complété, tangentiellement à la lettre et à droite, par un trait vertical descendant ; ce coup de plume dépasse la ligne et s'incurve légèrement vers la gauche. Cl
On reconnaîtra tout de suite ce signe {fi g. 15) dans les mots tcrt'ia '
et prescriptxo. Dans ce dernier mot, on le voit, les difficultés de lecture " (tsl)
sont nombreuses : les deux p, le c, le ri, enfin le //'. Flg' H
On trouve assez souvent employées côte à côte, dans les mots du type lcet\t\a, justitia, ces deux formes différentes du groupe ti. Nous avons donné le mot tristitia,
tertia prescriptio tristitia
Fig- 15
en raison de la complication supplémentaire qu'ajoute à la lecture des deux ti celle du groupe tri {fig. 15, 3) (1).
(1) A propos de ces deux façons d'écrire le ti, il peut être intéressant de signaler avec quel scrupule les scribes avaient le souci de ne pas employer une forme pour l'autre. Reportons-nous à la page 41 du codex Vat. hit. 106/j ; nous y trouvons la fin de l'Offertoire Super flumina Babylonis; son verset In salicibus le suit immédiatement. Vers le milieu de la quatrième ligne, le scribe devait écrire, selon la leçon commune à tous les manuscrits : verba canticorum ; mais il connaît son psautier, et sa mémoire, fidèle, lui dicte tout naturellement la leçon verba cantionum à laquelle la psalmodie de l'office l'a habitué. Il écrit donc le ti du second type suivi d'un 0, alors qu'il aurait dû écrire celui du premier type : m ; il s'aperçoit aussitôt de son erreur, mais sans prendre la peine de faire disparaître les deux caractères surnuméraires : m et o, il termine correctement le mot : ticorum; si bien qu'en lisant le texte sans y prendre garde, on se trouve en présence du mot assez nouveau : cantioticorum ; bien entendu, les deux syllabes surnuméraires ne sont pas surmontées de neumes. Cette remarque montre bien que les deux manières de traduire le groupe // sont spécifiquement différentes, et que jamais l'une n'est employée pour l'autre.
Paléographif XIV. 14
En réalité, comme nous l'avons déjà dit, ces deux signes ne sont pas difficiles à reconnaître, une fois que l'attention a été attirée sur eux : ils frappent précisément à cause de leur originalité, tandis que la difficulté de lecture peut demeurer plus grande pour des lettres moins compliquées en elles-mêmes, mais qui, par le fait de leur similitude avec d'autres lettres, donnent lieu sans cesse à des méprises, malgré l'application attentive que l'on peut apporter dans le déchiffrement du texte.