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C. — Le Psautier

Aux deux arguments qui viennent d'être proposés, le premier tiré de la composition du répertoire des pièces chantées de la messe, le second de l'organisation des lectures, il convient d'en ajouter un autre qui confirme et complète les conclusions désormais acquises, en achevant de mettre en lumière le caractère d'homogénéité authentiquement romaine que la tradition de l'Italie Méridionale a su conserver avec une si remarquable intégrité : nous voulons parler de la version du psautier à laquelle l'usage bénéventain demeura longtemps imperturbablement fidèle.

11 serait loisible de baser ces remarques sur des textes complets du psautier qui nous ont été conservés dans plusieurs manuscrits (i); pour nous, il sera très suffisant et plus instructif de borner cette enquête à l'examen des versets du psautier que l'on trouve utilisés, dans les manuscrits de X Antipbonale Missaruiu ou du missel plénier, sous forme de psalmodie accompagnant les introïts.

Assez souvent, en effet, ces versets bien connus attirent l'attention en raison de quelque particularité textuelle.

Au Ier dimanche après la Pentecôte, par exemple, le verset psalmique (Ps. XII, i) qui accompagne l'introït Domine in tua misericordia ne se présente pas tout à fait sous la forme habituelle :

Usquequo Domine oblivisceris me in finem usquequo avertis faciem tuam a me,

mais avec une légère variante :

Usquequo Domine oblivisceris me in finem quousque avertis faciem tuam a me.

Les divergences sont parfois plus considérables. C'est ainsi qu'au XIVème dimanche après la Pentecôte, l'introït Protector iwster, dont le texte est emprunté au psaume LXXXIII, a pour verset le premier verset de ce psaume :

Quam dilecta tabernacula tua Domine virtutum concupiscit et déficit anima mea in atria Domini ;

les manuscrits bénéventains donnent bien le même verset, mais selon un texte sensiblement

différent :

Quam amabilia sunt tabernacula tua Domine virtutum

concupivit et defecit anima mea in atria Domini.

La différence de temps des verbes pourrait, à la rigueur, être considérée comme une altération, volontaire ou non, due à un copiste; mais les variantes dilecta-amabilia suggèrent qu'on pourrait bien être là en présence de deux versions différentes du psautier.

(i) Le plus remarquable à tous points de vue est certainement le magnifique bréviaire écrit vers la fin du XIe siècle au Mont-Cassin pour lAbbé Oderise, et qui est aujourd'hui à la Bibliothèque Mazarine, codex 564.

Paléographie XIV. 19

On pourrait prolonger à loisir cette énumération pour montrer à quel point le texte du psautier employé par les manuscrits bénéventains se sépare, non pas seulement du Missel de S. Pie V, mais encore de la tradition manuscrite médiévale. Pour mettre en évidence cette dualité de tradition, nous avons relevé, dans le tableau ci-contre, les versions différentes que donnent, de quelques-uns de ces versets, d'une part les manuscrits bénéventains, et d'autre part les manuscrits sangalliens, qui constituent, on le sait, l'un des groupes les plus homogènes et les plus autorisés parmi les représentants de la tradition grégorienne (i ).

De l'examen de ce tableau, il résulte clairement que manuscrits bénéventains et manuscrits sangalliens sont ici les témoins de deux versions différentes du psautier; des équivalences comme : notas fac - demonstra, œmulatus fueris - ^elaveris, coinquinavcrunt polluer mit, egenus-inops, gregis-pascuce, orationem-vocem ne saurait expliquer autrement.

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que, si ces deux versions sont différentes, elles ne sont pourtant pas strictement indépendantes l'une de l'autre : bien des formes textuelles leur sont communes, qu'il était inutile de relever ici ; et, même dans celles qui présentent quelques divergences, il n'est pas douteux que le fond du texte est identique. Dans certains cas, d'ailleurs, ces variantes sont purement d'ordre grammatical : c'est ainsi que le début du psaume LXXVI (introït Nos autrui), se présente dans les manuscrits bénéventains, sous la forme :

Deus misereatur nobis et benedicat nos illuminet vultum suum super nos et misereatur nobis ; alors que la presque totalité des manuscrits donne le texte : Deus misereatur nostri et benedicat nobis illuminet vultum suum super nos et misereatur nostri.

Nous sommes donc ici en présence, non pas de deux versions différentes mais de deux aspects sensiblement différents d'une même version du psautier.

Dès lors, l'hypothèse s'impose : les deux textes en question ne sauraient être autre chose que les deux revisions faites par S. Jérôme de l'ancien psautier latin (2); hypothèse d'ailleurs bien simple à vérifier, et parfaitement concluante : si S. Gall est un témoin du Psaltcrium gallicanum, Bénévent est un témoin du Psalterium roumuuiu.

(1) La plupart du temps, les graduels sangalliens indiquent ces versets seulement par leurs deux ou trois premiers mots; mais, outre qu'il est possible de suppléer aux lacunes de certains manuscrits par d'autres, il existe des manuscrits spéciaux, les versiculaires, qui contiennent uniquement les versets dont nous parlons ici, et non seulement ceux qui servaient pour les introïts, mais encore ceux qui accompagnaient les antiennes de communion. C'est le versiculaire S. Gall 381 que nous avons surtout utilisé ici; mais les leçons, complètes ou fragmentaires, des principaux manuscrits sangalliens, sont toujours conformes avec les siennes.

(2) L'ancien texte latin des Psaumes, traduit sur la version des LXX, fut revu deux fois, on le sait, par S. Jérôme : d'abord à Rome, en 384; ensuite à Bethléem, entre 386 et 391. De la première revision sortit le Psalterium romatnim, ainsi nommé parce qu'il fut en usage pendant longtemps à Rome (il l'est encore aujourd'hui à la Basilique S. Pierre). Mais ce travail, au témoignage de S. Jérôme lui-même, fut exécuté d'une façon un peu hâtive, et d'ailleurs rapidement altéré par les copistes. A la demande de Paule et d'Eustochium, S. Jérôme entreprit une seconde revision : celle qui a donné naissance au Psalterium gallicanum, ainsi nommé à cause du rapide succès qu'il eut dans les Gaules. C'est cette seconde revision qui a été insérée dans la Vulgate; c'est celle qui figure également au bréviaire, et qui, nous allons le voir, a même été substituée à l'ancienne version romaine dans les versets psalmiques qui accompagnent les introïts.

LA TRADITION BENEVENTAINE.

BÉNÉVENT (Psautier romain)

S. GALL (Psautier gallican)

Vias tuas Domine notas fac mihi et semitas tuas edoce me.

Noli aemulari inter malignantes neque semulatus fueris facientes iniquitatem(i).

Deus venerunt gentes in hereditatem tuam coinquinaverunt templum sanctum tuum.

Priusquam fièrent montes aut formaretur orbis terrse...

Miserere milii Domine quoniam conculcavit me homo tota die bellans tribulavit me.

Inclina Domine aurem tuam ad me et exaudi me quoniam egenus et pauper sum ego (2).

Deus misereatur nobis et benedicat nos illuminet vultum suum super nos et misereatur nobis.

Gaudete justi in Domino rectos decet collaudatio (3).

Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus et fugiant a facie ejus qui oderunt eum (4).

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus cupit nimis.

Benedic anima mea Dominum et omnia interiora mea nomen sanctum ejus.

Usquequo Domine oblivisceris me in finem quousque avertis faciem tuam a me.

Ad te Domine clamavi Deus meus ne sileas a me et ero similis descendentibus in lacum.

Ut quid repulisti nos Deus in finem iratus est furor tuus super oves gregis tui.

Quam amabilia sunt tabernacula tua Domine virtutum coneupivit et defecit anima mea in atria Domini.

Laetifica animam servi tui quia ad te Domine levavi animam meam.

De profundis clamavi ad te Domine Domine exaudi orationem meam.

Ad te levavi.

Dominica I. Adventus.

Os JUSTI.

S. Felicis.

Intret.

SS. Fabiani et Sebastiani.

Domine refugium.

Fer. III. H. I. Quad.

In Deo laudabo.

Fer. IL H. III. Quad.

Fac mecum.

Fer. VI. H. III. Quad.

Nos autem.

Fer. III. Maj. Hebd.

Misericordia Domini.

Dont. II. p. Pascha.

Spiritus Domini.

Dominica Pcntecostes.

Dispersit.

Vigil. S. Lanrentii.

Benedicite Dominum.

.S. Michaelis.

Dneintua misericordia Dom. I. post Pent.

Dominus fortitudo.

Dont. VI. post Peut.

Respice Domine.

Dom. XIII. post Pent.

Protector noster.

Dom. XIV. post Pent.

Inclina Domine.

Dom. XV. post Pent.

Si iniquitates.

Dom. XXII. post Pent.

Vias tuas Domine demonstra mihi et«emitas tuas doce me.

Noli aemulari in malignantibus neque zelaveris facientes iniquitatem (1).

Deus venerunt gentes in hereditatem tuam polluerunt templum sanctum tuum.

Priusquam montes fièrent aut formaretur terra et orbis.

Miserere mei Deus quoniam conculcavit me homo tota die quoniam multi bellantes adversum me.

Inclina Domine aurem tuam et exaudi me quoniam inops et pauper sum ego (2).

Deus misereatur nostri et benedicat nobis illuminet vultum suum super nos et misereatur nostri.

Exsultate justi in Domino rectos decet collaudatio (3).

Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus et fugiant qui oderunt eum a facie ejus (4).

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus volet nimis.

Benedic anima mea Domino et omnia quse intra me sunt nomini sancto ejus.

Usquequo Domine oblivisceris me in finem usquequo avertis faciem tuam a me.

Ad te Domine clamabo Deus meus ne sileas a me nequando taceas a me (et assimilabor descendentibus in lacum).

Ut quid Deus repulisti in finem iratus est furor tuus super oves pascuas tuse.

Quam dilecta tabernacula tua Domine virtutum concupiscit et déficit anima mea in atria Domini.

Laetifica animam servi tui quoniam ad te Domine animam meam levavi.

De profundis clamavi ad te Domine Domine exaudi vocem meam.

(1) Le même verset accompagne, avec le même texte, les introïts Salus autem (SS. Marci et Marcelliani) et Justus non conturbabitur (S. Hcnnetis).

(2) Le même verset accompagne, avec le même texte, l'introït Miserere mihi du XVL''"C dimanche après la Pentecôte.

(3) Le même verset accompagne, avec le même texte, les introïts Exci.amaverunt (SS. Philippi et Jacobi), Ecce ocui.i (SS. Nerei et Achilki), Sapientiam (SS. Primi et Feliciani) et Judicant ( SS. Proccssi et Martiniani).

(4) Le même verset accompagne, avec le même texte, les introïts Justi epulentuk (SS. Hi-ftpolyti cl Cassiani) et l)i> : •> LOCO (Dom. XI. post Pent.).

Il est déjà suggestif de constater la fidélité de l'Italie Méridionale à ce psautier romain qui devait être supplanté à peu près partout par la seconde revision de S. Jérôme ; mais ce qui est plus intéressant encore, c'est d'opposer l'homogénéité de la tradition textuelle conservée dans l'usage bénéventain à la dualité que l'on reconnaît dans d'autres traditions, même très respectables, comme la tradition sangallienne. C'est là un fait qu'il est aisé de mettre en lumière au moyen des quelques versets sur la forme desquels nous venons d'attirer l'attention. Il en est plusieurs, en effet, dont le texte a été employé pour la composition de pièces ornées : introïts, graduels, versets d'alleluia, offertoires, antiennes ou répons. Dans celles-ci, le texte pouvait difficilement être modifié, vu la dépendance très intime qui l'unissait à la mélodie, faite précisément pour lui ; le cas de la psalmodie, même de la psalmodie ornée, était tout autre, et l'on conçoit très bien qu'on ait pu, sans inconvénient grave, en modifier le texte pour l'adapter à celui du psautier en usage. Nous sommes donc certains d'avoir dans les pièces de chant orné un texte très proche de celui de l'original. Aux deux formes textuelles en présence desquelles nous nous trouvons ici, il est donc intéressant de comparer la leçon des pièces de chant anciennes empruntées 'aux mêmes sources.

Or, il est remarquable que, dans tous les cas où ces pièces sont empruntées aux mêmes passages des psaumes que nos versets d' introïts, elles se trouvent toujours d'accord avec le texte bénéventain, c'est-à-dire avec le Psalterium roman uni, et toujours en désaccord avec le texte sangallien, c'est-à-dire avec le Psalterium gallieamt m .

En voici quelques exemples particulièrement remarquables en raison de ce fait que parfois, dans la même messe, le verset psalmique de l'introït, a aussi été utilisé pour quelqu'autre pièce de chant :

Au Ier dimanche de l'Avent, le verset de l'introït Ad te levavi est emprunté au psaume XXIV, comme l'introït lui-même ; or ce verset figure aussi dans le graduel de la même messe, et sous la forme :

Vias tuas Domine notas fac mihi et semitas tuas edoce me; c'est précisément la leçon bénéventaine.

L'introït de S. Michel est emprunté au psaume Cil; son verset est constitué par le début du psaume. Le même texte sert également de verset au graduel de la messe; on l'y trouve sous la forme :

Benedic anima mea Dominum et omnia interiora meà nomen sanctum ejus ; c'est encore, on le voit, le texte bénéventain.

La messe In Deo taiidabo, du lundi de la troisième semaine de Carême, offre un nouvel exemple du même phénomène. Comme l'introït, son verset est tiré du psaume LV; or ce texte figure, lui aussi, dans le graduel de la messe, et sous la forme :

Miserere mihi Domine quoniam conculcavit me homo tota die bellans tribulavit me; c'est, une fois de plus, la leçon des manuscrits bénéventains.

LA TRADITION BENÉVENTAINE. 149

Mais l'homogénéité de la tradition grégorienne ne se bornait pas seulement à quelques messes :

elle s'étendait à tout YAntiphonale Missarum. Le texte que nous venons de citer en dernier lieu nous en fournit aussitôt une preuve, car il constitue précisément le texte d'une autre pièce du répertoire ancien : l'introït Miserere mihi, du lundi de la semaine de la Passion.

elle s'étendait même à tout le répertoire. Nous n'en citerons que deux exemples, plus

particulièrement suggestifs :

Le début du psaume XXXII :

Exsultate C H f justi in Domino rectos decet collaudatio,

est employé assez fréquemment comme verset d'introït ; il a également été utilisé dans trois pièces de chant anciennes :

i° comme verset d'alleluia pour les fêtes de plusieurs martyrs :

Gaudete justi in Domino rectos decet collaudatio (i); 2° comme antienne de communion, pour la fête des SS. Tiburce et Valérien : Gaudete justi in Domino alléluia rectos decet collaudatio alléluia (2) ;

30 enfin, très reconnaissable malgré une plus grande liberté de la forme, le même texte a servi à la composition de l'une des antiennes de l'office des Apôtres et Martyrs au Temps Pascal :

Sancti et justi in Domino gaudete alléluia vos elegit in Deus hereditatem sibi alléluia (3). C'est toujours, on le voit, gaudete que donnent ces textes anciens, jamais exstiltate.

Un exemple plus intéressant encore de ce phénomène nous est fourni par le premier verset du psaume 1 1 1, fréquemment employé, lui aussi, comme verset d'introït :

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus ri1n|i nimis.

On retrouve ce texte utilisé jusqu'à cinq fois dans des pièces de chant anciennes :

i° comme verset d'alleluia pour la messe d'un Confesseur :

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus cupit nimis (4);

2° comme graduel de la messe de S. Valentin :

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus cupit nimis. y. Potens in terra erit semen ejus generatio rectorum benedicetur (5);

3° comme trait pour la messe de S. Grégoire :

Beatus vir qui timet Dominum in mandatis ejus cupit nimis. y. Potens in terra erit semen ejus generatio rectorum benedicetur. y. Gloria et divitia: in domo ejus et justitia ejus manet in sseculum sœculi (6) ;

(1) Dans le graduel, il figure aujourd'hui à la messe de S. Thomas Apôtre.

(2) Aujourd'hui au commun des Apôtres et Martyrs au Temps Pascal, Messe Sancti tut.

(3) Cette antienne accompagne aujourd'hui le Magnificat aux IImes Vêpres.

(4) Aujourd'hui au commun des Confesseurs non Pontifes, Messe Justus ut palma.

(5) Aujourd'hui au commun des Martyrs non Pontifes, Messe In virtute.

(6) Aujourd'hui au commun d'un Martyr Pontife.

4° comme répons de l'office des Apôtres et Martyrs au Temps Pascal :

Beatus vir qui metuit Dorninum alléluia * In mandatis ejus cupit nimis alléluia alléluia alléluia. Y. Gloria et divitia; in domo ejus et justitîa ejus manet in sseculum saeculi * In mandatis ejus;

5° enfin comme antienne pour accompagner, aux Vêpres du dimanche, le psaume 1 1 1 :

In mandatis ejus cupit nimis (i).

De même que, dans l'exemple précédent, c'était toujours la forme gaudete que l'on trouvait, et jamais exsultate, de même ici c'est toujours la forme cupit qui apparaît, et jamais volet.

En cela, les manuscrits bénéventains sont toujours d'accord avec les manuscrits les plus authentiquement romains que nous connaissions : les deux graduels Vat. lat. 5^/9 et Archives de S. Pierre, F. 22, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler plus haut (p. 127) à un autre point de vue (2).

Il est inutile d'insister; l'homogénéité de la tradition bénéventaine du point de vue de la version du psautier utilisée dans les pièces de chant est désormais un fait acquis ; en même temps se trouve démontrée son authenticité, car le compilateur des livres liturgiques traditionnels n'a certainement pas utilisé deux versions différentes, l'une pour les pièces ornées, l'autre pour la psalmodie, mais bien un seul et même texte, celui du psautier romain (3).

(1) Dans ce dernier cas, cependant, la correction était trop tentante, lorsque la Vulgate était le texte du psautier en usage. La proximité du psaume qu'elle accompagnait, l'allure presque syllabique de l'antienne, l'identité du nombre de syllabes des deux leçons, tout invitait à mettre d'accord le texte de l'antienne avec celui du psaume, si souvent utilisé par ailleurs. De fait, le texte a été corrigé dans un certain nombre de manuscrits. Il est à noter qu'ici encore, Saint-Gall se distingue parmi les innovateurs : c'est la leçon volet que donne l'Antiphonaire de Hartker, ainsi d'ailleurs que le codex Saint-Gall 388. Il reste cependant que la leçon cupit est celle de toute la tradition.

Parmi les versets relevés dans le tableau de la page 147, il n'y a qu'un seul cas où le texte sangallien ne soit pas d'accord avec la Vulgate; il s'agit du premier des exemples cités : Saint-Gall donne la leçon doce alors que la Vulgate, au moins dans le texte officiel, donne, tout comme le Psautier romain, la leçon edoce. C'est là, on le voit, un détail minime.

(2) En réalité, ces manuscrits, comme beaucoup d'autres graduels, ne donnent pas intégralement les versets d'introïts ; il n'est donc possible de se rendre compte de cette concordance que lorsque les divergences entre les deux textes portent sur le début des versets; sous cette réserve, l'identité entre leçons bénéventaines et leçons romaines est parfaite.

(3) Indirectement se trouve ainsi réfutée l'opinion parfois soutenue qui voudrait voir dans tel des manuscrits sangalliens parvenus jusqu'à nous des témoins romains au sens strict. Si nous avions, dans l'un ou l'autre des manuscrits sangalliens qui nous ont été conservés, un témoin qui eût été écrit à Rome et apporté d'une manière ou d'une autre à Saint-Gall, il n'est pas douteux que ce manuscrit devrait présenter un texte unique du psautier, et que ce texte devrait être celui du Psalterium romanum; il apparaît donc clairement, du point de vue qui nous intéresse ici, que les manuscrits sangalliens, même les plus anciens, ne sont pas des témoins romains au sens strict, mais bien des représentants d'une tradition adaptée à un milieu où le Psalterium gallicanum était la seule version admise, dans l'usage courant, pour la psalmodie. De cette constatation on ne saurait tirer un argument — est-il besoin de l'ajouter?- — -contre l'autorité du témoignage mélodique et rythmique des manuscrits de cette école.

Les leçons gallicanes ne se sont~pas toujours imposées d'une manière aussi radicale qu'à Saint-Gall, même dans les églises où le Psalterium gallicanum était en usage. Aussi trouve-t-on dans les manuscrits maints vestiges de ces versets d'introïts selon la leçon romaine. On peut même en citer qui ont réussi à se maintenir dans le

LA TRADITION BÉNÉVENTAINF. 151

Comme l'étude graphique, l'étude comparée des monuments liturgiques nous amène donc à constater, tant dans VAntiphonale Missarum que dans le lectionnaire, la fidélité des manuscrits bénéventains à la tradition romaine ancienne; fidélité qui, sans doute, pour l'époque, apparaît comme un manque d'adaptation à l'usage universellement reçu, comme un attachement, touchant peut-être, mais un peu aveugle, à des coutumes démodées, mais qui, du point de vue de l'historien, n'en est pas moins d'une valeur inestimable, puisque grâce à elle ont pu se maintenir ces archaïsmes précieux, qui révèlent un rameau de la tradition où bien des traits anciens ont subsisté qu'on chercherait vainement dans les autres documents de la même époque; archaïsmes qui permettent au liturgiste et au musicologue un recul de plusieurs siècles relativement aux autres monuments conservés, ce qui, dans certains cas, peut rapprocher singulièrement des origines.

§ 3. — L'ARCHAÏSME SÉMÉIOGRAPHIQUE.

Comme il convient, l'étude de la notation bénéventaine fera, dans le présent volume, l'objet d'un travail particulier ; mais ce n'est pas anticiper que de rappeler ici les réflexions inspirées spontanément à Dom Mocquereau par la séméiographie si caractéristique des manuscrits de l'Italie Méridionale, alors que, jeune paléographe, il prenait contact pour la première fois avec tout l'ensemble si varié des notations musicales de l'Occident.

Missel Romain. L'introït Exaudivit, de la messe des Rogations, par exemple, ainsi que l'Introït Factus est, du IIeme dimanche après la Pentecôte, ont tous deux conservé le verset : Diligam te Domine virtus mea . . . , selon la version romaine; et ceci est d'autant plus singulier que le même verset figure ailleurs (introït Circumdederunt de la Septuagésime) sous la forme gallicane : Diligam te Domine fortitudo mea. Le Graduel Vatican a été conséquent avec lui-même en rétablissant, dans le premier cas comme partout ailleurs, la leçon gallicane fortitudo.

Dans ces divergences de textes on a un critère très précieux pour juger du caractère primitif ou postérieur de certaines pièces. Parmi nos variantes, nous avons relevé, par exemple, le premier verset du psaume CXXIX '■

De profundis clamavi ad te Domine Domine exaudi VClC9m rneam ;

vocem est la leçon gallicane, orationem la leçon romaine. Il est aisé de se rendre compte si une pièce a été composée sur le premier texte ou sur le second. Or il en existe deux dans le graduel pour lesquelles ce même verset a été utilisé : l'offertoire et le verset d'alleluia qui figurent aujourd'hui au dernier dimanche après la Pentecôte. L'offertoire comporte, et dans tous les manuscrits, la leçon orationem, c'est-à-dire la leçon romaine, tandis que le verset d'alleluia se trouve partout avec la leçon vocem. La seule présence de cette leçon gallicane trahit le caractère non-primitif de cette dernière pièce, qui figure cependant dans les manuscrits notés les plus anciens.

Le même ordre de faits permet de reconnaître, dans le graduel Domine refugium du XXIèmc dimanche après la Pentecôte (affecté, par certains manuscrits, au Vendredi ou au Samedi après les Cendres), une adaptation qui n'est aussi mauvaise que parce qu'elle est assez postérieure : son verset comporte la leçon gallicane terra et orbis, et non pas la leçon romaine orbis terrœ.

L'exploitation systématique de ce critère conduirait certainement à des observations intéressantes relativement à la date, peut-être même au lieu de composition de certaines pièces.

Dès les débuts, la Paléographie Musicale présentait, dans son tome second, quelques spécimens de manuscrits en * notation lombarde » (pi. 19 à 24) et accompagnait ces reproductions d'un bref commentaire où elle insistait sur l'importance historique de cette notation dans la Péninsule : \s Les types neumatiques lombards, appliqués dès le XIe siècle à des textes liturgiques, se sont transformés peu à peu et ont produit la notation italienne proprement dite (pi. 25 à 32) que l'on pourrait appeler, à cause de cette origine, lombardoitalienne » (1).

Mais ce n'était pas assez dire; aussi, dans le volume suivant, Dom Mocquereau croyait-il pouvoir préciser :

sx Les neumes lombards (pi. 19 et seq.) et les neumes italiens proprement dits qui en dérivent (pi. 2s et seq.) sont ceux qui s'écartent le moins de la tradition. Le scandicus lié est, croyons-nous, la forme la plus ancienne et la plus traditionnelle de ce groupe » (2).

Ces réflexions font d'autant plus honneur à la perspicacité de dom Mocquereau qu'il disposait alors seulement, pour baser son opinion, de quelques manuscrits relativement postérieurs dont la notation, déjà parvenue à son état de perfection diastématique, ne lui présentait, de l'évolution séméiographique, que le terme. Or. tout en se refusant à reconnaître dans cette notation « aux traits lourds et anguleux » une parenté directe avec « la famille des accents primitifs », il ne pouvait s'empêcher d'y voir, malgré tout, le type de notation « qui s'écarte le moins de la tradition » (3).

En écrivant ces lignes, Dom Mocquereau avait, semble-t-il, l'intuition que tout n'avait pas dû disparaître des ancêtres de ces manuscrits dont il n'avait sous les yeux que des témoins postérieurs, à la notation déjà très stylisée. De fait, les recherches ultérieures devaient justifier ce pressentiment. Sans parler de quelques fragments conservés dans les Archives de Lausanne et de Zurich, il existait, en effet, dans la Bibliothèque capitulaire de Bénévent plusieurs manuscrits, dont un « Missale antiquum » fort intéressant.

Depuis, la Bibliothèque Vaticane s'est elle-même enrichie de deux manuscrits dont le plus important est précisément ce codex laf. ioôj} à la publication duquel Dom Mocquereau avait décidé, quelques semaines avant sa mort, de consacrer le tome XIV de la Paléographie Musicale. C'est assez dire qu'il n'avait jamais perdu de vue cette notation de l'Italie Méridionale dont il n'avait pas hésité, dès l'abord, à proclamer l'archaïsme.

La notation bénéventaine fera, nous l'avons dit, l'objet d'un travail particulier; mais les réflexions formulées il y a quarante ans par Dom Mocquereau relativement au caractère archaïque et traditionnel de cette notation concordaient trop bien avec ce que nous avons dit des traditions graphique et liturgique de l'Italie Méridionale, pour que nous ne les ayons pas dès maintenant rappelées.

(1) Paléographie Musicale, t. II, p. 2:

(2) op. cit., t. III, p. 81.

(3) °P- àt.t t. I, p. 120.

LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 153

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