L'ARCHAÏSME MÉLODIQUE
Plus encore que sa tradition séméiographique, la tradition mélodique de l'école bénéventaine mériterait une étude attentive et un examen minutieux. Mais il faudrait plus qu'un simple paragraphe pour présenter les faits, les analyser et en tirer les conclusions qui s'imposent relativement au rôle que les manuscrits bénéventains doivent jouer dans la restitution critique des mélodies grégoriennes. Aussi est-ce d'une manière toute synthétique que nous traiterons ici le problème, réservant provisoirement l'analyse des faits, pour donner de l'authenticité de la mélodie bénéventaine une démonstration qui vaudra surtout par son caractère massif. En un mot, le présent paragraphe n'a pas d'autre but que de mettre en évidence avec toute la brièveté, mais aussi avec toute la précision possibles, l'archaïsme mélodique de la tradition bénéventaine, ou, si l'on préfère, la fidélité vraiment remarquable avec laquelle elle a su maintenir, sur ce point comme sur tant d'autres, maints détails, trop généralement corrompus, de l'authentique tradition grégorienne et romaine.
Pour exprimer les choses d'une manière synthétique, rien ne vaut des chiffres : c'est donc ici la méthode statistique qui s'impose, parce qu'elle permet, en s'appuyant uniquement sur le grand nombre des cas examinés, d'aboutir à des conclusions d'ensemble dont la fermeté ne saurait être contestée. Si la méthode n'est pas brève en soi, elle l'est, du moins, quant à l'exposé des résultats auxquels elle conduit.
En abordant l'étude mélodique d'une nouvelle famille de manuscrits, on éprouve instinctivement le besoin de s'appuyer sur une base connue, de juger ces faits nouveaux à la lumière des conclusions déjà acquises dans le domaine de la paléographie musicale. Cette base, ce sera pour nous le groupe des manuscrits sangalliens; et nous supposons qu'aucun musicologue tant soit peu versé en la matière ne songera à contester ce choix.
Il n'implique nullement — est-il besoin de le rappeler? — que les manuscrits sangalliens ont conservé, et surtout conservé seuls, toutes les particularités de la mélodie primitive jusque dans les moindres détails; il suffit de se reporter à ce que nous avons dit dans V Introduction du présent travail pour s'assurer que telle n'est pas notre pensée. Nous entendons simplement dire que les manuscrits sangalliens représentent une tradition de très grande valeur, d'un équilibre remarquable, et d'une homogénéité imperturbable que la critique la plus exigeante ne trouve que bien rarement en défaut. C'en est assez pour nous faire adopter ici cette tradition particulière comme terme de comparaison.
Un très grave inconvénient vient pourtant annihiler en quelque façon tant de qualités foncières : ces manuscrits ne comportent, on le sait, aucune indication mélodique, ou, du moins, aucune indication mélodique absolue. C'est là sans doute une tare réelle, mais qui, heureusement, n'en fait pas des témoins inutilisables pour la restitution des mélodies qu'ils supposent connues; et l'on sait que l'on peut fort bien interpréter leurs indications
Paléographie XIV. 20
neumatiques en faisant appel aux manuscrits diastématiques postérieurs où l'on trouve codifiée, avec toute la précision souhaitable, une mélodie qui n'est peut-être plus tout à fait irréprochable, mais qui demeure, dans presque tous les cas, fidèle à la ligne mélodique originale.
Mais comment se fera cette consultation des manuscrits diastématiques, à supposer que l'on cherche, comme nous l'admettons ici, à retrouver la mélodie d'un groupe précis de manuscrits, ou même d'un manuscrit bien déterminé, noté in campo aperto?
Il est bien clair qu'on ne saurait procéder au hasard. Comme nous l'avons indiqué dans notre Introduction, le travail de restitution proprement dit doit être précédé d'un classement des manuscrits diastématiques connus, basé sur le critère de la concordance neumatique avec ce manuscrit-type. Puisqu'il est impossible de juger directement des affinités mélodiques entre un manuscrit diastématique et un manuscrit non-diastématique, on est réduit à en juger indirectement en admettant que le manuscrit diastématique reproduit la mélodie du manuscrit non-diastématique avec d'autant plus de fidélité qu'il en a conservé plus intacte la ligne neumatique. Il semble bien qu'on ne puisse faire appel à un critère plus objectif pour découvrir les affinités entre manuscrits diastématiques et manuscrits neumatiques. Jusqu'à preuve du contraire, nous admettrons donc qu'entre deux manuscrits dont l'un au moins n'est pas diastématique, les affinités sont comparables, dans l'ordre mélodique et dans l'ordre neumatique.
Telle est la méthode que nous suivrons pour rechercher quels sont les manuscrits diastématiques où l'on a le plus de chance de trouver une traduction mélodique fidèle de la tradition sangallienne, et, d'une manière plus précise, pour prendre un terme de comparaison concret et facile à consulter, du codex Einsiedeln 121 qui en est l'un des représentants les plus justement appréciés (1).
L'enquête a été menée sur une base assez large, puisque nous l'avons fait porter sur plus d'une centaine de manuscrits diastématiques de toutes les écoles dont nous donnons ci-contre la liste en y ajoutant, dans la mesure du possible, l'indication de l'origine, de la date et du type de notation auquel ils se rattachent (2).
(1) Ce manuscrit a été publié, on le sait, dans le tome IV de la Paléographie Musicale. Nous pouvons nous permettre, dans l'étude actuelle, de réduire tout le groupe sangallien à l'un de ses représentants. Le canon de variantes que nous donnerons plus loin a été établi, en effet, pour le classement d'ensemble de toute la tradition manuscrite relative à YAntipkonale Missarum. C'est dire, comme nous avons déjà eu l'occasion de l'expliquer, qu'il convenait d'y faire figurer seulement des variantes sur lesquelles les manuscrits se divisaient bien, en groupes assez importants. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si l'on est conduit, par cette méthode, à reconnaître des ensembles bien cohérents, entre lesquels le groupe sangallien se distingue parmi les plus homogènes : sur le canon des cent variantes qui ont été retenues, c'est à peine si l'on trouve une ou deux divergences entre les manuscrits sangalliens proprement dits, dont plusieurs, par contre, sont absolument identiques. Il est donc légitime, dans le cas présent, de réduire tout le groupe sangallien à l'un seulement de ces représentants les plus autorisés.
(2) En ce qui concerne la notation musicale, nous nous en tenons ici à la terminologie reçue; mais il convient d'ajouter que si, dans bien des cas, elle suffit, on aimerait parfois y voir apporter quelques précisions : il est évident, par exemple, que, si les expressions de notation aquitaine et de notation bénéventaine sont parfaitement claires, celles de notation de l'Italie du Nord ou de notation carrée ne le sont plus du tout, et que, jusqu'ici, on les a appliquées sans grand discernement à des variétés assez différentes. Parfois aussi on se trouve en présence de notations qui tiennent à la fois de plusieurs types connus : notation messine et notation allemande, par exemple. Nous indiquons alors le type dont elles se rapprochent le plus en y ajoutant un astérisque.
Cote des manuscrits.
Origine.
Notation.
Date.
Aix-la-Chapelle, Chapitre XII
Aix-la-Chapelle
allemande :
Andenne, I
Andenne
allemande
Andenne, II
Andenne
allemande :