LONDRES, B. M
(xi« s.)
Rouleau d'Exsuliet du Mont-Cassin.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 273
La restitution précédente est basée, outre le codex lat. ioôjj de la Vaticane, sur toute une série de manuscrits provenant de l'Italie Méridionale, et même de l'Italie Centrale, jusque dans la région de Subiaco et de Rome; ce sont : le Missale Antiquum VI. )) de Bénévent, le codex 606 de Lucques (pi. XXXVI), les deux Missels cassiniens Rome, Vat. lat. 6082 et Rome, Vat. Ottob. 576, un fragment des Compactiones du Mont- Cassin, le lectionnaire du XIe siècle Rome, Angelica 1383 (1), ainsi qu'un autre lectionnaire du XIIe siècle provenant de Sainte-Cécile de Rome et appartenant à la bibliothèque de M. Sydney Cockerell, Fitzwilliam Muséum, à Cambridge (2). Ce dernier est le seul où se trouve notée, au moins pour les premières phrases, la leçon elle-même; le Missale Antiquum de Bénévent fournit aussi quelques indications, en particulier pour l'intonation et pour les cadences (3); les autres manuscrits, supposant connu ce récitatif très simple, se bornent à noter la Prière de Jonas.
On remarquera la simplicité de cette récitation sur le la, certains accents étant seuls marqués par un fléchissement sur le degré inférieur; dans le cas d'un dactyle, la survenante elle-même demeure sur le sol.
Quant au Cantique proprement dit, il se compose de trois éléments principaux : la teneur sur le sol;
la médiante 3 f* , «^T-!- à un accent et trois syllabes de préparation ; en cas de dactyle, le torculus se dissocie en podatus et punctum ;
enfin, la cadence finale , f* i à un accent et deux syllabes de préparation; en
cas de dactyle, la dernière note du groupe accentué se détache pour être appliquée à la survenante (4).
Comme nous l'avons déjà noté, la leçon de Jonas figure le plus souvent au Samedi- Saint. C'est à cette place que l'indiquent tous nos manuscrits, sauf le Missale Antiquum de Bénévent et l'ordo de Lucques, qui la fixent tous deux au Jeudi-Saint. C'est aussi au Jeudi-Saint que la lecture du Livre de Jonas figure dans la liturgie milanaise; et cela, de toute
(1) De tous les manuscrits mentionnés ici, le codex de Y Angelica est le seul qui fasse consister la leçon de Jonas dans le chant du seul Cantique, séparé du reste du livre. Dans le lectionnaire en question, cette leçon est d'ailleurs précédée d'un titre, également chanté : Oratio Jone Prophète.
(2) La même leçon figure également dans le Missel plénier Vat. lat. 4770, dont la notation est identique à celle du manuscrit de {'Angelica; mais le Cantique n'y est pas noté, encore que toutes les rubriques relatives à son exécution figurent bien dans le manuscrit. Cf. également, à ce propos, l'édition du Lectionnaire donnée par Thomasi, éd. Vezzosi, t. V, pp. 341-342.
(3) Pour ces dernières cependant, il donne, au lieu du torculus, un podatus et une clivis formant, pressus. C'est là, comme il est facile de s'en rendre compte par l'examen des autres manuscrits, l'exagération d'une nuance. L'allongement du torculus aura été déformé en un doublement de sa note supérieure. Nous avons donc rétabli tout simplement le torculus.
(4) Cette formule de cadence se présente, dans certains manuscrits, avec une légère variante. La syllabe
précédant immédiatement l'accent s'y voit affecter une clivis au lieu d'un punctum : j?r
Paléographie XIV. 35
antiquité, peut-on dire, puisque nous avons sur ce point le témoignage de S. Ambroise lui-même (i). Quant à notre Graduel de la Vaticane, nous observerons simplement que, s'il insère le Cantique avant l'Adoration de la Croix du Vendredi-Saint — sans titre d'ailleurs, — il compte également la leçon de Jonas parmi les lectures du Samedi-Saint (2). Si elle n'est pas traditionnelle à la messe du Jeudi-Saint, du moins dans l'usage romain, la double lecture, prophétique et apostolique, ne peut surprendre ici, dans une fonction aussi importante que celle du Jeudi-Saint. Il en est tout autrement de la double péricope évangélique (Joan., XVI, 32 — XVII, 26 et Joan., XIII, 1-15) qu'on trouve ensuite indiquée dans le Missale Antiquum de Bénévent. Il s'agit évidemment là d'un doublet; on en a la preuve dans ce fait qu'elles se retrouvent toutes deux dans l'ordo de Lucques relatif au Mandatum mais dans l'ordre inverse. Dans ce dernier, la seconde qui est mentionnée ici s'étend sur plus de quatre chapitres de S. Jean, de XIII, 16 à XVII, 26, et comprend en particulier toute la grande Prière Sacerdotale du Seigneur. On ne saurait contester l'opportunité de cette lecture, si bien à sa place pour commémorer l'Institution de l'Eucharistie. Elle témoigne pour l'ancien usage bénéventain, tandis que le fragment relatif au Lavement des pieds correspond à l'usage romain, où il était lu, tant à la fonction du matin qu'à la cérémonie du Mandatum.
Les lectures de la messe bénéventaine du Jeudi-Saint ayant été ainsi identifiées, il nous reste à faire connaître les pièces de chant qui les encadraient.
(1) « Sequenti die lectus est de more liber Jonae... Erat autem dies quo sese Dominus pro nobis tradidit quo in Ecclesia pœnitentia relaxatur )> (Epist. XX ad Marcellinam, c. 25-26, P. L., t. XVI, col. 1002).
(2) Comme YExsultet, le Samedi-Saint, la leçon de Jonas et les autres leçons du même type étaient chantées du haut de l'ambon; simple remarque qui permet de rendre compte d'une particularité de la décoration de ces ambons caractéristique des Eglises de l'Italie Méridionale.
Il existe, en effet, dans les Abruzzes et en Campanie, toute une série d'ambons dont il ne nous reste plus que des témoins du XIIe siècle, mais dont le type remonte sensiblement plus haut, comme en font foi les miniatures des rouleaux d'Exsultet enluminés dans ces régions. La forme de ces ambons archaïques est simple et massive; deux plaques en forme de triangle bordent les degrés qui conduisent à la plate-forme et servent de rampe. Dans ce champ triangulaire, on trouve habituellement un bas-relief représentant une ou plusieurs scènes de l'histoire de Jonas. Le plus ancien monument de cette série qui soit conservé est l'ambon en marbre de la cathédrale de Ravello, qui date de la première moitié du XIIe siècle. Sur les rampes, la baleine, en forme de dragon ailé, est représentée deux fois, d'abord engloutissant Jonas, dont les jambes n'ont pas encore disparu ; puis rendant le corps vivant dont le buste émerge de la gueule du monstre (cf. E. Bertaux, L'Art dans V Italie Méridionale, Paris, Fontemoing 1904, pp. 441-442 et fig. 181). On retrouve, à Ravello même, Jonas et la baleine dans la rampe en trapèze de l'ambon de San Giovanni del Toro (cf. Bertaux, op. cit., p. 506 et fig. 225). L'Eglise de Santa Maria in Valle Porclaneta, dans les Abruzzes, possède un ambon daté de 1 1 50, construit en pierre calcaire revêtue d'une couche de stuc. Comme dans les ambons de la région campanienne, on voit, sur la rampe qui monte à la plate-forme, deux reliefs représentant des scènes de l'histoire de Jonas (cf. Bertaux, op. cit., p. 561 et fig. 256). L'ambon adossé à l'un des piliers de l'église Santa Maria del Lago, près de Moscufo, a exactement la même forme que le précédent, et les mêmes scènes s'y trouvent représentées. Cette pièce date de n 59 (cf. Bertaux, op. cit., p. 562 et pi. xxiv, page 560). Dans la cathédrale de Sessa, à mi-route entre Capoue et Gaète, quelques fragments de la rampe de l'ambon ont été encastrés dans la clôture du chœur ; ils représentent encore l'histoire de Jonas (cf. Bertaux, op. cit., pp. 602-604 et pi. xxvm). Cette composition, en mosaïque, date du milieu du XIIIe siècle.
Bref, nous nous trouvons en présence de toute une série d'œuvres limitées assez exactement à la Campanie,
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 275
La messe bénéventaine du Jeudi-Saint.
Comme on peut le voir sur le tableau de la page 268, le Graduel Bénévent Vî. 40 est le seul de nos manuscrits qui ait conservé la double tradition de la messe romaine et de la messe bénéventaine du Jeudi-Saint. En réalité, cette dernière figurait certainement aussi dans le VI. 38, comme la messe bénéventaine du Dimanche des Rameaux dans le VI : 40. Malheureusement quelques feuillets ont disparu de l'un et de l'autre, laissant une lacune dans le VI. 38 pour le Jeudi-Saint, comme dans le VI. 40 pour le Dimanche des Rameaux; en sorte que nous ne possédons plus qu'un seul témoin de la messe bénéventaine du Jeudi-Saint, comme nous n'en avions qu'un seul pour le Dimanche des Rameaux.
A propos de cette dernière, nous avions déjà remarqué que les deux messes en question avaient même offertoire et même communion; comme il convient, le VI. 40 n'en donne, au Jeudi-Saint, que l'incipit non-noté, en sorte que nous ne disposions, pour leur restitution, que du Graduel VI. 38. Actuellement, le VI. 40 est le seul sur lequel nous puissions nous baser pour restituer l'ingressa et le graduel du Jeudi-Saint.
L'ingressa de la messe bénéventaine du Jeudi-Saint est empruntée au récit du Mandatum; ou plus exactement, elle en est inspirée, car le texte de S. Jean y est assez librement utilisé :
aux Abruzzes et à l'Apulie; ce sont précisément les régions d'où proviennent les manuscrits qui nous fournissent, au Jeudi ou au Samedi-Saint, la Leclio Jona prophetœ cam cantico.
Il n'est pas nécessaire d'avoir une connaissance très approfondie de l'antiquité chrétienne pour savoir que l'histoire de Jonas était l'un de ces thèmes qui étaient reproduits à profusion sur les monuments. La raison de la popularité de ce type chez les premiers fidèles n'est pas moins connue : c'était la figure la plus claire et la plus incontestée de la sépulture et de la résurrection du Seigneur; lui-même s'en était fait l'application : « Sicut fuit Jonas in ventre ceti tribus diebus et tribus noctibus, sic erit Filius hominis in corde terrae tribus diebus et tribus noctibus » (Matth., XII, 40). Les Pères y font allusion à chaque instant : « Comme Jonas passa du navire dans le ventre de la baleine, » dit S. Augustin, « le Christ passa du bois (de la croix) dans le tombeau » (Epist. Cil, 34, P. L, t. XXXIII, col. 384).
On s'explique donc la popularité de ce symbole, dont les plus simples étaient capables de saisir la haute signification. Mais combien plus frappant encore devait être le chant du Livre de Jonas, du haut de cet ambon d'où les fidèles entendaient chanter, non seulement l'Epître et l'Evangile, mais encore la louange du Cierge pascal! Or c'est précisément sur une mélodie toute semblable que se chantaient, dans l'Italie du Sud, tant XExsuliet que les Cantiques des deux grandes leçons de Jonas et de Daniel.
Comme les fidèles, au cours de ces derniers jours de la Semaine Sainte, voyaient apparaître successivement les miniatures du rouleau que déroulait le diacre en chantant la louange du Cierge, de même ils avaient sous les yeux, mais d'une manière permanente, les scènes de cette histoire de Jonas, au moment même où la liturgie les faisait lire du haut de l'ambon, pour leur rappeler que le Seigneur, s'il devait descendre au tombeau, n'y resterait pas, lui non plus, plus de trois jours.
Telle est, nous semble-t-il, la seule explication plausible de la présence de cette histoire de Jonas sur les ambons de toute une région de l'Italie correspondant précisément à celle des manuscrits où elle figure aussi, dans la liturgie de la Semaine-Sainte, avec cette solennité d'exécution toute particulière. M. P. Fabre nous semble avoir été un peu à côté de la question {Jouas et les Amàons de la Campanie, dans Mélanges d'Archéo logie et d' 'Histoire de l'Ecole Française de Rome, XLII (1925), 125-133) pour ne pas avoir considéré, dans cette question, le lien intime qui existe entre l'histoire de l'art et l'histoire de la liturgie.
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Do- mi-
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Si ce texte laisse une impression de déjà vu, c'est qu'on en retrouve les éléments dans deux antiennes bien connues du Mandatant romain : Postquam surrexit et Si ego Dominus :
Rome
Postquam surrexit Dominus a cœna,
misit aquam in pelvim,
cœpit lavare pedes
discipulorum :
hoc exemplum reliquit eis.
Si ego Dominus et Magister
lavi vobis pedes,
quanto magis vos debetis
alter alterius lavare pedes.
Postquam surrexit Dominus a cœna, misit aquam in pelvim, cœpit lavare pedes discipulorum suorum dicens :
Si ego Dominus et Magister lavi pedes vestros, quanto magis vos debetis alter alterius pedes lavare, dicit Dominus.
Ces rapprochements sont intéressants à noter entre des pièces appartenant à des liturgies différentes, et qui n'empruntent pas leur texte purement et simplement au récit évangélique.
Au point de vue mélodique, l'ingressa Postquam surrexit nous offre un nouvel exemple de la manière dont on comprenait, à Bénévent, la composition musicale. Jusqu'à cinq fois, un motif à peu près identique se répète sur autant d'incises, où l'on ne peut relever, semble-t-il, de variante, que pour distinguer de la cadence spondaïque la cadence dactylique, sur la dernière syllabe de laquelle se concentre toute la vocalise :
(ï) Si l'on compare le début des deux phrases mélodiques suorum dicens et pedes lavare, on constate qu'il y a certainement une faute dans le manuscrit, où le second podatus est sur sol-la dans le premier cas, sur la-si dans le deuxième.
LA TRADITION BENEVENTAINE.
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