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Nous retrouverons des récitations toutes semblables, sur une série de podatus, dans les traits bénéventains du Samedi-Saint.
Le graduel affecté au Jeudi-Saint par la tradition bénéventaine est le Vadit propitiator.
Emprunté à une célèbre composition du mélode Romanos (2), le texte de cette pièce a naguère attiré l'attention de dom Cagin (3). C'est qu'en effet elle appartient aussi au répertoire ambrosien; et, si on ne la trouve pas normalement dans les manuscrits grégoriens, le nombre des témoins de cette catégorie où elle figure est loin d'être négligeable.
Le problème soulevé par ce texte, commun à trois liturgies au moins — sans parler de la liturgie grecque, — et qui se présente sous des types mélodiques très variés, est assez complexe, et nous ne saurions le traiter ici avec tous les développements qui conviendraient. Du moins est-il nécessaire de préciser, au moins pour le texte, l'étude que dom Cagin n'avait fait qu'amorcer, sans pouvoir se faire une idée exacte de l'importance relative des différentes leçons attestées par les rares manuscrits dont il disposait. Il ignorait notamment la leçon bénéventaine qui apporte, dans cette étude comparée, sa note particulièrement originale.
Ce qui fait la difficulté de résumer le témoignage de la tradition manuscrite relative à cette pièce, c'est que, affectée à des fonctions liturgiques assez variées, elle se présente avec des divergences textuelles et mélodiques qui ne sauraient être considérées comme de simples variantes. Les manuscrits romains, en particulier, sont loin d'être d'accord sur la mélodie; et il en est même où l'on ne trouve que la leçon milanaise.
(1) Comme on peut le constater par comparaison avec les phrases parallèles, il manque ici un neume au début du groupe.
(2) Pitra, Anakcta Sacra, Paris, Jouby et Roger, 1876, t. I, p. 101.
(3) Paléographie Musicale, t. V, pp. 6-9 et 25-27.
Après avoir résumé les affectations liturgiques de notre répons, nous énumèrerons les diverses formes mélodiques sous lesquelles il se présente dans la tradition, nous bornant à étudier ensuite la seule qui nous intéresse ici directement : la forme bénéventaine.
Le Vadis propitiator se présente donc dans la tradition avec les affectations suivantes :
i° Dans tous les manuscrits ambrosiens, il figure aux Ténèbres du Vendredi-Saint;
2° C'est assez souvent à cette place qu'on le trouve aussi indiqué dans les manuscrits romains qui le connaissent; nous l'y avons trouvé dans quatorze d'entre eux (i), et en outre une fois aux Ténèbres du Samedi-Saint (2);
}° Dans quinze autres manuscrits, il figure, le Vendredi-Saint, à l'Office du matin : on le chantait, soit pendant l'Adoration de la Croix, soit pendant la procession qui la précédait ou la suivait (3) ;
40 Deux autres manuscrits, également romains, mentionnent aussi le Vadis propitiator, mais selon la version ambrosienne : ilsJ'ont inséré le Jeudi-Saint dans la fonction du Mandatum (4);
50 C'est aussi le Jeudi-Saint que la tradition bénéventaine indique ce répons, mais comme graduel de la messe.
Substantiellement identique quant au texte, cette pièce se présente sous une assez grande variété de formes mélodiques :
i° La mélodie ambrosienne, indiquée par tous les documents milanais, et en outre par les deux Graduels romains mentionnés ci-dessus sous le n. 4;
20 Une première mélodie romaine, apparentée d'assez près à la précédente, mais qui s'en distingue pourtant d'une manière très nette : c'est celle que l'on trouve de beaucoup le plus souvent dans la tradition manuscrite;
y Une seconde mélodie romaine, composée de formules du VIIe mode, et qui n'a plus rien de commun avec la précédente (5);
40 Une mélodie du IIe mode, représentée par les deux antiphonaires romains B. 79 des Archives de Saint-Pierre (6) et add. 29988 du British Muséum ;
50 Enfin, la mélodie bénéventaine qui nous intéresse seule directement ici.
(1) Cividale LVII; Florence, Archevêché; Ivre'e 64; Ivrée 106; Londres, B. M. add. 29988; Monza, c. 15-79; Oxford, Mise. lit. 366; Rome, Archives de Saint-Pierre B. 79; Rome, Casanate, 1907; Rome, Vat. lat. 7017 ; Udine, Archevêché, in-fol. 20; Udine, Archevêché, in-fol. 25; Verceil 70; Worcester 160.
(2) Lucques, Chapitre 603.
(3) Bologne 233 1 ; Lainz, VIII. 170; Milan, Ambr. E. 68 Sup.; Monza, k. 11 ; Munich, Clm. 12018 (cf. Young, The Drama of the Médiéval Church, Oxford 1933, t. I, p. 157); Padoue, S (cf. Young, op. cit., t. I, p. 617); Plaisance, Chapitre 65 ; Plaisance, Saint-Antonin ; Rome, Angelica 123; Rome, Casanate 1741 ; Rome, Vat. lat. 4770; Rome, Vitt. Em. 1343; Verceil 186; Vérone CV; enfin un Pontifical de Saint-Germaindes-Prés du XIIe siècle (cf. Martène, De Antiquis Ecclesice Ritibus, 2e éd., t. III, Anvers 1737, col. 382).
(4) Ces deux manuscrits : Graz, Univ. 807 et Klosterneuburg 588, tous deux du XIIe siècle, sont écrits en notation de Klosterneuburg.
(5) On trouve cette variété dans deux manuscrits de l'Italie du Nord : Monza, c. 15.79, du XIe siècle, et Ivrée 64, du XIIe.
(6) Le texte de cet antiphonaire a été publié par Thomasi, éd. Vezzosi, t. IV. p. 91.
LA TRADITION BENEVENTAINE.
Du point de vue littéraire, on peut facilement résumer toute la tradition relative au Vadis propitiator, indépendamment des diverses formes mélodiques sous lesquelles il se présente. C'est ce que nous avons fait dans le tableau ci-après, où le texte en question figure dans la colonne centrale, ceux des manuscrits de Saint-Pierre et de Bénévent, qui offrent tous deux des variantes bien caractéristiques, occupant respectivement les colonnes de gauche et de droite.
Rome (Saint-Pierre)
Vadis propitiatus ad immolandum pro omnibus.
Non tibi occurrit Petrus, qui dicebat mori tecum.
Reliquit te Thomas, qui aiebat :
Omnes cum eo moriamur.
Et ne anus ex (B. M. : de) illis sed tu solus duceris, qui castam me confortasti ( B. M. :
eonservasti), Filius et Deus meus.
y. Promittentes tecum in carcerem et in mortem ire relicto te fugerunt. * Et ne.
(B. M. : y. I. Mulier *.
)^. 2. O vos omnes qui transitis per viam, aspicite et videte Deum et hominem inlignopendentem.*Qui).
Rome-Milan
Vadis propitiator 1
ad immolandum pro omnibus '.
Non tibi occurrit Petrus,
qui dicebat : Pro te moriar \
Reliquit te Thomas,
qui clamabat dieens :
Omnes cum eo moriamur4
Et nullus de5 his6,
nisi' tu solus duceris8,
qui castam9 me eonservasti,
Filius et Deus meus.
y ,c. Venite et videte "
Deum et hominem pendentem Ia in cruce '3.
*•* Qui.
Vadit propitiator
ad immolandum pro omnibus.
Non ei occurrit Petrus,
qui dicebat : Pro te morior.
Reliquit eum Thomas,
qui clamabat dieens :
Omnes cum eo moriamur.
Et nullus de ipsis,
sed ipse solus dueitur,
qui nos omnes redemit,
Dominus et Deus noster.
V. Venite et videte, omnes populi, Deum et hominem extensum in cruce.
*Qui.
(i) propitiator : 30 mss. ; propitiatus : 3 mss.
(2) omnibus : 26 mss.; nobis : 1 ms. ; omnibus nobis : 1 ms. (Dans ce dernier, le mot nobis n'est pas noté).
(3) moriar : 24 mss. ; mori : 2 mss. ; morior : 1 ms.
(4) qui clamabat dice?is : Omnes cum eo (illo : 1 ms.) moriamur et (sed : 1 ms.) nullus (de his) : 26 mss.; qui clamabat : Pro eo moriamur : 2 mss.
(5) de : 20 mss. ; ex : 6 mss.
(6) his : 7 mss.; ipsis : 7 mss.; illis : 7 mss.; is : 3 mss. ; hiis : 2 mss.
(7) nisi : 16 mss.; sed : 12 mss.
(8) duceris : 17 mss.; Dominus : 10 mss.; Domine : 1 ms.
(9) castam : 15 mss. ; casta : 8 mss.; immaculatam : 6 mss.
(10) y. Venite : 25 mss.
y. Cumque sœvientes inimici injecisssent manus in te, continuo omnes discipuli te relicto fugerunt :
2 mss.
y. Vos omnes qui transitis per viam, attendiie et videte Deum et hominem in ligno pendentem : 2 mss. (dont un : pependit).
(11) Venite et videte (Deum) : 20 mss. ; Venite et videte omnes (Deum) : 1 ms. ; Venite et videte omnes populi (Deum) : 2 mss.; Venite et videte* : 1 ms. ; Venite * : 1 ms.
(12) pendentem : 19 mss. (dont un : pendenté); extensum : 3 mss.; suspensum ; 1 ms.
(13) cruce : 20 mss.; ligno : 3 mss.
(14) * Qui castam (immaculatam) : 19 mss.; * Et nullus : 7 mss. (Parmi ces derniers, le codex ambrosien Londres B. M. add. 3420c écrit, à la reprise, sed nullus, alors que le corps du répons porte et nullus).
Toutes les notes constituant l'apparatus se rapportent donc uniquement à la colonne centrale, qui contient ainsi sous une forme abrégée le témoignage de 33 manuscrits dont } milanais. La leçon ambrosienne figurant aussi dans deux manuscrits grégoriens, nous avons donc, au total, 5 témoins de la forme ambrosienne, et 28 des diverses leçons que l'on trouve dans la tradition grégorienne (1). De ce texte romano-milanais, il suffisait, pour le but que nous nous proposons ici, de donner un simple apparatus statistique, en indiquant, pour chaque variante, le nombre des témoins des différentes leçons (2).
Quant au verset Venite et videte, il est aussi commun au répons ambrosien et à la plupart des témoins du répons grégorien. Parmi ces derniers, on trouve pourtant deux autres textes attestés chacun par deux témoins : Clinique scevientes, indiqué par deux manuscrits de Plaisance, Plaisance, Chapitre 65 et Plaisance, Saint-Antonin ; et Vos omnes, indiqué par les deux manuscrits précédemment signalés dans la note 5 de la page 278. Ce dernier ne fait d'ailleurs que reproduire le verset habituel, mais en le faisant précéder d'une petite introduction : Vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte...
L'ensemble de la tradition étant ainsi résumé, on se rend compte aussitôt que la leçon de Saint-Pierre s'en écarte — et s'en écarte seule — sur quelques points : mori tecum au lieu de pro te moriar (morior ou mori); aiebat au lieu de clamabat dicens; ne unus au lieu de nullus. De plus, le verset Promittentes est tout différent; mais on peut remarquer que sa finale relicto te fugerunt se retrouve — te relicto fugerunt — à la fin du verset Cumque scevientes donné par les deux manuscrits de Plaisance (3). L'antiphonaire romain du British, lui, indique deux versets, mais le premier par son seul incipit; quant au second, il est tout semblable au verset vos omnes dont nous parlions il y a un instant.
Mais c'est surtout le texte bénéventain qui nous intéresse ici, en raison de la note très originale du témoignage qu'il fournit. Tout d'abord, on notera qu'à l'inverse de toute la tradition, le style n'est plus le style direct : Vadis, non tibi occurrit, reliquit te, sed iu soins
(1) Ce dernier chiffre est relativement faible si on le compare au nombre des manuscrits étudiés : 400 environ. Ajoutons que l'Antiphonaire de Compiègne connaît, lui aussi, le texte du Vadis propitiator; mais il se contente de l'indiquer, d'une manière assez anormale, sous la forme d'un second verset du répons Sicut ovis, et simplement par l'incipit Vadis propitiator ad immo/andum. Cette leçon assez bizarre de l'édition des Mauristes, reproduite dans celle de Migne (P. L., t. LXXVIII, col. 768) pourrait sembler un peu suspecte. Vérification faite, c'est pourtant bien ainsi qu'elle figure très exactement dans l'original, sans qu'on puisse y trouver trace par ailleurs du répons Vadis propitiator lui-même.
(2) Ayant tenu compte de tous les manuscrits où nous avons trouvé mentionné le Vadis propitiator, même par son seul incipit, on ne s'étonnera pas si la somme des variantes indiquées dans chaque cas particulier est généralement inférieure à 53.
(3) C'est ce même verset Promittentes qui est indiqué dans le Processionale monasticum (Solesmes 1893, p. 188), où le Vadis propitiator est cependant donné selon la leçon mélodique la plus fréquemment attestée par les manuscrits romains. Au témoignage de dom Pothier lui-même {Revue du Chant Grégorien, VI (1897), p. 18), cette leçon lui a été fournie par « un Antiphonaire bisontin du XIVe siècle ». En dehors du manuscrit de Saint-Pierre, c'est là une attestation unique de ce texte, qui accompagne d'ailleurs une mélodie toute différente. N'ayant pas étudié personnellement la source mentionnée par dom Pothier, nous avons préféré ne pas faire état ici de ce témoignage isolé et d'ailleurs quelque peu tardif.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 281
duceris, mais bien le style narratif : Vadit, non ei occurrit, reliquit eum, sed ipse solus ducitur. De plus, il n'est pas fait la moindre allusion à Notre-Dame, alors que, dans toutes les autres versions, fidèles à la composition du mélode grec, c'est Elle qui parle. La pièce a revêtu ainsi un caractère plus universel : Qui nos omnes redemit, Dominus et Deus noster, mais en perdant du même coup la note si touchante de cette apostrophe de Notre-Dame à son Fils : Qui castam me conservasti, Filius et Deus meus, alors que c'est précisément ce dernier vers, Filius et Deus meus, qui termine toutes les strophes du poème de Romanos; et l'on peut regretter que l'adaptateur bénéventain ait précisément supprimé de son texte ce leit-motiv de la composition primitive.
Très original par la forme de son texte, le Vadis propitiator bénéventain ne l'est pas moins par la forme mélodique, bien spécifiquement bénéventaine, sous laquelle il se présente dans le Graduel VI. 40 du Chapitre de Bénévent ; mais, avant d'en donner la restitution, quelques remarques s'imposent.
Une fois pour toutes nous avons signalé, pages 263 et 264, ce qu'on était en droit d'attendre des manuscrits bénéventains diastématiques écrits sans lignes ni clés. Ces réflexions s'appliquent très exactement au codex VI. 40 de Bénévent, dont les planches XII à XXII permettront d'apprécier la belle diastématie : précision scrupuleuse de la ligne mélodique; imprécision résultant de l'absence de clé. Il faut y ajouter, on doit bien le dire, quelques doutes relativement à certaines transitions. II nous faudrait anticiper ici sur la suite de cette étude si nous voulions apporter des preuves de cette liberté de transcription, dont on trouve plus d'un cas lorsqu'on a eu l'occasion d'étudier comparativement les mélodies fournies par une série de manuscrits dont les uns sont écrits sur lignes, les autres simplement diastématiques, comme le Graduel VI. 40. On constate alors parfois des décalages d'une quarte ou d'une quinte qui, sans altérer la mélodie de chacune des phrases prise en particulier, n'en conduit pas moins à des modulations qu'on aurait quelque peine à s'expliquer si l'on n'était averti de la chose.
L'étude d'ensemble que l'on peut faire des manuscrits bénéventains dans leurs différents stades invite donc à une certaine prudence lorsqu'on est réduit à un unique témoin, simplement diastématique comme le nôtre, pour rétablir une mélodie qui n'a été conservée dans aucun manuscrit sur lignes.
Aussi, pour présenter les faits d'une manière aussi objective que possible, croyonsnous préférable, dans tous les cas où le témoignage des documents conduit à une restitution qui, à première vue, pourrait causer quelque surprise, de diviser la pièce en autant d'incises qu'il est nécessaire pour donner de chacune d'elles prise en particulier une restitution correcte, basée sur tout ce que l'on sait par ailleurs du style et des formules bénéventaines, mais écrite sur l'échelle la plus simple qui soit. Après quoi il sera loisible de préciser l'enchaînement de ces fragments ainsi dissociés, tel qu'il résulte des transitions impliquées par l'écriture du manuscrit. Cette méthode progressive, en sériant les difficultés, permettra de comprendre certaines écritures compliquées qui, au premier abord, auraient pu sembler quelque peu arbitraires.
Paléographie XIV. 36
Appliquée au Vadit propitiator, cette méthode conduit à distinguer dans ce graduel deux parties : la première se terminant avec l'incise Pro te morior, la seconde embrassant toute la fin de la pièce, y compris le verset et la reprise. Nous reproduisons, séparées par un blanc, ces deux parties, écrites respectivement sur l'échelle la plus commode, sans accident pour l'une comme pour l'autre.
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