CHAPITRE IV
On l'a déjà compris, l'analyse du mot isolé n'est pas toute la science du rythme grégorien ; elle nous a conduit seulement à la connaissance du rythme sous ses formes les plus limitées. Il faut maintenant aller plus loin, étudier le mot dans le rythme-membre et dans la phrase, ce qui revient à étudier la constitution même de ces différents rythmes. Ici, en effet, l'intérêt qui naguère s'attachait au mot s'affaiblit pour se concentrer uniquement sur les manifestations de plus en plus étendues, de plus en plus puissantes, de ces grands rythmes.
Le rythme est un effort continu vers la synthèse. Déjà nous l'avons vu faire
a) de plusieurs syllabes un unique mot. Nous devons maintenant chercher comment
b) de deux, trois ou quatre mots il arrive à former un unique membre (rythme-membre).
c) et comment de deux, trois ou quatre membres il parvient à former une unique phrase (rythme-phrase).
Rappelons tous les éléments qui entrent dans la composition du grand rythme :
1 ° le temps premier : s
20 le temps composé, binaire ou ternaire : # * JTJ (S
30 le rythme ou nombre élémentaire avec son élan et son repos : JJ I J J J «' I J
40 le rythme-incise, petit rythme qui est une partie de membre, pars membri, ou même un petit membre;
50 le rythme-membre, composé d'une ou plusieurs incises;
6° la phrase et la période, composées de plusieurs membres. Comme exemple de toutes ces divisions, on peut se reporter, p. 176, à l'Antienne Cantate Domino.
Incises, membres, phrases, voila désormais l'objet de nos recherches, sans perdre de vue le mot latin.
Pourquoi ces coupes, ces divisions, dans la phrase musicale?
Parce qu'il en est du chant comme du discours. Dans ce dernier « les syllabes se trouvent groupées de manière à former des mots, des membres et des phrases. Ces divisions amenées par la distinction naturelle des idées, exigées par la nécessité de la respiration, sont en même temps un besoin pour l'oreille... Le chant est soumis aux mêmes lois : il ne peut être intelligible, facile à exécuter, agréable à l'oreille, qu'à la condition d'offrir, comme le discours, des divisions variées ». (')
Quel est le principe général qui règle ces coupes?
Ce principe est ainsi exprimé par Hucbald (?) (Gerb. Scriptores, I, p. 125) : « Eodem modo distinguitur cantilena quo et sententia. La cantilène se divise de la même manière que le texte ».
Or, comment se divise la sententia, la parole, le texte? En incises, en membres, en périodes : c'est l'enseignement de tous les rhéteurs et de tous les grammairiens. (2)
Dès lors, lès cantilènes se divisent,, elles aussi, en incises, en membres, en périodes.
Les anciens auteurs grégoriens emploient d'autres expressions pour signifier les mêmes faits; nous conservons ici celles qui sont en usage dans le discours et dans la musique moderne; elles sont comprises de tout le monde.
Comment reconnaître dans la mélodie ces diverses parties?
Par le sens littéraire; car, si la mélodie est bien faite, les incises, les membres et les phrases mélodiques se termineront en même temps que les incises, les membres et les phrases du texte. « In unum terminentur partes (membres) et distinctiones (phrases) neumarum atque verborum » (Guy. Microl. cap. XV. édit. Amelli, p. 37).
Cette règle si naturelle est d'une application constante dans les chants syllabiques ou ornés seulement de quelques neumes, comme les antiennes ordinaires; l'harmonie, dans ces sortes de cantilènes, est parfaite entre le texte et le chant.
Dans les mélodies mélismatiques, le sens mélodique indique les coupes. Mais ce n'est pas le lieu de traiter cette question.