‹ Paléographie musicale (volume 3)Chapitre 64 sur 119 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

Sé-mcn ce- ci- dit in tér-ram bô- nam, et ât-tu- lit frûctum in pa- ti- en- ti- a.

Ces périodes ou phrases sont vraiment parfaites. « Pour être parfaite, dit Cicéron, une période doit se composer de quatre parties distinctes qu'on appelle membres. C'est cette période carrée qui remplit le mieux l'oreille. Cependant il faut quelquefois ou franchir ces limites ou rester en deçà, suivant les besoins de l'oreille. » {Or. LXVI).

Voici un autre exemple où les incises s'allongent et deviennent de vrais petits membres.

Période.

Membre

Incise Incise Incise Incise

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Qui me con-féssus fû- e- rit * co-ram homi- ni- bus, con-fi- té-bor et é-go é- um co- ram Pâ- tre mé- o.

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Qui me con féssus fu- e- rit * co- ram homi- ni-bus, con-fi- té-bor et é-go é- um co- ram Pâ- tre mé- o.

Les antiennes de quatre membres ou incises sont très nombreuses; on en trouve à chaque page de Y Antiphonaire.

Il existe des pièces musicales de plus de quatre membres; il suffit à notre but d'avoir montré comment les coupes divisent les phrases en sections distinctes.

Cette constitution tout extérieure ne nous fait pas encore pénétrer dans l'organisme intime de l'unité du membre; il faut, pour s'en rendre compte, étudier les causes intrinsèques qui, en se faisant sentir à l'intérieur du membre dans le cours de son évolution, produisent son unité.

Causes intrinsèques. — Quelles sont ces causes? Celles-là même qui ont déjà fait l'unité du mot : quantité, mélodie, dynamie, rythme. Toute l'industrie de ces agents s'applique à agglutiner entre eux les divers éléments de la phrase — sons, durée, force, mouvements rythmiques — et, puisqu'il s'agit de musique avec paroles, à enchaîner les mots les uns aux autres. Chacun opère selon sa nature et son mode d'action; mais tous tendent au même but : l'unité du membre, l'unité de la phrase.

La mélodie, unie à la quantité, travaille à cette synthèse par la succession logique des sons montants ou descendants, les uns brefs, les autres longs, tous harmonieusement disposés et proportionnés, de manière à exprimer une pensée, un sens musical, donnant un sentiment d'ordre, d'unité et de beauté.

La dynamie, compagne inséparable de la mélodie, projette, sur toute l'étendue de la phrase et sur ses moindres éléments, la lumière et les ombres, délicatement ondes, de ses crescendos et de ses decrescendos et les fond également dans l'unité de ses mille nuances.

Le rythme enfin, le grand rythme, élargissant, agrandissant ses élans et ses cadences, absorbe, dans l'unité et l'amplitude de ses mouvements, tous les rythmes élémentaires.

Mais l'une des causes les plus efficaces — et peut-être la plus ignorée — qui contribue à l'unité du rythme-membre c'est l'enchaînement des mots. En effet, que devient sous l'action de toutes ces puissantes forces de cohésion, le petit mot? Que deviennent sa mélodie, sa dynamie, sa durée, son rythme individuel, au milieu de ce grand système rythmique de la phrase?

Souvent, tout en entrant dans le concert de la période, il conserve sa forme propre ; parfois aussi, il perd l'une ou l'autre de ses qualités. Mais toujours d'une manière ou d'une autre, les mots, à l'intérieur des membres, sont enchaînés les uns aux autres.

Certains de nos lecteurs auront quelque surprise à nous entendre parler de Y enchaînement des mots. Car, si les Méthodes de chant grégorien parlent beaucoup de distinction des mots, elles mentionnent à peine, en passant, la nécessité de leur liaison. Avec les grands orateurs classiques de l'antiquité, nous pensons, au contraire, que pratiquement, dans l'intérieur des incises et des membres, on doit veiller beaucoup plus attentivement à l'union des mots qu'à leur distinction. Avec eux, nous croyons que, sans cet enchaînement, sans cet emboitement, il n'y a de rythme possible ni dans la poésie, ni dans la prose, ni dans le nombre musical grégorien.

Qiiintilien, à ce propos, emploie une figure très expressive. 11 parle des mots qui s'encadrent et « se joignent, jungantur, dans la phrase, sicut in structura saxorum, à peu

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près comme les rangs de pierre dans un mur. Les pierres d'un rang sont croisées par celles des rangs qui sont immédiatement au-dessus ou au-dessous. » Ce commentaire est de l'abbé Le Batteux.

D'après Quintilien, « la liaison, junctura, s'étend aux mots, aux incises, aux membres, aux périodes; car toutes ces parties ont leurs beautés et leurs défauts par rapport à la manière dont on les joint ensemble. »

Ainsi donc la liaison, junctura, doit se faire sentir partout. C'était la préoccupation constante des auteurs anciens; ce doit être celle du compositeur et du chantre grégorien.

Mais comment s'opérait cette liaison des mots?

D'une manière très simple. La facture rythmique du vers latin, par exemple, va nous le faire saisir. On verra que les poètes latins ne font que suivre, à leur manière, nos règles rythmiques, c'est-à-dire les règles de l'enjambement des mots sur les mesures.

Ici notre tâche est facile ; nous n'avons qu'à citer les métriciens modernes. Nous en choisissons deux ou trois.

F. Plessis. Métrique grecque et latine, p. 17, n. 24. — « Des fins de mots ne doivent pas, en général, coïncider avec des fins de pieds, sinon les pieds ne sont pas liés les uns aux autres, et le vers devient comparable à une chaîne dont les anneaux seraient juxtaposés, au lieu d'être pris l'un dans l'autre. Au contraire, lorsque les mots enjambent d'un pied sur le suivant le vers est indissoluble et la voix n'est pas tentée de se suspendre avant d'être parvenue jusqu'au bout. Comparez les deux vers suivants :

Mauvais : Sparsis | hastis | longis | campus | splendet et | horret. Bon : Urbs an- | tiqua fu- | it, Tyri- | i tenu- | ère co- | loni. »

Mueller {Métrique, éd. Klinsieck. 1882, p. 2), après avoir cité ce même vers Sparsis hastis d'Ennius, et l'avoir déclaré mauvais, ajoute : « Pour que le vers ne s'en aille pas, pour ainsi dire, en morceaux, tous les pieds doivent donc, autant que possible, se rattacher les uns aux autres; ce qui se produit d'autant plus que l'étendue des pieds pris à part diffère des mots pris à part. »

Cette doctrine n'est pas nouvelle, témoin ce texte emprunté à l'abbé Le Batteux {Mémoire sur les Nombres poétiques et oratoires, p. 428) : « II y a deux parties à distinguer dans le corps du vers, les mots et les pieds; ces deux parties doivent être tellement combinées qu'elles se croisent mutuellement, à peu près comme les rangs de pierres dans un mur bien bâti, ut in structura saxorum ; les pierres d'un rang sont croisées par celles des rangs qui sont immédiatement au-dessus ou au-dessous. La même chose se fait dans les vers par le croisement des mots avec les mètres ; ainsi dans ce vers :

Lu6lan- | tes ven- | tos tem- | pesta- | tesque so- | nores,

on voit les mètres porter sur deux mots et enjamber de l'un à l'autre, ce qui forme, dans les vers, une sorte de tresse qui entrelace les mots avec les rythmes et les rythmes avec

les mots, qui les lie les uns par les autres et n'en fait presque qu'un seul mot : tellement que quand on récite bien un vers bien fait, on sent une sorte de marche cadencée, un scandement sourd, qui fait rouler ensemble la mesure et les paroles. Si on n'en sent pas assez l'effet dans l'exemple que nous avons cité, on le sentira mieux dans l'exemple du contraire :

Urbem | fortem | nuper | cepit | fortior | hostis.

Ce vers est insoutenable, parce qu'il tombe à chaque mot et qu'un pied n'est pas lié avec le suivant par le mot qui le porte, ni les mots par les pieds. C'est sur cette théorie qu'a été fondée la loi des césures dans la poésie métrique; loi qu'on n'observe et qu'on ne néglige jamais sans qu'il en résulte des défauts ou des beautés musicales dans les vers. » (Mém. de litt. de l'Acad. royale... t. XXXV. 1770).

Nous n'avons rien à ajouter à ces textes si clairs sur l'enchaînement des mots-rythmes par les pieds-mesures, et sur l'enchaînement des pieds-mesures par les mots-rythmes. On nous permettra seulement de traduire ce qui vient d'être dit, par les métriciens, dans les termes employés jusqu'ici dans ce travail.

Pourquoi le vers Sparsis hastis... est-il mauvais? Parce que tous les mots sont employés métriquement, c'est-à-dire encadrés dans l'espace d'une mesure, et que pas un seul d'entre eux ne l'est rytbmiquement ; parce que, dans ce vers, il n'y a que des mesures et pas un seul rythme, c'est-à-dire ni arsis (élan) ni thésis (repos) enjambant d'une mesure sur l'autre. Tel est le vrai sens de cette règle de métrique ancienne : « Des fins de mots ne doivent pas, en général, coïncider avec des fins de pieds. »

Mais ajoutons avec Plessis qu'il ne faut pas entendre cette règle d'une manière absolue : à certaines places du vers, par exemple au cinquième pied dans l'hexamètre dactylique, rien n'est plus ordinaire ni plus légitime que de mettre un mot finissant avec la fin du pied :

al- | taria | fumant.

« Il suffit que dans un vers un peu long, il n'y ait pas majorité de fins de mots coïncidant avec des fins de pieds. Ainsi, un vers tel que celui-ci n'a rien de répréhensible :

Ipsius I ante ocu- | los in- | gens a | vertice | pontus. »

(Plessis, p. 18, n. 25)

Cet enchaînement des mots au moyen du rythme, de la mesure et des césures, se produit de la même manière dans la prose. Il ne peut y avoir sur ce point aucun doute : les lois rythmiques appliquées à la parole sont toujours les mêmes, qu'il s'agisse de poésie, de prose métrique (') ou de prose tonique.

(1) Cf. H. Bornecque. Revue de Philologie, Juillet 1900, p. 224.

On serait peut-être porté à croire que cet enjambement du mot sur les pieds-mesures — fu- | it — désorganise le mot pour organiser le vers; non, rien n;est plus conforme à la prononciation naturelle des mots que leur enjambement sur les pieds-mesures. C'est même cette émission naturelle des mots qui force les métriciens, tout aveuglés qu'ils sont par les pieds-mesures — ils ne voient les vers qu'à travers les pieds, ils ne les scandent que par pieds, — à tenir compte de cette loi rythmique supérieure : l'enjambement des mots sur les pieds-mesures et la coupe. Ils ne peuvent l'éluder.

L'application de cette loi se fait aussi tout naturellement dans le chant grégorien : chantez la phrase déjà souvent citée

:ft=^t:

±dt

-/^-rf

Mémento vérbi tu-i sérvo tû-o, Dômi- ne,

^^s4=J34^5zPI-^E^^g^^p

Me- mén-

to

vérbi

tû- i

sérvo

tû- o Démi-

Pourquoi cette phrase ainsi rythmée est-elle décousue, incohérente, au moins pour les cinq mesures marquées d'un astérisque?

Parce que les mots ne sont pas liés les uns aux autres par le rythme, parce que cette phrase est comparable à une chaîne dont les anneaux — ici ce sont les mots — sont juxtaposés au lieu d'être pris l'un dans l'autre par le rythme.

Qui ne sent en chantant que cette phrase tombe à chaque mot, et s'en va par morceaux !

Comparez, au contraire, la même phrase avec le rythme que nous lui attribuons :

feS

Me- mén- to vér- bi tû-

i sér- vo tû- o Do- mi-

et sans barres

~a — rr

tîjm^3E^^m^5z£zïpïz3=ï=rzr^

Me-mén- to vér-bi tû- i sér-vo tû- o D6- mi-

ne.

Pourquoi est-il si coulant, si lié, si agréable? Parce que les mots enjambent d'une mesure sur l'autre, la phrase est indissoluble et la voix n'est pas tentée de s'arrêter avant d'être parvenue jusqu'au bout.

Il en est de même pour les textes appliqués syllabiquement à la musique.

Les mots sont juxtaposés dans les lignes suivantes : plus le texte s'allonge, plus le décousu rythmique se fait sentir.

Dé-

us

us mé- us...

fundâ- E ■ ■

tus

nim é- rat. ..

rt

et dig

ri- ge

pé-

des nôstros...

et tu-lé- E ■ il

run

t côr-

pus é ius...

et pervené- runt ad prœmi- a régni...

et

fun-

:tc

et

et tu-

perve-

Dé-

us

dâ-

tus

di- ri- ge

lé- runt

né- runt ad

Dé- us

mm

pé- des

cor- pus

prœmi- a

me- us.

é- rat.

JïJ

nôstros. .

e- ius. . .

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