‹ Paléographie musicale (volume 3)Chapitre 79 sur 119 · VI. O Crucis Victoria · texte numérisé non relu

VI. O Crucis Victoria

et admiràbile signum,

in cselésti curia

fac nos captâre triûmphum.

7 syll.

7 syll.

Avec des textes aussi réguliers, aussi soignés, procurati (accurati), il est facile d'obtenir dans la mélodie une proportion quasi métrique et harmonieuse.

Plût à Dieu que les offices de nos Propres modernes fussent ainsi composés, ils ne mettraient pas à la torture les pauvres compositeurs chargés d'y adapter des cantilènes.

Il n'est pas du reste nécessaire que les textes soient aussi réguliers que ceux que nous venons de voir. Aribon cite comme exemple de chant métrique ce Répons que nous serions bien tentés de prendre pour un chant prosaïque :

10 syllabes.

Ire

Distinction :

Ecce nunc tempus acceptâbile,

ecce nunc dies salûtis :

commendémus nosmetipsos

in multa patiéntia,

in jejûniis multis,

per arma justîtiae

virtutis Dei.

D. Pothier, de son côté, présente un certain nombre d'antiennes appelées métriques, « qui toutes se divisent en quatre neumes ou membres d'une longueur proportionnelle, à

(1) Cic. ad Herenn. lib. IV, 20.

LA PERIODE

la façon d'une strophe de quatre vers. » {Mél. grég., p. 186.) Cette coupe d'antiennes, ainsi que le fait remarquer M. Gevaert (Mél. antique, p. 136) rappelle le distique élégiaque.

Syllabes Temps | —^

— ■ — fs

Euge serve b6ne

in môdico fidé-lis

* intra in gâudi-um

D6mi-ni tu- i.

Euge serve bô- ne

3 J' J' j-rèé

in m6-di-co fidé- lis

J Jt J ' JU

{ntra in gàudi- um

gj^^^a

D6- mi- ni tu- i.

Elisabeth Zacharf-ae

mâgnum vfrum génu-it i n . ... I

Jo-ânnem Bapti'stam

Praecursorem Dômini.

E-H-sa-beth Zacha-rf- se

t^— fr r N-e

magnum vi-rum gé-nu- it

EEÉ

W— WH

Jo- ânnem Baptfstam

ipr-fr-T^

Praecurso-rem Demi- ni.

Lâbi-a mé-a

laudâbunt te in vita mé-a,

Dé-us mé- us.

Tels sont les chants métriques.

Lâ-bi- a mé- a

laudâbunt te in vi'-ta mé- a,

Dé- us mé- us.

Chants quasi prosaïques. — Guy fait remarquer que tous les chants ne sont pas aussi soignés; il y a, dit-il, des chants quasi prosaïques, qui hœc minus observant, qui, sans

oublier les lois de la proportion, les observent moins. Dans ces chants, les distinctions et les membres plus longs ou plus courts se trouvent mélangés un peu au hasard, sans discernement, ce qui n'empêche pas certains de ces chants quasi prosaïques d'être très harmonieux.

Il faut bien le remarquer en effet, la proportion est essentielle au nombre oratoire comme au nombre musical, mais non la proportion égale des membres.

Cicéron, qui pose en principe l'égalité des membres (ad Herenn. IV. 20), admet cependant très bien la variété. Ainsi, quand il parle des incises (Or. LXVII) : « Rien ne porte coup avec plus de force et plus de sûreté que ces incises de deux ou trois mots, quelquefois d'un seul, flanquées de loin en loin par des périodes nombreuses dont ou varie les chutes. »

Il est une inégalité harmonieuse admise par le nombre oratoire et le nombre grégorien. La poésie elle-même nous offre ce genre de variété : le poète lyrique mêle les grands vers aux petits. Le bon La Fontaine a usé mille fois de ce procédé avec une grâce sans égale. Citons au hasard :

Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais

syllabes

Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle

Que celle

De cette paix,

Et ce m'est une double joie

De la tenir de toi. Je vois deux lévriers

Qui, je m'assure, sont courriers

Que pour ce sujet on envoie.

etc..

Ainsi fait le compositeur grégorien, guidé d'ailleurs par les textes qui lui sont imposés. Telles les antiennes suivantes :

Si-on, * E a ' r. -:e

no-li timére,

:XË

ecce Dé-us tû-us

véni- et, allelû-ia.

Syllabes

Temps

Si- on,

=-iï-î-tr rr=t^

né- li ti- mé- re,

ecce Dé- us tû- us

vé-ni- et, al-le-lû- ia.

LA PERIODE

Syllabes Temps

Domine,

salva nos, per-imus

impera,

et fac Dé-us tranquilli-tâ-tem.

sg^^

Demi- ne, *

9 ^i^=iS3Ê^=Ë=

salva nos, per- 1- mus :

fmpe-ra,

et fac Dé- us tranquil-li- ta- tem.

Vîdens Déminus

Vi'-dens Démi-nus

^Ë^ 'i^c+ïJUUULt J^^tU

fléntes sorores Lâzari ad monuméntum, 13 fléntes so-ro- res Lâ-za- ri ad mo-numén- tum,

jLj^UJ

lacrimâtus est coram Judaé-is et clamâbat:1 14 lacrimâ- tus est co-ram Judae- is, et clama- bat :*

Lâza-re, véni fo-ras : 7 Lâ-za- re, vé-ni fo- ras :

etprédi- it ligâtis mânibus et pédibus, 14 et préd- i- it li-gâ-tismâ-ni-buset pé- dibus,

qui fû-e-rat quatridu-ânus mértu- us. 1 2 qui fû- e- rat quatri-du- â- nus mor-

tu-

us.

Quelquefois le compositeur grégorien, désireux de donner à ses phrases une proportion plus égale, se sert de la musique pour allonger un membre trop court; ainsi au quatrième membre de cette antienne :

(1) Nous prenons le texte littéraire des manuscrits.

Jam hi'-ems transi- it

imber âbi-it et recéssit

surge amica me- a

et ve- ni.

Syllabes Temps IO

^mî=mm

Jam hi- ems trâns- i- it

js^M^

imber âb-i- it et re-cés-sit

:fc=.--t^=tJ

surge ami-ca me-

et vé-

ni.

Voilà une antienne qui, au point de vue littéraire, est plutôt prosaïque, le nombre des syllabes l'indique; mais au point de vue musical, elle est plutôt métrique, les trois premiers membres ont dix ou onze temps; le dernier n'en a que huit, mais avec le ritenuto qui affecte ce membre, il atteint presque aux dix temps.

La même intention d'allongement et de proportion se trahit dans l'antienne :

Béne ômni- a fécit

j . i ' % r. 8 rw^

et surdos fé-cit audi-re

et mûtos lôqui.

^Ik^g^aÉ^

Béne ômni

fé- cit

-m-fi—0

et surdos fé- cit au- di- re

=&^$E5EÎ

et mû-tos lôqui.

On peut dire que, dans l'immense majorité des pièces grégoriennes, le compositeur s'essaie à parvenir à la correspondance approximative de longueur entre les membres de phrase.

Le lien d'articulation.

Outre ces liens mélodique, dynamique et proportionnel que nous venons d'expliquer, il en existe un autre que nous ne pouvons passer sous silence, bien qu'il soit moins important; c'est le lien d'articulation, ainsi appelé parce que son action se fait sentir entre les incises et les membres, au point précis de leur jointure.

LA PÉRIODE 295

En effet, entre chaque membre, la mora vocis elle-même sert de liaison, surtout la mora vocis sans respiration.

Prenons un exemple

Cantate Domino cânticum nôvum Cantà-te Dômi-no cân- ti-cum nô-vum

La petite barre après Domino n'indique pas nécessairement une respiration ; et ici la brièveté des deux incises la rend inutile. C'est dans ce cas surtout que la prolongation de la dernière note produit une liaison très intime entre les deux membres.

Voici comment :

Pour bien exécuter cette note prolongée par la mora vocis, il faut se rappeler qu'elle remplit deux rôles : elle termine un membre, elle conduit au suivant : c'est elle qui transmet la vie d'un membre à l'autre; le courant vital de la mélodie et du rythme passe par elle; elle doit s'en ressentir, il ne faut donc pas l'exécuter froidement sous le beau prétexte qu'elle n'est qu'une tenue de la voix.

Elle termine un membre et doit, à ce titre, être doucement déposée et procurer le sentiment du repos; mais, à peine s'est-elle posée qu'elle tend au membre suivant. Si elle veut y arriver sans secousse, si elle veut donner du lié, du moelleux, à cette transition d'un membre à l'autre, elle doit la préparer en s'adaptant au début du nouveau membre, en prendre, pour ainsi dire, d'avance la couleur, la physionomie.

La fin de la mora vocis sera donc en rapport avec la force dynamique, avec la valeur de la première note du début; elle doit se fondre avec elle, s'adapter à elle.

Si le nouveau membre commence par une note forte, la tenue de la voix se terminera par un léger crescendo, comme dans Cantate Domino; s'il commence par une note faible, la tenue s'y adaptera doucement par un léger et délicat decrescendo :

|^NbJbJhj=d£3ljCj3!Ê

et incarnâtus est de Spi'ri-tu Sâncto et incarna-tus est de Spi- ri-tu Sâncto

Ces nuances très délicates de crescendo et de decrescendo peuvent être comparées à l'huile qui diminue les frottements entre les rouages de la machine, ou encore à la synovie, cette huile vivante qui adoucit et favorise le jeu de nos membres : elles lubréfient les extrémités des membres mélodiques et leur permettent de glisser l'un sur l'autre avec naturel et douceur.

Cette règle vaut principalement pour les tnorœ vocis sine respiratione : les membres plus importants ne l'admettent pas aussi facilement, et souvent les deux temps de la mora doivent être donnés tout entiers, — sauf l'instant de la respiration — à la thésis. 11 en résulte que les nuances indiquées ci-dessus ne sont plus de mise. La mora distingue alors plus qu'elle ne lie (dans le premier cas elle liait plus qu'elle ne distinguait), bien que là même elle soit encore un moyen de liaison, mais moins puissant, moins efficace.

Cantâ-te D6mi-no

cân-ti-cum novum

laus é-jus ab extremis tér-rae.

ÎSpl

SE

Cantâ-te Dômi-no

cân- ti-cum novum

laus é-jus

ab extremis tér-rce.

L'exemple Cantate nous donne précisément les trois manières d'exécuter les morœ vocis.

A. Domino : mora sans respiration avec très léger crescendo préparant l'accent de

cânticum;

B. Novum : cadence un peu plus importante avec respiration; le temps composé binaire

tout entier sera faible et thétique : respiration sur la valeur du point.

Si l'on voulait chanter cette antienne sans respiration à cet endroit, on pourrait très bien, sur la syllabe vum après la thésis, préparer l'accent de laus par un léger crescendo :

cânticum novum : laus éjus,

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