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Paléographie musicale

Avec le XVIe volume, la Paléographie Musicale se présente sous une forme, sinon absolument nouvelle, du moins différente de ce qu'elle a été jusqu'ici.

Depuis sa fondation en 1 88g, par Dom Mocquereau, elle a toujours paru par livraisons trimestrielles , et donné, en même temps que des reproductions intégrales de manuscrits, une série de travaux qui, d' abord simples commentaires historiques et paléographiques , ne tardèrent pas à devenir de véritables études musicologiques , souvent indépendantes des documents publiés .

Si la publication par livraisons périodiques ne souleva aucun problème sérieux, il n'en alla pas de même des études proprement dites. Ce ne fut pas sans de mûres réflexions et de longues hésitations que Dom Mocquereau finit par s'y décider, « sur l'avis des hommes les plus compétents ». Très certainement, ses préférences personnelles allaient à réduire le plus possible la part des dissertations théoriques, dont l'inconvénient évident était à ses yeux de retarder la reproduction des manuscrits et d'alourdir une publication qu'il avait conçue comme une arme de choix en vue des controverses à venir et qu'il voulait aussi souple que possible.

De fait, les deux premiers volumes ne contiennent guère qu'une introduction générale à la paléographie et des indications nécessaires à l'intelligence des documents reproduits. Mais, dès le IIIe volume, apparaît une étude très développée sur l'accent tonique et la psalmodie grégorienne, que complétera, au IVe volume, une étude parallèle sur l'accent tonique et le cursus. Début d'une longue série de travaux historiques, paléographiques et rythmiques, qui prendront parfois l'allure de véritables traités.

Dérogation au plan primitif, sans aucun doute, mais qui s'explique par les circonstances, et montre bien à quel point Dom Mocquereau savait s'adapter aux événements. Nous n'avons pas à revenir ici sur ce que l' Avant-Propos du XIVe volume a mis suffisamment en lumière.

Ce qui détermina Dom Mocquereau dans cette évolution apparente, c'est que le but premier qu'il s'était proposé en fondant la Paléographie Musicale était avant tout pratique : aboutir le plus rapidement possible à la restauration intégrale du chant grégorien. Or, avec son esprit pénétrant et réaliste, il comprit vite que les preuves extrinsèques d'authenticité grégorienne, tirées de la confrontation des manuscrits, n'étaient pas les seules à mettre en avant, et que, pour forcer l'adhésion des musiciens, les arguments de critique interne, s' ajoutant aux premiers, auraient une efficacité souveraine. Il se laissa d'autant mieux tenter qu'on ne disposait alors d'aucune revue et que la Paléographie Musicale se

prêtait admirablement , par son format, à ce genre d'études, comportant volontiers des reproductions de manuscrits, des tableaux, etc.

Les résultats ne tardèrent pas à prouver qu'il avait vu juste. On a pu dire avec raison que tout le renouveau constaté depuis soixante ans en découle comme de sa source : nécessité absolue du recours aux sources paléographiques , possibilité de retrouver le plus souvent la leçon grégorienne primitive, valeur scientifique reconnue des travaux de restitution mélodique, publication de V édition vaticane, nuances traditionnelles d'interprétation à l'âge d'or, élan donné aux études grégoriennes , et peut-être ce qui est le plus important en même temps que le plus inattendu : redécouverte du rythme, de sa nature, de ses relations avec textes et mélodies.

Pour ne parler que de cette question du rythme, il suffit de se rappeler les polémiques soulevées par le VIIe volume , pour réaliser à quel point la thèse de Dom Mocquereau heurtait de front les idées admises, et juger de l'opportunité de sa publication. Evidemment, il dut reprendre plus tard, pour les exposer à loisir' et sous forme plus didactique, dans son Nombre Musical Grégorien, les idées restées un peu à l'état d'ébauche dans le VIIe volume. Mais c'est au cours de ses recherches en vue de la Paléographie Musicale, et notamment à la suite de ses études des IIIe et IVe volumes, que la lumière se fit peu à peu dans son esprit, et qu'il édifia cette magnifique synthèse rythmique sans laquelle la restauration paléographique elle-même de la mélodie grégorienne fût pratiquement restée lettre morte, et qui même libéra la musique tout court, en l'affranchissant définitivement de la tyrannie du temps fort et de la carrure.

Ce sont là de ces services qu'on ne peut oublier, et qui suffiraient à consacrer à jamais la valeur d'une œuvre et de son ouvrier. Il nous est particulièrement agréable de lui rendre ce témoignage.

Il n'en reste pas moins qu'en dépit de cette modification du plan primitif et de l'évidence des résultats obtenus, la pensée secrète de Dom Mocquereau sur l'ordonnance générale de la Paléographie Musicale ne varia jamais. S'il en était besoin, nous en aurions une preuve dans la création par ses soins, vers igoo, d'une seconde série, dite monumentale, où les manuscrits seraient publiés en entier, d'un seul coup, et sans études adjointes. En fait, cette seconde série ne compta jamais que deux volumes : TAntiphonaire d'Hartker, Xe siècle (n° 390-jgi de la Bibliothèque de St-Gall), et le Cantatorium, IXe siècle fn° 35g de la même Bibliothèque) , d'ailleurs parmi les documents les plus précieux qui nous soient restés du Moyen Age. Elle témoigne du moins de la fidélité du fondateur à sa pensée première; il la garda toute sa vie, jusqu'à ses derniers jours; quelque temps avant de mourir, il nous redisait, une fois de plus, son regret d'avoir dû ainsi céder aux nécessités du moment.

Encore une fois, devant les services immenses qu'il a rendus à la cause grégorienne, nous avons le droit d'être moins sévères. Et si nous nous décidons à alléger désormais la Paléographie Musicale et à la réduire strictement à la publication des documents anciens, c'est que, disposant nous-mêmes d'autres moyens de diffusion, et instruits par l'expérience,

nous avons conscience de reprendre le plan idéal conçu par Dom Mocquereau , et pour les raisons mêmes qui le pressaient de renoncer aux longues études adventices, à savoir leurs graves inconvénients :

a) celui de retarder indéfiniment la publication des manuscrits, devenue sans conteste le but premier de la Paléographie Musicale, maintenant que, depuis la parution de l'édition vaticane, la restauration du chant grégorien est pratiquement un fait accompli;

b) celui d'augmenter sensiblement le prix de revient des manuscrits publiés, au préjudice des paléographes qui veulent surtout les documents pour eux-mêmes;

c) celui de juxtaposer, dans un même volume, à des documents anciens, de durée illimitée, des études destinées fatalement à vieillir, étant donnés les progrès incessants des sciences musicologiques.

Au reste, la création d'un nouvel organe destiné précisément à ces recherches techniques, les Etudes Grégoriennes, nous libère de tout scrupule et nous permet de rendre à la Paléographie Musicale son véritable caractère.

Désormais donc, elle se bornera à la reproduction phototypique des manuscrits, sans rien d'autre qu'une présentation historique et paléographique, avec des tables détaillées pour en faciliter à tous l'intelligence et l'utilisation.

Et tout en conservant la forme de livraisons trimestrielles, elle sera servie pratiquement aux abonnés par volumes entiers donnant d'un seul coup la reproduction intégrale des manuscrits, volumes qui s'échelonneront librement selon les circonstances.

D'une certaine manière , c'est un peu le plan réalisé dans la seconde série , dite « monumentale», que nous adoptons pour l'avenir. Mais nous ne croyons pas pour cela devoir abandonner le nom et la numérotation ordinaires de la Paléographie Musicale. Nommer ce volume : « Tome III de la série monumentale » aurait pour effet de compliquer sensiblement les références, d'autant qu'il s'agit en fait, non d'une nouvelle exception, mais du type définitivement admis pour l'avenir. Aussi préférons-nous considérer pratiquement comme hors série les deux volumes d'Hartker et du Cantatorium de St-Gall, et admettre en principe qu'il n'y a qu'une série de la Paléographie Musicale, la série normale, dont le présent volume forme le tome XVIe.

Ce qui présente par surcroît le grand avantage de mieux marquer la continuité de l'œuvre conçue par Dom Mocquereau, dont nous ne sommes que les humbles et reconnaissants disciples.

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