UNITÉ OU DUALITÉ DU MANUSCRIT
Examinons maintenant un problème que nous avons signalé dès le début de cette étude, et dont nous possédons désormais tous les éléments. Avons-nous affaire à un manuscrit unique, ou bien le Graduel et l'Antiphonaire représentent-ils 2 manuscrits primitivement distincts? Ils sont unis aujourd'hui. Mais le sont-ils parce que telle fut l'intention du scribe dans le scriptorium d'origine, ou simplement parce que le relieur du xviip siècle les a cousus ensemble? Il ne serait pas impossible qu'on eût rassemblé sous la même reliure les restes mutilés de 2 livres différents, parce que la parenté de leur contenu et la similitude de leur format invitait à les réunir.
Pour prouver qu'il s'agit d'un manuscrit unique, on peut faire valoir des raisons qui ne sont pas sans valeur. Un même scribe, semble-t-il, a transcrit le Graduel et l'Antiphonaire; un même réviseur les a corrigés; un même notateur leur a ensuite ajouté des neumes; les additions neumatiques trahissent elles aussi la même main; les pages de titre avec leur grande lettre ornée sont semblables et, qui plus est, sont toutes les deux inachevées. Le format du parchemin semble être le même (si le couteau du relieur n'a pas réalisé une égalité artificielle) ; enfin les procédés de réglure et surtout la justification sont identiques.
Observons cependant que tous ces traits communs au Graduel et à l'Antiphonaire prouvent seulement que les 2 livres proviennent du même scriptorium et ont été utilisés dans la même église. Des scribes et des notateurs qui travaillent dans un scriptorium impriment nécessairement le même caractère à tous les ouvrages dont la confection leur est confiée, puisque leurs habitudes graphiques, le format du parchemin, la manière de le régler, restent les mêmes quels que soient les ouvrages qu'ils transcrivent, sans pour autant que tous les manuscrits qui sortent de leurs mains forment une entité unique.
Dans le cas présent, nous sommes privés par malheur du critère le plus assuré pour déterminer si tels groupes de quaternions forment ou non un même volume : les folios ne sont pas numérotés, les cahiers n'ont pas de signature.
Nous avons toutefois des raisons de considérer comme originairement distinctes les deux parties de notre manuscrit actuel. Tout d'abord, la similitude des deux livres n'est pas parfaite. Le sanctoral de l'un correspond mal à celui de l'autre. Sur les 153 fêtes de saints qui figurent dans le Graduel, 84 sont absentes dans l'Antiphonaire, en particulier presque toutes les fêtes des saints romains. Inversement, sur les 106 fêtes qui composent le sanctoral de l'Antiphonaire, 14 font défaut dans le Graduel. Le temporal
1 . Elle a ajouté des neumes à plusieurs antiennes et répons de l'office de Saint Fuscien (fos 1 13-1 14) laissés sans notation par le premier scribe. Elle a aussi écrit quelques neumes, en partie effacés dans la marge du f° 24r.
2. Cf. J. Smits van Waesberghe, Muziekgeschiedenis der Middeleeuwen (Tilburg 1939), p. 280.
n'est pas non plus tout à fait semblable. Il est vrai que Graduel et Antiphonaire sont deux livres liturgiques d'origine différente, qui ne se correspondent jamais parfaitement dans les exemplaires anciens. Toujours est-il qu'ici aucun effort n'a été fait pour les harmoniser.
Si nos deux livres ont été écrits puis notés ensemble, on ne peut cependant dire que toutes les phases de leurs diverses modifications se soient déroulées parallèlement. Ce n'est pas le même rubricateur qui a écrit leurs titres à tous les deux. L' Antiphonaire a été adapté à l'usage séculier, tandis que le Graduel a conservé inaltérée son affectation monastique originelle. En effet, contrairement à ce qu'on pourrait croire, le Graduel lui-même contient des éléments variables qui permettent de savoir s'il était destiné à des moines ou à des clercs séculiers : en particulier les alléluias des dimanches après la Pentecôte. Cette série qui varie suivant les lieux peut légitimement être dite monastique si elle correspond à l'usage d'un monastère, et séculière, si elle caractérise la tradition locale d'un diocèse. Anticipons légèrement sur ce que nous allons dire plus loin. Le Graduel du Mont-Renaud contient une série d'alléluias qui est presque identique à celle de Corbie et se distingue de toutes les traditions locales connues. Nous pouvons donc dire qu'il est monastique. S'il avait été utilisé, à un moment donné, par des clercs séculiers, la série des alléluias aurait dû être modifiée et conformée aux usages du diocèse. Comme il n'en est rien, nous avons le droit d'affirmer qu'il n'a jamais perdu, comme l'a fait P Antiphonaire, sa destination monastique originelle. Nous en concluons que si le sort de nos deux livres liturgiques s'est trouvé lié à l'origine, il n'en a pas été de même par la suite.
Un trait beaucoup plus considérable oppose le Graduel et PAntiphonaire. La réglure du Graduel comporte 20 lignes à la page, celle de PAntiphonaire 24. Plus précisément encore : le Graduel réglé à 20 lignes à la page, s'achève surlafind'unquaternion, et avec le quaternion suivant commence PAntiphonaire réglé à 24 lignes à la page. Est-il probable que ces deux ensembles de quaternions aient été conçus à l'origine comme un manuscrit unique?
Réfléchissons aux raisons qui pouvaient faire varier le nombre de lignes à la page. La grandeur de l'interligne n'avait aucune importance, puisqu'aucune notation ne devait s'y inscrire. Le seul motif plausible pour serrer plus ou moins les lignes ne pouvait être que d'économiser le parchemin. Ce motif ne joue que sur les manuscrits d'une certaine importance. Le scribe qui s'apprête à transcrire un petit livre n'a aucune raison de serrer les lignes : l'économie de parchemin serait négligeable. En revanche, celui qui va copier un gros livre sait fort bien qu'en ajoutant quelques lignes à chaque page il va réduire de plusieurs quaternions le volume du manuscrit. La différence vaut qu'on y prenne garde. Cette estimation, le scribe la fait évidemment avant de commencer son travail. On conçoit donc très bien qu'un copiste qui s'apprête à transcrire le Graduel seul, ne cherche pas à serrer son texte, puisqu'aussi bien le livre n'est pas très gros. On conçoit aussi que celui qui va copier PAntiphonaire, notablement plus important, commence d'emblée par serrer les lignes. Mais le Graduel et PAntiphonaire forment
ensemble une masse assez considérable : on comprend mal qu'un scribe qui entreprend un si long travail ne pense pas, dès le début à serrer davantage les lignes de son texte.
Rappelons-nous enfin que le parchemin du Graduel paraît ne pas être le même que celui de l'Antiphonaire.
Il semble donc plus probable que, dans l'intention du copiste, le Graduel et l'Antiphonaire devaient constituer deux volumes. En admettant que les deux parties de notre actuel manuscrit proviennent du même scriptorium, on s'explique qu'une même main les ait transcrits tous les deux, en suivant des normes identiques pour le format, la justification, l'écriture. En admettant qu'une fois écrits ils ont été utilisés dans la même église, on s'explique que la notation et diverses additions trahissent également l'intervention des mêmes personnages. En supposant enfin qu'à l'origine ils formaient deux livres distincts, on explique plus aisément que certains traits les opposent : ils n'ont pas le même nombre de lignes à la page, l'un est resté indemne de transformations tandis que l'autre a été adapté à un rit différent, leur parchemin n'est pas le même.
S'il est au moins probable que nous ayons affaire à deux manuscrits, certaines précautions s'imposeront quand nous chercherons à déterminer la provenance du Graduel et de l'Antiphonaire. Un manuscrit unique peut résulter de la fusion de deux modèles différents, à plus forte raison deux manuscrits. Il conviendra d'étudier les deux livres en évitant d'étendre indûment à l'un d'eux les conclusions fournies par l'autre.
Rassemblons en un bref résumé les résultats auxquels nous sommes arrivés jusqu'ici.
Le Graduel est d'abord transcrit avec des abréviations et sans espaces pour les neumes, comme un livre qui n'est pas destiné à être noté. Il semble que ce premier texte n'ait pas reçu de correction méthodique dans le scriptorium d'origine.
Il a ensuite été noté ; à cette occasion, il a subi une révision assez complète, dans son texte et dans ses rubriques.
Enfin, les parties laissées sans neumes par le premier notateur ont été en grande partie notées par des mains postérieures, qui ont ajouté çà et là quelques mots ou fragments de texte.
L'Antiphonaire provient du même scriptorium et semble-t-il de la même main que le Graduel ; il ne comportait pas non plus de notation à l'origine, et ne semble pas avoir été corrigé méthodiquement. Il n'est pas évident que ses titres remontent à cette première phase. En tout cas, ils ne sont pas du même rubricateur que ceux du Graduel.
Comme le Graduel, et de la même main, il a reçu plus tard une notation. A cette occasion on a revisé le texte, mais non les titres.
Soit avant, soit après la notation, soit plutôt à des moments qui se situent les uns avant, les autres après le travail du notateur, il a été adapté à l'usage séculier par des
numéros qui modifient le choix et l'ordre des répons de matines. Les répons brefs des petites heures qui font partie de l'office séculier, ont été ajoutés eux aussi à la fin du livre.
La simplicité de ce schéma ne doit pas faire perdre de vue que les nombreuses retouches et additions se mélangent en une confusion qui à certains endroits paraît inextricable et invite à ne formuler des conclusions qu'avec réserve.