‹ Paléographie musicale (volume 4)Chapitre 28 sur 58 · A. LE GRADUEL · texte numérisé non relu

A. LE GRADUEL

La première partie de notre manuscrit contient, en manière d'appendice, les litanies. Jointes au Graduel, elles font manifestement corps avec lui dans l'intention du scribe. Nous allons les mentionner en premier lieu. Leur témoignage est d'autant plus précieux que le Graduel n'a pas de fêtes locales : comme beaucoup d'exemplaires les plus anciens, il conserve intact le sanctoral romain pur et simple.

a) Les litanies.

La composition de ce genre de pièce est significative. Elles se différencient nettement d'un lieu à un autre, et fournissent une indication locale précise.

Il est d'autant plus remarquable de rencontrer des litanies qui ressemblent d'une façon frappante à celles de notre manuscrit : celles d'un psautier de Corbie du ixe siècle l. Sur les 205 noms qui composent les litanies du Mont-Renaud, les 150 premiers sont parallèles aux litanies de Corbie, à l'exception de deux déplacements (S. Jacques et S. Thomas intervertis, S. Etienne transporté à la suite des Apôtres), et une douzaine d'additions. On y retrouve les particularités de Corbie, comme le prologue Peccavimus Domine 2, et jusqu'au doublet des deux saints Marcel. On y lit aussi les saints qui caractérisent Corbie, tels que Ste Balthilde, et surtout le groupe des saints Fuscien, Victoric, Gentien. Les noms des saints Etienne, Denys, Éloi, écrits en capitales dans les litanies de Corbie, le sont également dans les nôtres.

A côté de ces ressemblances profondes, on trouve quelques différences. Notons d'abord l'absence du groupe S. Antin-S. Marcellin, et l'addition de quelques saints du Nord de la France, insérés à leur place normale dans les litanies : par exemple S. Mommus (évêque de Châlons), et les saints Anaclet, Innocent, Symphorien, Lucie, Juliette, Aurélie.

Une autre série d'additions mérite davantage de retenir notre attention : il s'agit d'un groupe de noms placés à la suite des listes particulières des Martyrs, Confesseurs et Vierges, et qui

1. M. Coens, L'origine corbéienne du psautier de £urich, Car. C. 161, d'après ses litanies, dans : Analecta Bollandiana, LXIX (1951), p. 107.

2. En dehors du psautier de Corbie et de notre manuscrit, on ne le rencontre que dans Amiens 18, psautier du vuie siècle.

comprend les saints et saintes Achaire, Momlène, Régule, Bathilde, Godeberte, Marguerite. Or ces saints caractérisent la ville de Noyon 1. Comme ce groupe de saints, en dehors des parties communes aux litanies de Corbie, est le seul indice qui désigne une église déterminée, nous pouvons dire, en somme, que les litanies du Mont-Renaud ne sont autres que celles de Corbie, complétées par des saints de Noyon.

b) Les versets d'alléluia des dimanches après la Pentecôte.

On sait que dans les plus anciens Graduels le répertoire des alléluias pour les dimanches après la Pentecôte prend la forme d'une liste qui fait suite aux messes dominicales. L'attribution de tel alléluia à tel dimanche était laissée libre, et une rubrique permettait au chantre de choisir celui qu'il voulait, quale volueris. Chaque église particulière fixa pour son usage le choix et l'ordre des alléluias. Chacun d'eux fut alors désigné par son incipit dans la messe où il devait prendre place. Finalement, on écrivit tout au long chaque alléluia dans la messe à laquelle il était affecté, et la liste finale disparut. La série des alléluias une fois déterminée dans une église particulière y demeura substantiellement inchangée au cours des temps; elle constitue aujourd'hui un précieux indice de localisation.

Dans notre manuscrit, la liste des alléluias figure après les messes dominicales, dans l'ordre des psaumes d'où sont tirés les versets. L'affectation de chacun d'eux est indiquée aux divers dimanches par un incipit. C'est donc cette série d'incipit, dans les messes des dimanches après la Pentecôte, qui constitue pour nous la série alleluiatique caractéristique.

Comparons la série alleluiatique de notre Graduel à toutes celles que nous connaissons par ailleurs, et qui sont comme la marque distinctive des diocèses et des monastères. Celles qui lui ressemblent le plus nous révéleront la région dans laquelle il faut chercher l'origine de notre manuscrit. Or nous les trouvons à Corbie, Tours, Saint-Corneille de Compiègne, Saint-Denys, Reims 2.

La série de Corbie, dans le manuscrit le plus ancien, est presque identique à celle du Mont- Renaud. La seule différence réside au 16e dimanche, où Corbie donne le verset Laudate Dominum

i. Les livres liturgiques qui représentent l'usage de Noyon à une date postérieure, se gardent de les omettre : mss. Abbeville 7 (missel de Lyon, xme s.), Lille, Bibl. de l'Université 105 (Pontifical, xve s.), Paris B.N. lat. 13335 (Pontifical, xme s.), Paris, Ste Geneviève 2689 (Psautier du xme s., à l'usage de Senlis attribué avec certitude par Leroquais à Noyon, précisément à cause de ces saints noyonais.

2. Voici de façon précise, la compaiaison de ces traditions locales avec le manuscrit du Mont- Renaud.

Dans l'énumération qui va suivre, les manuscrits ne sont pas répartis d'après leur ville d'origine mais d'après la composition de leur série d'alléluias. Dans chaque groupe, les séries d'alléluias sont par conséquent semblables, et il se trouve en même temps que les lieux d'origine des manuscrits som situés dans une même région. Nous avons désigné cette région par le nom de la ville qui nous a semblé mériter le mieux de la représenter.

a) Corbie : Paris, B.N. lat. 11522 (début du xne s.) = 1 différence (dim. 16; lacune au dim. 3); B.N. lat. 18010 (xie s.) = 2 diff. (dim. 16 et 19); Amiens 155 (xie s.) = 2 difF. (dim. 16 et 19); Paris, Ste Geneviève 11 1 (ixe s.) = 2 diff. (dim. 16 et 19, lacune aux dim. 7, 20, 21).

b) Tours : Tours, petit Séminaire (xie s.) = 1 diff. (dim. 20, mais ce manuscrit comporte parfois deux alléluias, ce qui le différencie davantage du manuscrit du Mont-Renaud) ; Paris, B.N. lat. 9434 (xie s.) = 2 diff. (dim. 16 et 20); Angers 97 (Saint-Aubin d'Angers, xue s.) = 1 diff. (mais une lacune nous prive des dimanches 1 à 17, ce qui enlève beaucoup de sa signification à la comparaison).

c) Saint-Denys : Paris, Mazarine 384 (xie s.) = 2 diff. (dim. 16 et 20, lacune au dim. 1); Paris, B.N. lat. 9436 (xie s.) = 3 diff. (dim. 16, 19, 20); Paris, B.N. lat. 1107 (xme s.) et 10505 (xive s.) = 3 diff. (dim. 16, 19, 20).

d) Compiègne : Paris, B.N. lat. 17329 (xme s.), 16823 (xme s.), et 16828 (xive s.) = 3 diff. (dim. 16, 19, 20).

e) Reims : Reims 221 (xne s.), 217 (xive s.), 224 (xive s.), et 266 (263) (xve s.) = 3 diff. (dim. 16, 18, 20).

omnes gentes, tandis que dans le manuscrit du Mont-Renaud nous trouvons Laudate Dominum omnes angeli. Tous les autres alléluias sont les mêmes et dans le même ordre.

En revanche, la série de Noyon, telle que nous la connaissons à partir du xie siècle, est totalement différente.

c) Les alléluias du sanctoral.

Les alléluias affectés aux fêtes des saints présentent dans les manuscrits une variété beaucoup plus grande que ceux du temporal, ce qui rend la comparaison à la fois plus difficile et moins instructive. Pourtant, ici encore, le manuscrit qui se rapproche le plus du nôtre, tout en restant assez éloigné, est le Graduel de Corbie du IXe siècle x. Viennent ensuite le Graduel de Saint- Denys, du xie siècle 2, et celui de Compiègne 3. Le Graduel de Noyon du xie siècle 4 ne précise pas souvent le choix de l'alleluia, ce qui ne permet pas de le comparer au nôtre.

d) Le verset Qui Cherubim.

Dans la messe de la Trinité, nous trouvons le verset d'offertoire Qui Cherubim; cette version latine du Keroubicon grec est une pièce qui caractérise l'Abbaye de Saint-Denys 5.

e) La communion oportet te.

Dans la communion Oportet te, au samedi de la deuxième semaine de Carême, notre manuscrit comporte la finale « in aeternum » qui n'est représentée que par un nombre de témoins très réduit. On la trouve seulement à Corbie, Saint-Denys, Compiègne, Tours et Meaux 6.

f) L'offertoire Domine Deus virtutum.

Cet offertoire, au f° 3, est très rare. Le plus ancien témoin en est, avec notre manuscrit le Graduel de Noyon du xie siècle " .

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