‹ Paléographie musicale (volume 5)Chapitre 10 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

a) KLOSTERNEUBURG, LIEU DE PROVENANCE DE GRAZ 807

Les faits que nous avons rapportés dans le paragraphe précédent aboutissent à des conclusions qui peuvent se résumer ainsi :

Notre Graduel est celui d'un monastère, à en juger par l'Antienne Benedicat nos des Rogations, et d'un monastère de Chanoines Réguliers parce qu'il contient la fête de la Translation de S. Augustin.

Il est probablement autrichien si l'on considère la série des Alléluia des dimanches après la Pentecôte, mais ce critère n'autorise pas de conclusion précise dans le cas qui nous occupe, et si nous nous y sommes un peu attardé, c'est surtout pour montrer qu'il faut l'appliquer avec prudence et ne pas lui demander plus qu'il ne peut donner.

Il provient du diocèse de Passau d'après son Sanctoral, au point que si l'on était dépourvu d'autres indices on le situerait sans hésiter à St-Nicolas de Passau.

Son contenu liturgique le rattache étroitement à Klostemeuburg, et par ses variantes neumatiques il se rapproche du Graduel de Klostemeuburg ms 588 jusqu'à lui être presque identique.

C'est en le comparant aux Antiphonaires de Klostemeuburg, mss 1010 et surtout 1012-1013, que l'on obtient la conclusion la plus décisive : sa notation est comme la leur celle de Klostemeuburg, et ses particularités paléographiques et codicologiques révèlent qu'il a son origine dans le même scriptorium.

On peut donc admettre comme certain, avec le D-^ Maria Mairold et Pius Fank, que notre Graduel provient de Klostemeuburg ; il y fut écrit, noté et enluminé au milieu du XII<^ s., et plus précisément après 1133, date à laquelle les Chanoines Réguliers remplacèrent les Chanoines séculiers dans ce monastère i''\

b) GRAZ 807 A SECKAU AU MOYEN AGE

On peut se demander à quelle date et dans quelles circonstances notre Graduel a été transporté de Klostemeuburg, son lieu d'origine, à Seckau où il se trouvait au début du XVII= s.

Au sujet de la date de sa présence à Seckau, un indice qui, semble-t-il, mérite d'être signalé, nous est fourni par la Séquence Salue pater augustine ajoutée au XIV^ s. au bas du t° 166^.

Cette pièce, extraite de Corda sursum eleuentur, est éditée par Blume, A. H., t. 55, No. 78, p. 96, d'après 6 mss, dont 3 proviennent de Seckau: Graz 479 (XI^ s., addition du XIV<^) ; 285 (XIV<= s.) ; 756 (XIV^ s.), et un de St-Florian (III. 209, XIIP s., addition du XW^), les deux autres, du XV= s., provenant de Mondsee.

On la trouve aussi, parmi les mss dont nous disposons, dans 4 Graduels de St-Florian, écrite au XIV', soit de 1"^^ main, soit comme addition postérieure.

De même dans des mss en dépôt à Graz, écrits également au XIV« s., de 1^<^ main ou comme addition

» Bon nombre des caractéristiques qui nous ont permis de situer Graz 807 à Klostemeuburg se retrouvent aussi dans le Graduel ms. Vienne 13314, du XII<^ s., noté en neumes in campo aperto, qui a malheureusement une importante lacune au début (le Sanctoral ne commence qu'au 14 avril) ; il contient notamment, outre la même série d'AIleluia que Graz 807 etc. aux dimanches après la Pentecôte: la Translation de S. Augustin (11 octobre), mais aussi la Translation de S. Benoît (11 juillet) ; la Translation de S. Valentin (4 août) et la fête de S. Maximilien (12 octobre), du diocèse de Passau, et aucune des deux fêtes du diocèse de Salzburg ; la leçon fautive Rex au début de la 11<' strophe de l'Hymne Invenior rutili du Samedi Saint ; la Prosuie lam dominus optatas reddit laudes pour T Alléluia du Samedi Saint ; les deux messes de S. Urbain, l'une avant la Pentecôte et l'autre après ; le groupe des 4 Tropes pour Noël et les trois fêtes suivantes.

Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la provenance de ce ms Vienne 13314, qui est incertaine jusqu'à plus ample informé ; nous signalons seulement quelques faits qui mériteront d'être pris en considération pour résoudre le problème de sa localisation : ils tendent à suggérer que ce Graduel lui aussi est originaire de Klostemeuburg.

postérieure ; les uns sont certainement originaires de Seckau (17, f» 324 ; 444, f» 252, addition du XIV« s. ; 456, i° 142 ; 469, f° 106 ; 716, f° 66) ; les autres sont plus probablement, mais non certainement, écrits à Seckau (281, f" 84, addition d'une autre main ; 285, f° 104^).

Se basant sur les mss qu'il avait collationnés, Blume disait que «Cette petite Séquence (...) a manifestement été composée par un Chanoine Régulier de S. Augustin, à Seckau ou St-Florian, et apparemment n'a pénétré qu'ensuite à Mondsee» (les soulignements sont de Blume). Cette conclusion paraît confirmée par la provenance des mss qui contiennent la Séquence complète Corda sursum eleventur.

Celle-ci est éditée par Dreves, A. H., t. 9, No. 142, p. 111, d'après un ms de Seckau (Graz 456) et trois mss de St-Florian, tous du XIV^ s. On pourrait y ajouter au moins 5 mss, originaires de St-Florian, dont le plus ancien serait du XIII« ex.

A en juger d'après la date et le lieu de provenance des mss qui la contiennent, il semble que la Séquence Corda sursum eleventur ait été composée vers le XIII-XIV^ s., soit à St-Florian, soit à Seckau, et que ces deux monastères l'aient adoptée avec autant d'empressement l'un que l'autre, conjointement avec Salue pater augustine qui en est un extrait et se trouve assez souvent dans les mêmes mss.

Quoi qu'il en soit, la petite Séquence Salue pater augustine qui nous intéresse est d'un usage à peu près aussi habituel, au XIV' s., à St-Florian qu'à Seckau, et paraît (jusqu'à plus ample informé) ne se rencontrer nulle part ailleurs à cette époque. Elle n'a pas dû être insérée dans Graz 807 à St-Florian : du moins n'y a-t-il aucune raison de supposer que le ms ait fait un détour, ni par St-Florian ni par aucun autre monastère autrichien, pour aller de Klosterneuburg à Seckau, et c'est ici, sans doute, qu'elle y a été transcrite. La présence de cette petite Séquence dans notre Graduel ne prouve pas absolument, cela va de soi, que celui-ci se trouvait à Seckau au XIV' s., mais elle le suggère au moins à titre de probabilité non dénuée de valeur.

Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de remonter plus haut, et de savoir au juste à quelle date et dans quelles circonstances Graz 807 est arrivé à Seckau. On ne peut, sur ce point, que faire des conjectures. Le D' Maria Mairold (lettre du 17. 5. 1973) et Plus Fank (lettres du 19. 5. 1973 et du 7.7. 1973) nous proposent comme vraisemblable l'hypothèse suivante : le ms a pu être offert en cadeau au monastère de Seckau par Hartmann, évêque de Brixen (f 23. 12. 1164), lorsqu'il y vint faire la Dédicace de l'église le 16 septembre 1 164.

Le Bx. Hartmann eut en effet, dans l'Autriche du XII' s., un rôle très important dans la réforme ou la fondation de plusieurs grands monastères augustins. Entré jeune au monastère des Chanoines Réguliers St-Nicolas de Passau, où il reçut sa formation, il fut appelé à Salzburg en 1122 par l'archevêque Conrad I pour y être Doyen du Chapitre de la Cathédrale et organiser le Chapitre en monastère de Chanoines Réguliers ; il accomplit la même mission de réforme comme Prévôt des Chanoines Réguliers de Chiemsee (1128-1133). C'est lui qui fut le premier Prévôt de Klosterneuburg (1133-1140) lorsque Léopold III y installa des Chanoines Réguliers. Evêque de Brixen en 1140, il fonda près de cette ville, en 1142, le monastère de Chanoines Réguliers de Neustift. L'archevêque Eberhard I mourut le 22 juin 1164 ; son successeur Conrad II, l'un des fils de Léopold III, ne put occuper le siège de Salzburg qu'après de longues difficultés : Hartmann de Brixen fut chargé de faire la Dédicace de l'église de Seckau le 16 septembre 1164; c'était une occasion tout indiquée pour offrir un cadeau au monastère. Il n'est pas rare, en effet, de trouver, jointe à un ex libris du XII' s., la mention du donateur à qui tel monastère est redevable du ms, et certains de ces cadeaux ont été faits à l'occasion de fêtes, comme, de nos jours, on offre des cadeaux à l'occasion d'un mariage.

L'hypothèse que nous venons d'exposer s'insère très bien dans le contexte historique, mais il faut avouer qu'aucun indice positif ne vient l'appuyer : notre Graduel a pu être apporté à Seckau par un autre que Hartmann et dans d'autres circonstances. En tout cas, s'il a été offert à Seckau au XII' s., il a été donné au monastère, et non à r«armarius» personnellement, car celui-ci (Bernhard) l'aurait emporté à Vorau lorsqu'il y est allé comme Prévôt.

c) LE MODÈLE DE GRAZ 807

Notre Graduel porte la trace d'influences diverses qui se sont exercées sur lui par l'intermédiaire de son modèle, ou plutôt des exemplaires qui lui ont servi de modèles ; les principales sont l'influence française pour la notation et la version mélodique, et celle du diocèse de Salzburg pour l'enluminure.

La notation messine, dont celle de Klosterneuburg est une variété, est apparue en Lorraine, c'est-àdire dans la région du Nord et Nord-Est de la France qui correspond à peu près à l'ancienne Lotharingie. Déjà en 1913, Weissenback, Aus dem àlteren Musikleben im Stijte Klosterneuburg (Musica divina, 1, 1913, p. 154) avait remarqué que dans les mss de Klosterneuburg «les plus anciennes écritures ncumatiques apparaissent manifestement d'origine française».

La version mélodique, dans la notation de premier jet de Graz 807, était «romane», comme l'a signalé Sidler, et n'a été «germanisée» que moyennant des corrections. Le modèle de notre Graduel a donc introduit à Klosterneuburg non seulement les formes neumatiques de la Lorraine, mais aussi les leçons mélodiques correspondantes ; celles-ci ont été modifiées à Klosterneuburg au cours de la transcription de notre ms, mais celles-là y ont persisté.

L'influence française dans l'Autriche des XP-XII^ s. correspond tout à fait au contexte historique. L'attraction de Paris comme centre d'études théologiques s'y faisait sentir ; c'est ainsi, par exemple, que Gebhard, archevêque de Salzburg en 1060, et Altmann, évêque de Passau en 1065, avaient fait leurs études à Paris. Le fait le plus important, quant à l'influence française dans la musique liturgique, est sans aucun doute la pénétration en Autriche des moines Cisterciens, qui ont été les principaux agents de la propagation de la notation messine dans les pays germaniques ; en ce qui concerne précisément Klosterneuburg, le rôle d'Otto, l'un des fils de Léopold III et futur évêque de Freising, paraît avoir été déterminant.

Otto fut d'abord placé par son père, vers 1126, à la tête du monastère de Klosterneuburg, comme Prévôt des Chanoines séculiers qui s'y trouvaient alors ; bientôt remplacé à Klosterneuburg par un vicaire, il alla faire des études théologiques à Paris, vers 1127 ; il entra ensuite, en 1132, à l'Abbaye Cistercienne de Morimond, dans le diocèse de Langres, et il en devint Abbé en 1138. Evêque de Freising en cette même année 1138, il continua de porter l'habit monastique et avait coutume d'aller à Citeaux prendre part au Chapitre Général des Cisterciens. Il mourut le 22 septembre 1158, à Morimond.

C'est sur sa demande, en 1133, alors qu'il était encore moine à Morimond et l'année même où les Chanoines Séculiers furent remplacés par des Chanoines Réguliers à Klosterneuburg, que Léopold III fonda l'Abbaye Cistercienne de Heiligenkreuz, près de Baden, en Basse-Autriche, au Sud de Vienne et à moins de 50 kilomètres à vol d'oiseau de Klosterneuburg. Heiligenkreuz fut colonisé par Morimond, ce qui veut dire qu'un groupe de Cisterciens français vint s'installer à proximité de Klosterneuburg, apportant avec eux (c'est du moins extrêmement probable) leurs livres liturgiques, dont les mélodies étaient notées sous la forme en usage à Morimond. Il est tout naturel que les Chanoines de Klosterneuburg aient emprunté aux Cisterciens leurs voisins, non seulement la forme «messine» des neumes, mais aussi la notation sur portée de 4 lignes avec les couleurs et les clés du système de Guy d'Arezzo ; ainsi s'explique la présence à Klosterneuburg d'une écriture musicale tout à fait exceptionnelle dans un pays où, pendant longtemps encore et sauf en des traités didactiques, on a noté la musique en neumes allemands in campo aperto. Si l'on photographiait Graz 807 à l'aide des procédés utilisés pour la lecture des palimpsestes, et que l'on découvrît, dans la notation de premier jet qui en constitue le texte inférieur, des leçons caractéristiques du Graduel Cistercien, on pourrait affirmer que le modèle de Graz 807, en ce qui concerne les mélodies, est un ms de Morimond venu à Klosterneuburg via Heiligenkreuz.

L'enluminure de notre Graduel, surtout si l'on considère la grande lettrine A initiale de Ad te leuaui au f" 1^, est manifestement du «style de Salzburg», c'est-à-dire celui dont les plus beaux spécimens proviennent, au XIP s., des monastères de cette ville: St-Pierre, a. IX. 11 (XII 2/2), de Ste-Erentrude de Nonnberg près Salzburg (OSB), et surtout Vienne Osterr. Nat. bibl., ser. nova 2700 (olim Salzburg, St-Pierre

a. XII. 7 ; vers 1150-1160 selon Roth), de St-Pierre de Salzburg (OSB), encore plus magnifiquement orné que le précédent.

Ayant exploré les mss autrichiens du XIP ou du XII'^-XII« s. dont les photos sont à notre disposition, nous avons trouvé une grande lettrine A de ce type, mais plus simple et assez semblable à celle de Graz 807, dans les Graduels que voici :

i) certainement originaires de Seckau : Graz 444, 769, 479 et Vorau 303 (dans Vorau 21, de Seckau lui aussi, la lettrine A est d'un autre type) ;

ii) probablement du diocèse de Salzburg: Oxford, Canon lit. 354; Melk 750; Graz 761 (donné à Seckau) ;

iii) certainement du diocèse de Passau : Linz, F. 0. 15, de Garsten (OSB) ;

iv) probablement du diocèse de Passau : Vienne, Osterr. Nat. bibl. 1821.

Parmi toutes les lettrines A que nous avons comparées entre elles, celles des Graduels de Seckau, et surtout Graz 444, 769 et 479, ressemblent le plus à celle de Graz 807. Dans celui-ci, toutefois, le dessin des entrelacs semble moins raffiné ; d'autre part, l'exemple du Graduel de Garsten, pour s'en tenir à celui dont la provenance n'est pas douteuse, prouve que le style de Salzburg n'est pas propre au diocèse dont cette ville est la métropole, et peut fort bien avoir été imité dans le diocèse de Passau. Il est donc tout à fait plausible que notre Graduel, dont l'écriture, la notation, les rubriques et les lettrines non ornées proviennent de Klosterneuburg, ait été également enluminé dans le scriptorium de ce monastère, par un artiste assez peu habile qui a imité le style de Salzburg, et plus précisément peut-être, celui de Seckau.

Dom Jacques FROGER Juillet 1973

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