‹ Paléographie musicale (volume 5)Chapitre 4 sur 24 · ET LEUR NOTATION · texte numérisé non relu

ET LEUR NOTATION

En écrivant le texte littéraire, le scribe avait naturellement fait un certain nombre d'erreurs.

Il a oublié deux incipits non notés :

OP. Benedicite gentes (f" 113"^), ajouté au-dessus de la ligne 7 par une main plus tardive ;

OP. Si ambulauero (f° 159"^), ajouté au-dessus de la ligne 10 soit par la l"^": main, soit par une main contemporaine.

Nous laissons au lecteur le soin de s'assurer si d'autres incipit non notés n'auraient pas été oubliés sans qu'une correction attire l'attention.

La nature des pièces est parfois indiquée de façon erronée :

Miserere michi domine (f° 56% ligne 11) est dit GR ; lire : OF.

Qui manducat (f° 58^, ligne 6) est dit V., Verset de l'Offertoire précédent ; lire : CO.

Aduersum me exercebantur (f° 89% ligne 6) est dit V., Verset de l'Offertoire précédent ; lire : CO.

Psallite domino (f° 125% ligne 10) est dit Ps(almus) ; lire CO.

In salutari tuo (f» 161% ligne 7) est dit V., Verset de l'Offertoire précédent ; lire : CO.

La plupart des fautes ou des maladresses du scribe ont du rapport avec la notation ; celle-ci leur apporte des palliatifs ou va de pair avec les corrections du texte littéraire.

Le scribe a prévu la notation, mais il n'a pas toujours su évaluer avec assez de précision les espaces qu'il fallait ménager pour les neumes entre les mots ou les syllabes. Il laisse parfois trop de place pour un long mélisme, après lequel on trouve alors un peu d'espace en blanc. D'ordinaire il en laisse trop peu. S'il s'agit d'un passage où la mélodie est assez ornée mais sans très longs mélismes, le notateur tasse un peu les neumes et la correspondance entre la musique et le texte est indécise : on remarque bon nombre de traits obliques, tracés par une main plus récente pour diviser la mélodie conformément aux syllabes du texte. Souvent un mélisme se prolonge dans la marge de droite sur les rectos, ou bien la portée, y compris les clés, commence à gauche de l'alignement normal sur les versos. Parfois même le notateur, manquant de place pour un mélisme un peu long et situé au milieu d'une ligne, a dû ajouter un fragment de portée dans la marge: c'est ce qui se produit en particulier aux f"^ 5^, 14^ (2 fois), \9\ 62% 77% 130^, 145-^ (légèrement mutilé), 153% 162^

Ces nombreux indices suffisent à prouver que la notation a été mise après que le texte littéraire eut été écrit. Les trois premières lignes du f° 164% où l'Alleluia ludicant sancti nationes est resté sans notation, représentent l'état dans lequel se trouvait le ms au moment où le scribe l'a remis au notateur, tout entier ou cahier par cahier.

Les fautes du scribe consistent toutes (sauf quelques détails infimes) en omissions. Les mots oubliés sont suppléés en marge avec des fragments de portée et leur notation ; il s'agit de banales fautes de copiste, et plusieurs de ces omissions résultent d'un saut du même au même ; elles se remarquent en particulier aux fo^ 15% 2Q\ 21% 26-, 31% 40% 44% 65% 67% 79% 106% 117% 117% 123% 160% 161\

Parfois un tout petit mot, ou une syllabe, est inséré à sa place au-dessus de la ligne lorsqu'il s'agit d'un passage mélodique très simple ; il en est ainsi aux f"* 43^, ligne 11 ; 44% ligne 11 ; 70% ligne 3 ; 76^, lignes 5 et 8 ; 92% ligne 3 {h pour changer pasce en pasche) ; 97-, ligne 11 ; 100% ligne 8 (meam, mot intrus formant variante); 120% ligne 5; 157% ligne 7; 159-, ligne 8(hésitation sur la place de /imc).

En présence de ces corrections, une question vient tout naturellement à l'esprit : le notateur est-il dis-

tinct du scribe, ou bien est-ce le scribe lui-même qui. après avoir écrit le texte littéraire, a exercé les fonctions de notateur ?

On ne peut guère répondre à cette question en considérant seulement les corrections faites au-dessus des lignes du texte, car elles constituent des indices ambigus. Leur écriture n'a pas tout à fait le même aspect que celle de la l"^* main, mais cela s'explique, puisqu'elles sont mises après-coup dans un espace insuffisant ; elles peuvent être dues tout aussi bien au scribe qu'au notateur. Les neumes qui les surmontent ne diffèrent en rien de ceux qui les précèdent et les suivent, et ils sont seulement un peu tassés : manifestement le notateur les a mis de 1'^'^ main sur un texte litcéraire corrigé, mais on ne saurait dire s'il a trouvé les corrections déjà faites par le scribe ou s'il les a effectuées lui-même tandis qu'il accomplissait son travail.

Les compléments apportés dans les marges fournissent des indices qui paraissent significatifs. Les croix qui servent d'appels de note sont presque toujours placées dans la portée, et même, d'ordinaire, à l'endroit précis (ou le plus près possible) du neume par lequel commence l'addition marginale ; il semble donc que ce soit le notateur qui a remarqué l'omission et fait une correction qui, dans sa pensée, concernait premièrement la musique. Les mots des additions marginales sont en correspondance stricte avec les neumes, sans leur laisser ni trop ni trop peu d'espace (voir par exemple les f"* 20", 79", 161"); on dirait qu'ils sont dus au notateur lui-même : or leur écriture est tout à fait semblable à celle des textes transcrits en premier jet par le scribe. Ces observations donnent à penser que le notateur et le scribe ne font qu'un, le ms tout entier ayant été écrit puis noté par la même personne qui, au moment de tracer les neumes, a remarqué les omissions et les a corrigées.

On voudra bien toutefois ne pas perdre de vue qu'il s'agit là d'une hypothèse plausible, et non d'une conclusion démontrée avec certitude. Tout le personnel d'un scriptorium peut fort bien, au moment où s'accomplit un travail collectif, appliquer les mêmes normes graphiques, celles qu'impose le chef d'atelier.

Du reste, les additions marginales ne sont pas toutes absolument homogènes. Comparée aux autres, et en particulier à celle du f° 161" qui est du type habituel, celle du f» 160" apparaît différente : l'écriture est d'un module plus petit, bien que sa morphologie soit sensiblement la même, et la notation est plus grêle ; le signe de renvoi (st en ligature, semble-t-il), supposé qu'il ne soit pas ajouté plus tardivement, n'est pas la croix habituelle et se trouve placé, en marge, au-dessus de la portée et non à l'intérieur comme d'ordinaire. Cette addition marginale a vraisemblablement été apportée dans le scriptorium d'origine, mais ne fait pas partie de la même «campagne» que les autres et ne leur est pas strictement contemporaine.

d) LES CORRECTIONS APPORTÉES PAR LE NOTATEUR A SA NOTATION DE PREMIER JET

Dans son article Ein kostbarer Zeuge, § II : «Les particularités mélodiques du Graduel» (p. 12-15), Sidler signale que Graz 807 suit la tradition germanique, qui consiste, on le sait, à monter au do ou au ja, respectivement, un si ou un mi authentique*. Son § III : «Les corrections dans le Graduel», ajoute à cette remarque les très intéressantes observations que voici (les soulignements sont de Sidler) :

'' Parmi les particularités qui caractérisent le style germanique, il en est une autre que Sidler ne mentionne pas, sans doute parce qu'elle est moins fréquente et attire moins l'attention ; elle est inverse et consiste à baisser respectivement au si ou au mi un do ou un fa authentique. On en trouve des exemples dans les formules de cadence finale des pièces du 2*^ mode ; ainsi dans le mélisme par lequel se termine le dernier alléluia de l'Introit Cibavit eos, les deux clivis consécutives sont rendues, dans l'édition Vaticane du Graduel, qui suit en cela les mss allemands, par ré-SI do-si ; dans la même formule de cadence qui termine les Répons du 2<' mode, l'Antiphonaire monastique a rétabli le do authentique de la première clivis : ré-DO do-si.

Le terme de «dialecte» pour désigner la version germanique des mélodies grégoriennes est impropre, car il suggère que les leçons germaniques sont authentiques au même titre que les leçons romanes. Sidler considère avec raison que le «dialecte» germanique est une altération ; il mentionne diverses théories et propose la sienne (aucune n'est pleinement satisfaisante) pour expliquer son apparition. Federhofer, p. 103, signale que ce «dialecte», selon des vues récentes, est une refonte (Umformung) de la version romane, effectuée dans le haut moyen âge sous l'influence du pentatonisme occidental et oriental, et cite à l'appui de cette théorie : Z. FALVY, Ziir Frage von Differenzen der Psahntone, dans Studien zur Musikwissenschajt, vol. 25 (1962).

«Ces corrections sont dues pour la plupart au premier notateur. Elles sont parfois effectuées de manière inconséquente, c'est-à-dire que le scribe a effacé, changé une note, ou bien en a ajouté une, sans toutefois effectuer ces modifications dans les passages parallèles. - Mentionnons pour finir un fait important, qui a passé inaperçu jusqu'à présent : parmi les nombreuses corrections dues au premier notateur, on peut très souvent voir encore la leçon primitive : plus de 200 fois sur les photographies dont je disposais. Et ces leçons primitives étaient celles de la tradition romane. Sans aucun doute le nombre des passages de ce genre serait doublé ou triplé si l'on étudiait le ms tout entier, en particulier à l'aide de la photographie de palimpsestes».

L'idéal eût été de publier Graz 807 en une double série de photographies parallèles : sur la partie gauche des pages, les images permettant de lire le texte musical inférieur des parties palimpsestes, et en regard, sur la partie droite des pages, les images réalisées par le procédé photographique habituel comme dans la présente édition, où se voit le texte supérieur. De cette manière on aurait pu faire une comparaison systématique entre la version «romane» de la mélodie (sans doute celle du modèle de notre Graduel) et la version «germanisée» qui lui est pour ainsi dire superposée sur les mêmes feuillets du parchemin. Espérons que cette publication complémentaire pourra être envisagée un jour.

e) LE RUBRICATEUR ET L'ENLUMINEUR

Les titres en rouge sont assez souvent insérés en marge, ou entre les lignes du texte, et parfois même dans les interlignes d'une portée à des endroits où il n'y a pas de neumes. Un espace ne leur a pas toujours été réservé ; c'est donc qu'ils ont été mis lors d'une phase ultérieure du travail. Cependant leur écriture ne diffère pas de celle du scribe qui a transcrit le texte des pièces, et ils peuvent fort bien être de la même main.

Les traits de couleur des portées sont tracés par-dessus les neumes : c'est ce qui ne se voit guère sur les photos, mais apparaît nettement si l'on examine le ms lui-même ; ils ont donc de toute évidence été mis après la notation à l'encre noire. Ils sont tracés avec une certaine négligence, surtout en fin de ligne sur les rectos, et visiblement sans le secours d'une règle. On remarquera qu'ils ne se trouvent pas exclusivement sur les lignes de la portée, mais aussi dans les interlignes chaque fois que ceux-ci sont affectés à un do ou à un ja, même s'il s'agit des interlignes fictifs situés au-dessous de la portée (par exemple f" 4% lignes 4 sq.) ou au-dessus (par exemple f° 6^ ligne 1). Dans trois cas le notateur n'a pas mis de clés, et les traits de couleur en tiennent lieu; ce sont des incipit notés, où ne figure que le début de la mélodie: f" 39\ ligne 9, Rorate celi; 1° SS'', ligne 9, Reminiscere ; f» 131% ligne 5, Salus autem. En un endroit (f° 70% lignes 4 et 5), il semble à première vue que le trait de couleur corrige un écart de la notation, car il s'infléchit. Mais le notateur, qui s'était trompé de réglure, a corrigé lui-même son erreur en introduisant un petit e (embryon de clé) ; celui qui a tracé la ligne de couleur s'est simplement conformé à cette correction.

L'examen du ms permet de constater que les couleurs rouge et jaune des lettrines correspondent exactement à celles des traits qui marquent le ja et le do sur les portées ; elles ont été mises dans le même atelier, probablement par la même main. Ces lettrines sont peintes avec désinvolture et sans beaucoup de soin, tantôt avant les clés, tantôt après, et parfois mordant sur la portée située en-dessous. On dirait que le scribe n'a pas toujours prévu très exactement le travail de l'enlumineur. Au f" 55% ligne 9, la lettrine R se trouve bien dans l'espace que lui a ménagé le scribe, mais double la petite initiale R par laquelle commence déjà le mot Reminiscere ; mainte lettrine est peut-être peinte par-dessus une initiale déjà écrite par le scribe en petite capitale.

Les lettrines ornées elles-mêmes ne paraissent pas dues à un très bon artiste. Le grand A du f° 1^, si beau qu'il soit, trahit une certaine gaucherie : les traits des contours sont hésitants et avec des reprises, les branches de feuillages qui forment des entrelacs n'ont pas des courbes bien franches et leur épaisseur varie, etc. On dirait que l'enlumineur travaille d'après un modèle qu'il a mal imité.

Il est très possible que, dans le scriptorium d'origine, la même main ait exécuté tous les travaux : écriture, notation, rubrication et enluminure ; on n'a cependant pas le droit de l'affirmer positivement. Les

indices objectifs révèlent seulement que les opérations se sont succédé dans un ordre tout à fait conforme aux habitudes médiévales :

1) opérations préliminaires:

i) préparation du parchemin et disposition des diplômes en cahiers ; ii) piqûre et réglure ;

2) ce qui se fait à l'encre noire :

i) écriture du texte littéraire ;

ii) notation musicale : clés et neumes ;

3) les travaux où interviennent les couleurs :

i) traits de couleur sur les portées, titres, lettrines non ornées ; ii) enluminure : les grandes lettrines ornées.

Page 1