NOTIONS RELATIVES A L'ÉVOLUTION DES ÊTRES ORGANISÉS
Idées anciennes. — Avant que la Géologie ne nous eût fait connaitre les faunes et les flores qui se sont succédé, si différentes les unes des autres, à la surface du Globe, on s’imaginait que la Terre avait été, de tout temps, peuplée par les animaux et les plantes actuellement vivants, et l’on croyait que chacun d’eux avait été l’objet d’une création particulière. C’est cette opinion qu'exprimait, avec une grande force, le naturaliste Linné, lorsqu'il écrivait : Tot numeramus species quot ab initio creavit infinilum Ens 1.
Lorsqu'une étude plus approfondie des couches du sol nous eût appris qu’il y avait dans l’histoire du Globe plusieurs périodes, et qu’à chacune de ces périodes correspondaient une faune et une flore spéciales, composées d'animaux et de plantes fort différents des animaux et des plantes de la nature actuelle, le dogme linnéen chancela.
La théorie cataclystienne. — Cuvier entreprit de le consolider et, pour cela, chercha à le faire concorder avec les faits nouvellement découverts en imaginant une fhéorie des révolutions où théorie calaclystienne.
La succession des périodes ne pouvant pas se nier, Cuvier admettait que le début de chacune d'elles avait été marqué par un acte créateur dont l’effet avait été de peupler le Globe, à ce moment désert. Puis, à la fin de la période, un cataclysme violent s'était produit, qui avait anéanti {ous les êtres dans un bouleversement universel.
A la suite de cette révolution, le calme s'était rétabli, la période suivante s'était ouverte et un nouvel acte créateur avait jeté sur la Terre rajeunie, de nouvelles plantes, de nouveaux animaux, complètement distincts de ceux de la période précédente.
D’après cette manière de voir, aucune forme vivante ne pouvait sur-
1. «Il y à actuellement autant d'espèces qu'en a créées dès le principe, la Puissance infinie. »
Linné, naturaliste suédois (1707-1778), écrivait son Systema naturæ en 1735 et en 1751 sa Philosophia botanica.
vivre à l’un de ces cataclysmes, et chaque espèce animale ou végétale qui apparaissait au début d’une période, possédait tous les caractères distinctifs qui lui étaient propres et qu’elle devait conserver immuables jusqu’à son extinction, au moment du calaclysme final de la période.
La théorie cataclystienne est inadmissible. — Or, rappelonsnous que nous avons, au cours des conférences qui précèdent, signalé de nombreuses formes animales, entre autres le Nautile et des brachiopodes qui, après avoir traversé toutes les périodes, se sont perpétuées jusqu'à l’heure actuelle; donc, la destruction totale de tous les êtres
d’une période, à la fin de cette période, est formellement contredite par les faits.
D'autre part, Lyell f, dans ses AL of Geology, a montré qu’il n’est pas nécessairé, pour expliquer les transformalions géologiques du Globe, d’avoir recours aux cataclysmes imaginés par Cuvier, et que l’action lente, mais continue, des forces naturelles, agissant pendant des périodes de temps considérables, rend bien mieux compte des phénomènes géologiques que les révolutions universelles et soudaines. D'ailleurs, nous voyons constamment, sous nos yeux, agir ces forces qui n’ont, par conséquent, rien de mystérieux.
Enfin, les découvertes faites en paléontologie ont montré, jusqu’à l'évidence, que loin d’être indépendantes les unes des autres, les faunes et les flores des périodes consécutives se relient, au contraire, les unes aux autres par des formes intermédiaires nombreuses.
Pour toutes ces raisons, la théorie des révolutions du Globe a done dû être abandonnée.
Hypothèse transformiste. — Mais alors il fallait en trouver une autre plus compréhensive, plus conforme à la réalité des faits observés.
Or, dès 1809, Lamarck?, qui avait déterminé, décrit ou classé une multitude d'espèces animales ou végétales, avait été beaucoup plus frappé des analogies que ces espèces présentent entre elles que des différences qui servent à les distinguer les unes des autres. Ainsi, il considérait que les vertébrés, malgré leurs formes si différentes, ont tous un squelette construit de la même façon, ce qui semble indiquer entre eux une sorte de parenté $.
D'autre part, il avait constaté que certaines espèces peuvent subir des modifications plus ou moins profondes sous diverses influences. Il note, par exemple. que la Renoncule d’eau a des feuilles de plusieurs formes ; que toutes celles qui se développent dans l’eau sont finement découpées, tandis que celles qui, atteignant la surface de l’eau, s’épanouissent dans l’air, sont larges, arrondies et simplement lobées.
1. Charles Lyell, géologue anglais, né en 1797, mort en 1875. Les Principles of Geology ont paru en 1838.
2, Antoine de Moner, chevalier ne Lamarck, né à Bazentin, près de Bapaume (Somme) en 1744, mort à Paris en 1829. Il était professeur de zoologie au Muséum d'histoire naturelle.
3. C'est ce que Geoffroy-Saint-Hilaire (Etienne) exprimait en disant quil y a, dans le règne animal, unité de plan de composition.