SYRACUSE. — L'HISTOIRE
Aujourd'hui Syracuse, confinée dans l'étroite presqu'île qui fut jadis l'île d'Ortygie, est une médiocre petite ville qui compte 25.000 âmes à peine. Elle fut autrefois une des plus grandes, une des plus prospères, une des plus illustres entre les cités du monde hellénique.
Lorsque, en 734 avant J.-C, le corinthien Archias vint établir dans l'îlot d'Ortygie. plus vaste alors peut-être qu'il n'est maintenant, la colonie qu'il nomma Syracuse, tout présageait la grandeur future et le rapide accroissement de la cité nouvelle. L'emplacement choisi présentait un double avantage : la fontaine Aréthuse, jaillissant miraculeusement au
SYRACUSK. — l/HTSTOIRl': 23
bord de la mer, lui fournissait en abondance l'eau douce nécessaire; au nord et au sud d'Ortygie, le dessin du rivage offrait au commerce deux ports excellents, le petit port entre l'île et le rivage, le grand port dans l'admirable baie que fermait au sud, en face de la ville, le promontoire du Plemmyrion. En outre, pour le développement ultérieur de la cité, un vaste plateau calcaire ouvrait sur le continent, au nord d'Ortygie, des espaces immenses, que la pente naturellement abrupte du terrain rendait faciles à défendre. La magnifique fertilité des plaines voisines garantissait à Syracuse l'abondance et la prospérité. Enfin, par sa situation géographique au centre de la Méditerranée, par sa position sur la partie des rivages siciliens tournée vers la Grèce et les vieilles civilisations orientales, la cité était évidemment destinée à devenir un ofrand entrepôt de commerce. Lorsque, à la veille de quitter Corinthe, Archias était allé demander à Delphes en quel endroit il devait fonder sa
colonie, la Pythie, en lui désignant Ortygie, lui avait promis la richesse. L'oracle cette fois n'avait point menti.
Très vite en effet l'événement justifia les plus brillantes espérances. De bonne heure, la population s'accrut au point de devoir déborder hors des limites étroites de l'île. Dès le vu" siècle, se créa sur la terre ferme le quartier de l'Achradine, qui occupa la portion orientale du plateau et la plaine basse intermédiaire entre les pentes méridionales de ce plateau et la mer. De bonne heure aussi, pour couvrir les approches de la cité, des postes fortifiés furent établis sur le continent et y devinrent le noyau de quartiers florissants. C'est ainsi qu'au sud, près de la rivière C3^ané, un fort fut bâti pour commander le passage de l'Anapos, et dès le Vi*^ siècle on bâtissait, au voisinage de cette position stratégique, le colossal et célèbre temple de Jupiter Olympien. De même, au nord, on fortifia, près de l'emplacement actuel du grand théâtre, la colline du Téménitès, où Ton éleva, également au vr siècle, un temple en l'honneur d'Apollon. Moins de cent cinquante ans après sa fondation, Syracuse était donc une grande ville, et les vieux temples doriques, dont on voit les restes dans Ortygie, achèvent de montrer quelle était dès le vi° siècle la prospérité de la cité.
—,. — Tétiadrachme de Syracuse.
24 PALKRME ET SYRACUSE
Mais c'est surtout au V siècle, sous le gouvernement des tyrans, de Gélon, le vainqueur d'Himère (485-478), et d'Hiéron, son frère et son successeur (478-467), que Syracuse devint la cité la plus florissante de la Sicile. Par la splendeur des constructions dont il la couvrit, Gélon mérita d'être honoré comme le second fondateur de Syracuse, et aujourd'hui encore les vastes carrières de pierre qui se creusent au flanc méridional du plateau d'Achradine, et qu'on appelle les laiom/cs, disent quel fut, dans cette première moitié du siècle, le prodigieux développement des grands travaux publics. Dès avant le règne de Gélon on avait, à ce qu'il semble, rattaché Ortygie à la terre ferme par la chaussée de pierre qui
proximité des ports, centre de la vie commerciale, à égale distance de la cité primitive et des quartiers nouvellement créés. Le canal creusé à travers l'isthme pour faire communiquer les deux ports, les docks et l'arsenal établis sur le rivage, achevèrent de doter Syracuse de l'outillage nécessaire à sa prospérité. Aussi bien, pour rehausser la splendeur et le prestige de leur capitale, rien ne semblait trop coûteux aux tyrans. Dans le temple de Zeus Olympien, ils paraient la statue du dieu d'un vêtement d'or d'une valeur de 85 talents, et d'un poids double de celui dont plus tard, à l'Acropole d'Athènes, Phidias revêtira Athéna Parthénos. Dans le magnifique théâtre qu'ils élevaient sur les pentes d'Achradine, ils faisaient représenter, avec les pièces de la comédie sicilienne que créait Epicharme, les chefs-d'œuvre de la tragédie grecque. Eschyle, sur l'invitation d'Hiéron, vint au pied de l'Etna surveiller en personne l'exécution de sa trilogie des Perses^ où les vainqueurs d'Himère retrouvaient comme un écho de la lutte qu'ils avaient eux-mêmes soutenue contre les barbares.
Fig. 18.
Didrachme de Syracuse (téte de Zcus Elcutherios)
la joint aujourd'hui au continent. Sous le gouvernement des tyrans, la ville se développa largement vers le nord : l'Achradine fut comprise dans l'enceinte, et au delà de ce quartier, de vastes faubourgs prirent naissance, Tyché au nord, qui dut son nom au temple de la Fortune qu'on y construisit, Néapolis au sud, où Gélon, en souvenir de la victoire d'Himère, éleva le double sanctuaire de Déméter et de Korè. En même temps que s'agrandissait Taire de la ville, le centre de son activité se déplaçait. Gélon transporta la vieille agora, devenue maintenant insuffisante, d'Ortygie dans la large bande de terrain plat qui s'étendait entre l'extrémité du môle et le pied de l'Achradine, à
SYRACUSK. — l/mSTOlRK 25
Pour accroître 1 éclat de leur gloire, les tyrans de Syracuse étendirent du reste leurs munificences bien au delà de la Sicile. Très soucieux de se rattacher à la Grèce par d étroites relations, ils consacraient à Delphes des monuments magnifiques, ils faisaient courir à Olympie, ils remplissaient du bruit de leur nom tous les grands sanctuaires panhelléniques ; surtout, très fiers de se poser en protecteurs des lettres et des arts, ils attiraient à leur cour les écrivains les plus illustres de l'Heilade. Simonide, Bacchylide et Pindare, qui payaient en strophes louangeuses la royale hospitalifé dont ils étaient l'objet; ils encourageaient, on l'a vu, les efforts d'Epicharme. et s'enorgueillissaient de recevoir Esch3^1e. La Grèce entière connaissait le nom des Gélon, des Hiéron ; la Sicile, reconnaissante aux princes qui l'avaient délivrée du péril punique, s'inclinait volontiers sous l'hégémonie syracusaine ; au témoignage de Thucydide, Syracuse égalait Athènes, et sa puissance pouvait marcher de pair avec celle de la cité attique.
Aussi, lorsqu'en 415, l'ambition conquérante des Athéniens tenta de soumettre la Sicile, c'est Syracuse qui supporta tout le poids de la lutte et qui eut, par sa résistance obstinée, la gloire de faire échouer le colossal effort d'Athènes. Tout le monde connaît l'admirable récit que Thucydide a fait de
cette lutte de deux années, où Athènes épuisa le meilleur de ses armées et de ses flottes, où toute la ténacité de Nicias, tout le courage de Démosthène, ne purent conjurer le tragique et irrémédiable désastre. Mais c'est à Syracuse surtout, sur les lieux mêmes, qu'il faut relire ces pages émouvantes, en face de ce port aux eaux bleues et calmes où se heurta le choc acharné des trirèmes, sur ce plateau des Epipoles témoin de combats héroïques, à cette pointe du Plemmyrion qui vit sombrer la fortune d'Athènes, dans ces latomics surtout, pleines aujourd'hui de verdure et de fleurs, et où s'acheva jadis, entre les aveuglantes murailles de calcaire blanc, l'agonie lamentable des prisonniers athéniens, condamnés à mourir de misère et de faim au fond de ces fosses colossales. « Enfermés, dit Thucydide, dans un lieu profond, étroit et sans abri, accablés d'abord par les ardeurs du soleil et d'une température
Fig. 19.
Tétiadiachme de Syracuse avec la signature de Cimou (tète d"Aréthusej.
étouffante, exposés plus tard à la fraîcheur des nuits d'automne, leur santé s'était délabrée dans ces alternatives de souffrance. Le défaut d'espace les obligeait à tout faire dans le même lieu. Avec eux étaient ^entassés les cadavres de ceux qui avaient succombé, soit à leurs blessures, soit aux variations du climat ou à d'autres causes ; l'odeur qu'ils respiraient était insupportable ; la faim et la soif les tourmentaient également. En un mot aucun des maux qu'on peut éprouver dans un pareil
Fig. 20. — Latomie da Paradis h Syracuse.
lieu ne leur fut épargné. » Sur ce terrain où s'accomplirent ces événements mémorables, chaque ligne du récit de l'historien reprend sa valeur exacte et retrouve sa signification émouvante ; la grandeur tragique des choses y apparaît dans toute sa plénitude, et sur ces champs tout pleins d'histoire, on comprend mieux toute la portée du grand drame que Thucydide a marquée de si fortes paroles au terme de son récit, a C'est le plus grand désastre, dit l'historien, que les Grecs aient éprouvé dans cette guerre, et même, je crois, à aucune autre époque, aussi loin que remontent nos souvenirs. Jamais aucun fait d'armes ne fut plus glorieux aux vainqueurs, plus désastreux aux vaincus. La défaite était complète,