‹ Palermo et la civilisation en Sicile: conférenceChapitre 2 sur 4 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le régime parlementaire est compris de façon très différente dans les divers pays qui le pratiquent. Selon le tempérament national ou, même, suivant la plus ou moins grande part faite à limitalion de l'Angleterre, il se rapproche plus ou moins des autres régimes, qu'il a la prétention de remplacer ou d'évincer. En France, par exemple, un ministre ou un sous-secrétaire d'État croit devoir consacrer tout son temps à la chose publique. On lui pardonnera bien de s'occuper de ses intérêts pécuniaires, de diriger une usine, s'il est industriel, ses biens, s'il est agriculteur; mais on comprendrait mal qu'il employât ses heures de loisir à cultiver la science, môme s'il lui devait la célébrité, Téclat qui lui ont valu son poste. En Italie, il n'en est pas de même. On y reconnaît que, si laborieux, si minutieux que soit un ministre, il ne peut pas consacrer vingt-quatre heures par jour à son ministère —très

heureusement pour les employés, — et on le félicite si le temps qui lui reste est voué à des études dont tous prolitent, au lieu de se gaspiller dans des banquets ou des t'ôtos d'intlUguratioD.

Lorsqu'au mois de mai M. Georges Arcoleo lit au Cercle Philologique de Milan la Conférence dont on va lire la traduction, nul ne songea à lui reprocher d'avoir dérobé quelques heures à. la politique. Pourtant, ses heures sont parcimonieusement mesurées. Il est sous-secrétaire d'État aux Finances, et nul n'ignore que ce département, à l'époque actuelle, a de gros problèmes à résoudre, de grandes difficultés à vaincre. Il est député de Caltagirone, ce qui ne signifie pas grand'chose pour un lecteur français, mais qui rappelle à ua Italien tout un monde d'intrigues, de luttes de parti que doit combattre l'élu de ce pays. 11 est, enfiu, titulaire d'une chaire à Naples. Le puhlic ne s'en étonna pas, disais-je, mais il loua M. Arcoleo de ne pas laisser le maniement des affaires publiques priver l'Italie d'un écrivain qu'elle admire et qu'elle aime. Tous les journaux, mftme ceux qui combattent avec acharnement la politique du Cabinet actuel, remercièrent l'orateur d'avoir ajouté un titre de plus li ceux qui le font admirer de ses concitoyens. La Sicile ne lui tint pas rigueur des quelques duretés qu'il lui adresse, et cette Conférence devint ce que

je voudrais presque appeler un " événement littéraire )(. A la traduction, elle perd beaucoup. Outre que M, Arcoleo est un styliste et que le « style » ne se traduit pas,ilainieles rencontres de mots, ce qu'on appelait autrefois en France les " concelti », et notre langue ne les supporte pas. 11 y aurait donc eu bien des raisons pour ne pas gâter ce morceau d'éloquence, pour ne pas le revcMir d'un vôtement qui en cache la forme heureuse, s'il ne contenait l'énumération de tous les droits qu'a la Sicile à ne pas être oubliée derEuropo,ànepas être traitée par elle en quantité négligeable. En 1894, on ne parlait que d'elle. Quelques mois apri-s, on n'en parlait plus. On ne peut pas lui demander raisonnablement de faire une insurrection chaque année pour prouver qu'elle existe, et il est tout à fait injuste de ne se la rappeler jamais. M. Arcoleo s'est félicité de pouvoir parler de son lie natale en laissant de côté la crise économique et agraire, les déficits communaux, toutes ces choses douloureuses en réalité et dont la fastidieuse description lasse bien vite, avec un cortège de chiffres et de documents. Je n'en parlerai pas davantage» mais il faut pourtant dire et redire que la Sicile a 3.500.000 habitants, 660.000 déplus que la Suisse, 1.300.000 déplus que la Serbie, à peine 1.000.000 de moins que le Portugal ou les Pays-Bas; que la richesse de son sol, sa

position géographique devraient lui assurer une importance économique et, partant, polilique plus grande que celle de pays plus étendus. Môme en imitant M. Arcoleo, en laissant de côté ces considérations matérielles, la Sicile a 1.400.000 habitants de plus que la Grèce. Elle est, comme elle, la plus noble des nations. Elle a, comme elle, maintenu vivant le flambeau de la civilisation. Et, pourtant, qui donc s'intéresse à son sort? Elle n'a pas besoin de ces dévouements qu'a fait naître la cause hellénique. Elle ne demande rien aux luttes guerrières. mais ce ne serait peut-fitre qu'acquitter une dette de reconnaissance envers la Sicile antique que d'accorder à la Sicile moderne une place plus honorable dans l'esprit public.

Qui donc est responsable de cette perte de tout éclat, de tout lustre? Notre auteur Ta cherché. Dans cette sorte de procès, il s'est fait l'avocat de la Sicile. C'était bien naturel, non seulement parce qu'il adore son île natale, mais parce qu'il doit beaucoup à un pays qui l'admire, qui le met au premier rang des savants italiens et des hommes d'Etat de l'Italie et qui l'a élu contre un terrible concurrent, tout simplement M. Crispi. Mais, si dévoué que fut cet avocat, il a plaidé « coupable ». Certes, il a cherché à accumuler le plus possible de circonstances atténuantes, mais il a reconnu qu'une partie,

et non la moindre, des maux qui travaillent la Sicile ont une origine intrinsèque, proviennent des Siciliens eux-mêmes. 11 a reconnu que les époques brillantes ont été illuminées par une civilisation importée, par les Grecs d'abord, par les Normands plus tard, dont l'dclat n'a pas lardé & pâlir, dans un milieu impropre à le conserver. C'est une dure ■ sentence, si dure qu'on est tenté d'en appeler.

Pour ne parler que du présent, on est forcé de convenir que la crise sicilienne vient des Siciliens eux-mêmes, aussi hien la crise des esprits que la crise économique. Leur sol est encore d'une Kcondilé extrême, non pas peut-être de la fécondité légendaire des anciens temps, mais d'une fécondité très supérieure à celle de la plupart des autres régions de l'Italie. Leurs ports sont les plus beaux du monde et l'île entière est placée dans des conditions topographiques exceptionnellement favorables. Ils sont gouvernés parles mêmes lois qui régissent l'Italie du Nord. Pourquoi Innguisscnt-ils alors que celle-ci prospère ? Pourquoi aucune entreprise de quelque importance no peut ni s'y établir, ni, encore moins, y durer? Voilà pour le malaise matériel, llsle voient s'augmenter tous les jours, ils voient s'approcher le moment où il deviendra homicide, par le morcellement des fortunes qui le rendaient supportable, par l'accroissement de la population

et des cbargcs. par le dépérissement progressif qu'amène une sortie annuelle de capitaux supérieure à ceux que donne la production nette de Tile. lisse sentent sur le bord d'un abîme et ils n'étendent mùme pas la main pour saisir la branche qui les empocherait d'y rouler. Ce n'est pas de la résignation, c'est du désespoir. Autant l'une adoucirait les moments actuels, autant l'auire en exaspère l'amertume, poussant les classes laborieuses à écouter les pires charlatans, les classes supérieures, celles

■ qu'on appelle ailleurs les classes intellectuelles, à demander toujours à l'Etat italien un appui, un

■ secours qu'elles devraient fournir elles-mômes.

C'est évident, et M. Arcoleo a eu autant de raison que de franchise en le disant à ses compatriotes. La I crise sicilienne n'est peut-être pas née en Sicile, mais à coup sur c'est en Sicile seulement qu'on y trouvera un remède. Il ne s'ensuit pas du tout que les Siciliens soient coupables aujourd'hui, pas plus qu'ils ne l'ont été s'ils ont laissé s'éteindre les cultures grecque et normande, qui avalent ce grand, cet immense défaut d'être des cultures importées.

Tout le mal vient du désaccord profond qui existe entre les coutumes, la composition et la constitution sociales en Sicile, d'une part, et les institutions politiques et civiles qu'on lui a données, les nécessités de la vie économique moderne à laquelle on l'a

associée, d'autre part. C'est Otre sévère et peut-ôtre injuste que de lui imputer la faute de ce désaccord. Si deux parties ne s'entendent pas, ce peut Être du fait de toutes les deux.

Sa composition sociale ne ressemble à celle d'au- ' cun autre pays. Partout ailleurs, on trouve une fusion complète — relativement comme tout phénomène social — des races réunies en nation, ou une division de l'Etat en provinces dont chacune renferme ou une seule race ou des races parfaitement amalgamées. En Sicile, ce n'est ni l'un ni l'autre. Les races originaires se sont effacées, il est vrai, mais les grandes races conquérantes sont restées parfaitement séparées. A Test, la population est grecque par le type, par le caractère, par les coutumes. A l'oLiest, elle est sarrasine. Le stratum normand s'étend sur l'Île entière. C'est de lui que vient l'aristocratie aux yeux bleus, aux cheveux I blonds ou fauves, et si les écarts de types font croire à une fusion, l'examen des crânes ou delà section des cheveux montre que la séparation est absolue, ou à peu près.

Sa constitution sociale est celle d'un pays où la féodalité existait il y a moins de quatre-vingts ans. C'est, à la vérité, un long espace de temps pour nos pays, où tout va vite, mais c'est bien peu dans celuici, où les changements se font avec lenteur. Puis, la

féodalité a cessé, enEuropi;, de deux façons. iJans certains pays, le nôtre par exemple, elle est tombée comme un fruit mûr, à peine a-t-on touché l'arbre qui le soutient. Dans d'autres, au contraire, il a fallu l'arracher de vive force, l'enlever par la violence à un peuple auquel elle tenait par toutes les ûbres nationales. La disparition des habitudes féodales a été rapide en France, d'abord parce qu'elle avait précédé celle de la féodalité, ensuite parce qu'elle eut lieu au milieu de la plus furieuse tempête qui ait jamais agité une société, au milieu de laquelle toiites les habitudes de la veille disparaissaient devant les émotions du jour. Ea Sicile, rien detoutcela. On peut lire aftenLivement l'histoire de la Constitution do 1812, on n'y trouvera rien qui ressemble à nos cahiers. Comme la civilisation, jadis, la Constitution fut importée et la féodalité cessa d'exister en Sicile, non pas parce que les vassaux on étaient las, non pas qu'elle semblât un obstacle à la prospérité nationale, mais parce que lord Bentinck gouvernait au nom de l'Angleterre et que Roger était neveu de Guillaume le Conquérant.

C'étaient, certainement, des raisons excellentes. On comprend parfaitement que l'Angleterre, qui voulait faire de la Sicile une forteresse contre Napoléon l", auquel la reine Caroline faisait des avances

diplomatiques, ait voulu donner une constitution h ce peuple, aiin de pouvoir refréner les caprices de la cour de Palerme. II est assez naturel que les hommes d'État chargés de rédiger cette Constitution aient pris pour modèle la Constitution anglaise, d'abord parce que c'était plaire aux tout-puissants Anglais, puis parce qu'ils cédaient ainsi à l'illusion de tout Sicilien, qu'il existe une sorte de parenté historique entre la Grande-Bretagne et la Sicile, parce que toutes deux sont des îles, parce qu'elles doivent leur constitution h des Normands, parce que toutes deux ont eu un parlement de vieille date. Mais il n'en est pas moins évident qu'une constitution identique pour les deux pays est impossible, à en juger par ce qu'étaient en 1810 ces deux pays, partis d'un égal point de départ. Au moins tout autant, que ces raisons de diplomatie européenne ou d'histoire politique ne pouvaient pas grand'chose sur l'esprit des masses. Les institutions devinrent modernes, les mœurs restèrent féodales ; mais, alors que la modernité disparut rapidement des institutions, la féodalité persista dans les masses.

L'esprit féodal ne consiste pas uniquement dans la hiérarchisation sociale ou, plutôt, il nécessite autre chose pour exister. La Russie est à la fois le peuple le plus hiérarchisé et le moins féodal d'Europe. Pour que cet esprit existe ou subsiste.

il faut un milieu le plus sembliible possible au milieu qu'il trouva à l'époque où il Itorissait : une vie municipale, le misonéisme, l'endogamie, l'absence de toute grande industrie qui puisse importer des hommes et des idées, l'existence de partis locaux qui maintiennent la discipline, l'obéissance. Tout cela est combiné en Sicile, est réuni en une sorte de voûte dont tous les éléments se prêtent un appui mutuel, qui croulera dès qu'un d'eux sera détaché, mais assez solide encore pour défier le pic. En dépit de la célèbre Constitution de 1230, la Sicile a toujours été régie par le gouvernement absolu, celui qu'on appelle ici, par dérision, le gouvernement ^a/C7'nW. La dérision est de trop. C'est une classification adoptée dans la science politique, qui n'entraîne pas le moins du monde, pour la forme qu'elle désigne, l'éloge qu'elle semble contenir, mais qui indique simplement que les gouvernanls suivent plutôt les indications de leur intelligence ou de leur justice que l'inflexible précision de lois établies pour toutes les espèces. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si ce mode de gouverner les hommes mérite tous les sarcasmes dont on l'a accablé, ni d'étudier si le gouvernement parlementaire, le moins personnel de tous, n'est pas obligé quelquefois de déposer la règle de fer pour adopter celle, plus flexible, de plomb. Uref, pendant un peu plus

de six siècles, les Siciliens ont vécu sous une organisation oij tout n'était pas fixé, arrêté à l'avance, sans considération des personnes. Pour me faire mieux entendre, je voudrais recourir à une comparaison bien vulgaire et dire qu'ils n'ont jamais appris à acheter à prix fixe, qu'ils ont toujours cru qu'une affaire devait ôtre précédée du marchandage. Dans leur cerveau n'entrait pas cette idée qu'à tel délit correspond telle peine, que tel emploi n'est donné qu'à tels titres,; mais ils ont cru pendant six cents ans, et ils croient encore, que la peine est en raison inverse de l'influence du délinquant, que l'emploi s'obtient par des protections qu'achètent des services.

C'est au milieu d'idées, d'erreurs pareilles Iqu'est arrivée cette culture italienne, comme l'appelle M. Arcoleo. Personne ne voudrait dire que cette culture n'a pas modifié ces idées, mais personne ne peut méconnaître que ces idées ont modifié cette culture. L'esprit féodal est trop enraciné pour disparaître aussi vite. Surtout, il est en parfaite harmonie avec les conditions sociales dont il dérive. Dans cette action réciproque, c'est lui qui a eu la plus grande part. La hiérarchisation n"a pas disparu. Loin de là, elle est devenue tangible. Depuis 1812, elle était surtout morale. Elle est redevenue elTective, Les inférieurs sont devenus les électeurs.

Les 11 seigneurs " sont, ou bien les élus, ou bien les grands électeurs. Leurs devoirs de patronage, de protection se sont élargis, car on attend d'eux, non plus seulement ce que leur permettent de faire leur situation et leur fortune personnelles, mais aussi une intervention constante auprès des pouvoirs publics. Interrogez un électeur quelconque, il vous répondra: « Je vote avec X... ; » et X... n'est pas un homme d'Etat, n'est pas même un candidat. C'est un chef de parti local, avec lequel ou contre lequel on vote aveuglément, quel que soit le candidat qu'il soutienne, mais auquel on s'adresse pour solliciter les faveurs gouvernementales dans un pays qui en est d'autant plus avide qu'elles représentent le seul moyen "de faire rester en Sicile un peu d'argent sicilien.

En même temps que l'esprit hiérarchique se consolidait, l'esprit municipal se fortiliait. Comme le dit si bien M. Arcoleo, la combativité sicilienne s'exerce sur tous les terrains possibles. Les provinces se htussent entre elles. Dans chaque province, les arrondissements se jalousent. Les villes sont séparées par une hostilité innée, surtout si elles sont voisines. Dans chacune d'elles, les quartiers sont rivaux et sont eux-mCmes séparés par des partis que désigne le nom de leurs chefs. Mais, de ces inimitiés, les plus vivaces, parce que ce sont les

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plus anciennes, sont celles qui S(5parent les villes. Dans ce pays, où les trois quarts de la population ne savent pas lire, chacun sait assez l'histoire pour se rappeler les outrages qu'a reçus son clocher de la bourgade voisine. Il n'y a pas bien longtemps qu'un député de mes amis a eu l'unanimité des voix dans une ville de 15.000 habitants en promettant de la venger d'une offense qu'elle a reçue d'une autre en 1450. Ces rivalités, que je serais tenté d'appeler des rivalités de clocher, si je ne me rappelais qu'elles ne sont qu'une survivance du seul patriotisme qu'ait pu connaître la Sicile ancienne, ces rivalités sont servies à souhait par le système électoral. Nous avons en France assez de localités où les candidats doivent représenter un bourg contre l'autre, pour qu'il soit superflu de montrer comment cet esprit influe sur les électeurs.

C'est, à la vérité, un idéal bien rainco que de faire triompher un parti que son manque d'aspirations générales fait ressembler beaucoup à une coterie. Mais, puisque nous essayons de voir où sont les torts, est-il si évident qu'ils se trouvent du côté des Siciliens? Quel idéal pourraient-ils avoir en dehors do celui-là 7 L'Italie ne peut pas se plaindre de cette haine profonde que l'Occident de l'île a pour l'Orient. S'il existait en Sicile un idéal sici-lien, on l'étoufFerait en y voyant une forme du sépa-

ratisme, et on n'aurait pas tort. Quant à la politique nationale, comment la masse sicilienne y comprendrait-elle quelque chose? Jusqu'en 1860, il y a à peine trente-sept ans, les Siciliens ont eu une vie politique non seulement distincte, mais absolument différente de celle du reste de l'Italie. Peut-on exiger que brusquement leur horizon s'élargisse, que ces yeux, habitués depuis mille ans à ne regarder que la contrée où ils sont nés, aillent, sans Ctrc éblouis, contempler l'Italie entière? Ceux-là môme qui le peuvent — ils sont rares, mais il y en a — songent que la partie du grand pays italien qui est la plus digne d'intérêt est celle qui souffre le plus, c'est-à-dire la Sicile raCme, que tous les Italiens devraient s'en occuper au nom de la solidarité nationale et que c'est bien le moins que les Siciliens ne s'occupent pas d'autre chose. Ne pouvant concevoir un idéal sicilien, ne sachant pas comprendre un idéal italien, ils consei-vent celui auquel ils sont accoutumés et se dévouent ou, du moins, se vouent à leur municipe. Le député qu'ils élisent ne reçoit pas d'instructions pour les batailles qu'il aura à livrera Montecitorio, mais doit, de par un engagement formol, faire dissoudre tel conseil municipal, faire triompher telle liste municipale, et — je suis très heureux de le dire, — s'il doit accepter beaucoup de ces compromissions avec les

haines des partis locaux, prend beaucoup moins d'engagements personnels que dans bien des pays.

Nul ne doute que le régime parlementaire et les institutions modernes ne soient des dogmes contre lesquels on ne saurait s'insurg-er. S'il n'est que trop vrai qu'ils aient eu la plus déplorable influence en Sicile, on doit supposer que la faute en est aux Siciliens. Ils forment probablement le lot des peuples adultes. Soit que la nation sicilienne soit trop jeune, ou pas assez, le fait est que ce progrès ne l'a pénétrée que juste suffisamment pour devenir pernicieux. Qu'un remède ne convienne pas à un malade, il ne s'ensuit pas que ce remède soit mauvais, mais on ne peut pas en faire un crime au malade. Il s'y accoutumera peut-être, mais au début la maladie s'aggrave, arrive même à être périlleuse. C'est précisément à cette période que nous en sommes.

Au point de vue de la production, il en est de même, La Sicile a conservé les méthodes agricoles que lui donna Cérès, L'agriculture y vise surtout à réduire les frais d'exploitation et y parvient parfaitement. Si j'osais dooner des chiffres, on y croirait à peine, tellement sont différentes les dépenses d'une propriété rurale en Sicile ou ailleurs. Naturellement, le produit brut est beaucoup moins grand, mais le

produit net n'est pas très inférieur à la moyenne des fermes françaises, par exemple.

Cette exploitation toute patriarcale avait suffi pour faire de la population sicilienne une population très aisée. On m'objectera le mot de L. de Lavergne, qui disait : « Le Sicilien meurt de faim sur le sol le plus fécond. » Mais, à l'époque où il a été dit, ce mot était parfaitement inexact. II ne remonte pas si loin qu'on ne trouve encore des hommes ayant vécu lorsqu'il a été écrit et qui appellent ce temps passé ; « les années d'heureuse mémoire ». M. de Lavergne avait probablement noté le menu des repas d'un paysan sicilien et était très excusable de croire que c'étaient plutôt des jeûnes, mais il n'avait pas assez réfléchi qu'un ramasseur de caroubes fait quatorze heures de travail très dur, très fatigant et se nourrit suffisamment avec un plat de fèves cuites à l'eau. Le faible rendement de son industrie agricole suffisait à des besoins aussi modérés, quoique aucune ou presque aucune industrie ne vint s'y ajouter. J« sais que l'opinion contraire prévaut aujourd'hui, mais la Sicile était riche, et cet apparent paradoxe demande uniquement que l'on précise ce qu'est la richesse d'une population. Elle est un peu, semble-l-il, comme celle des individus et exprime le rapport des besoins aux moyens. Dans une môme région, où les prix sont pareils

pour tout le monde, où tout le monde a les mêmes nécessités sociales, on fait abstraction du facteur commun, on dit que celui-ci est deux fois plus riche que celui-là, parce que ses revenus sont doubles. Dès que Ton envisage deux pays, surtout deux époques, il faut renoncer à cette appréciation trop simple et considérer le rapport que je viens de dire. Les besoins du Sicilien étaient si modérés que ses revenus ou son salaire lui permettaient l'épargne dans une très large mesure. On en trouverait une preuve dans la facilité avec laquelle furent achetés à deniers comptant les immenses domaines du comte de Modica, vers 1835, et la promptitude de l'aliénation des biens ecclésiastiques, en 1866, qui ne demanda pas moins de 700 millions.

Dès qu'ils ne formèrent plus une nation isolée, qu'ils eurent uni leurs destinées à celles de la Péninsule, les Siciliens ne purent continuer à suivre les pratiques dont ils avaient coutume. Les dépenses publiques devinrent plus fortes. La rivalité ne fut plus seulement entre les municipalités siciliennes, rhais entre les villes de Sicile et celles du continent. D'où des dépenses considérables. En un mot, le progrès fit invasion, car, si je suis tout disposé à soutenir que tous les changements ne furent pas des biens, il est hors de doute que leur somme apporta un grand avantage, sinon pour le présent, du moins

pour l'avenir. Tout progrès coule cher et, un peu malgré eux, l'augmentation des charges vint troubler le rapport entre les besoins et les ressources des Siciliens. Celles-ci auraient dû augmenter parallèlement, mais cela ne dépendait pas du régime nouveau. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de donner à la Sicile un outillage qui lui permît d'accroître sa production; mais c'était aux Siciliens de produire. Par la force des choses, les rôles se divisaient ainsi : les Italiens apportaient à la fois des charges immédiates et des moyens d'y pourvoir, les Siciliens devaient acquitter ces charges et profiter de ces moyens. Ils ne remplirent que la moitié de ce rôle, à laquelle ils ne pouvaient pas se soustraire, et ne furent pas à la hauteur de l'autre moitié. Sont-ils coupables? Non, certes. Et comment blâmer un peuple d'agir suivant ses propres coutumes, ses propres traditions et <le ne pas savoir régler sa vie sur les coutumes et les traditions d'autres pays ?

Ce qui est vrai pour les charges publiques l'est aussi pour les dépenses privées. La constitution sociale de l'île fournit un terrain favorable à l'invasion du luxe. Les familles de grande noblesse et de grande fortune devinrent partie intégrante de l'aristocratie itahenne et se hâtèrent de mettre leur train de maison sur le même pied qu'ils trouvaient

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