XIX
à Florence ou à Rome. De proche en proche, on les imita, dans la mesure où on le pouvait, c'est-àdire en prenant plutôt le côté dispendieux de ces innovations que le côté utile. Ce qu'on voyait le mieux du faste des grands seigneurs de Palerme ou de Catane, c'étaient les équipages, les toilettes, les dépenses' somptuaires. Les améliorations domestiques, le confort plus grand, l'hygiène plus observée, tout ce qui était un vrai progrès échappait à la masse des imitateurs et, de plus, pourquoi ne pas le reconnaître, c'est ce qu'ils renonçaient le plus facilement à imiter, parce qu'eux seuls auraient vu l'imitation. 11 ne fallut pas longtemps pour trouver, au fond des petites villes les plus reculées, des voilures, des modes, des vanités, qui copiaient plus ou moins bien celles des capitales, " à côté de vieux palais, auxquels on a laissé lecaractfere plus que simple de l'ancien temps.
Tous ces changements ne demandaient, pour s'accomplir, ni beaucoup de temps, ni beaucoup de soins. Il suflisait de les vouloir; mais il n'en était pas de m&rae pour les réformes qu'ils auraient dû déterminer dans la production. Un changement total de système est difficile dans n'importe quelle industrie ; mais, dans l'industrie agricole, il ne peut pas être l'tEuvre d'une génération. Puisqu'il est convenu que l'agriculture n'est jamais vulgaire, on
me permettra d'entrer ici dans quelques détails d'économie rurale.
La Sicile est, oo le sait, celui des pays d'Europe, et peut-être du monde, où la proportion de la population urbaine à la population totale est la plus forte. « Elle est de 93 0/0 en moyenne, et serait plus élevée si, près de Messine et de Trapani, pays de petite culture, les paysans ne vivaient en assez grand nombre près de leurs champs. Elle est de 98 0/0 dans la province de Palermc, de 99 0/0 dans celle de Girgenti '. » Donc, pas de fermes, pas d'outillage agricole. Chaque année, les terres se divisent entre plusieurs « inquilini n, sortes de métayers qui entreprennent tous les soins à donner au sol, jusqu'à la rentrée du grain inclusivement, moyen- ■hant une fraction déterminée de la récolte. Cette fraction est assez peu élevée, surtout dans les bonnes terres. Le propriétaire trouve à ce système, non pas seulement l'avantage de payer le travail à bas prix, mais encore ceux, au moins aussi considérables à ses yeux, de ne débourser d'argent en aucun cas, et de ne rien perdre même si la récolte manque complètement. En revanche, tout le monde voit les inconvénients. Pour ne pas les détailler,
citons seulement la barrière absolue qu'il oppose au progrès. Ces métayers sont indépendants et on ne peut leur imposer un mode de culture nouveau qui exposerait à un risque la récolte qui leur appartient en partie. Les méthodes nouvelles coûtent cher; ils sont hors d'état de supporter une fraction des frais et le propriétaire ne veut pas supporter tout le prix d'innovations dont ils profiteraient en partie. La première condition pour perfectionner la culture serait donc de renoncer aux « inquilini » et de prendre des ouvriers salariés. C'est une petite révolution, que tout conspire à rendre diflîcile. D'abord, la répugnance à se singulariser dans des localités oii la vie est commune, pour ainsi dire, entre les membres d'une même classe sociale ; la crainte d'un échec que tous connaîtraient, dans ces microcosmes fortement tassés ; une méfiance absolue contre les travailleurs à la journée que le propriétaire juge incapables de travailler consciencieusement s'ils n'y ont pas leur intérêt ; enhn, la difficulté de trouver un nombre suffisant d'ouvriers agricoles qui veuillent déchoir du rang de petits entrepreneurs à celui de journaliers. Voilà un premier obstacle.
Est-il soulevé que d'autres se présentent. Grosso modo, l'assolement est triennal. Dans les terros les mieux cultivées, on laisse la terre en pâture une
année, penduat taquet le on loue le droit de jachère ; la seconde année, on donne trois ou <|uatre labours profonds ; la troisième, on sème du blé. 11 faut donc que celui-ci paye, ou à peu près, le loyer de trois années et les frais considérables des labours de la seconde. Tout de suite, on songe aux fourrages, car il n'est pas exact de dire que la sécheresse est trop grande pour qu'ils poussent. Mais il n'y a pas de marchés pour les (jcouler, pas de véhicules pour les transporter. Veut-on les faire consommer? Comment vendre le bétail dans un pays végétarien par excellence, oii la viande de bœuf trouve une concurrence écrasante dans celle des vaches qui ont déjà payé avec leur lait ce qu'elles coûtent. Sur les montagnes, l'avoine donnerait de gros résultats. Personne n'en achèterait.
Ainsi de suite. On n'achète pas de machines, parce que le bas prix de la main-d'œuvre les rend moins utiles, parce qu'on hésite à priver de ce modique salaire les travailleurs avec lesquels on est en perpétuel contact et dont il est l'unique ressource ; et ce salaire se maintient aussi bas, parce que rien ne vient augmenter la production, alors que les charges ne cessent de s'accroître.
Ce cercle vicieux s'est rencontré dans tous les pays, mais ailleurs on a pu en sortir plus facilement. En France, par exemple, dans telle province
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les circonstances ont permis l'introduction isolc^e d'un progrès quelconque. Une fois reconnu tel, il a été imité par les voisins, a rayonné dans les provinces voisines, puis partout. Ici, un progrès isolé est plus que difficile, étant donnée la sorte de solidarité qui joint les habitants d'une même localité. Vînt-il à se produire qu'on ne l'imiterait pas. Ici, les individualités imitent la masse, mais la réciproque n'est pas vraie. Quant à sa propagation de province h province, il suffit de parcourir l'île en touriste, de voir, à quelques lieues de Palerme l'ultra-moderne, des villes où rien n'a changé depuis trois siècles pour no pas espérer la diffusion d'une modification quelconque.
Partout, ce même désaccord, cette même disparate. A tous les points de vue auxquels on veuille se placer, le peuple sicilien a eu une évolution différente de celle des autres peuples. A un moment donné de son histoire, cette différence est devenue telle, qu'il s'est isolé, n'a plus senti le stimulant de la concurrence et que l'évolution s'est arrêtée. Pendant ce temps, le progrès continuait. Un jour est venu où ce progrès a pris possession de tous ses organismes extrinsèques. En réalité, au lieu d'y avoir harmonie, il y a lutte et la situation actuelle n'est possible que par ces transactions dont le Sicilien a moins peur que ne le dit M. Arcoleo,
Celte lutte se finira-t-elle par une adaptation ? Certainement oui. Ily faudra plusieurs générations, mais la culture italienne pénétrera beaucoup plus profondément que n'ont fait les civilisations grecque, arabe et normande. Non pas que cette culture italienne se rapproche davantage des aptitudes propres à la Sicile, car entre les deux peuples on chercherait vainement une communauté de race ou de traditions, mais parce que l'incorporation de la Sicile dans la grande patrie détruit son individualité et ébranle du môme coup toutes les particularités que cette individualité faisait durer ; parce que les Normands, par exemple, ont donné des lois à la Sicile, mais ne l'ont pas obligée à marcher du pas le plus égal possible avec leurs autres régions ; surtout parce qu'à notre époque les traits moraux des peuples s'effacent rapidement et que la Sicile ne pourra indéfiniment se soustraire à celte loi générale d'assimilation. On peut même espérer que les souffrances passagères, qu'entraîne toute transformation dans la marche d'un peuple, seront moins grandes qu'on ne peut le craindre aujourd'hui.
En effet, la science politique n'a pas dit absolument son dernier mot. La classification courante des formes de gouvernement n'est pas indestructible. On découvre chaque jour qu'entre le régime autocratique et la monarchie constitutionnelle, entre la
monarchie constitutionnelle et la république parlementaire, il y a une série infinie de gradations, presque aussi nombreuses que les conditions des peuples que ces régions doivent gouverner. De même, entre la centralisation absolue et la fédération, il y a des degré&L Nulle part plus qu'en Italie, on n'a de souplesse d'esprit politique, et rien n'assure qu'insensiblement on n'en viendra pas à chercher un accord entre la constitution sociale et la constitution politique. Ce jour-là, qui n'est pas proche, certes, on donnera à la Sicile une législation, provisoire peut-être, mais qui profitera, au lieu de les détruire, de ses indéniables forces, de ces forces qui lui ont permis de résister îi tant de vicissitudes ofi d'autres peuples auraient sombré et qui, par une lamentable fatalité, après l'avoir fait survivre aux siècles de barbarie, l'empCchent de vivre dans ce siècle de progrès.
L'époque n'est pas proche. Il faut, d'abord, qu'on ait cessé de considérer le parlementarisme, le suffrage universel, l'absolue et littérale égalité de toutes les provinces comme autant d'impératifs catégoriques auxquels on doit se soumettre sans oser les discuter. 11 ne s'ensuit pas qu'elle n'arrive jamais, li-disant dogmes ont de terribles ennemis. La force des choses est là pour démontrer que, si le régime égal imposé à des provinces dont les intérêts
peuveot être harmoniques, mais sont distincts, est Raccord avec les théories d'il y a cinquante ans, elle est absolument condanonée par la science d'aujourd'hui, qni ne se repaît pas d'arguments, mais observe et constate. Le suffrage universel, cette arche sainte contre laquelle nul n'osait naguère élever la voix, est chaque jour traité avec moins de révérence. Son caractère de liction apparaît avec une clarté toujours grandissante. On se demande môme si, impossible en fait, il est justifiable en droit, et depuis dix ans il n'a pas été publié un ouvrage de science politique qui ne réponde négativement. Ce n'est pas en Italie qu'on sacrifiera les colonies à un principe, dès que celui-ci aura perdu le prestige qu'il exerce encore.
Ce jour-là, par le rapide essor que prendra la vitalité sicilienne, on appréciera combien lui est funeste la malheureuse rigueur do nos institutions modernes et combien peu la Sicile est responsable de ne pouvoir plier à une règle nouvelle venue le caractère et les coutumes que lui a laissés son histoire, la plus vieille, ou peu s'en faut, de tous les peuples actuels.
Cela ne suffira pas, certainement, pour que le voyageur, venu de Rome ou de Paris, ne trouve dans l'île rien qui diffère de ce qu'il a coutume do voir. Si envahissants que soient les gouvernements, la somme des activités qu'ils no régissent
pas est très supérieure à celle des intérêts qu'ils gouvernent, comme les questions sociales sunl plus amples que les problèmes politiques. On ne verra pas en Sicile la singulière ulilisation du système électif qui y fleurit aujourd'hui. La production ne sera plus gênée par des règlements utiles à l'Italie du Nord. Les produits augmentant et, peut-Ûtre, les charges diminuant, il n'y aura plus cet obstacle iï tout progrès qu'est la gène, — pour les peuples et pour les individus. Mais fout cela n'enlamora pas les traits spéciaux de la société sicilienne.
Un des principaux est l'exagération d'une vertu, je veux dire l'économie. Il faut se rappeler que chacune des communes de l'Ile est comme une petite nation, d'oià l'on n'émigre que contraint et forcé, oiî n'entrent presque jamais d'immigrants et qui, par conséquent, vit de ses propres ressources. La plupart comptent quelques familles très riches, de nombreuses familles très aisées et une large classe bourgeoise avec de grandes ressources, Sans exception, tous ces propriétaires réduisent au minimum, non seulement les dépenses alimentaires, mais toutes les autres. Le mobilier plus que simple n'est jamais changé. Le palais — ou la maison — est réparé chaque vingt ans. Quant h ces dépenses de fantaisie, si nombreuses à notre époque, il n'en est pas question. Si ces épargnes,
que nul ne trouve exagérées, même lorsqu'elles atteignent les quatre ciaquicmes des revenus, étaient placées en dehors de la localité, ce serait un avantage certain, puisqu'il en résulterait comme une extension du territoire primitif, mais il n'en est pas ainsi. Elles restent improductives, ou se placent par hypothèque, jusqu'au naomcnt où l'on vend lesbiens d'un voisin qui a eu l'imprudence d'essayer des améliorations et s'y est miné.
Les grandes fortunes ne s'agrandissent pas, parce que, si énorme que soit l'épargne, elle ne compense pas les divisions entre les sept, huit ou dix enfants qu'a toute famille sicilienne ; mais toutes les classes qui ne vivent pas de revenus sont réduites à la misère. Ce que l'on appelle ici les « masLri », les ouvriers de métiers, menuisiers, maçons, tailleurs, et ainsi de suite, ne trouvent plus de travail et, s'ils se résolvent Ji travailler la terre, vont faire concurrence aux malheureux journaliers dont le salaire est déjà infime. On comprend que le dommage ne s'arrête pas là, remonte vers son auteur, qui n'arrive pas à louer ses maisons, à trouver des acheteurs pour son fromage ou sa viande et qui, lorsqu'il est contraint d'employer un artisan ou d'acheter chez un marchand, doit payer assez cher pour faire vivre un mois celui qui n'a cette aubaine que tous les trente jours.
C'est là un mal que son excès môme fera finir. Les propriétaires fonciers continueront probablement à exagérer nne parcimonie dont l'incertitude des produits agricoles leur fait un devoir. Mais beaucoup de jeunes hommes cesseront d'être propriétaires-fonciers ; obligés de demander l'existence à un travail quelconque, ils comprendront la vérité du dicton anglais : « Ce n'est pas l'argent qu'on dépense qui ruine, c'est celui qu'on ne gagne pas. » Mais c'est le rôle du temps.
Non pas qu'on doive s'attendre, je le répète, & ce que tout devienne pareil en Sicile et ailleurs. Nous sommes, on l'oublie trop souvent, les proches voisins de l'Afrique, et c'est une des plus singulières erreurs des Siciliens de vouloir faire dériver leur culture plutôt des Scandinaves de Roger, qui vinrent en nombre infime, que des Africains qui se sont établis chez eux depuis vingt siècles et dont le sol ressemble tellement au leur. Mais pourquoi désirer cette assimilation complète ? Devons-nous absolument vouloir que les Siciliens soient libres à notre façon, prospères à notre guise?
Naguère, je voyais, le soir, rentrer les deux ou trois cents ouvriers qui venaient de cueillir les caroubes. La nuit était déjà complète et on n'aurait pas distingué leurs masses sans le bruit de leurs rires. Avant de prendre le repas qu'on leur prépa-
rait et qui consistait dans des fèves cuites dans une marraito soutenue, comme celle de Macbeth, par trois bûches entrecroisées, ils chantaient. Aux soli répondaient des chœurs à l'unisson et le mouvement s'accentuait jusqu'au moment où les jeunes se mettaient à danser. Us avaient travailla douze heures, et plus, sous un soleil tropical. Ils gagnaient 50 centimes par jour. Je me demande : si j'étais descendu au milieu d'eux, si j'avais choisi les plus torts, les plus vigoureux et leur avais dit : " Venez à Paris. Aux abattoirs de la Villette, vous gagnerez 75 francs par semaine. La coutume ne vous contraindra pas à demander sa bénédiction et à appeler Excellence l'homme en chapeau que vous croisez. On vous dira « Monsieur ", aurais-je bien agi? A cûté de ces avantages numériques et chimériques, combien de souffrances, de dangers, de haines et de colères ! Mes ramasseurs de caroubes sont heureux à leur façon. J'aurais commis un vrai crime en en faisant des malheureux à la mienne.
C'est à peu près ce que font ceux qui veulent entraîner la Sicile au teau milieu de la vie économique et politique européenne.
M. Arcoleo connaît trop bien son pays pour le désirer. Il souhaite que l'inévitable transition lui soit facilitée d'un côté par l'émigration temporaire des Siciliens, de l'autre par l'immigration. Ces
deux remèdes seront souverains, pour si peu qu'ils soient appliqués avec discernement. Je voyais, il y a deux ans, des bandes de terrassiers siciliens traverser la Russie pour aller travailler sur les chantiers du Transsibérien. Ce ne sont pas-ces pauvres diables qui rapporteront de leur lointain voyage un germe fécond, quel soit-il. Les conscrits qui font leur service sur le continent ne voient que l'horizon borné par les murs de la caserne et reviennent agir sur leurs proches comme dissolvant plutôt que comme stimulant. A l'autre bout de l'échelle, les riches et nobles propriétaires qui, des nations étrangères, visitent uniquement les villes d'eau et les lieux de plaisir, n'y apprennent pas grand'chose. Au contraire, les professeurs, les artistes, surtout les industriels et les commerçants reviennent en Sicile avec une intelligence élargie, dont l'inlluence rayonne bien au-delà de leurs arts et de leurs inlérc'ls. Peu importe qu'ils ne sachent voir qu'à leur point de vue sicilien, qu'aux steppes de la Russie et à la puzla hongroise, ils comparent les splendeurs de leur Conque d'Or ou l'exubérante fertilité de la plaine de Catane! Ils apprennent à comparer. Ils ne se contentent plus du genre de vie qui les satisfaisait autrefois. Ils veulent telle commodité, telle agréable superiluité qui leur a plu ailleurs. Us recherchent une certaine harmonie dans le bien-
Être, qui ne permet plus uue chambre à coucher meublée d'un lit et d'une chaise à côté d'un salon luxueux jusqu'à l'extravagance. Ce menu fait est le point de départ d'une résurrection du commerce local. Pour en faire les frais, ce voyageur rentré dans ses foyers cherche à tirer un meilleur parli des instruments de production qu'il possède. Il a vu, à l'étranger, des hectares de terre passable s'affermer 150 et 200 francs. Il imite les moyens qu'il a vu employer pour arriver à un résultat pareil. S'il était seul, iln'oserait; mais, non loin, un autre propriétaire fait des essais semblables. Lorsqu'ils seront beaucoup, que les faits seront là, on fera comme eux, lentement, timidement, mais enlin on le fera. L'immigration aura un effet plus immédiat, l'industrie progressant plus rapidement que l'agriculture, et c'est surtout l'industrie pour laquelle les leçons des immigrants seront utiles. Us apporteront des capitaux liquides, dont a un besoin absolu l'île appauvrie par les très nombreux millions qu'elle a exportés. Surtout, ils donneront des exemples de l'esprit d'initiative et de la persévérance indispensable. Pour qu'un Sicilien entreprenne quelque chose — et je ne parle pas des grandes villes qui forment au bout du compte moins de 12 Û/0 de la population, — il doit avoir un cœur cerclé d'airain, Sinon, comment résister à toutes les prophéties
sinistres, braver les railleries, vaincre la méfiance générale , négliger les exemples si nombreux d'échecs de ce genre que ne compense celui d'aucun succès, ne pas être découragé par la certitude que tous s'apprêtent à se partager les dépouilles de l'audacieux s'il succombe, qu'aucun ne lui tendra la main s'il chancelle. Il doit s^iaoler ou, comme son ancôtre Ulysse, se boucher les oreilles pour ne pas entendre les voix qui veulent le détourner de sa route. Or, les seuls qui poussent aussi loin l'andace, ce sont les imprudents, et voilà pourquoi tant d'industries, abandonnées presque aussitôt qu'elles ont été tentées, prouvent que c'est des étrangers qu'il faut attendre l'implantation de l'industrie on Sicile. Us y trouveront bien des éléments de succès, la mer voisine, la main-d'œuvre à bas prix pour longtemps encore. Ils y apporteront le seul qui fasse défaut.
Tout à fait contre mon dessein, je me suis laissé aller à parler de choses économiques. Ma seule excuse est la difficulté de les négliger tout à fait, alors qu'elles expliquent autant l'évolution spéciale à la Sicile que ses souffrances actuelles. Si le fait d'être un royaume distinct, séparé des autres aussi
bien par ses institutions que par les mers qui la baignent, a soustrait la Sicile à cette compétition avec les autres Etats, qui est comme le levain de IVvoIution, les facilités de son climat et de son sol fécond y ont rendu peu ardente cette lutte pour la vie qui a modeléiles sociétés modernes, alors que la hiérarchisation, acceptée de tous, y supprimait presque tout effort individuel pour parvenir au premier rang. La « mentalité •> sicilienne, pour employer un mot barbare, est donc très certainement différente de la nôtre, ou de celle de ces Anglo- Saxons qu'on aime tant ici. Il n'est pas très certain qu'elle soit inférieure.
Devons-nous croire qu'ils n'ont pas de poésie parce qu'ils n'ont pas Ja vie d'intérieur ? Que l'auteur veuille bien m'excuser, mais il a oublié, Certes, la poésie écrite ne peut pas être en Sicile ce qu'elle est dans nos pays brumeux ou froids, pas plus que le roman français ne peut ressembler, ni au roman russe, ni au conte indien. Mais nier qu'il y ait de la poésie au pays de Théocritc et de Meli! Que ce soit par un jour ensoleillé ou par une matinée brumeuse, regarde/ du haut de la moderne Girgenti la côte où s'élevaient les temples d'Agrigente, Du train qui va de Catane à Messine, observez ces petites plages brûlées par le soleil, où des vaches, cherchant entre les cailloux quelque herbe marine,
vous rappellent que la demeure des Cyclopes était sur ces écueils que nous voyez à quelques pas. Partout, le samedi, regardez ces longues files de paysans, chevauchant leur sobre monture, revenir des champs qu'ils ont cultivés pendant toute la semaine, ne levant môme pas leurs yeux pleins de calme vers l:t ville perchée sur la colline où les altciiiJ leur l'amille. lUumineï tout cela de cette merveilleuse lumière d'or fondu pendant l'été, d'azur durant l'hiver, animez ces tableaux des éclats de cette langue sicilienne, vulgaire pcut-fitre, mais sonore et expressive plus qu'aucune autre, et décidez qu'il n'y a pas de poésie en Sicile I
Que les Siciliens ne la sentent pas, il faut en convenir, mais c'est un peu le propre de toute poésie vraie, vécue. La femme du pCchcur norvégien, qui l'accompagne au bord du fjord, le voit disparaître et écoute encore le bruit des rames après que le brouillard lui a caché le bateau qui porte tout ce qu'elle aime, cette femme offre une vision poétique, chantée combien de l'ois! mitis ne sait pas qu'elle est poétique, très heui'eusemenl, car elle cesserait de l'être.
Seulement, et M, Arcoleo le dit très justement, la poésie de la Sicile est à l'opposé du i^oùl moderne, précisément parce qu'elle suppose une harmonie avec les choses qu'elle pare, et que ees
choses en Sicile sont à l'opposé de ce qu'elles sont dans les pays dont l'esprit nous envahit, à l'heure actuelle.
Certes, cette poési-e est triste, comme le pays qu'elle reflète. Le voyageur qui s'attendait à trouver riante cette terre, qu'Homère appelait la terre du soleil, est vite détrompé. Aucun paysage n'est gai, lorsque le travail humain n'y a pas mis son empreinte. Pour adoucir la solennité de la nature, il faut qu'on sente, dans ses spectacles, que l'homme est là, qu'il en a combattu les rigueurs, qu'il on a adapté les forces, qu'il s'en est approprié les richesses. Les plaines en Sicile ont beau disparaître dans un océan de moissons, les collines porter des forêts de caroubiers, elles restent tristes parce qu'on n'y voit pas la maisonnette entourée du jardinet pour témoigner que là vivent des hommes, que peut-fitre ils y sont heureux. Elles restent tristes, de plus, parce que l'ima^iuation y cherche les restes d'un passé illustre et prospère et qu'elle n'y en trouve que les ruines. Le Sicilien est triste comme son pays, triste comme son histoire que M. Arculeo retrace si bien, triste comme le veut sa race. L'Afrique est proche où le rire est considéré, non pas comme le propre de l'homme, mais comme indigne de l'homme. Si cette mélancolie est si bien en harmonie avec ceux qu'elle domine qu'ils n'en
souffrent aucunement, pourquoi souhaiter qu'ils s'en guérissent? Ils vivent heureux dans leur gravité. Combien de populations gaies et bruyantes où souffrance est le lot du plus grand nombre!
L'iHranger, l'hôte, est vite opprimé par cotte tristesse. La Sicile n'est pas encore et ne sera pas de longtemps un pays où la vie soitfaciln, oii le temps s'écoule agréablement. Si le voyageur rentre en France par la voie de mer. dès qu'il aperçoit les prairies de notre Normandie, ces demeures où l'activité et l'intelligence sedéploientsans cesse, illui semble Être délivré d'une oppression ; mais c'est là une impression parfaitement subjective et ce n'est pas au point de vue du voyageur que la Sicile doit se juger.
Tout l'espoir de la Sicile n'est pas dans les exemples qu'elle ira chercher à l'étranger ou dans les leçons que l'étranger lui apportera. Ilfautqu'elle apprenne à en profiter. Il faut qu'elle arrache de son sol les mauvaises herbes qui y ont poussé.
Depuis bientôt cent ans, l'esprit public est agité. On a lutté contre les capricesetle despotismedeFerdinand 1°'. On s'est soulevé contre la Constitution espagnole et, plus tard, pour son rétablissement. On a lutté contre la suprématie de Naples. Puis, tout d'un coup, ce peuple, qui avait souffert tous les maux pour rester ce royaume de Sicile qu'avait constitué Roger, ce peuple a tout oublié, s'est jeté dans les bras de
l'Italie, est devenu, non pas même une province, mais la somme anonyme de sept provinces. De ce mariage d'inclination, elle attendait plus que la réalité n'a pu lui donner et sa déception n'a pas contribué à lui rendre l'équilibre moral que tout ébranlait. Au milieu de cet ébranlement, de mauvaises habiludos sont nées. La vigueur de la vie municipale lésa di^veloppées, parce qu'elles servent à merveille les incs(]uines ambitions, les petites rancunes. Un très grand but s'oflre au dévouement des amis de la Sicile.
H faut détacher les esprits du souci de la chose publique, ariiver à leur démontrer que le gouvL'rnement, ou l'administration, est une l'onction sociale d'autant mieux remplie qu'elle est plus spécialisée, détourner vers un emploi plus proGtable des activités et des intelligences qui s'usent et se giispi lient dans ces luttes minuscules dont les intérêts communaux font les frais; faire péuétrer dans les masses l'idée qu'il faut tout attendre de soi-même, d'abord, de ses concitoyens ensuite, sans jamais demander uu gouvernement une aide qu'il ne ^leut donner qu'en enlevant violemment fi d'autres ce qui leur appartient. Que les fonctions publiques perdent leur prestige et, de ce seul fait, la Sicile verra tomber le plus ^land obstacle à ce renouveau que tous lui soubaitent.
Ce n'est pas un étranger qui peut essayer de contribuer à cette tâche. Le Sicilien, tout imbu de sa grandeur d'autrefois, n'accepte pas volontiers qu'on s'occupe d'elle sans être né sur son sol. Elle possède d'ailleurs des hommes qui n'ont besoin du conseil de personne. Dès que leur bonne étoile veut que ces hommes d'élite résident sur le continent et perdent ainsi, en quelque sorte, le défaut d'appartenir à une ville sicilienne, toutes les autres lui vouent une admiration où se mêle de la gratitude pour donner de l'éclat à !a pairie sicilienne. M. Arcoleo en est un exemple, mais il y en a d'autres.
C'est une des rares formes sous lesquelles le patriotisme sicilien entre dans le domaine des faits. Trop sonvent il ne l'ail que s'affirmer dans des paroles sonores, sans jamais parvenir à dontiner ces terribles rivalités historiques qui déchirent la population. La Sicile se retrouve lorsqu'un do ses fils lui fait honneur. Cela arrive souvent, et le rôle des insulaires dans le fïouvernement de l'Italie u"a jamais cessé d'être important. En dépit de tout, la Sicile est donc un facteur de la vie politique européenne. Je sais bien qu'on donnant au monde M. Grispi elle n'a pas repris le rang qu'elle occupait lorsqu'elle conservait le trésor d'une civilisation partout ailleurs sur son déclin ; mais eniîn, en bien ou en mal, elle a une
importance. Etceilc-ci croîtra infiniment lorsque le lemps aura effacé la disparate dont elle souffre, l'aura modiliiïe de façon à ce qu'elle ne soit plus un anachronisme. l'cut-èlre, alors, ne blàmera-t-on pas les efforla do ceux qui tâchejil de rappeler qu'il existe une grande lie, aux ressources iniinies, aux ports admirables, et qu'il n'est pas indifférent d'avoii' la sympathie ou l'antipathie d'un peuple de trois millions et demi d'habitants, qui a prouvé sa vitalit<^ en vivant au milieu de tout ce qui conspirait fi la l'aire disparaître.
Le souci de la vérité m'oblige à ajouter quelques lignes à cette préface déjà trop longue. Je l'ai comniencéo en admii'unt sincci'omenl les mœurs politiques qui permettent à un ministre italien de vouer ses moments perdus à la science ou à l'art. Un journal romain ' m'apprend que c'est, ici aussi, une exception unique. Il dit mJ>mo une h monstruosité n. I ajoute que ce n'est pas la seule anomalie de cette Conférence. « Elle offre cette louable singularité d'un livre sur la Sicile que n'affligent pas de vani-
teuses slalisliques, des lamentations sur Je brigandage, la crise des soufres, des souvenira de l'étal de siège et autres problèmes qui, de graves qu'ils étaient, sont devenus ennuyeux, avec tous les bavardages qu'ils ont suscités et l'impuissance de tant de médecins de remédier aux maux: séculaires. 1)
N'en déplaise au journaliste romain, il est bon de rappeler souvent l'existence de ces problèmes, même sans parvenir à les résoudre. Aux jours de deuil qu'a connus l'Italie, comme tous les grands pays, le souvenir de cette île qui s'est donnée à elle avec une imprévoyance d'autant plus généreuse qu'elle venait d'un peuple pi'udeut par tradition, la mémoire de ses maux sont d'utiles avertissements. Aux époques de grandeur et de prospérité, on doit lui montrer que celle parente pauvre, la dernière venue dans la grande famille italienne, a der- rière elle un passé de gloire qui ressuscitera lorsqu'on livrera chta elle le combat, ardu, difficile, mais nécessaire, contre les épaves des tyrannies passées, contre les exploiteurs du désordre présent.
V'CoMBlîa UE Lr,STHADË.
ClidtPaii (le Ilorniiihigata, 10 n
PALERME
Je reraercie les membres du Cercle de Thonneur qu'ils m'ont fait en m'appelant à fermer le cycle des Conft'renccssur les Centres de civitination en Italie. La nature du sujet, trop vaste et trop complexe, m'aurait porté k le décliner; mais j'ai été séduit par le désir de parler de la Sicile, sans m'occiiper des budgets communaux, des latifundia, de la crise agraire, de la Sicile sans ses polémiques et ses partis, entourée de sa mer bleue, peuplée jadis de nymphes et de sirènes, illuminée par son ciel mythologique, radieuse de son histoire singulière et glorieuse, transfigurée par ses légendes, ses traditions, ses poèmes.
Je ne pourrais me limiter à Palerme comme centre de la civilisation en Sicile. La vie del'ile a été plus intense dans sa capitale à certaines époques mémorables qui ont laissé une trace profonde dans l'histoire d'Italie. Mais, dans le
combat ou dans la mêlée, dans la fusion — ou dons la confusion — des Sicanes, Élimes, Phéniciens, Siculcs, CarLliaginois, Komains, Byzantins, Arabes, Normaods, Souabes, Angevins, Aragonais, la vie insulaire s'est divisée, multipliée, transformée dans plusieurs centres, comme il est advenu dans la Grèce antique et dans l'Italie médiévale. On dirait qu'il y a eu, dans l'Ile, un arcliipel politique, artistique et moral, et que chaque cité importante aspira à vivre par elle-même, avec le prestige et les attributs de la souveraineté.
Aucune autre région n'est, plus que la Sicile, difficile à juger. Elle a été maintes fois calomniée à dessein par les législateurs, les historiens, les voyageurs.
La critique sociologique, économique, politique, mise à l'aise par l'ignorance du plus grand nombre, a visé des exceptions, tout comme l'art ; sur des faits isolés, et qu'elle eût retrouvés ailleurs, elle a formulé des systèmes et des jugements, condamné des classes sociales tout entières, propriétaires ou paysans, créé des types, inventé une Sicile sauvage, morbide, séparatiste. Ainsi, en pleine époque de recherches positives et documentées, il subsiste encore dans les esprits et dans les imaginations une sombre épojiée, qu'encadrent tristement des
lois d'exceptioû, l'état de siège, des enquêtes. C'est là une optique fausse, qui pervertit la vue et l'intelligence.
Le paysage luxuriant de couleurs orientales, do contours difficilement perceptibles, les violentes oppositions d'ombre et de lumière transforment et déforment les hommes et les choses, — le brigandage classique, la légendaire Il mafia », que cachent ailleurs des noms moins siiïs, comme la 'i camorra o.
On ne résume pas le caractère d'un peuple en une formule. L'insulaire ne le peut pas, s'il ne veut rien regarder au-delà des frontières de son lie ; l'étranger non plus, lui qui observe à travers ses systèmes et ses souvenirs. Le diagnostic, dans une période de malaise, ne voit que des maladies ; la vision esthétique du paysage et des monuments ne voit que la nature et l'art.
Le tempérament protéiforme échappe à tout jugement précis, suscite le préjugé ; l'érudit le comprend aussi mal que l'impressionniste. Il faut porter un esprit de sereine observation dans cet organisme oii s'alternent l'atrophie de certaines fonctions et l'exubérance de certaines autres, l'audace et la timidité, la fièvre d'aventures, de conquêtes, et le fatalisme musulman, l'expansion affectueuse et sincère avec la n vendetta » froide et patiente, la rapidité de la peiTeplion et
la lenteur de la concepUon, la |>Ius féroce beslialilé de l'assassin et l'habileté la plus raHinée du faussaire, le héros et le brigand.
Vous trouvez sur lemêmesol une tombe sicule qui ni- conlieot plusquedes annes et des ustensiles, témoins d'une vie rustique et agitée ; un sarcopitage grec avec la lampe votive, les médailles, le vase orné, qui dénotent une civilisation en progrès. Dans la même foule, vous* voyez une personne grande, au [i-int très blanc, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, qui vous rappelle le Normand ou le Souahe, et un homme petit, sec, aux clieveux crépus, au teint olivâtre, aux pommettes larges, aux mouvements lents et félins, proche parent du Bédouin. Ici la femme brune, toute en muscles, prête au travail, à la jalousie, à la vengeance ; là, la jeune tille élancée, diaphane, toute en nerfs, qui a servi de modèle aux madones du Gaggini. Cependant, le type des femmes a bien peu du type grec ; le temps, l'esclavage, les résistances ethniques n'ont rien laissé des lignes sereines de la mère patrie. De la beauté classique, il n'est resté que les pupilles grandes et lumineuses.
Ces visages, commelesmonuments, les chants, les proverbes, les mœurs, les dialectes, montrent la multiplicité des races qui ont leurs sousespèces. La race grecque comprend les types
byzantins et albanais. La race carthaginoise est arabe ou berbère. Tout se ramifie et s'entrelace, se disperse ou se fond. L'Art a la basilique, la mosquée, l'église, voisines, fondues ou superposées. Et les mots comme les choses, l'héraldique comme le dictionnaire. A côté de noms purement grecs, d'autres espagnols ou arabes : Ali, Alonzo, Martinez, Morales, Toledo. Et les groupes, épars çà et là, de colonies lombardes, à Nicosia, San-Fratcllo, IMazza-Armerina, Aidone ; de Génois et de « Mouferriui u, dans la province de Caltanissetta; d'Africains dans celle de Trapani. Des variétés souvent inorganiques, chaotiques; à la place Viglicna, au centre du fameux carrefour de Palerme, l'Art reproduit l'Histoire ; Charles-Quint est près de sainte Christine, Philippe Hl de sainte Agathe, Philippe II sourit à l'Été et Philippe IV avoisine l'Automne. Ainsi pour la légende, le poème, le conte populaire. L'histoire de sainte Rosalie s'alterne avec celle de Rizieri et de Fioravante, les hauts faits d'Antonio Teslalonga avec les aventures de Roger dans les chants, les fresques des églises, les enluminures des charrettes si curieuses, les théâtres du peuple.
Il n'y a ni une civilisation qui commence à une même origine, ni un organisme politique formé de groupes sociaux permanenls. Il n'y a pas un
art aux formes définies et précises. La colonne grecque alterne avec l'arc romain, l'ogive de Byzance, la mosaïque arabe. H n'y a pas de littérature qui porte le sceau d'un génie ou la Iradîlion d'une école, bien que la Sicile revendique, et non sans titres, le droit d'aînesse pour sa langue.
D'autres, ici même, ont parlé du génie méridional. Moi, je ne saurais dire ce qu'est le génie de la Sicile, ni quels et combien furent les génies qui entraînèrent les foules, ou qui se séparèrent de la foule ignorante sur les hauteurs solitaires, pour y édifier d'autres sociétés et d'aulres mondes. J'ignore les lois cachées qui font d'un penseur, d'un poète, d'un homme d'État l'exposant algébrique des forces latentes d'un peuple. Certes, dans quelques natures privilégiées, la vie d'une société s'intensifie parfois, les aptitudes spéciales d'une race se résument souvent dans quelque être supérieur, mais l'observation ne peut pas classifier dans une synthèse préconçue les complexités des vicissitudes historiques. Cela nuit II la mise en scène, mais sert à l'exacte reconnaissance des faits.
On ne peut même pas placer la Sicile dans un type géologique ; h côté du granit, l'argile ; les bancs calcaires à côté des gisements salins. Ni dans un type topographique. Des plaines étendues et des vallées fertiles confinent à des mon-
tagnes brûlées, à des abîmes, comme sur son grand volcan se mêlent les forêls, les plateaux, les ravins, les glaciers et le feu.
La race offre les mêmes disparates que la nature. Elle rapproche le Nord et l'Orient. Ici est l'Afrique, là est la Grèce. La nation est voisine de la tribu. La légende louche l'histoire. Le respect hiérarchique, les longs silences, la foi dans les puissances occultes nous montrent le Sémite, l'Orient qui adore et s'anéantit ; dans la manie des conquêtes, la soif des aventures, les molles résistances, le fanatisme envahissant est le propre de l'Arabe, de l'Orient qui lutte et s'élargît. La fermelé des desseins, les longues patiences, l'énergie du sentiment personnel appartiennent à la race germanique, comme à la race latine appartiennent l'amour de la suprématie, le développement de la communauté dans les idées et les systèmes à. grandes lignes, qui veulent des types et des classes. Mais à ces types, à ces classes, le Sicilien échappe, par suite du heurt des vicissitudes antiques et modernes. Misérable, il a de grandioses conceptions ; la douceur de son climat lui enlève les sensations délicates, il méprise le travail uniforme, prisf l'effort physique ou moral. 11 ne comprend ni les schismes, ni le libre examen, veut un Dieu personnel. Au milieu de la fête que
donnciil à ses yeux la lumière et les couleurs, il offre ce conlraste étrange d'une sombre mélancolie exacerbée par le malaise et la solitude. La Sicile n'eut jamais, comme la Grèce, les vraies jouissances de l'art ; il lui est toujours resté quelque chose des origines premières. Les Sicules ne demandèrent pas aux Grecs de partager leurs arts ; leurs femmes ne surent pas inspirer l'amour.
En dépit des nombreuses invasions, le vieux germe sicule est toujours resté vivace. Les preuves en sont dans la langue, le type, le vêlement. Mais s'il n'a pas été anéanti par les autres peuples, il a été jusqu'<i naguère presque oublié par l'histoire, et cela a semblé être le châtiment de la faute que commirent les Sicules d'appeler toujours, comme les papes, l'étranger pour les défendre ; Cartilage contre les Grecs, ceux-ci contre Syracuse et Rome. Ainsi, pendant des siècles, on méconnut la note fondamentale de celte race, la première, la plus persistante et que les événements de tant de siècles ne dépouillèrent pas de son originalité. Mais l'histoire fut écrite par les vainqueurs, etceux-ci ne parlèrent que de leurs cours de Syracuse ou de Païenne, de leurs entreprises et de leurs succès. ■
Pour l'antiquitô, les minorités n'ont pas d'hîsloire, pareilles aux esclaves que Rome faisait
travailler aux heures de sobriété et envoyait à la mort dans les moments d'orgie. Lorsque survinrent d'autres invasions , d'autres alternances de luxe, de gloire, sous les dominations arabe, normande, souabe, angevine, aragonaise, peut-être le vrai cri de l'àme sicule était-il celui que jetait l'exilé de la cité, réfugié dans les champs brûlés du soleil torride ou sur les hauteurs inhospitalières inconnues de la civilisation grandissante.
De là, deux histoires, Tune incomplète, l'autre inédile. Cependant on peut signaler quelques caractères principaux. Sur la côte occidentale — Trapani, Marsala, Sciacca, — le type carthaginois prédomine. Le type grec l'emporte du côté oriental, — Messine, Catane, Syracuse. Çà et là, surtout dans l'intérieur, les types byzantins ou sarrasins apparaissent en seconde ligne. Un même individu, souvent, ou un même 'groupe, réunissent des éléments divers et opposés, que n'efface pas la communauté de lois, de gouvernement, de culture.
Le problème est complexe. Dans ce groupe, ou dans cet individu, il y a le dépôt lent, mais continu, de nombreux siècles. Je n'entends pas faire un résumé historique, un labeur puéril, mais chercher dans l'histoire, au milieu des ruines éparses, ces germes féconds ou malfai-
sants qui formèreiitou déformèrent le caractère d'une race, qui, douée d'une civilisation très ancienne, comme les races grecques et romaines, égale aujourd'hui encore en vigueur les plus jeunes de l'Europe.
L'histoire de la Sicile a une importance spéciale, qui dépasse les confins de la Méditerranée, car elle se confond avec l'histoire de l'humanité. La Sicile a décidé deux fois la suprématie de l'Occident contre l'Orient, lorsqu'elle asauvé des Carthaginois lacivilisation romaine et, des Arabes, la civilisation chrétienne. L'avenir de l'Europe, la face du monde n'auraient certes pas été les mêmes, si ces civilisations en conflit s'étaient confondues.
Mais sa grandeur lui fut importée, par les immigrations, les colonies, les conquêtes. Par suite, .sa vie artistique et politique fut exubérante, mais brève. Il y manquait une àme propre. Elle avait contre elle de ne pas avoir une seule race dominante, d'être la lice des combats entre les races plus fortes et plus audacieuses. Sur les champs dévastes, entre les ruines et les ossuaires, subsistaient de précieux fragments de civilisations antagonistes, des fragments d'arts, d'institutions, d'industries, d'idées ; mais cet héritage n'a pas appris le travail aux héritiers. Le fait de ne pas s'être fondue avec les vainqueurs a enlevé h
la Sicile jusqu'aux bénéfices de la conquête normande, qui, dans une autre île, obscure alors qu'elle avait derrière elle dix-huit siècles de civilisation, greffa sur le vieux cep la race la plus vigoureuse de Tâge moderne.
Aux deux grandes zones géographiques bien tranchées correspondent deux grands centres d'action et de culture : dans l'antique période siculo-grecque, Syracuse ; dans la moderne période siculo-normande, Palerme.
Et, entre ces deux mirages, deux grandes nuits, deux « moyens âges » : le premier, des Guerres Serviles à la conquête normande ; le second, des Vêpres à la fin du siècle dernier.
Ère siculo-grecql'e. — Dans cet amas confus de mémoires fouillés et compulsés par la science moderne, on ne trouve que quelques restes et d'obscures légendes. Presque tous les monuments ont disparu, détruits par la vengeance des vainqueurs, le temps ou les tremblements de terre. Un destin sévère frappa la Sicile. L'imagination oublia ses dieux antiques ; les deux Pâli ce ; l'immense Orion, cet Hercule primitif qui, d'un coup de massue, sépara l'île du continent; et le Pliénicien Adran, dieu du feu, père de Vulcain; et le terrible Baal, Mars, implacable, qui veut des victimes humaines ; et liera, la Dea Sidonia carthaginoise qui précède Aphrodite : dieux plus anciens que ceux de la Grèce, mais moins fortunés, car ils n'eurent ni Olympe ni Parnasse. De ces bois et de ces plaines, disparurent jusqu'aux lacs et bosquets, chers rendezvous des naïades et des nympiies poursuivies par le désir de dieux et de demi-dieux, venus avec
nouvelles colonies helléniques. C'est un cycle grec qui commence par le culte de la force — Vulcain et Cérès, le Feu et la Terre, qui se disputent, dans la fable, le règne de l'Ile — et finit avec Vénus glorifiée au mont Érix, dans un temple dont il ne reste que l'autel, qui a survécu à tant de destructions, comme pournous dire que, si elle avait perdu la puissance et la gloire, il restait à la Sicile la beaut<5 de sa terre, du ciel, de la mer.
La fable voile plusieurs siècles de Thistoirc sicule. Les documents les moins incertains en sont quelques fragments d'architecture qui montrent une civilisation aotérieure à celle de la Grèce. Les dimensions, les colonnes en double rangée, le pronaos fermé comme une chambre, les murs prolongés sans pilastres, les couleurs rouges et noires, les matériaux, la disproportion et la pose des statues, le modèle des métopes et des bas-reliefs, rappellent plutôt l'assyrien et l'égyplien que le dorique, et font supposer un art indépendant de la classique influence hellénique.
Trois immigrations superposent des peuples divers : ils coexistent, défiants et hostiles, par nécessité de race, de moeurs, de climat; vers l'Occident, les Sicano-lbères, vers l'Orient les Siculo-Ligures ; les premiers se rapprochant du
groupe gréco-punique, les seconds des Italo- Grecs, tous avec l'inslincL commun de se grouper sur les montagnes. Ils sonl pasteurs, agriculteurs, rudes, peu sensibles iiu beau, à l'art, au luxe; tandis que, sur les plages, les Élimes et les Phéniciens se consacrent au commerce et h l'industrie et, pendant les trêves, emploient leurs richesses en constructions massives et grandioses qui rappellent l'Egypte et l'Orient.
Survient une période agitée et féconde qui présente deux splières d'action aussi distinctes que les deux races principales. Le Nord resta avec Panormos, Lilybée el Érix, Phéniciens ou Carthaginois ; le Sud et l'Orient, avec Syracuse, Agrigente. Catane mêla et fondit les éléments indigènes avec le grec, que rendait dominant la vigueur de colonies guerrières où prévalurent d'abord les aristocrates d'Orient, puis les Ioniens égalitaires. Çà et là, restèrent, fondus ou confondus, des Sicanes, des Sicules, des Carthaginois, des Grecs, en diverses proportions à Enna, Taormina, Sélinonte et Segeste.
Deux tendances, deux civilisations diverses se détachèrent. Les Phéniciens, trafiquants dans l'âme, visaient aux échanges et non pas au gouvernement. Ils ne se fondirent pas et ne créèrent rien. C'était de l'atavisme ; Tyr, Sidon et Carlhage n'ont donné au monde ni un poème, ni un chef'
d'ceuvre d'art, ni une doctrine. Les Grecs virent dans le commerce un moyen et non pas un but; ce qu'ils cliercliaieiit, c'était l'art, le plaisir, l'amitié, le développement de la vie sociale. Pendant vingt siècles, les deux tendances ont persisté sous des formes différentes dans les deux parties de l'île.
L'immigration hellénique montra aussitôt l'hégémonie d'un peuple supérieur; il portait les chaols d'Homère, les souvenirs des victoires remportées sur l'Asie, le faste des premiers temples ; mêlés aux commerçants, venaient des philosophes et des poètes, exilés ou proscrits. Us formaient une première oligarchie de tendances et de pouvoirs : les maîtres du sol refusaient l'égalité de droits à ceux qui, maîtres de la me~r, apportaient l'activité, les marchandises, les richesses. Ainsi de nouveaux débals d'essence économique exacerbaient le sentiment de race : les vainqueurs détruisaient, les vaincus appelaient l'étranger. Sous l'apparente uniformité de mœurs, de règlements, de langage même, qui s'étendait jusqu'aux colonies puniques, croissaient les discordes intestines, legs de la mère patrie, divisées alors en États indépendants et rivaux. L'immigration hellénique donna donc la civilisation, mais non pas l'unité. Elle accrut dans l'île ce levain de division qui
proiliiisit le heurt et risolomciit des individus et des villes et les détacha plus d'une fois de la vie nationale.
La civilisation de toute la période siculogrecque se résume surtout en Syracuse, qui eut des époques de vie glorieuse, à, l'égal d'Alliènes, de Rome et de Carthage, mais dont les ruines ressemblent à celles de Ninive et de Babylone. A peine reste-!-il quelque fragment, quelque colonne solitaire, quelque inscription pâlie, pauvres et tristes souvenirs de tant de grandeur.
Sa plage fleurie et parfumée, jadis égayée des chants d'Euripide, si populaires qu'ils valaient la liberté aux prisonniers grecs, riche de somptueuses villas, a aujourd'hui une empreinte de tristesse sombre, bien différente de la mélancolie douce et sereine des champs flégréens. Ici revivent les légendes et les mythes qui peuplèrent les plus grandioses épopées du monde et survécurent au paganisme, opposant aux histoires évangéliqueset aux symboles de TÉglisela Sybïlle de Cumes, le Léthé, l'Averne et l'Acliéron, qui iilimontèrent, sans les attrister, les rêves puérils des peuples latins.
\Â, au contraire, l'histoire elle-même fut une (mnt>mie qui, pendant tant de siècles, a voulu voir de vulgaires tyrans dans Géron et Denis ;
enoemie aussi la nature qui mit les fièvres et les marécages dans ces lieux où s'élevaient les villas, où couraient les ruisseaux, où s'alternaient les fêles elles trophées. Ville ht5roïque, moins fastueuse qu'Agrigente, elle eut un sort plus rigoureux, Ville historique retrempée par un v(^i'itable esprit politique pareil à celui de l'antique Home ou de rAnglelerrc moderne, elle n'eut pas d'histoire : l'oubli ou le préjugé ont enveloppé jusqu'à ses victoires, ses monuinenls, ses mis. De l'antique Syracuse, Orlygia fut le modeste berceau, comme elle en est aujourd'hui l'étroit tombenu. Et cependant cotle ville sut réunir " l'esprit héroïque des Aehéens, l'énergie dorique, le caractère vivace des Ioniens ». Elle eut trois époques mémorables : elle sauva la civilisation ancienne avec la bataille d'imera, plus importante que celle de Salamine, peut-être livrée le même jour, et où la Grèce repoussa le colosse de Perse. Mais la gloire ne fut pas justement départie à ses armes, parce qu'tmera n'eut pas les historiens qui louèrent Salamine, les Thermopyles, Marathon, Platée. Elle vainquit Athènes et Sparte et féconda l'indépendance par l'idée unitaire, fédérant sans les comprimer les I anciennes colonies grecques ; de là, une supré-
I malie reconnue. Dans l'assemblée tenue à Gela
I par les villes, qui étaient des petits États,
, Her-
mocrale proclama : « Nous ne voulons être ni Doriens, ni Ioniens, mais Sicules. ■» Elle battit de nouveau les Carthaginois, appelés par Ségesle et qui lii^truisirent Sélîiionte. Imera, Agrigente. Syracuse rpprt-sonta la fusion et l'équilibre entre les aptitudes des diverses colonies, le commerce des Phéniciens, l'activité agricole des Sicules, Téducation poétique des Grecs ; elle eut un développement complet de règle, d'arf, de culture. Malgré les difticultés inhérentes à sa situation insulaire, en dépit de l'âpre lutte continuelle avec les autres peuples, elle visa avant Rome à une hégémonie italienne, s'avançimt. tantôt par les armes, tantôt par le trafic, jusqu'au fond de l'Adriatique, dans le Latium, en Ombrie, en Corse. De Syracuse à Rhodes, la mer s'appelait sicule lorsque la civilisation de l'tle fut devenue grecque- La cour de Gélonn'accueilit pas des courtisans, mais des savants, des hommes d'Etat, comme Périclès en Grèce, Auguste à Rome, et, plus tard, il Palerme, Roger et Frédéric. Géron, son successeur, appela à Syracuse Pindare, Simonide, Bacchilide, Pythagore, Xénophon ; il reçut avec de grands honneurs Eschyle et ne dédaigna pas, lui guerrier et législateur, d'écrire sur l'agriculture. Syracuse éveill.iit la jalousie d'Athènes ; ïliémistocle essayait de refuser à Gélon de
prendre part aux jeux Olympiques : les grands se comprennent, mais ne s'aimenl pas.
A celte époque heureuse, les civilisations grecque et sicule s'entrelaçaienldansles temples, que supportaient des colonnes doriques et consacrés par le rite ionien, les fêtes religieuses s'unissaient aux fêtes civiles, au son des hymnes de Pindare ou des chœurs de Slésichore.
Cependant, d'autres manifestations de la pensée et de l'art illustraient les principales cités. Carondas, émule de Solon et de Lycurgue, donnait à Catane des lois qui réunissaient la philosophie et l'expérience. Stésichore fondait à Imera des écoles et des jeux, écrivait le siège de Troie, poème cher à Alexandre le Grand. Cependant, on ne connaît plus de lui que sa tombe à Catane et une statue dont parle Cicéron, représentant un vieillard courbe avec un livre en main.
Stésichore représente le type et le milieu de l'île. II ne suffit pas qu'il soit le grand homme de l'histoire, il est le demi-dieu de la légende. Sur ses lèvres, dans son enfance, un rossignol vient chanter et présager le futur poète. Il était le génie national, comme Homère, nébuleuxcomme l'oracle de Delphes. Il osa se moquer d'Hélène et devint aveugle; s'étant repenti, il recouvra la vue. Son effigie fut empreinte sur les monnaie.'^
comme celle des rois ; ses vers furent dits dans les temples, les banquels, les lliéfitres, comme ceux de Pindare. Il chanta les amours des hommes, mais préféra ceux des dieux. Sa lyrique choisit des sujets épiques; il admira Troie et la Grèce, mais son héros était Hercule en Sicile, « toujours grand comme l'Etna et comme lui destructeur des ennemis ». Sicnle par tempérament, par l'exclusivisme, parle goût de l'hyperbole, il ne quittait pas le Ion solennel et héroïque. Le peuple se retrouvait en lui, l'admirait même dans ses moindres œuvres, voulant faire de lui seul l'équivalent des philosophes, des poêles, des orateurs de la Grèce rivale.
Dans la seconde période, on découvre des tendances multiples dans la vie publique et dans la civilisation: l'école pythagoricienne avait réveillé les goûts locaux du peuple. Agrigenleet Syracuse essayent du gouvernement populaire; çà et là,] aux petits tyrans succèdent les petites répu-l bliques ; la littérature prend une autre forme, elle devient oratoire. Au philosophe, i^ l'homme d'Etat, au poète aimé des cours, se substitue le tribun, cher au peuple.
Les faciles victoires de la parole remplacent celles de la guerre éteinte ou de la pensée peu comprise. Corax de Syracuse courtise le nouveau prince, le peuple, et crée un système de rhélo-
rîque, admiré par Aristote. Il représentait l'éloquence tribunitienne électorale, comme Empédocle personnifiait, dans Agrigente, l'éloquence aulique compassée, qui voile les obscurités de la pensée sous les clairs-obscurs de la parole.
Empédocle, personnage typique entre l'histoire et la légende, grand savant et grand poète, ne dédaignait pas certaines formes apocryphes de la science et de l'art. Il a de l'augure et du voyant; il ne parle pas, il professe ; il ne cause pas, il juge; il ne marche pas, il s'avance enveloppé d'un manteau de pourpre, couronné de laurier. 11 est riche et philanthrope; ami des grands, il rcclieiclie et favorise le peuple ; pythagoricien, il veut la démocratie. Il est médecin, philosophe, musicien, astrologue, thaumaturge, assoiffé de louange, croyant à sa propre divinité. Il emprunte à la Grèce des symboles, des croyances, des systèmes; à l'Egypte, l'art de la magie qu'il fonde sur l'affinité et la répulsion, sur l'amour et la haine. En lui vibre, puissante, la note principale du protôiforme tempérament sicilien : la conception et la jouissance de la propre grandeur, un désir effréné de supériorité, l'art raffiné des réticences quand l'idée fait défaut, de phrases quand l'imagination déborde. Aussi le peuple garda-t-il vivante la légende lumineuse de sa mort, ou plutôt de satransfigu-
■ lumineuse
ration! On raconte qu'après avoir miraculeusementressuscité Panthée, comme Jésus fit de Lazare, et après avoir sacrifié aux dieux, il disparut du milieu de ses disciples, porté comme Éliedans un char de lumière, entre des milliers de voix qui l'appelaient au Ciel. Mais ses ennemis se vengèrent, en en refaisant un homme tombé dans le cratère de l'Etna, qui rejeta une de ses sandales de ter.
Il nous reste peu de ses écrits; il avait choisi la poésie didactique, la prose lui paraissant indigne de sa haute science. On l'a comparé à Homère, à Eschyle, à Piodare pour la géniale complexité de l'esprit et l'inspiration vive et grandiose. L'éloignement a agrandi sa figure ; les méthodes arcanes, les doctrines occultes, les amplifications rhétoriques rassemblèrent autour de lui, non pas une école comme Pythagore et Platon, mais un cercle d'admirateurs qui redisaient ses oracles, ses fragments sibyllins, ses apologues, ses sentences.
11 est inutile de s'arrêter sur les noms des moindres, comme Sofron de Syracuse, qui inventa la mimique et qui écrivit des dialogues en dorique que Platon admirait assez pour qu'on les ait trouvés sous son oreiller. La note importante de cette seconde période fut l'art oratoire et la sophistique cl finit avec Gorgias qui alla con-
ET LA. CrVILISATION EN SICILE
quérir à Athènes autant de louanges que d'argent.
C'est lui qui donna des repr(5sentations théâtrales où il soutenait le pour et le contre sur n'importe quel argument.
Même alors, Syracuse resta le rentre de la civilisation. Après avoir battu Carthage, Denis rouvrait une cour liospitalière aux lettres et aux arts. 11 appela Platon, mais préféra Aristippe, qui flattait sa tyrannie et ses plaisirs. On se souvient de l'accueil fastueux que, dans la cent quatrième olympiade, Denis le Jeune fit à Platon, porté en triomphe à travers la ville sur un char altelé de six chevaux blancs, accompagné par le roi qui monta au temple pour remercier les dieux.
Pendant le séjour de Platon, il s'était fondé à la cour une assemblée philosophique oii venaient les esprits les plus éminents de toutes les parties de la Grèce et du continent.
L'n des sujets les plus graves qu'elle traita fut la forme de gouvernement. Platon voulait la vertu inspirant le peuple ; les pythagoriciens, l'aristocratie; Dion, qui avait expérimenté les abus delà démocratie et de la tyrannie, soutenait le gouvernement mixte.
Dans la troisième période, après les réformes libérales de Timoléon survirent les factions et, comme d'habitude, la réaction et la domination du plus audacieux, Agathoclès. C'est une aurore
boréale, avec beaucoup de lumifre et nulle chaleur ; il ne fleurit plus d'esprit autonome, comme dans la première période ; on n'appelle ou l'on n'imite plus ceux de la Grèce, comme dans la seconde ; la rare élite, dédaignant son pays, s'exile et va chercher ailleurs pairie et liberté. La civilisation changea d'aspect. A défaut de texte, les commentaires pullulent ; quelque historien, commcTimée ou Philin ; quelque écrivain de technique militaire, comme Théodore; mais aucun grand artiste, aucun savant, aucun orateur. Seuls, Tliéocrite et Moscus demandèrent à la campagne et aux pasteurs les inspirations que ne donnaient plus les guerriers et les villes.
El Syracuse expia ses mœurs corrompues et sa politique trcmbleuse ; elle prit d'abord parti ])0ur Rome el puis, la croyant perdue, pour Carthage. Sa dernière gloire fut Archimède, qui périt dans la grande catastrophe, laissant un nom qu'ontgrandi l'histoire et la légende. Ainsi finit misérablement celte ère siculo-grccque qui, dans toutes les sphères d'activité, a des pages si glorieuses qu'elles rivalisent souvent avec les plus belles de la Grèce et de Rome.
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Plus encore que dans les œuvres de poêles, de philosophes ou d'historiens, cette civilisation se révèle dans l'architecture, qui a \m mieux résister aux injures du temps et qui, plus que toute autre forme de l'art, s'harmonise au milieu. La prc'dominance de la nature, dans l'immensité de ses montagnes, de ses fleuves, de ses plaines, s'était affirmée dans l'architecture asiatique et égyptienne, où prévalaient la grande masse, les longues lignes, l'espace. En Grèce, l'archipel, les molles courbes des rivages, les limpides profils des monts, le ciel pur faisaient naître des formes bien diverses de celles qui florissaient au pied de l'Himalaya. Adater du v' siècle avant Jésus-Christ, l'architecture se rapproche de l'homme. Un édifice devient un organisme avec des membres distincts, mais non pas séparés; le nu prévaut, pour exprimer l'énergie spontanée, dans les colonnes, les parois, les statues. La grandeur ne se cherche plus dans les dimensions, mais dans rintensité, dans l'harmonie.
La luxuriante végétation orientale, au contraire, se retrouve dans la décoration arabe; la domination du sentiment mystique, de l'élan
vers l'invisible persiste dans rarchiteclure gothique.
La Sicile eut successivement ces diverses formes, selon la prédominance des diverses races qui la dirigèrent. Dans l'ère siculo-grecque, son architecture fut aussi l'expression de l'individualité, des énergies de la nature, qui est le caractère principal du style dorique. C'est à Ségeste, à Sélinonte, à Agrigente, avant la Grèce, que cette forme eut son plus grand développement ; d'où le mot d'Empédocle : <i Les habitants d'Agrigente construisent des monuments comme s'ils devaient vivre éternellement, et mangent comme s'ils devaient mourir demain. " De même qu'en Grèce on construit d'abord des temples pour le culte des dieux ou des héros, puis des enceintes pour les assembler, puis des théâtres ouverts, enfin des palais.
Le temple comprend un espace rectangulaire, deux fois plus long que large, la cella et le vestibule. Mais, surtout dans les époques primitives, il n'eut pas de destination exclusive. Le temple de Jupiter Olympien à Sélinonte était à la l'ois marché, forum, tribunal et lieu d'assemblée ; il renfermait la vie civile et religieuse, comme la mosquée chez les Arabes. Ce n'est qu'à Rome que commença la spécialisation des édifices, concordant avec celle des activités sociales. En
dépit de ses analogies, l'architecture n'eut pas en Sicile le même développement qu'en Grèce, oii elle parcourut les trois phases ;
Le style dorique, — la force mftle avec son organisme plein et nu qui amène ,1a sévérité de siructure, les colonnes d'un seul morceau, l'architrave lisse avec une brève inscription en lettres d'or;
Le style ionien, — la grâce féminine; les liens deviennent une sorte de fédération entre les parties ; la colonne a une base, le chapiteau se replie, l'architrave a deux faces avec des dessins et des bas-reliefs ;
Le style corinthien, — le raffinement qui ajoute des ornements aux chapiteaux et devient plus décoratif, que constructif. L'art varie avec les conditions géographiques ou économiques, la vie sociale, l'idéal religieux ou civil. La beauté classique est une harmonie de lignes, de couleurs, d'impressions.
11 lui faut le paysage doux et limité, le bienêtre, le culte serein de la forme, elle ne veut ni contorsions, ni émotions violentes, ni divergences entre l'esprit et le corps.
Ce milieu manque en Sicile ; la nature s'y manifeste par des forces excessives ou destructrices, comprime l'individu comme en Orient.
Les divers peuples y luttent sans se fondre
■ ijCs uivers
jamais; la vie est agitée jourpar jour ; l'individu, absorbé par la communaulé, comme à Sparte et à Rome, doit se défendre ; il a plus de valeur comme force et comme nombre que comme homme. Les formes d'art, les institutions y restent embryonnaires. Le sentiment de race s'y aiguise, le sentiment de patrie n'apparaît pas. Les dieux eux-mêmes sont étrangers. Dans une pareille situation, l'architecture progressa surtout, parce qu'elle seule peut représenter des énergies collectives de la société et de la nature, la force sans frein, la grandeur sans limites, la durée sans intermittence. Il y suffit d'un despote et de quelques milliers d'esclaves.
L'architecture n'obéit pas seulement aux lois esthétiques, mais au caprice, au luxe, au besoin matériel; elle abandonne le temple et le théâtre pour l'aqueduc, les forteresses, les murs d'enceinte. En Grèce, la limite et la proportion régnent k la fois dans le paysage, dans le sens de la vie et de la nature, dans la philosophie, dans l'éloquence, dans Fart. Les diverses nalions luttent sans se détruire, puis se reposent ; ce sont les étapes d'une môme civilisation. Sparte précède Athènes, l'apothéose de la force prélude à l'apothéose de la forme. Au-dessus du fractionnement politique plane l'unité intellectuelle et morale, la grande patrie, l'Helladc. L'équilibre
produit dans la pensée la philosophie de Socrate, dans les phrases le style attique, dans les lignes l'architecture ionienne.
Le héros est le centre de gravité. Que le destin lui soit funeste ou que la victoiie lui sourie, il est toujours fort et serein. Autour de lui, se groupent la lyrique, le drame, l'épopée; mais sa vraie expression est la sculpture, dpose.
La hiérarchie de l'art elle-même s'invertit. En Sicile, comme en Oiient, l'architecture fleurit presque exclusivement; sa technique représente une somme d'éléments accumulés, ornements, couleurs, métaux. En Grèce, au contraire, c'est la sculpture; sa technique est nue, n'exige que l'harmonie des lignes et la blanche beauté du marbre. Les travaux d'Athènes n'étaient pas dirigés par Iclin l'architecte, mais par Phidias le sculpteur.
Cet ensemble de circonstances donna une vie prospère, mais brève, à la précoce architecture sicule. Celle-ci était née de faits extérieurs, de la réussite des expéditions, du luxe des cours, des richesses accumulées, des influences helléniques.
Elle n'était pas animée par le souffle d'un idéal propre, d'une religion, d'une patrie. Son développement suivit les vicissitudes politiques. Les formes doriques, symbole de la force, répondaient bien aux victorieuses épopées d'iraéra et
de Syracuse ; les gracieuses formes ioniennes servaieal bien les cours somptueuses de Géi-on. Pourtant, au milieu de tant de richesses de temples, de llic'àtres, de monuments, quelque chose manque, là comme dans loule autre manifestation artistique, litt«?raire et scientifique de cette époque glorieuse. A ces monuments, il manque la splendeur vivante du temple de marbre grec. La triste pierre calcaire et le plâtre blafard des fragments de Ségeste, de Sélinonte et d'Agrigente ri.indent sensible l'absence d'une atmosphère historique et artistique semblable à celle qui enveloppait, comme dans im voile transparent d'air et de lumière, les dieux et les demidieux de la Grèce.
Le voyageur croit voir autour du Parlbénon les ■ trophées des héros de Salamine, assister aux jeux Olympiques, entendre les hymnes de Pindare et les chants d'Homère. Autour du temple des Géants d'Agrigente, dans les ruines du temple de Jupiter ii Solunte, il y a comme des ténèbres rayées de lueurs sinistres qui rappellent les chocs féroces, les massacres de ces races diverses qui, victorieuses ou vaincues, furent ensevelies dans un même oubli.
De cette civilisation florissante, il reste peu de vestiges. Mais la race qui survécut à tant de luttes reçut, par atavisme helli^nique, l'amour de la nature, le goût de l'art, l'instinct des aventures héroïques, le sentiment d'indépendance, l'esprit d'assimilation aux Grecs plutôt qu'aux Romains, la résistance contre rélément punique. Mais le grand idéal de patrie, qui donna leurs premières victoires aux colonies grecques, disparut bienlôt au milieu des luttes intestines. Les arts, les sciences, les lettres fleurirent autour d'un homme, d'une cour, sans jamais pénétrer dans la vie sociale. 11 advint une sorte d'adaptation des mœurs, de la civilisation, des institutions sans cette fusion des forces et des formes qui crée un organisme politique ou une littérature. Le principal obstacle était la variété des nations, accourues pour jouir des bienfaits du climat. Et cependant que de vitalité, de richesse, de mouvement, que suivirent bientôt rabattement et la misère ! Ce contraste historique se reproduisit dans le tempérament de l'individu, à l'initiative hardie, k la dépression rapide, avec ce manque de persévérance qui rend si lent Lout progrès et les chutes si faciles.
Aucun auti"e peuple n'a parcouru aussi rapidement la branche deseendanle de la parabole. Sous la domination romaine ou byzantine, la Sicile était la dernière, la plus arrii^rée des provinces. Les noms des vieilles cités cessèrent d'être prononcés. Les liens sociaux se rompirent et l'individu revint à la campagne, presque sauvage, vicfime de la terre qui l'opprimait comme un esclave, avec ces latifundia créés par des maîtres lointains, Rome, TÉglise, Byzance. Le fief, expression économique, se spiritualisa, s'infiltra par une longue habitude du servage, dans les esprits, dans les mœurs, dans la vie intime; il sépara les classes et les fortunes. L'opprimé se mil à haïr, comme autant d'ennemis, l'État, le gouvernement, la loi, la société.
Les traditions helléniques disparurent; l'ilc enchanteresse et parfumée, rendez-vous des philosophes et des poètes, devint d'abord un grenier, puis une caserne, enfin un repaire de brigands de toute sorte. L'alternative était fatale: ou serfs ou bandits. Ces germes de lâcheté et de férocité entrèrent dans le sang d'une plèbe restée sans patrie et sans fui.
Ces malheureuses origines expliquent beaucoup des anomalies qui barrèrent le chemin du progrès à un pays si riche en aptitudes ; mais, hélas ! pour les individus comme pour les peuples, les
circonstances de la vie troublent Téquilibre des facultés, dénaturent le caractère. Huit siècles d'esclavage, dé misères, de désordres, d'absence de tout gouvernement et de toute institution auraient non seulement diminué, mais détruit n'importe quelle race, eût-elle eu la sagesse politique de Rome et l'héroïsme de la Grèce. Pourtant la Sicile survécut et sut se retremper par les qualités de ses conquérants arabes, normands, souabes.
L'ère siculo-normaude se résume dans Palerme " Vheureuse, si^ge d'Arabes et de Normands, d'Orientaux et d'Occidentaux, berceau et tombe du plus grand des Souabes, centre de la plus haute culture chevaleresque, âme des Vêpres Siciliennes. Pour la comprendre mieux dans son véritable milieu, il faut y arriver non par la mer, qui échange l'odeur de ses algues avec les parfums de la Conque d'Or, mais par la voie de terre qui rappelle l'ancienne el sombre histoire, entre des montagnes chauves, livides, qui semblent les ruines d'une civilisation éteinte et parsemée de fragments d'une antiquité etTacée des mémoires. Que de contrastes se produisent près de la ville ! On voit rapprochés le couvent de la Gancia, berceau de révolutions; le palais de l'Inquisition ; plus loin, la petite église dont la cloche donna le signal des Vêpres : émeutes, massacres, conspirations, toute Thistoire de la Sicile moderne.
Ville phéûicienne, elle donna asile aux peuples qui émigraient des petites îles et des côtes de la Méditerranée; elle fut leceutrele plus important des Carthaginois, quand ils se préparaient à battre les Grecs. Elle reçut dans son port la grande flotte qu'armait Amilcar contre Iméra; malgré ses rébellions fréquentes, elle jouit, sous les Carthaginois comme sous les Romains, d'une liberté relative. Ces tentatives incessantes lui donnèrent une force de résistance que comprirent Genséric, d'abord, et Bélisaire. Mais c'est sous les Arabes que Palerme se rc'nove et se développe. Depuis 682, ils étaient apparus sur plusieurs points de la Sicile. Us purent enfin subjuguer Palerme, qui se défendit jusqu'à passer de 70.000 à 3.000 habitants. L'évêque, le gouverneur, les grands prirent volontairement le chemin de l'exil; la lutte avait été très vive, les chrétiens et les musulmans affrontaient gaiement la mort, car les premiers espéraient trouver au ciel le salut de l'âme, les autres les délices du corps. Les Arabes possédèrent la Sicile pendant trois siècles, à dater de leurs premières incursions, un siècle et demi après les premières conquêtes, Palerme fut leur ville préférée; il y naissait une nouvelle civilisation sur les ruines grecques, romaines, carthaginoises, byzantines. Dès le vi" siècle, les Arabes avaient eu une éclosion littéraire, coïnci-
dant avec leurs audacieuses eiilreprises, ils adoucissaient par la poésie et les arts la rudesse de la vie d'aventures. « Sous toutes les tentes, dit Amari, résonnaient les vers à la louange de la beauté, des amours, des guerres et des chasses. On suspendait aux. parois du temple le poème tracé en caractères d'or. » Cette race nouvelle soulevait et attirait l'imagination encore en léthargie. Elle était cruelle, mais les insulaires étaient émerveillés des allées et venues de ces hommes audacieux, jouissant de la vie, dédaigneux de la mort, qui couraient aux périls, rapides comme la foudre et, comme elle, apportant la lumière et la ruine. Dès que s'apaisait le tourbillon de la conquête et des batailles, que s'étaient rapprochés les vainqueurs et les vaincus, l'audace, l'impétuosité, l'esprit d'aventure, la persistance et l'enthousiasme restaient des germes féconds de civilisations nouvelles. Les Arabes appliquèrent à l'Ile la môme politique que Rome à ses provinces, l'Angleterre à ses colonies. A une époque de fanatisme intransigeant, ils déployèrent un esprit de tolérance digne des peuples les plus cultivés, comme si les fils de Mahomet avaient appris au pied des grandes ruines le respect de la foi, des institutions, de la langue d'autrui. Amari en trouve un exemple dans une chronique du x° siècle : f Quand on apportait aux Califes les
revenus de la ville et des provinces, chaque somme était accompagnée par dix notables du pays, et on ne versait pas dans le trésor une seule monnaie d'or ou d'argent avant que ces notables n'eussent juré parle Dieu unique que ces sommes avaient été perçues suivant la loi et restaient disponibles après le payement de la paye des soldats et de leurs familles qui avaient reçu tout ce qui leur revenait de droit. »
Palerme rivalisait avec Cordoue, elle la dépassait presque par sa magnificence. Elle était la capitale de l'île depuis que Mansour l'avait rendue autonome avec des pouvoirs civils et militaires concentrés dans son émir local, fonction devenue héréditaire eu fait. La cité avec trois cent mille habitants avait trois cents mosquées; les faubourgs, deux cents. Elles servaient au culte, aux écoles, aux réunions seientiCiques, aux assemblées. Cette complexité de fonctions explique la variété et la richesse de l'architecture arabe. Ce n'était pas un luxe de prince, mais une expression de la vie sociale.
L'époque normande fui la plus spicndide. Au milieu de ce tourbillon de conquAtcKcLdtipeupliiK,
elle établit une organisation admirable, parce qu'elle ne fut ni superposée, ni imposée, mais adaptée aux conditions du pays. Les évêques et les feudataires, les stratèges et les vicomtes, les Greps, les Latins et les Musulmans vivaient ensemble en se tolérant.
Chaque peuple se gouvernail avec sa propre loi, les Normands avec les statuts francs, les Musulmans avec le Coi-an, les autres avec les lois longobardes. Trois langues coexistaient dans les actes publics, jusque dans les diplômes: le grec, le latin, l'arabe; la lanoiue franque avait été exclue pour qu'elle ne parût pas imposée par la cour. La conquête normande dura trente ans, pleine d'histoires et de légendes : la Comtesse partage les périls de Roger, prépare la nourriture des soldats ; « un seul manteau sert mal à les couvrir tous les deux, » dit Malalesta. La grande Comté devient un royaume, ce qui excite J la colère des Pisans qui protestent, en liSÔ,] contra Rogerium Sicili-tE Com,item, qui faciebat% se vocaH in totâ terra suâ regem Italiœ.
La constitution intérieure devançait les tempsJ modernes. Aux vicomtes se substituaient baillis, pendant que les Musulmans conservaient! leurs cadis. Les appels étaient portés devant les justiciers du roi, assistés d'un collège d'assesseurs, sorte de prud'hommes, indifléremment
chrétiens et musulmans. Les grands seigneurs avaient la cour des pairs et la Magna Curia, à la tête de laquelle était le roi entouré du conseil des grands officiers, pareil au Privy Council de la Couronne anglaise.
La chancellerie, la monnaie, les finances, les gardes, les chambellans étaient d'origine musulmane. De l'Orient, venaient le palais du roi, les solennités de la cour, les vêtements royaux. Les eunuques et les harems ne manquaient pas, dissimulés sous l'apparence d'ateliers de soies et de dentelles peuplés d'ouvrières arabes ou grecques. Les modes étaient pompeuses, les couleurs éclatantes, les étoffes enrichies d'or et d'argent: les femmes rappelaient la Perse et l'Assyrie par leurs parfums et leurs joyaux ; les hommes portaient ou lu saie byzantine, ou la (.unique grecque, ou la cotte normande, ou le manteau arabe. Il existait en même temps des quartiers sarrasins, francs, juifs, lombards. Le son de la cloche de l'église grecque se rencontrait avec le cri du muezzin qui appelait les fidèles musulmans. Il semblait qu'une trêve, amenée par le commun désir de paix, eût uni la croix et le croissant.
Jamais, chez aucun peuple, n'advint une telle fusion. Le vainqueur normand s'inclina devant deux civilisations supérieures et. en les acceptant, il les domina. La politique du comte Roger
fut une transaction avec les exigences multiples des races diverses. Il fit des concessions au clergé, mais laissa le commerce aux Juifs et aux Musulmans, d'où une tolérance spontanée ou forcée, mais rare, certainement, au moyen Age. Tout en reconnaissantlasuprématiespiriluelle de l'Église, la Sicile ne payait pas le tribut féodal, ce qui explique la légation apostolique mandée par Urbain 11. Les anciens titres de propriété furent reconnus, d'où une féodalité plus douce ; quelques grands comtés, puis des seigneurs subalternes : comtes, barons, chevaliers. Le roi restait le centre etavall autour de lui, pour l'aider et le conseiller, toute une hiérarchie de fonctionnaires indépendants des feudataires. Les lois et les ordonnances étaient peu nombreuses, mais l'administration était sage, et c'est le secret des gouvernements et des peuples forts.
Seule de toute l'Italie, de tout le confinent européen, la Sicile eut un parlement, même avant l'Angleterre. Il ne fut privé ni d'importance, ni d'influence. En 1180, il décida que Roger prendrait la couronne royale; en 1166, il reconnut comme roi Guillaume II. En 1189, il élutTancrède, en dépit des droits de Constance, Il Ile du roi Manfred. Les constitutions du royaume, publiées en 1932, à jMelfi, ne créèrent pas, mais confirmèrent des institutions déjà
fe
acquises et développées. Le ParlemeQt de Sicile se transforma peu à peu, comme celui d'Angleterre. Il fut d'abord compost- des seuls feudataires, en Cnrie générale. Puis, la réunion de Leolini, en 1233, prescrivit deux assemblées annuelles, où auraient le droit d'intervenir les évêques, les comtes, quatre hommes par ville, deux par village. En 1240, on reconnut le droit de représentation du peuple, avant l'Angleterre. L'assemblée no s'appela plus Curie, mais Colloque, et plus tard l'arlement.
A l'ombre de ces institutions civiles et politiques, les lettres et les arts se développèrent. Devant le comte Roger, les rimeurs arabes chantaient ses louanges, pendiint que les moines Cosman et Eugène consacraient aux mystères chrétiens des hymnes grecs; Michel Glica écrivait en latin l'histoire du monde jusqu'en 1118 ; El Mazari enseignait la théologie et la médecine, Ali-ibn-KntLà enseignait l'histoire, Ibn-Mekk le Coran, Charles del Tocco les lois franques et lombardes.
Des trois liltératures, la grecque cessa de produire la première, vers l'an 1150; l'arabe s'éclipsait pou à peu, et, gretfant les divers dialectes sur l'ancien tronc osco-sicule qu'avaient ébranlé les lemps orageux, sans le dessécher, naissait un idiome qui devait un jour être commun h loute
l'Italie. Je ne donnerai pas l'inulile liste des poètes et des écrivains célèbres à cette (époque. Ce que je note, c'est l'aube de la langue nouvelle. Le phénomène ne devint pas un fait, ne s'incarna pas dans une forme artistique, n'inaugura pas une ère littéraire. Il resta un simple titre de primogéniture.
Le développement de la littérature n'était pas issu des entrailles du peuple, il n'élait pas l'expression de son idéal, de sa foi, de son histoire.
De la capitale, de Palerme, le savoir se répandait comme l'eût fait une ordonnance royale, mais il restait toujours limité à l'entourage des Mécènes. La même chose advint dans la période souabe, alors que Pierre des Vignes, Henri Testa, Jacques de Lentini représentaient l'apogée de la culture et que versifiaient la Nina Sicula. Guy des Colonnes, Rnggierone et Henri, fils de Frédéric II.
La langue et la grammaire mirent un siècle à se fixer, de UÔO à 1250 ; mais l'art resta dans l'enfance. Phénomène étrange, qui s'explique pourtant, car, le centre de la culture étant la cour, la langue et les lettres disparui'ent avec elle.
Ailleurs, au contraire, l'organisation politique prenait une hase populaire ; il y avait des villes libres oii prédominait le noyau des bourgeois
cultivés ; tous pouvaient aspirer aux cliarges, l'instruction était un moyen pour acquérir l'influence ou le pouvoir. Les forces latentes se dégagèrent ainsi ailleurs, spécialement en Toscane, Qil l'individu pesa un plus grand poids et sentit le besoin de lutter, non pas pour le pape ou pour l'empereur, mais pour soi, pour son pays, pour sa commune. De cette façoa, les forces sociales devinrent, avec la nouvelle langue, des formes littéraires et artistiques, expressions d'un peuple qui voulait 6tre le maître ou le vengeur de sa destinée.
Avant tous les arts, avant même la langue, cette époque fortunée vit se développer l'architecture, qui conservait des traditions plus vivaces ; chaque peuple avait laiss*? sa trace dans les temples, dans les édifices publics, dans les nécropoles.
L'art reproduisit ces vicissitudes avec un génie qui n'a jamais été dépassé et un éclectisme qu'explique le souvenir des origines.
Dans une terre parsemée de monuments classiques, le style mauresque put fleurir. Sous les apparences grecques, devenues byzantines, s'éveil-
\n\[ l'antique Sémite cliez lequel le christianisme avait ressuscité les lendances du mystérieux Orient, L'Arabe primitif n'eut pas d'art propre. Nomade d'abord, moitié patriarche, moitié brigand, il se lit proléger par un dieu sans domicile, pauvre et sauvage comme lui; plus tard vainqueur, il repousse, les formes fixes et humaines de la Grèce, Comme l'antique Egyptien, il veut vivre la vie du mystère et de l'âme ; contemplatif et extatique, il aime les figures qui passent devant les yeux comme des fantômes, mais qui, fixes ef immuables, représenlent la falalité.
Le Coran, comme l'IDvangile, n'-pudie la plastique grecque.
Dans les ininges, il no clierelie pa.s les proportions, mais ries lignes qui rcponricnt à une série d'idées et d'instincts. Les foimes humaines ou animales ne doivent révéler que des conceptions cosmiques ou philosopliiques. L'exiase religieuse comprime les muscles, impose le calme; la sensation de la douleur échappe au Copte, et s'il accepte le christianisme, il ne veut ni le calvaire ni l'enfer.
De même pour les mosaïques. La mosaïque byzantine est une décoration, la mosaïque arabe une expression mystique, les courbes se groupent autour d'une série de dés, les augles se rompent et se multiplient en de nombreuses petites frac-
lions. Celle arehiteclure .1 besoin d'idées et de paroles, exige l'inscription que les Grecs ne connaissaient pas; lesvei-selssoDldisposéseu carrés; rornement est moDolone, myslique. La ligne horizontale représente le calme et le recueillement; la verticale, l'élan de l'âme; les obliques, la tristesse ou iajoie, suivant qu'elles convergent vers le centre ou non, vers la ligne centrale.
Ce n'est pas l'art d'une civilisalion, d'une religion, mais d'une race; sortie de l'Egypte, après avoir parcouru tant de pays, il retourne à l'Egypte pour se reposer près de son berceau.
L'Arabe construisit beaucoup en lispEigne, où manquaient les monuments grecs et romains; il était libre et, dans l'ivresse de la conquête achevée, il cessa d'être mystique, il voulut que ses édifices scintillassent d'or, de mosaïques, de couleurs, il construisit peu en Sicile ; vainqueur, il se borna aux mosquées ; vaincu, il se plia à bâtir des temples et des basiliques, des palais et des châteaux. Après avoir déposé les armes, tout en gardant son rite et sa foi, il accepta l'alliance avec l'art étranger. 11 parut que l'ancien scepticisme oriental, incompatible avec le naturalisme grec, ne dédaigna pas de transiger avec le myslicisme de la foi nouvelle.
La Sicile avait été le vestibule de l'Orient, avait accueilli les Phéniciens, les Grecs, les Car-
thaginois, les Sarrasins. A présent, une race du Nord, émoussée parle contact des peuples latins, y avait apporté ses coutumes et ses tendances. Cependant, les édifices normands, comme les règlements politiques et sociaux, représentent la tolérance, parfois mAme la fusion des éléments divers. Le style gothique subit l'action du climat: alors que, dans son pays d'origine, il crénelait les murs, multipliait les ogives, s'accentuait en tours ou en flèches hardies, ici il se soumet à des formes plus modestes. Les fenêtres hautes et étroites s'ouvrent plus largement. La voûte aiguë persiste, mais perd ses ombres religieuses. L'ogive est plus incurvée, presque moresque; les colonnes, plus fines, s'ornent de mosaïques et se couronnent de chapiteaux longs et svelles; les murs, les pilastres, les plafonds reluisent de lumières et de couleurs ; les niches, les tableaux, les cadres scintillent de métaux précieux. Le rite byzantin amène l'exposition à l'orient; au centre, la croix grecque; au fond, le sanctuaire avec la grande abside vers l'autel unique. La basilique romaine se reproduit dans la grande nef elles deux latérales.
L'architecture représente cette société composite. La classique antiquité païenne porte ses chapiteaux et ses colonnes ; le christianisme, ses symboles, ses légendes, ses arcades, sa lumière
opaque, les figures ascétiques de patnarches et de prophètes ; l'art arabe iconoclaste fournit ses arabesques, ses décorations, ses mosaïques.
Les diverses religions, les diverses civilisations s'approchent, se superposent sans se démolir; les colonnes de l'église de la Vierge de Messine proviennent d'un temple de Neptune; la cathédrale de Syracuse était un temple de Diane. Une mosquée est devenue sanctuaire, et des têtes de Jupiter se sont transformées en têtes de Jésus. Dans celte mythologie sacrée et profane entrent des dieux inconnus de l'Olympe, comme les croyances populaires glorifient des patrons et des saints qui ne figurent pas au martyrologe. Et Arabes, Grecs, Normands collaborent pour bâtir. Ces grandes masses, expression protéiforme et géniale de peuples et d'arls différents, sont presque toutes anonymes. L'auteur en est inconnu, mais l'âme d'un peuple y respire. Et il advient ce fait étrange que les Normands élèvent des édifices de type arabe, comme la Cuba et la Ziza. Chevalerie de vainqueurs envers les vaincus, pareille à. celte dont usa Rome envers les Grecs !
Le clergé normand imposait le plan général de la basilique romaine ; les ouvriers grecs, venus de Thèbes, de Corinlhe, d'Athènes, suggéraient rornemcntalion byzantine, comme
h Sainle-Marie-de-l'Amiral, à Saint-.Iean-(iGs- Ei'inites ; les architectes arabes ajoutaient les ornements au type des coupoles et des voûtes. Dans leur aspect extérieur, les églises rappellent la sévère et austère architecture normande ; dans les décorations intérieures, les marbres multicolores, l'or, les arabesques, les incrustations font penser à Sainte-Sophie ; dans les palais des princes, dominent le luxe et la splendeur de l'Alhambra.
Trois cathédrales, trois cliefs-d 'oeuvre : la chapelle Palatine, l'église de Cel'alù, le dôme de Mooreale, foui seules excepli&n à ce mélange des styles. Autour de ces L^ditices, sacrés par l'art et la religion, la bruyante et joyeuse vie méridionale semble se taire. L'Église est comme cons- ciente que, là, prie une àme germaine, que n'ont séduite ni les tentations ni les sensalions de la race latine. 11 semble voir .s'accroître la distance qui sépare le ciel et Fliumanité.
Dans les aulres églises, prévaut tel ou lel saint, la Vierge, le patron, cher au sentiment populaire. Ici, c'est Dieu, non pas Jésus crucifié, mais le Père éternel, Jéliovali, le Créateur, le Vengeur, le Juge entouré de gloire et de lumière. C'est un liommage de ce culte de la force inné cliez le peuple sicilien, de Iji force suprême, invincible, éternelle, devant laquelle se prosternent, égaux,
ET Li CIVILISiVTlON EN SICILE 49
les humbles et les puissants. Serait-ce une revendication du long servage séculaire, une apothéose de la rébellion continue et malheureuse contre tant d'oppresseurs?
Malgré la variété des détails, la Palatine est d'un merveilleux accord. Pour la première fois peut-être, le gothique, tempéré de réminiscences grecques, latines et arabes, acquiert, comme un édifice grec, l'harmonie d'un corps humain. Les angles aigus, les colonnes subtiles, les pilastres qui se plient dans un élan de courbe élégante, la diversité des figures, des couleurs finissent en une admirable alliance entre le mysticisme chrétien et la sérénité des formes grecques. Elle éblouit la vue et la satisfait. Elle agite Vîtme el la repose.
Dans aucune autre église, ne revit à un tel degré ce sentiment inefTable qui est en lui-même une religion. Aux rayons du soleil méridional mêlésau-v vapeurs de l'encens et des lampes tremblantes qui font jaillir des mosaïques el des flambeaux sacrés des gerbes d'étincelles dorées, on croit voir remuer ces figures de patriarches, de saints, d'anges, qui montent en chœur jusqu'au centre de la coupole, où triomphe la figure de l'Éternel, entouré de cette inscription : o Le ciel est mon trône ; la terre est le piédestal de mes pieds, dit le Seigneur »,
Les trois nefs, les deux files de colonnes de granit rappellent le Nord ; le chœur séparé, les trois absides, la coupole font souvenir de l'Orient ; les mosaïques, les dessins, les oroemeots de la voûte, les images représentent tout ce que l'art byzantin a produit de plus riclie et de plus fin. La même fusion, les mêmes motifs s'admirent, en une forme plus simple, dans l'église de Cefalù, où domine le style gothique, etaudômedeMonreale, plus gai de lumière et d'air, comme s'il se savait au milieu de la Conque d'Or. Ici, le milieu méridional exerce sur l'art une plus grande inllueuce. Ce n'est pas le style gothique qui prend à la forêt d'Irminsul ses arcs, ses lignes, ses décors; la couleuretla ligne prévalent; lalumière chaude du dehors pénètre violemment sous les sévères arcades. Dans l'édilice, se retrouve le tempérament mixte de la race ; l'exquise sensibilité grecque, avivée par le sang arabe, réchauffe le triste mysticisme gothique.
Ici, l'on prie, mais on veut vivre et jouir; l'àme aspire à l'iofiai, mais la nature la retient par l'or de son soleil, l'émeraude de ses champs. C'est une église, mais où triomphe moins le sentiment religieux que relfort artistique d'une époque glorieuse, l'ourlant, au milieu de cette exubérance d'ornements, il y a l'harmonie puissante qui dénote le chef-d'œuvre. Le type domi-
Si
nant est celui de la basilique à trois nefs. Seul, l'intérieur contient des éléments étrangers, ce qui annonce une influence plus puissante du clergé fidèle à l'esthétique orthodoxe. On aperçoit un plus grand désir de nouveauté dans la concordance des ornements, qui répond à une unité de mœurs et d'institutions croissante entre Roger et Guillaume le Bon.
Le cloître est aussi admirable, avec son caractère spécial. Il est gai. Ce n'est pas Getlisémani, c'est l'Éden. Il exprime plutôt le bien-être et la vie heureuse que la prière. Il y a le bouillonnement de Tart et de la nature, la colonne monumentale, la fontaine, le jardin. La tentation du luxe arabe a poursuivi le chrétien jusqu'au vestibule du temple.
La luxuriante végétation orientale amène, dans l'atrium, une exubérante richesse de feuilles, de fleurs, d'arabesques. II s'y mêle l'art corinthien, le gothique, le sarrasin, enrichis de plus de cent colonnes, finement sculptées, auxquelles le temps a ravi leurs mosaïques et qui s'élancent pour soutenir les arcs aigus avec l'admirable délicatesse qui rappelle l'Alhambra. Qui en est l'auteur? On l'ignore. Seule, une inscription à moitié effacée dit : Ego Romûnus filius CoHstantiiius ■mai-m.orarius. Marmorartus! Il est pareil à ces grands artistes qui appelleront, au
xvii' siècle, leur atelier " boutique » et difTèrent de ceux qui, siins science, se disent des savants.
Celte floraison de l'art n'est pas uniquement due à l'initiative de la cour normande. Quelque chose fermentait dans celle sociéLé et iivait besoin d'expansion ; ce qui explique celte exubérance de formes vainquant la pauvreté des moyens.
C'est le propre de ce temps. Aujourd'hui, malgré nos ressources plus larges, nous ne saunons faire ce qu'ils ont fait. Nous sommes comme dispersés en une zone trop vaste ; la patrie, laj religion sont comme des entités abstraites. Elle» | intéressent, non plus le cœur, mais le cerveau. La religion est un ensemble de formes liturgiques. Nous y pensons ou dans quelque moment suprême de la vie, ou dans les discussions acadé- , miques sur les rapports de l'Église et de l'Étal. ^ La patrie est un réseau d'intérêts, de lois, del règlements, de tarifs, de titres de rente; c'est &I de grands intervalles, aux jours de péril, quel nous sentons que nous en faisons partie.
Dans lu société du moyen âge, au contraire, J l'âme de Ions vibre chaque jour. Dans l'œuvre ] d'art, cette àme vit et se reflète surtout dans | l'architecture. La forme est parfois confuse, efl'rénée, mais toujours fervente et sincère, parce qu'elle répond aux conditions et aux sentiments locaux.
ET LA CrviLISATIOU EN SICILE o3
L'architecture normande n'a pas un caractère propre et défini qui obéisse aux préceptes de l'arL, mais elfe exprime son époque avec ses anomalies, ses contrastes, la réunion de races si différentes sur un même sol, sous une même loi. Qu'elle reproduise le style grec ou le style arabe, elle a une expression, une vivacité faite d'air et de lumière, inconnue au gothique du Nord. Le jaune de Tor des mosaïques et le rouge du marbre veiné des colonnes avivent le fond de la tristesse septentrionale. Les figures, les niches, les statues, prises une à une, sont barbares : des gnomes, des géants, des fragments anatomiqucs, des bêtes entre des feuilles et des volutes ; mais elles valent autant que les formes sévères de l'art grec. Cette société est un amalgame d'éléments variés ; sa technique ne sait pas exprimer l'individu, la perfection de l'iiomme et de la force isolée, l'arc, la colonne, la statue ; elle ne comprend que le fourmillement et la soumission d'une foule devant le Maître. Il lui manque l'homme indépendant et complet de l'antiquité classique, l'homme qui peul devenir dieu. Elle a, en revanche, la foule persécutée du christianisme, les martyrs, les vierges, les victimes, tout un cycle historique et légendaire aux pieds du Dieu fait homme.
C'est là le caractère spécial de l'architecture
sïculo-normande. Dans les autres i^'glises lalines ou grecques, la vue et l'îVme se coneentrenl sur un point spécial, emblème de la religion et de l'art: le chœur, la tribune, le grand autel, le baptistère. En Sicile, une atmosphère orientale envahit le temple. Il semble qu'il n'y ait pas de place pour la prière, les larmes, le repentir. Tout doit y être une glorification, un triomphe, un hosanna au Créateur du monde.
Bien différentes sont l'impression et l'expression du Dôme de Milan. Ce n'est plus une résultante de forces et de tendances diverses, comme en Sicile. L'art de construire et celui d'ornei" ont progressé. Il y a un concept préétabli qui veut rassembler les multiples éléments du style gothique, modifié et transporté en Italie. On a voulu faire une œuvre grandiose, colossale, qui respirât le luxe et l'opulence. Le style, transporté à Milan en 1386, révèle àla fois le triomphe et l'excès. La glorieuse cité de la Ligue lom- 1 barde, rebelle aux violences du pape comme aux abus de l'Empire, aspire à vivre par ellemême et à dominer. Elle n'a pas un palais royal, pas un poème, mais elle veut un temple auquel nul autre ne se compare. Il ne doit suivre ni un type, ni un style ; le gothique deviendra lombard, exprimera un ensemble d'éléments difierents jusqu'à la discordance, mais
ET LA CIVILISATION EN SICILE or»
qui auront un même mobile; ils viseront haut, s'émanciperont de la servitude et du |)oids de la matière ; ils représenteront moins un mouvement qu'un sentiment, une prière, une hymne qu'adresseront au ciel des milliers de martyrs, de saints, d'anges et de guerriers.
La grande masse semble vouloir se spiritualiser, se plie à un travail de ciselure et de miniaturiste, commence comme une forteresse, finît délicate comme une broderie. Depuis cinq siècles, l'œuvre n'est pas finie ; elle porte en soi les changements et les contrastes des diverses époques. Elle a du mystique et du profane, du gothique et du byzantin, du classique et du baroque.
Cette variété ne cache pas l'unité du sentiment religieux au moyen âge, la lutte entre la caducité de la forme et l'immortalité de l'idéal, la nostalgie de l'invisible, de l'infini, qui reste immuable au milieu des formes éphémères du bien-être humain. Ici, voudrais-je dire, le chefd'œuvre a une âme, qui manque à tant d'églises catholiques où n'apparaît que le triomphe de l'art sur la matière.
Cette architecture arabo-byzantine-normande, précisément parce qu'elle n'a pas de caractère propre, mais représente un mélange de trois styles, comme la société de trois races, ne laissa pas d'héritiers. Au xv° siècle, survint une super-
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position lombarde, qui fut plutôt une manière qu'un style. L'ogive cède à l'arc surbaissé; les décors polychromes et les fines broderies de l'ornementation normande disparaissent; le byzantin et le musulman s'éliminent, et commencent les formes décoratives du Nord, les magnifiques rosaces propres au style lombard, les ornements ajourés au haut des portes ou des fenêtres, divisées en deux ou en trois par de minces colonnes. Cette imitation parut un progrès et ressembla, au contraire, à la méthode scientifique, qui cherchait des « mots » et des sentences dans les classiques, ou à la tendance qu'avaient les lettrés d'aller glaner des phrases dans les lexiques et dans les grammaires.
Une longue nuit enveloppe la Sicile pendant plusieurs siècles, de la conquête angevine jusqu'au siècle passé. Un second moyen âge commence, entre les fragments de la civilisation passée et les germes inféconds de la civilisation nouvelle.
Le fameux épisode des Vêpres fut une lueur sans éclat vrai et fécond. Il révéla encore une fois les qualités transmises : âmes indomptées, fierté, rapidité dans les complots, les émeutes, les batailles, fièvre d'indépendance, accord de toutes les classes contre l'cfranger. Comme les autres émeutes, il souffrit de la surabondance des moyens et de l'absence de but, du manque d'organisation des instincts autonomes, qui aboutirent k offrir la couronne à. un prince étranger.
L'effort pour combattre les ennemis conquérants fui titanique, défiant les foudres du pape et les armes alliées de France, d'Aragon, de Provence et de Naples. Les dissensions et les
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rivalit(!'B pour constilufir iin royaume ou une république furent profondes. Alors que la foi dans le Parlement, le refus des impôts contraires aux capitulations étaient dignes d'un peuple libre, l'acceptation facile d'un changement de maître, la répugnance pour les arts el la culture montraient la plèbe ignorante.
Lu monarchie est étrangère ou lointaine: les institutions parlementaires sont un trompe-l'œil ; l'oligarchie féodale, justifiable d'abord comme groupement des forces sociales éparses, devint un instrument de tyrannie. L'usage et l'abus de la force s'étendent en dehors de la guerre ; les luttes intestines abondent, surtout dans la période des quatre Vicaires, qui se divisent la Sicile comme des cantons suisses, à l'époque des Catalans et des Latins, qui représentent non pasdestraditîons départi, mais des vengeances et des représailles personnelles. Les nobles sont séparés du peuple par les richesses et lui sont réunis par l'ignorance. Les études ne sont que de vaios exercices de couvents ou de séminaires ; les lettres, un bavardage d'amateurs. Les savants parlent le latin, les autres le patois. Des beaux-arts je ne dis rien, comme je les ai passés sous silence dans la période siculo-normande où se développa l'art de la mosaïque et où la peinture fit quelques progrès, et dans la
période sicnlo-grecque dont il nous reste les métopes, les vases, les travaux en métal, mais peu de statues ou de peintures. Les beaux-arts n'eurent ni génies, ni écoles, et représentèrent des imitations ou pis encore, si l'on excepte cette parenthèse d'un siècle ouverte par les Gaggioi, venus de Lombardie, surtout par Antoine, qui réunit la sévérité des lignes à la grâce et h la sincérité de l'expression, assez pour rivaliser avec les plus grands sculpteurs d'Italie.
Les rouages sociaux n'étaient pas en moindre décadence. La corruption allia la nobles'se h la dynastie, comme en France, et pas au peuple, comme en Angleterre. Lorsque les barons ne pouvaient pas partager le pouvoir avec le souverain, ils partageaient les révoltes du peuple. Les crimes politiques étaient punis et non ceux de droit commun. Des bandes de centaines, de milliers d'hommes à cheval, avec des armes, des tambours, des étendards, courent la campagne, lèvent des taxes sur les barons, fascinent les plébéiens. Ceux-là les soudoient souvent, ceux-ci les admirent toujours. La société est un amas de raffinement et de sauvage férocité, de fêtes, de spectacles et de supplice, de pompes et de misères, de ferveur religieuse et d'incrédulité fanfaronne, de dévouement au roi, de rébellion au vice-roi.
L'imaginalion grecque dégiînérée se repaît d'évocations d'esprits, de magie, de contes, de vengeances suprêmes qui se relient, dans les temps préhistoriques, à la vengeance des dieux Palices; dansles modernes, au choléra, châtiment infligé parle souverain à ses sujets rebelles. Les yeux sont satisfaits par le spectacle du faste baronal et par le simulacre d'institutions libres.
Ainsi disparait de l'histoire de la civilisation, même de celle d'Italie, pour des siècles, cette Sicile païenne et crédule, révolutionnaire et esclave, sceptique et superstitieuse, héroïque et sauvage, brutale et humaine, qui vivait par morceaux avec une moitié de souverain dans ses vice-rois, une moitié d'Église dans sa légation apostolique, une moitié de liberté dans son parlement, une demi- claustration dans ses monastères, une demi-instruction dans ses couvents, pendant que Palerme et Catane se disputaient l'honneur d'avoir vu naître sainte Agathe et réclamaient la descendance d'un petit-fils de Noé contre Messine, qui remontaitau fils de Cham.
Au milieu de cette dégénérescence générale, une ténue continuité de vie municipale se maintint à Palerme, qui eut un élan généreux, mais isolé, dans l'émeute que nomma Joseph d'Alessi, en 1647, moins inconsciente que celle de Mazaniello, qui visait à, des garanties politiques, à des
institutions civiles pour la Sicile enlière et faisait des universités laforce iiulonome, l'abri contre la tyrannie. Çà et là, éclatèrent souvent d'autres soulèvements, morbides activités sans but déterminé, qui tendaient ou il secouer le joug, ou à changer de maître. Et cette tendance, devenue habitude, gaspilla bien des énergies et servit plus à enlever la rouille des armes que les plébéiens à la servitude. La culture était de pure forme; les études conduites parla Compagnie de Jésus, qui ouvrait des écoles à Messine, en 1548, à Palerme et à Callagirone, en 1550, à Syracuse, en 1551, àMonréale,en 1553, à Catane, en 1555. Par émulation, les évèques créaient les séminaires, mais la rivalité restait inféconde : les jésuites faisaient des grammairiens, les évêqiies des théologiens; ni les uns ni les autres ne faisaient des hommes.
L'émigration des meilleurs commença dès le XV" siècle, lorsque le Fanormite et l'Aurispa enseignèrent à Milan, Ferrare et Bologne. Pendant ce temps, naissaient des instituts, des académies poétiques, vanités de nobles et de chanoines qui roucoulaient des airs idylliques, pleins de Daplinis et de Chloé, de Philis et de Nicis, et proclamaient Antoine le Vénitien le « Pétrarque de la Sicile » . Les luîtes soutenues par les grandes villes siciliennes pour obtenir une uni-
versité comme une grâce souveraine semblent incroyables. Il y fallait la permission de papes et de princes, qui préféraient permettre l'ignorance. Alphonse le Magnanime l'accorda à Catane, en i-444, mais la refusa à Messine, qui ne l'eut qu'en 1596, après des disputes et des querelles avec sa rivale, qui ne finirent que par quatre sentences. Les guerres civiles des barons devenaient des guerres civiles de professeurs qui mettaient une férocité scientifique à se disputer le droit de faire des lauréats comme un blason ou un fief. Pendant ce temps, les rois donnaient ou enlevaient ce droit ii Messine, suivant qu'ils la jugeaient plus ou moins fidèle : Charles II révoqua l'édit d'établissemenlen 1782; Ferdinand 1"' lui donna la collation des grades en 1826; Ferdinand II, en 1838, transforma l'Académie en Université, parce que Messine ne s'était pas insurgée comme Syracuse, qui perdit sou titre de chef-lieu au profit de Noto. Palerme connut des vicissitudes pareilles. Les souverains, soupçonneux, ne lui permettaient que des cours de philosophie et de théologie, et ce n'est qu'en 1805 qu'elle eut une université, privée du cours de belles-lettres réputé dangereux.
Et, cependant, un reste de vie municipale jetait une faible lumière dans ces ténèbres assombries par quatre siècles. Le Sénat avait
voulu pourvoir aux études supérieures, en invitant les meilleurs professeurs de toute l'Europe, en s'adressant à Marmontel, à Lagrange, à d'autres sommités. On doit remarquer que, si elle était privée d'université, Falerrae |)ossédait, depuis la moitié du xvni° siècle, le Jardin botanique, l'Observatoire et de grands édifices neufs destinés à des œuvres de bienfaisance ou à des établissements d'instruction. Mais la lutte corps à corps pour la terre, pour le blason, le fîef, le privilège, sutfoquait toute lutte pour les idées. Pendant que la Renaissance et la Réforme amenaient aux grandes conquêtes de la science et de l'art, en Sicile, au lieu de la rébellion contre la théocratie et le dogme, Arislole et la. scolastique, survenaient des émeutes, des complots, des guerres pour arracher un brin de pouvoir aux rois, aux vice-rois, aux comtes, aux barons. Pendant qu'à Naples , cependant au milieu du servage , naissaient des vengeurs de la pensée ; pendant qu'en Toscane, en Lombardie, en Piémont, les réformateurs luttaient contre la tyrannie et l'ignorance ; en Sicile, les dissensions, les àpretés de la vie extérieure et l'isolement empêchaient, même dans les esprits privilégiés, toute expansion, les pliaient, les gaspillaient dans les disputes locales grossies par le l'aniilisme, le tempérament, les colères amassées depuis tant de siècles.
Le moyen âge continue. Quelque rayon de lumière effleure les sommeL'î de la vie sociale. L'ignorance, qui ne se rappelle que les gloires antiques, l'audace méprisante, l'idolâtrie du succès, le faste tlii^àtral, le langage coloré expliquent les aventures et la popularité du comte Cagliostro, qui traverse, avec une désinvolture toujours légale, l'académie, le salon, ta place publique et la prison.
Cependant, le siècle dernier a vu, sinon une renaissance, du moins un réveil. Tommaso Natale soutient une réforme des lois criminelles, en émule de Beccaria; Vineenzo Miceli construit un syslème philosophique qu'aurait adopté et glorifié l'Allemagne de Haut et de Hegel ; Nicolas Spedaticri, alternant la philosophie abstraite et civile, exprime avec une heureuse originalité ces tendances qui, en France, s'incarnèrent dans Kousseau et montre une singulière intuition de nombreux problèmes politiques et sociaux. Le plus grand de tous, digne de s'asseoir au plus haut degré, Grégoire, avec une sévérité de recherches digne de Muratori, une liberté d'examen qu'eût enviée Vico, un esprit scientifique
ET LA CJVlLISATrON EN SICILE
comparable k celui de Giannone, édifia, sur des faits et des documents sagement vénfiés, une liisloire de Sicile qui forme ia base de toutes les études spéciales faites, dans notre siècle, par des historiens comme Scinh et Amari.
Gioeni expliquait la physique, Grano la philologie et l'épigrapliie ; Gargallo essayait de dérober à Horace le sens caché de la lyrique immortelle. Dans une autre sphère, Maraviglia, architecte, remettait en vogue le style dorique, qu'on appela herctdéen, l'opposant dans les écrits et les ouvrages aux imitations du Beriiin, exagérations de la pompe espagnole ; Velasquez, continuant Novelli, plus porté à la lumière éclatante qu'aux demi-teinles, cherchait à corriger, par un dessin sévère, les excès de couleur chers aux artistes et aux Mécènes de son temps.
La littérature sicilienne offre une lacune de cinq siècles que n'interrompirent ni le Vénitien, ni Giudici, ni Aversa, ni Catania, ni Montagna, ni Triola. Le seul qui émergea par l'inspiration fut Joseph Vitali, dit l'Aveugle de Ganci. Pendant longtemps, jusqu'au xviii" siècle, exista le préjugé que la langue sicilienne était de beaucoup inférieure au toscan. Vint enfin, dans la pleine vigueur du dialecte natal, l'abbé Meli, qui mérite un poste élevé dans l'histoire de l'art. Son esprit s'était formé avec Sannazzaro et Métastase; son
imagination, sur l'Ariosle et les conteurs arabes ; mais son esprit ne fut pas étranger aux nouveaux courants qui venaient de la haute Italie et de France. Le contraste entrait jusque dans sa vie. Prêtre, il avait des goAts de laïque ; philosophe, il aimait le plaisir; érudit, il préférait la nature. D'où sa tendance ii l'ironie, à la caricature qu'il ne poussait pas jusqu'au sarcasme. La facilité du talent, du caractère le faisait traverser sans les sentir les âprelfîs de la vie. 11 resta l'élève et l'émule de Théooritc et d'AnacréoQ. 11 s'éleva parfois jusqu'à la satire, dans un élan de colère généreuse, contre une société aussi viciée que celle qu'avait flagellée Parini, mais il ne trouva jamais Vhumour pour des raisons complexes qu'on trouve dans toute l'Italie, mais surtout en Sicile.
Dans Meli, comme dans Porta, dans Belli, le contraste du grand eiïet et de la petite cause, de l'illusion et de la réalité, de la science impuissante et de l'ignorance souveraine, s'éteint dans les lignes douces, dans les couleurs tempérées de l'ironie, atavisme qui ne permet ni les violents éclats ni les âpres et soudaines dissonauces de l'esprit du Nord.
De ces nécessités de tempérament, Meli lira, non pas une forme humoristique, mais une forme comique à base de caricature. La preuve
en est dans son génial petit poème, VOrigine du Monde, où il représente surtout le fond du caractère sicilien, qui va au grandiose, à l'épopée, et glisse à un sentiment souvent morbide de supériorité sur les autres peuples du monde.
La seule éclaircie, dans cette triste période de cinq siècles, est fournie par l'art embryonnaire qu'expriment les chants du peuple. Je ne dis pas les chants populaires, qui ont une origine différente. La Sicile en est une mine pour des raisons spéciales : son climat, sa race, ses mœurs. Dans les pays du Nord, les besoins de la vie aiguisent l'esprit, trempent les fibres, mais rimaginatioii et le sentimemt restent comme concentrés, sans besoin de s'épandre.
Dans les climats chauds, le luxe de la nature amollit le corps, mais excite l'imagination, enfante des songes, des illusions, des mirages. L'oisiveté ou la monotonie du travail alterne avec le chant. Celui-ci, au nord, est épique, narratif, loue la patrie, la liberté, les aventures nationales. Plus que l'admiration de la nature telle que l'homme l'atrouvée, il exprime les victoires et lesluttes de l'homme qui l'a transformée.
Dans celle poésie du peuple, il y a une autre 1 Sicile, un autre monde poétique et illettré, qui al ses cieux, ses mers, ses déserts, ses oasis ; dont 1 le sol a une végélnlion morale où croissent, éga- 1 lement prospères, le crime et la vertu ; dont la I conscience est enveloppée d'un nuage de superstition, de mythes, de fables ; dont les héros sont ] des saints et des bandits, les victimes des fori;.als ou des moines; dont la légende religieuse i mêle la Bible au Coran, le martyrologe à la my- . thologie; qui réunit les fées aux anges gardiens et aux madones; dont riiistoire reproduitles faits héroïques el les faits sanguinaires. Son type préféré est l'homme qui cherche à équilibrer les forces sociales désordonnées, qui assaille le puissant, soulage le pauvre : Antonio de Blasi, le grand bandit philanthrope, le Polyphème de ces cyclopes que sont les diformilés physiques et morales.
C'est toujours l'apotliéose delà rébellion : tantôt Topprimé qui blasphème, invoquant le diable; tantôt la conspiration qui venge par la mort d'un homme les abus du pouvoir, de l'opulence ou des institutions. Ici, le bandit qui jette le gant à cette société qui lui donne l'école et la misère, la souveraineté du peuple elles impôts. En somme quelque chose de sauvage, d'héroïque, de brutal, d'humain.
Des alluvions, des fragments de plus d'une race, de plus d'une civilisation se retrouvent dans ces chants comme dans cette tiisloire et dans CCS monuments. La Sicile s'y montre dans ses étranges vicissitudes et y apparaît : Parnasse sous les Grecs, grenier sous les Romains, caserne ou galère sous les Byzantins, repaire de pirates ou de malandrins sous les Arabes, L'imagination populaire prit pour sujet des faits militaires ou amoureux des plus tristes époques, laissant de côté les périodes lumineuses des Grecs ou des Normands. Elle était l'expression d'une vie ignorante et ignorée, opprimée dans les cités parles tyranneaux indigènes ou le conquérant, errante dans les campagnes. Ceux qui chantaient étaient peut-être les débris de la peuplade primitive toujours vaincue, mais toujours retelle.
En l'absence de patrie, ce chant se déroule dans dos épisodes étranges et aventureux, que ne relie aucune unité; la glorification de la valeur personnelle y prévaut, qu'elle soit vice ou vertu ; mais, de même que l'admiration de la force y est excessive, de même l'adoration de la beauté y est délicate et ardente, demandant les images et des métaphores au ciel toujours bleu, à la lumière éblouissante, à la mer clémente. L'imagination arabe et Texquîse sensibilité grecque s'entre-
lacent et trouvent des formes siocères et efficaces souvent refusoes à l'art.
Ce chant du peuple, quoique presque toujours limité îï l'octave, a des mouvements rapides et variés, l'élan lyrique, la grandiosilé épique, la vigueur dramatique. Le fonds en est la nature, toute-puissante dans son volcan, dans ses tremblements de terre, dans ses tempêtes, comme dans la splendeur orientale, les crépuscules, les nuits étoilées, Tatmosplière chaude et transparente. Le sentiment dominant est l'amour avec ses désirs et ses vengeances ; mais l'intonation est toujours mélancolique, comme le fond obscur d'une longue histoire de luttes, de misères, d'oppression.
On n'a pas encore épuisé la mine d'oii les amateurs de la poésie du peuple, depuis Vigo jusqu'à Pitre, ont extrait dans ce siècle ce trésor qui a éclairé d'une nouvelle lumière les mœurs et les préjugés de l'Ile. La veine n'est pas encore desséchée, mais les ravins fermes au soleil, à la liberté, à la culture, les campagnes, où les bienfaits de la civilisation ne pénètrent pas, les foires et les processions, où éclataient jadis les guerres des partis qui prenaient le nom du saint, leur patron, les rudes travaux de la moisson et de la vendange n'entendent plus les contes improvisés par de pauvres esclaves qui demandaient aux
chants la consolation de leur maigre salaire et de leur vie misérable. Ces recueils de poésies, antiques comme les races de l'île, dans lesquelles se trouve le dépôt moral et intellectuel de tant de nations mêlées ou superposées, ne sont pas nn fragment d'épop(?e, mais un document historique, dans lequel on peut glaner des renseignements et des faits plus certains et plus complets que ceux transmis par les chroniques ou par les histoires. Aujourd'hui, ce document lui-même est faussé; la demi-instruction dénature les légendes; la demi-éducation dévoie les caractères; la demi-civilisation substitue la chanson napolitaine, la chansonnette française à l'antique chant du peuple. Ces mythes, ces fables ont disparu. On s'en réjouit; mais avec eux s'est évanouie cette idéalité enfantine qui apaise les masses et que l'éducation régénérée ne remplace par rien. Avec l'idole, a disparu la foi ; avec l'excès de la force, la force elle-mi>me. L'art, si puissant aux époques que nous appelons barbares, ne peut rien sur la plèbe d'aujourd'hui, asservie encore par les tyrannies de la société et celles de la natute.
Pendant ce siècle, l'île a subi des transformations plus profondes qu'aucune autre région de
l'Italie. Le chemin y était plus loQg et plus ardu, cai" toutes les aptitudes de la vie privée et publique n'étaient pas écloses. Certaines étaient exubérantes de vitalité comme des terres vierges, d'autres stériles comme des champs épuisés; l'imagination était ardente et effri'-nôe, le juge- ■ ment subtil, mais impatient. La langue ramassée dans les livres, le style ampoulé, imitait les plagiaires des classiques ; l'idée de l'État, de la Patrie, de la Liberté était incomplète et défeelueuse ; les droits étaient confondus avec les privilèges, les rébellions avec la légitime défense.
Le réveil commença seulement dans les hautes classes. Il allait survenir des faits, des actes qui devaient changer l'ancien ordre de choses; mais le mouvement était superficiel, et de là vint le peu de résultats de la Constitution de iSlg, de la révolte de 1820. Le soulèvement était partiel ; il était traversé par des colères locales. Puis, vinrent de nouvelles calamités telles que le choléra de 1837, qui fit vingt-cinq mille victimes en cinq semaines. Il n'en resta pas moins, comme germes féconds, l'abolition de la féodalité de 1812, celle des fidéicommis de 1818, le code de 1819, la propriété mieux divisée, l'instruction plus répandue. Les désastres uniront des cités jusqu'alors rivales; l'usage développé de la langue commune amenait la pensée vers l'Italie.
A jour fixe, éclata la révolution du 12 janvier 1848, généreuse et infortunée. Encore ici, se retrouve le défaut originaire : l'explosion subite et unanime, l'essor infécond.
La révolution réussît, parce qu'elle provenait du sein des familles, des oppressions quotidiennes; la Constitution échoua, parce que laculture était en arrière d'un siècle, qu'elle disposait de moyens enfantins. La science suivait les théories abstraites ; l'art, comme dédaigneux des misères contemporaines, évoquait les gloires passées, des épopées sans dieux, des tragédies sans héros. On apprécia combien les siècles passés avaient été vides lorsque l'on eut des institutions libérales sans la liberté, un parlement sans une chambre populaire, des académies scientifiques sans une doctrine, des sociétés littéraires sans art. C'est ce qui explique que le savoir ait eu aussi peu d'influence sur les mœurs, sur les conditions économiques et sociales, sur les institutions politiques et administratives.
Ce désaccord entre la culture et le mouvement social se manifestèrent dans les tentatives faites pour établir un nouvel ordre de choses, oii l'on projetait un royaume sans roi, une chambre des pairs sans hérédité, une armée sans conscription. L'exemple de quelques chefs ne peut modifier le jugement sur le milieu, qui est toujours constitué
par la moyenne des forces sociales. Les classes dirigeantes n'étaient pas en contact avec ]e peuple; sur celles-là pesaient trop de souvenirs, sur celui-ci trop d'ignorance. Onze ans d'état de siège retrempèrent la fibre populaire, bien loin de l'avilir ; l'exil, Téniigration, les idées élargies et nouvelles retrempèrent la bourgeoisie, et en 1860 tous, en Sicile, virent et voulurent l'Italie.
Le réveil do la science pendant un siècle avait préparû la rénovation politique, mais n'avait que peu servi celle de l'art. Agité par les rébellions, les protestations, les aspirations, celui-ci voulut être une force, alors qu'il ne peut vivre et durer qu'en devenant une forme.
Il en était advenu de même en France ; VEncyclopêdie avait préparé la Révolution de 1789; celle de l'art survint bien après, sous le règne de la banque et de la paix, à l'époque du roi-ciloyen. Alors que, sur le continent, se livraient les luttes entre classiques et romantiques et que l'art y avait déployé toutes ses aptitudes, la Sicile resta raidie dans les vieilles imitations classiques. S'éveillant d'une longue léthargie, elle exalta la force, non pas la forme ; elle idolâtra Guerrazzi et ne comprit pas Manzoni. La sérénité parut de la mollesse, la douceur de la résignation, le bon sens de la vulgarité. Aucun grand
artisttî de génie, sauf, en musique, rimmorlel Bellini, ne vint développer une forme propre au milieu d'une pléiade d'hommes de talent. Nous eCimes de doctes poètes ou de gentilles poétesses, mais tous modelés sur les exemples anciens ou étrangers.
Seulement, vers 1840, on commença à comprendre Foscolo, Farini, Alfieri, tout en appelant <i charlatanisme né en Allemagne » le romantisme qui avait donné tant de chefs-d'œuvre à la France et à l'Italie. La politique ne se séparait pas de l'art. Les hymnes, les drames, les romans préparaient les baïonnettes et les canons contre le tyran, lis versifiaient, mais ils conspiraient; ils écrivaient, mais ils apprêtaient les armes, ces braves qui apparurent en 1848, légion digne d'être aux côtés de Manin, de Tomaseo, de Cattaneo, de Correnti, de Manara, et qui, exilés plus tard en Piémont, en Lombardie ou h l'extérieur, s'y fortifièrent par une vaste et profonde culture. Ce sonteux qui, en 1860, ajoutèrent tant d'éclat aux lumières du royaume, formant une élite qui, à nous Siciliens d'aujourd'hui, semble composée de géants et nimbée de légendes; Michel et Émeric Amari, La Farina, Cordova, Ferrara, Ugdnlena, Castiglia, Ferez, Errante, d'Ondes-Reggio, Lanza, Bertolami, Emiliani-Giudici, Natoli, Torrearsa. Ils représentaient non pas
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la culture de bibliothèques ou de chaires éloignées de la vie, mais la science qui frémit et palpite avec la nation, aspire aux grands idéals, prépare aux institutions et est à la fois force, organisation et progrès.
Et iuijourd'iuii? Cerliiiiiement, vous ne me demanderez ni une formule, ni un jugemenl qui enveloppe toute une région, toute une race. 11 y a une série de points d'interrogation. Malgré sa grande ricliesse de talents et d'oeuvres, la fortune de ses entreprises, la vitalité de ses forces, la Sicile n'a pas eu un art et une civilisation qui lui fussent propres. 11 lui a. manqué un vrai centre, je dirais presque une âme pour son peuple, d'oii un contraste d'idées, de sentiments, de mœurs dans ces diverses familles.
Les aptitudes en sont aussi différentes que la nature du terrain. Une partie vit aujourd'hui, mais pense comme il y a un siècle. Ses sociétés superposées ne se mêlent que dans des circonstances extraordinaires, puis redeviennent étrangères l'une à l'autre. Même dans un seul individu, perce tantôt le Grec, tantôt l'Arabe, tantôt le Normand. Pourtant on peut, au milieu de ces
dissonances, saisir un motif dominant. Dans les peuples, comme dans les individus, il y a toujours quelque chose do permanent, d'ineffaçable, de fatal, qui constitue la nécessité de leur tempérament, leur figure. Je citerai quelques traits: l'idolâtrie de la force, l'esprit hiérarchique dans les idées, les sentiments, la vie, riiypertrophie du « moi », le pessimisme, l'instinct de généraliser par le jugement et d'amplifier par l'imagination, l'élan de propagande pour la rébellion, le défaut de cohésion pour édifier et, comme tendances, la susceptibilité, la mélancolie, l'isolement.
Je parle du Sicilien renfermé dans son île ou qui ne s'en sépare pas dans ses voyages, dans ses comparaisons, toujours disposé à opposer son radieux soleil auxbrumes Scandinaves, aux brouillards anglais et sa Conque d'Or aux steppes de Russie ou à la puzla hongroise.
Le culte de la force dérive du milieu, de la nature, de la légende, de l'histoire. Il vient tantôt des dégâts de son volcan, tantôt du tremblement de terre qui engloutit les villes et les bourgs, du ciel de bronze qui refuse une goutte de pluie, du latifundium dont l'œil ne voit pas les limites, du siroco qui étouffe la pensée, le mouvement, la pensée même ; delà végétation rapide, exubérante; de ses mines profondes et inépuisables.
Ce culte s'impose à l'imagination dans la fabrique de foudres de Jupiter, dans la stature des premiers habitants, les Cyelopes, dans l'omnipotence multiforme de la lumière, le mirage, dans réternelle fécondité de la terre, que personnifie Cérès, dans la violence des éléments de l'air, représentée par Éole. La ménnoire retient, confus, la bataille d'iraera, le temple des Géants d'Agrigente, les tyrans Cléandre, Panétius, Phalaris, Denys ; le levier et les miroirs ardents d'Archimède, les cloches des Vêpres, les trophées de Charles-Quint à Palerme, la Constitution de 1812, les Mille deMarsala.
De là, une opinion démesurée de soi, qui atteint le grotesque. Ce que firent les autres, Grecs ou Romains, fut d'abord fait en Sicile. On se glorifie de Messine, parce que don .luan d'Autriche y rassembla sa flotte avant la balaille de Lépante. Roger est populaire, parce qu'il concentra son œuvre en Sicile; non pas Frédéric II, qui l'oublia dans ses luttes avec la papauté, les Guelfes, l'Allemagne.
Rome eut le culte de la force, mais à l'époque héroïque, sans mêler le sentiment de l'humanité et de la justice : le triomphe sur les ennemis d'abord, ensuite le cirque pour s'y divertir au spectacle de la mort. La Grèce eut le culte de la forme : après la victoire, les jeux Olympiques, les
fêles au temple, les hymnes, les couronnes et les fleurs. La Sicile conserva plus que la foi, l'idolâtrie delà force, lorsqu'eurent disparu les héros, les luttes épiques, les grands idéals ; elle chanta le luxe de la forme lorsqu'il ne faisait que recouvrir des misères orgueilleuses et rebelles. Aussi resta-t-elle plus d'une fois comme isolée ou étrangère au milieu des nouveaux courants qui transformaient les instilulions, les arts et les mœurs.
Le servage, les invasions, les luttes, détruisirent ou empêchèrent Ttiquilibrc du caractère; l'opprimé voulut être oppresseur; le féodalisme s'infiltra dans tous les rouages sociaux, jusque dans la famille. De 1<\, le mécontentement, la conspiration, l'excès dans la victoire qui venge une longue oppression, l'émeute qui fait explosion au milieu d'un silence conservé par des tempéraments froids, comme le feu sort du cratère de l'Etna couvert de glaciers. De là, le contraste de flegme septentrional et d'impétuosité méridionale. Dans un duel au couteau, l'un des adversaires est blessé ; apercevant les gendarmes, il ferme son habit, embrasse son vainqueur, pour le sauver de l'arresL^tion, et tombe mort. C'est la chevalerie paysanne qui explique Vomerlà, la maffia^ le crime caché, les longs procès infructueux ; mais elle explique aussi la résistance
iûflexible, les audaces surliumaines, la fulminante rapidité de l'action.
Le féodalisme est dans les idées, dans tout le monde intellectuel. A l'origine des faits, il y a toujours une grande cause, le dieu ou le héros, l'homme nécessaire qui domine les choses, crée la loi, défie lés éléments, les tempêtes de la vie et de la nature. 11 doit vaincre, et s'il tombe comme héros, il renaît plus grand comme victime. Le développement morbide de ce sentiment fait admirer le bandit, le proscrit.
Le féodalisme est dans le langage. La femme de l'intérieur de l'ile dit « vous n à son mari. Le fils appelle » excellence » son père, prince ou duc. Le paysan donne du ii don )> à qui porte un chapeau au lieu d'un bonnet. Le féodalisme est dans le monde des sentiments : l' amour-propre, qui se suffit à lui-même, est supérieur à l'amour, quia besoin d'un autre objet; le mépris silencieux du geste est plus fort que toutes les paroles injurieuses; le crime de sang estpresquenohie, parce qu'il montre du courage ; le crime de faux est plébéien, parce qu'il se cache. L'Evangile populaire glorifie deux vertus : la gratitude et la vengeance ; la vengeance, héritage sacréqui se léguait souvent avec le patrimoine dans le testament même, comme dernière volonté du mourant.
Le féodalisme est dans la vie sociale. Au som-
met, se place l'homme d'épée ou le prêtre, comme chez les Latins, puis le seigneur qui vit de ses revenus, puis celui qui vil de sa plume ; tout en bas, les plus mal parfagés, même en fait d'estime, ceux qui vivent de leur travail.
La civilisation, après plusieurs siècles, a modifié certains aspects de celle organisation ; elle a tourné, pour y pénétrer, autour de cet édifice mi-barbare et mi-civilisé. Les académies, les instituts, les universités ont émoussé quelques angles, répandu la lumière ; mais l'homme qui sait lire est, en soi, un mécanisme, non pas une force dynamique. II lui faut comme à la terre, non seulement la lumière, mais la chaleur :
lumière pour l'esprit, chaleur pour Taclion. Elle est chétive et inutile, la culture inlellecluelle qui n'est que connaissances, analyses, controverses, et ne devient ni stimulani, ni activité, ni fait.
Le féodalisme intellectuel a empêché l'observation et l'intimité, ces deux qualités primordiales de l'esprit moderne, car elles rapprochent l'homme des choses. Celui qui se rappelle ou qui disserte est loin de la réalité ; souvent même il ne la voit pas, parce qu'elle heurte son type, sa norme, sa loi. Celui-là seul qui observe et qui sent peut comprendre et aimer celle réalité, toujours cohérente aux faits et aux impressions.
Là sont les résistances fatales, dirai-je, mais qu'il faut cependant vaincre à tout prix. De même qu'à l'observation, base de la vraie science, nuit la tendance exagérée à la synthèse ; qu'à l'intimité, cette note fondamentale de la moderne poésie, s'oppose la facile vision du paysage ; de même, aux réformes sociales et politiques il manque la couche démocratique.
Dans bien des lieux que traverse aujourd'hui la locomotive, le souffle des révolutions modernes n'est pas passé. Entre les seigneurs et les manœuvres, entre les exploiteurs de la terre et les serfs de la glf^be s'interposent des groupes d'intérêts, des clientèles administratives et politiques; mais la vraie bourgeoisie n'existe pas. Entre l'Etat et l'individu, on rencontre des mécanismes, des rouages, des soupapes de sûreté, mais il n'y a pas de gouvernement populaire. Il y a des associations avec des programmes socialistes, anarcbiques, plus ou moins larges, mais il n'y a pas un peuple. Les bas-fonds sociaux sont eux-mêmes saturés de miasmes féodaux.
Le milieu dans lequel sentent, pensent et vivent une grande partie des Sicilienseslen heurt avec la vie contemporaine. Aujourd'hui une grande transformation de l'esprit humain a eu lieu; tout s'analyse, dans les phénomènes physiques aussi bien que moraux ; aux principes s'entrelacent les
intérêts, à l'histoire la chronique, aux faits les anecdotes. Les grands événements ne surviennent plus par le fait d'un seul ou de quelques-uns ; les révolutions de la terre, de l'histoire, de l'esprit ne s'expliquent pas sans l'évolution lente etcontinue de mille et mille forces et existences. L'atome et le bacille sont, eux aussi, dans l'âme humaine : une émotion, un soupir, une palpitation, et l'art, comme la clinique, scrute et étudie ces bacilles.
La démocratie, sorte de chimie, a décomposé les héros, les classes privilégiées, les fortunes faites. Au culte aveugle pour le grand homme, elle a substitué l'étude de l'homme. A l'ahsoln succède le relatif; à l'imagination éprise des vastes horizons, la critique patiente, qui cherche la vérité, qui ne reste pas sourde à la voix du vaincu à côté des trophées du vainqueur, car c'est des humbles que, comme le royaume des cieux, se compose celui de l'histoire.
Devant ces nécessités, il subsiste en Sicile, dans l'esprit du plus grand nombre, une sorte de théogonie qui régente les faits et les choses, d'où une optique fausse qui dénature les institutions, les problèmes sociaux ou politiques, les lois, les personnes. Le tyranneau de la commune fait haïr l'Etat en lui ; dans le bandit, on admire le rebelle ; dans la force publique, on combat la tyrannie ; on venge l'oppression des faibles par
la suppression des forts. L'exagération dans la pensée devient excès dans l'action.
Cette complexité de stimulants et d'habitudes amène de plus en plus l'instinct à généraliser dans le champ des idées, avec des jugements préconçus, des synthèses faciles et risquées, ampliliées dans le champ de l'art en édifiant des épopées, des tragédies, des drames, alors que ces formes n'existent plus. Les légendes, les bribes d'histoire, les chants, les monuments peuplent l'imagination et alimentent l'orgueil. En 1812, on agitait la question de savoir si le parlement de Sicile avait précédé celui d'Angleterre ; en 1848, on voulut une chambre des pairs, parce que les anciens frères normands en avaient eu une.
Cette tendance est quelquefois une vertu. Dans l'expansion de son activité extrinsèque, ce peuple brave lesdangers et, le dernier topographiquement des régions de l'Italie, est le premier à l'avantgarde de toute révolution. 11 n'en recueille pas toujours les fruits, car, s'il a l'esprit de propagande utile pour la révolte, il n'a pas celui de coopération, nécessaire pour affirmer et répandre un système, une école, scientifique ou littéraire, une institution. D'où l'absence de véritables associations: en haut les académies, en bas les sectes. Pour dominer ou pour gouverner, il faut
vaincre, et cela est donné à peu ; pour s'insurgf^r, il suffitde protester, et fous le peuvent. L'absence lies fermes et des bourgades agglomère et vicie ouvriers et agriculteurs : les contacts facilitent la révolte, les contrastes empêchent les organisations. Les villes sont des agrégats et non des groupements ; la vie publique se fractionne en d'autres agrégats moindres, exclusifs en certains endroits jusque dans les mariages, les rapports sociaux, les professions, les métiers, la liturgie ; ce sont des forces individuelles éparses, rebelles h l'idéal plus haut d'une lutte de classes, d'influences, de pouvoirs, h une discipline plus large que celle imposée par le propre statut, par les liatnes de famille ou de parti. Les anciennes maistrances valaient mieux. De là, tant d'associations sans solidarit(% de réunions sans communauté d'idées. Elles fermentent, elles éclatent en un jour de vote, puis disparaissent, se dissolvent pour se reproduire sous un autre nom et servir avec l'obéissance des mercenaires suisses ou des compagnies d'aventure.
On l'a appelée la terre des initiatives ; mais. dans la sphère intime des idées, des sentiments, des coutumes, se trouvent encore des résistances non dominées qui dénotent un organisme fort, mais rebelle à se plier aux nombreuses exigences de la vie moderne. Celles-ci semblent et sont
quelquefois des transactions, et les caractères que n'out pas assouplis les soins de la civilisation dédaignent de s'y plier. Mais la société d'aujourd'hui, compliquée et raffinée, n'est qu'un tissu de transactions.
L'hypertrophie du sentiment individuel, qui est la note fondamentale du Sicilien, est certainement l'expression de grandes énergies et explique l'audace, l'amour des aventures, la rapidité de l'intention ; mais, souvent, elle n'est pas compensée par la faculté de l'analyse et du sens positif, comme dans la race anglo-saxonne. H ressent trop la vanité d'une cohérence malsaine. Pour lui, ce sont les faits qui ont tort, et non sa manière de les voir. Là est le grand obslacle à ce qu'il s'adapte au mouvement et à la nécessité des choses. Il ne renonce pas à. ses archétypes, aux classifications, aux systèmes ; de même que le paysagiste sicilien ne renonce pas à tâcher de reproduire le luxe de son atmosphère orientale, sans se préoccuper des obstacles que lui oppose la technique qui n'a pas les moyens de reproduire les vraies lueurs, la lumière des étoiles, le plein soleil, le scintillement des rayons et les larmes de la rosée sur les feuilles vertes.
J'insiste volontiers sur le rapprochement entre
le Sicilien et l'Anglo-Saxon, qui ont en commun
i nature insulaire, la greffe normande, le sens
aigu de la propre personnaliLé. Ce sens développe la dignité et l'indépendance lorsque le foyer domestique est environné de bien-être, excite le mécontentement lorsqu'il est associé à la gêne ou aux souffrances, comme en Sicile. L'Anglo- Saxon résume le monde entier daos sa maison, quand il y rentre ; il sait trouver sa maison dans le monde entier, quand il voyage. Le Sicilien transporte sa maison avec lui, comme la tortue; il observe peu, il n'admire rien qui ne soit un écho ou un reflet de son lie. Celui-là s'élève dans sa hiérarchie, qu'il soit noble, prêtre, commerçant ou agriculteur; celui-ci tente de s'élever en escaladant la barrière, qu'il soit prolétaire, paysan, ouvrier, propriétaire, professeur, noble. La première est la meilleure démocratie : en s'élevant dans sa propre sphère, on est égal aux aulres, on n'a pas l'incessante notion d'une classe inférieure héréditaire.
L'Anglo-Saxon ne s'arrête plus, mù par le | désir de parvenir ; il parcourt les Indes, l'Âu; tralie, l'Amérique ; le Sicilien veut une place dans l'armée, dans les bureaux, il recherche le salaire, la pension, la dot. En Angleterre, l'aristocratie personnelle mîtige l'aristocratie I héréditaire, forme une hiérarchie sociale, ordre, une carrière. En Sicile, Taristocratic a été une superposition de fiefa, de concessions,
de dominations, d'influences. II y ajusqu'àla catégorie des métiers, qu'ignorent aujourd'hui les peuples vraiment modernes. En Angleterre, un homme en vaut un autre. L'individu, en Sicile, vaut autant que le poste qu'il occupe, adulé s'il est en Iiaut, méprisé s'il est en bas.
La femme, dans certains endroits, représente un ordre inférieur. Sépariie ou cloîtrée, attachée à Tadministralion du ménage, sujette de son mari comme la terre féodale l'était de sod seigneur. C'est encore la femme du Grec, de l'Arabe, incomplètement libérée. Il est admis depuis peu, et pas partout, que les dames sortent sans être enveloppées d'un manteau de soie noire, les femmes du peuple d'une mante de drap bleu ou sombre qui couvrait la moitié du visage, la dérobant aux profanes.
Pourtant, la femme même puise dans le sentiment individuel une fierté de bête féroce, comme le peuple en révolte. La fragile créature revendique l'honneur, la liberté, le travail. Compagne de l'homme dans ki misère, sa rivale dans les tumultes, elle le dépasse dans les excès. Elle déploie une sauvage énergie, souvent héroïque au milieu de molles soumissions, jamais lâche.
Diriger ces forces vers des buts élevés, audessus des personnes, des groupes, des associa-
lions morbides, c'est la lâche qui incombe h l'éducation nationale. Les lies sont des réservoirs de certaines forces latentes qui valent mieux que l'or et le Fer pour consolider et retremper l'État.
Je ferme la parenthèse et je me résume. Ces difficultés et ces qualités du caractère sont propres à la vie insulaire et expliquent la facilité des révolutions qui substituent un ordre de choses à un autre, la résistance à l'évolution qui le corrige ou le transforme. Mais, dans la vie des nations comme dans celle de la nature, la force et la vitaliti? dérivent de la cohésion des éléments divers et du groupement des éléments analogues. Deux fois, la greffe a produit une civilisation glorieuse, à l'époque siculo-grecque et k l'époque siculo-normande. Un plus large avenir s'ouvre devant cette troisième Sicile, que j'appellerai ilalienne et qui n'a pas été greffée avec des éléments étrangers, mais avec ceux de la môme race et de la même patrie.
La chronique contemporaine fournira à l'histoire de belles pages dans ce demi-siècle de réfoi'mc et de rénovation dans les institutions, dans les arts, dans les mœurs.
Malheureusement, l'échange de tendances, de sonlîmcnts, d'idées, a été limité aux hautes chiHses, n'a pas encore pénétré dans le peuple.
Le tort est réciproque : cette race vigoureuse a besoin de s'épandre, de sortir de son Ile pour jouir des nombreux bienfaits de la civilisation d'aujourd'hui, pour combler quelque lacune de son esprit, émousser quelque angle de son caractère. Le greffage est facile, parce que la fibre n'est pas corrompue ; elle a un tempérament qui la défend des imitations morbides, des élaborations maladives, d'un art malsain qui va de l'hôpital h la maison de fous. Elle comprend la Bohême aux âpres montagnes percées de cavernes, qui brave le péril, non pas la Bohême des aventures sentimentales ou des saturnales artistiques, qui ne cherche que la jouissance . La Sicile peut avoir encore des arcadiens ou des académiciens, mais elle n'a ni décadents, ni raffinés. Et c'est bien quelque chose.
Elle possède, en outre, un trésor de traditions qui peuvent la rendre plus ferme dans le culle de ces institutions parlementaires qu'elle eut avant les autres régions du continent.
Elle doit aussi attendre quelque chose de toutes les autres parties de l'Italie. Plus que des chemins de fer, de l'industrie, du commerce, delà vie politique et des lois, elle doit espérer de la culture, de cette vraie culture nationale qui n'est pas seulement le livre, le journal, l'instruction obligatoire ou l'université, mais l'affinage de
toutes les aptitudes sociales, afin qu'elles deviennent laborieuses et fécondes ; de cette culture qui, comme rame des scolasliques, pénètre tout l'orgaiiisTne d'un peuple, circule et palpite avec une intensité égale dans ses diverses parties. Le peuple qui ne vit que d'idées s'appelle Byzance; le peuple qui vit d'idées et d'action s'appelle Rome. Bien peu, pendant les siècles sombres et tristes, davantage au siècle passé, beaucoup dans le nôtre, sont venus de la Sicile demander à la péninsule une hospitalité de sentiments et de doctrine. Nous avons eu en dernier lieu des exilés illustres dans la science, dans l'art, dans la politique, chassés de la terre qu'avait attristée tant de tyrannie, etqui y retournèrent avecle baptême italien; mais le continent ne rendit pas à l'Ile ces courants qui venaient d'elle. Arrivèrent l'armée, la bureaucratie; elles voulurent nous connaître au moyen des enquêtes, des procès, des rapports officiels ou de la statistique, dont la scientifique ironie montrait que l'inslruclion élémentaire et les crimes avaient doublé en même temps.
La véritable Sicile est encore en grande partie inédite. Une étude clinique ou à vol d'oiseau ne suffit pas pour la comprendre. Il y faut un travail d'intégration afin d'éliminer, non pas seulement les différences inhérentes au climat, aux
races, aux traditions, mais les anachronismes qui troublent notre vie intellectuelle el morale. J'en ai parlé avec franchise dans cette ville que j'appellerai la plus moderne de l'Italie; mais ces anachronismes ne sont pas particuliers à la Sicile. Je souhaite que les divers centres de culture, dont les autres orateurs ont parlé avec tant d'autorité, représentent non pas un faisceau mécanique de forces parallèles, mais un groupe d'activités conscientes et fécondes qui s'intègrent et s'alternent dans le grand organisme de la patrie commune.
Fin