Le Pentatkuquf, et l\ loi de Moïse
Les antiques monuments littéraires attribués à Moïse, qui se trouvent en tête de la Bible, sont appelés, par les Juifs, Thorah (loi ) ; le nom de PcH' tateuque ( ■TVEvrârcux.c? ) leur fut donné par les traducteurs grecs , parce qu'ils se composent de cinq livres , savoir, la Genèse, l'Exode , le Lévitique , les Nombres et le Deutéronome. Ces cinq livres forment un ensemble, dont le but principal est de nous faire connaître l'origine du peuple hébreu et son histoire primitive jusqu'à son établissement dans le pays de Canaan. Moïse est le centre de cette relation, et sa législation y est exposée, non pas dans un ordre systématique, mais d'après la suite historique des inspirations du législateur et descommunications qu'il en fit au peuple. La Genèse, qui commence par la création du monde et qui finit par la mort de Joseph , est une introduction indispensable à f œuvre de Moïse. Après avoir rapporté les antiques traditions sur la création et la généalogie antédiluvienne d'Adam jusqu'à Noé, le seul qui fut jugé digne d'être le propagateur de l'espèce humaine après le déluge, l'auteur nous fait connaître rapidement les peuples qui descendirent des trois fils de Noé.
S'arrétant à la race de Sem , il nous
montre, à la dixième génération Abraham, la souche du peuple hébreu, et il nous fait connaître en détail l'histoire des patriarches qui se termine par la bénédiction donnée par Jacob à ses douze fils , entrant tous dans l'alliance d'Abraham. Ainsi il nous fait voir le Dieu unique qui plane sur l'univers créé par sa volonté, et qui accorde sa protection toute particulière aux patriarches du peuple hébreu. Le livre de VExode tire son nom de la sortie d'Egypte dont il expose les détails ; il renferme une grande partie des lois civiles, et le récit historique y est continué jusqu'à la construction du Tabernacle. Le Lévitique s'occupe principalement du culte, et, en général,, des lois qui concernaient les prêtres et les lévites ou dont la sauvegarde leur était confiée. Le livre des Nombres renferme plusieurs recensements du peuple hébreu; le récit, qui y est continué jusqu'à l'arrivée des Hébreux dans les plaines de Jéricho , se trouve interrompu çà et là par des lois qui doivent servir de complément à celles de l'Exode et du Lévitique, et par quelques lois nouvelles qui concernent surtout le droit public. Le Deutéronoine (seconde loi ) est la récapitulation de la loi mosaïque dont nous avons déjà parlé, et à laquelle se joint la relation des derniers actes de Moïse et de sa mort.
Pendant une longue suite de siècles ces vénérables monuments ont été considérés , dans leur intégrité, comme l'ouvrage original de Moïse, sans que personne osât mettre en doute leur authenticité et les examiner, sous ce rapport, avec le regard scrutateur de la critique. Mais les progrès de la science exégétique et critique ont aussi exercé leur influence sur les livres de iMoïse. Des passages qui révèlent évidemment une époque plus récente|, firent naître des doutes sur l'authenticité de ces livres; la critique d'abord timide s'en empara, s'enhardit déplus en plus, et ne connaissant plus de frein, fit successivement descendre
PALESTLNE.
la composition du Pentateuque jusqu'à mille ans après .Moïse et finit par transformer en mythes la plupart des événements historiques qui y sont racontés. Et ici nous ne parlons pas du scepticisme systématique , qui, poursuivant de son dédain tout ce qu'une haute antiquité a rendu sacré pour les hommes , ne sait manier d'autres armes que la raillerie pour éteindre dans notre cœur les sentiments que notre éducation et une longue habitude nous ont rendus chers, et auxquels il nous en coûterait tant de renoncer. Mais nous parlons de recherches faites par des hommes graves et religieux , par des savants consciencieux qui n'ont renoncé qu'avec regret à la tradition reçue, mais qui ont cru devoir sacrilier leurs sentiments aux exigences «de la raison et de la science. Au point •oîi en sont les choses, l'historien ne saurait se retrancher dans une foi absolue , et se borner à exposer les lois mosaïques d'après la source unique qui est à sa disposition, sans s'enquérir d'abord du degré d'authenti- •cité qu'on peut attribuer à cette ■source. Heureusement la critique savante a appelé dans l'arène des cham- {)ions non moins savants qui ont pris a défense de la tradition reçue, en faisant toutefois quelques concessions devenues inévitables. Depuis plus •d'un demi-siècle , c'est en Allemagne
frincipalement que la question de authenticité du Pentateuque a été discutée avec profondeur'. Adhuc
' Les longs débats ont été résumés en I830 par A. T. Hartmann dans l'ouvrage Intitulé Historisch-kritische Forschungen ûber die Bildung, das Zeital/er und deii Plan derfù/if Bûcher Moses, 1831, 1 vol. grand in-S" de ^17 pages. Dans cet ouvrage toutes les questions qui se rattachent à la critique du Hentaleuque sont traitées avec une profondeur et une érudition qui ne laissent rien a désirer. L^auteur est du nombre des critiques avan- •ces. Parmi /es défenseurs de l'authenticité •nous remarquons les Michaeiis, les Jahn, les Eichliorii , les Rosenmùller. — Depuis la pubhcation de l'ouvrajje de Hartmaïui, de nombreux champions ont continué la lutte; nous nous contentons de nommer, comme représentant les deux opinions extrêmes, P. norilen qui, dans rintroduction a son com-
sub jvdice lis est. Aucun des de»uc partis n'a encore déposé les armea; mais la lutte a déjà produit des résultats bien positifs , et désormais incontestables. Les limites dans lesquelles nous devons nous renfermer ne nous permettent pas de raconter ici l'histoire détaillée de cette lutte et de mentionner les hypothèses plus ou moins hardies qui ont été faites sur la composition du Pentateuque , depuis Richard Simon qu'on peut appeler le père de la critique biblique jusqu'à de Wette et V hijpercritique Bohlen; mais il est de notre devoir de faire connaître l'état de la question , en citant les principaux arguments qu'on peut alléguer pour ou contre l'authenticité du Pentateuque, et nous devons aussi indiquer les données positives qui résultent de la discussion.
Pour qu'un ouvrage puisse être considéré comme émané d'une seule époque et d'un seul auteur, il faut avant tout qu'il soit exempt de répétitions inutiles, de contradictions et d'anachronismes. Il faut aussi qu'on y reconnaisse un plan suivi et qu'il y ait unité dans les différentes parties. Or le Pentateuque ne répond pas entièrement à ces exigences de la critique; on peut y faire les observations suivantes :
1° 11 a évidemment un caractère fragmentaire; les différents fragments, dont quelques-uns forinent de petits ouvrages à part , achevés en euxmêmes , sont mis ensemble et réunis d'une manière décousue et souvent même l'ordre chronologique n'est pas strictement observé. C'est ce dont chaque lecteur attentif peut facilement se convaincre, et les exemples sont si abondants qu'il serait inutile d'en citer.
2° Il offre beaucoup de répétitions et de contradictions. Dès le commencement de la Genèse , nous trouvons l'histoire de la création racontée deux
mentaire sur la Genèse, a poussé quelquef» js la critique jusqu'à l'extravagance et à la puérilité, et E. W. Hengstenberg ((ui a entrepris de rétablir l'autorité de la tradition; dans un ouvrage intitulé : Die Authentie des Pentaieuclis erwiesen.
L'UNIVKRS le
fois et (Tune manier,' (liffrrrnt nom d.- Di.'U n\'^l pis I.! nn-me (i.ms |,s.l('uxn-l,iti..>>'.IU'nrst de in.Mnn dans l'histniie du delui,'.' cl dans pliisinirsiM tic>del,ivi.Ml.-s|)alriiircli.'s.
Si 1,1 diflic iltc subsistait seulement nourlaC.enèse, on (MXirrait repondre nue Moïse v a recui'illi tous les anciens doeuments qui pouvaient servir a son but , sans s'occuper a les mettre d accord dans tous les détails; mais les autres livres du Pentateuque ne sont pas exempts de répétitions et mémo de contradictions. Nous nous contenterons de citer quekiucs exemples :
Dans le sixième chapitre de l'Kxode (v.:5), Moïse dit à Dieu qu'il parle avec difiicuité et que Pliaraonne l'ecouterait pas, et Dieu lui répond qu il aura Ahron avec lui pour lui servir d'orateur. Non-seulement la difdculté élevée par Moïse se trouve déjà énoncée au V. 12, mais Moïse avait déjà eu à ce 6ujet un long entretien avec Dieu (ch. 4 , V. 10-16); Dieu lui avait dit que Bon frère Ahron lui servirait de bouplie, et les deux frères s'étaient en effet présentés à Pliaraonet lui avaient parlé au nom de Jéhova. Il paraîtrait donc que nous aurions ici deux mémoires de différents auteurs, roulant sur le même sujet. Gela résulte aussi de la fin de la table généalogique de Moïse et Ahron (ch. 6, v. 26, 27), oij l'on dit que c'est la ce Ahron et ce Moïse à qui Dieu ordonna défaire sortir les enfants d'Israël de l'Egypte et que ce sont eux qui parlèrent à fharaon roi d'Érjypte. Celte observa -
1 Dans le P'' chapilrp, Dieu est appelé FAohim , dans les cli. 2 el 3 Jéltova Elohim , et dans d'autres endroits nous trouvcms le nom de Jéhova seul. Ce sont ces différences qui ont fait naître les Conjectures AwméA^'Cxn Aslruc sur les mémoires originaux dont il ■parait (pic Moï^e s'est servi pour composer le livre de la Genèse ( Bruxelles, 1753). Peu à peu il découvrit jusqu'à douze mémoires dans la Genèse. Eictihorn les réduisit à deux. Vater (Commentar., p. 393 et suiv.), tout tn montrant que les différents noms de Dieu ne sont pas toujours un guide si'ir pour distinsuer les diftérents documents, a accumulé d'autres preuves, pour démontrer que non-seulement la Genève, mais aussi les autres (|uatre livres du Pcntaleuque se composaient de documents hétérogènes, et appartenaient à dilféreuls auteurs.
tien semble déplacée, lorsque dans les chapitres précédents il n'a été question que de Moïse et Ahron et de leur mission auprès de Pharaon. — Plus loin la description du Tabernacle et des vêtements sacerdotaux se trouve répétée deux fois , mais l'ordre est interverti. Kst il probable que le même auteur ait écrit deux fois de suite tous ces longs détails , en changeant seulement la formule et tu feras en et on fit? — Le miracle des cailles et de la manne, raconté au ch. 16 de l'Exode, est reproduit dans le livre des Nombres (ch. 11), avec des circonstances différentes. On peut s'étonner en outre que les Hébreux aient manqué de viande à l'époque dont parle l'Kxode , puisqu'ils venaient à peine de sortir d'Egypte avec des troupeaux très-nombreux (ch.
12, V. 38). Ces troupeaux auraient-ils péri dans la mer ou par le manque de nourriture? mais il est question plus tard de sacrifices et d'holocaustes (ch. 24, V. 5; ch. 32, v. 6; Nombre?. cb.7),de brebis et de bœufs qui allaient au pâturage (Exode, 3 1, 3).— L'é ■ tablissement d'un conseil de soixantedix anciens est raconté deux fois (Exode, ch. 24, et Nombres, ch. 1 1) avec des variations. Tous ces exemples et beaucoup d'autres que nous ne pouvons citer ici , ont fait considérer, par plusieurs critiques, tout le Pentateuque comme un recueil composé de différents documents qui traitaient de Moïse et de sa législation.
3° Le Pentateuque révèle souvent un auteur dilférent du législateur, et vivant à une autre époque et dans d'autres lieux. Moïse n'a pas dû dire lui-même qu'il était l'homme le plus humble de la terre (Nombres, 12, 3).
— Le récit de la mort de Moïse et le passage de la Genèse (36, 31) qui suppose l'existence de la royauté dans Israël ont été regardés depuis longtemps comme des interpolations, par les défenseurs même les plus ardents de l'authenticité du Pentateuque. Mais il existe un grand nombre de passages non moins difficiles , sur lesquels on a glissé trop légèrement. Nous avons déjà parlé de la difficulté que présent*»
PALnSTliNE.
le nom de la ville de Dàn mentionné dans la Genèse et dans le Deutéronome ' ; nous allons citer quelques autres anachronismes : Au ch. IG de l'Exode ( V. 35 ) on raconte comme un fait accompli , que les enfants d'Israël ont mangé la manne pendant quarante années, jusqu'à leur entrée dans le pays de Canaan. — Au cli. 32 des Kombres (v. 34-38) il est fait mention d'un certain nombre de villes bâties par les tribus de Gad et de Ruben. Moïse étant mort très-peu de temps après la conquête du pays qu'il donna à ces deux tribus, n'a pu être témoin de la construction de ces villes. — Au même chapitre ( v. 4i:) on mentionne les villages de Jaïr, ainsi appelés de Jaïr, descendant de Manassé; le Deutéronome (3, 14) dit qu'on les appelle ■d\\\'i\ jusqu' a ce jour % cequi fait supposer que l'auteur n'était pas contemporain de la fondation de ces villages; mais, ce qui augmente encore la difliculté, c'est que , selon le livre des Juges (10, 4) le nom de villages de Jaïr dériverait du juge Jaïr, qui , eneffet, habitait les contrées du Gilead. Comment l'auteur du livre des Juges pouvait-il ignorer ce que les livres de Moïse disaient de l'origine de ce nom. Ainsi l'existence des villages de Jaïr dès le temps de Moïse devient très-problématique, et Moïse n'a pu écrire les deux passages des Nombres et du Deutéronome. On a trouvé une autre diflij culte dans les mots de la Genèse ( 12 , I 6) : Et le Cananéen était alors dans le ri paijs; mais nous avons déjà fait voir que ces mots pouvaient tres-bieu émaner de Moïse 3. — Quant à l'expression aiidela du Jourdain ( qui ne pouvait être appliquée à la Perce que par un auteur qui vivait à l'ouest du
1 ' Voy. ci-dessus , p. 33.
'Cette formule, qui se trouve souvent dans les livres historiques de la Bible et qui indique toujours l'écoulement d'un certain laps de temps, est employée d'une manière non moins frappante dans un autre passage du Otuteronome (lo, 8), ou l'auteur, en parlant de l'institution du Lrvilisme, nous apprend que les lévites exercent leurs fonctions juxqu a ce jour.
•* Vov. ci-dessus , page 78
fleuve), elle est douteuse , et il paraît que le mot hébreu "i^yn signifie quelquefois en dfça; du moins l'auteur du Deutéronome l'emploie-t-il également pour désigner le pays à l'est et à l'ouest du fleuve (ch. 1 , v. 1, et ch. Il, v. 30).
4° L'hébreu du Pentateuque est à peu près le même que celui des derniers prophètes, et cependant il n'est pas probable que la langue hébraïque n'ait pas changé pendant l'espace de mille ans. D'un autre côté, le style du Deutéronome diffère sensiblement de celui des quatre premiers livres et offre beaucoup d'analogie avec celui des prophètes, notamment de Jérémie '.
b° I-e Pentateuque renferme beaucoup de faits qui manquent de tout> vraisemblance et qui souvent sont en contradiction manifeste avec les lois de la nature. Ces faits ne peuvent être considérés comme historiques , et on ne peut y voir que des légendes populaires ou des mythes. Or, s'il est vrai que Moïse a pu recueillir dans la Genèse jusqu'à des traditions et des mythes qui établissaient l'existence d'un Dieu créateur reconnu par les patriarches, il n'en est pas de même dans les quatre livres où il raconte des faits contemporains. Dans les récits des plaies de l'Egypte, du passage de la mer Rouge, de la manne, de la proclamation du Décalogue, de la construction du Tabernacle, du séjour dans le désert, le fond historique est enveloppé de mythes qui n'ont pu se
' Depuis de Wette ( Dissertatio qua Deuterononiium a prioribus Pentateuchi libris diversum , alius cujusdam recentioris auctoris opus esse demonstratur, Jenae, I«05) le Deutéronome est considéré par les critiques ( VatiT, Gesénius, Hartmann) comme un livre composé vers l'époque de l'exil , et longtemps après les quatre premiers livres. Un jeune critique, M. George (qui a trop d'esprit et d'indépendance pour se traîner sur une roule battue), tout en soutenant que le Deutéronome n'a été composé que sous le roi .Tosias, veut pourtant que ce soit le plus ancien livre du Pentaleuque (voy. Diejû- (tisrhfu F<?s/e. Berlin , 1835, p. 13-75). La léi;i.-^lation des trois livres précédents aurait été laite pendant ou après l'exil, pour lia état qui d.'ja n'existait plus! !