CULTE ET LOIS CÉRÉMONIELLES
Le culte, avons-nous dit, est le s>/mholede la doctrine; c' est-a-dire, la représentation extérieure, par certains actes qui tombent sous les sens, des points principaux de la doctrine sur Dieu et sur ses rapports avec la nature et avec l'homme en particulier. Le culte n'est pas en luimême un véritable lien entre la Divinité et l'homme; mais il met sans cesse l'homme en présence de Dieu, il vient en aide au sentiment moral, et, par les actes qu'il prescrit, il rappelle cà l'homme la croyance en Dieu et les devoirs intérieurs que lui impose cette croyance.
Le culte des patriarches avait la plus grande simplicité; ils n'avaient pas de temple, ils adressaient des prières à la Divinité et lui offraient des sacrifices dans tous les lieux et sans avoir des époques fixes pour leurs actes de dévotion. Ils préféraient cependant les hauteurs et l'ombre des bois comme des lieux plus propres à faire naître le recueillement et les sentiments de piété. Dans les endroits où ils avaient reconnu plus particulièrement la manifestation de la Divinité, ils posaient des pierres en monument, et ils les consacraient avec de l'huile, et ces-monuments restaient toujours pour eux un objet de respect et de pieux souvenirs (Gen. 28, 18, 3.5, 14). En Egypte les Hébreux avaient conservé quelque notion de Jéhova, le Dieu de leurs pères, mais il paraît que les pratiques religieuses des Égyptiens ne restèrent pas sans innuehce sur les Hébreux; le culte pur de l'époque patriarcale disparut peu à peu pour faire place à des pr;*tiques idolâtres.
PALESTIIVE.
Moïse, après avoir proclamé de nouveau Jeiiova, le Died unique, et ;ivoir sévèrement défendu d'adorer tdute autre di\ inité , ou de représenter Jcliova lui-même sous une imai;e (pielconque, sentit cependant la nécessité d'établir des symboles extérieurs de la présence de Jehova au milieu du peuple hébreu, et de prescrire des actes de dévotion qui, tout en s'adressant à l'Être absolu et invisible, fussent en rapport avec les usa- L,'i's de l'époque. Il a dû respecter les habitudes de ses contemporains et laisser subsister une foule de cérémonies , qui, à la vérité, ne sont pas toujours dignes de sa sublime doctrine, mais qui seules pouvaient agir alors SIM' l'esprit des masses. Le grand génie (ie .Moïse devança les siècles; mais il ne put élever jusqu'à lui les hommes auxquels il s'adressait, et qui ne pouvaient encore l'entendre qu'à moitié.
11 devait donc s'abaisser à eux, et adapter, autant que possible, les nouvelles doctrines aux usages généralement établis. C'est pourquoi la voix sublime qui, du haut du Sinaï, proclame le monothéisme le plus pur, le Dieu qui s'annonce comme libérateur des Hébreux, qui brise les chaînes de leurs corps et de leurs esprits, peut et doit s'abaisser jusqu'à régler même leurs préjugés, pour les préparer à une émancipation graduelle qui doit s'avancer à mesure q^ue les lumières s'accroîtront.
D'un autre côté, les usages qui étaient plus particulièrement en rapport avec le polythéisme et l'idolâtrie devaient être proscrits avec la plus grande sévérité, et souvent, pour les faire disparaître, il a fallu établir des cérémonies qui leur fussent diamétralement opposées'. De là vient le caractère si compliqué du culte mosaïque et cette infinité de pratiques minutieuses qui paraissent souvent être en
' Moses, dit Tacite, quo sibi in posterum gentemjirmaret, novosritits contrariosque ceteris 'morlalibus indidil. Profana it'ic omnia, qtiœ npud nvs sacra ; riirsiim concc-ssa apiid illos, quœ nobis intesta. Dos ■tl'wqiie immoUitur, quvm ^gijplii Jpin tolunl. Histor. V , 4.
désaccord avec la doctrine et Ja mo* raie de Moïse.
C'est sous ce point de vue que nous considérons le culte et les lois cérémonielles de Moïse , laissant décote la t/jpo/ogie et le symbolisme, c'est-àilire la doctrine qui considère les pratiques du culte des Hébreux comme autant de types d'une révélation postérieure, et celle qui voit dans chacune de ces pratiques le véritable symbole d'une idée mosaïque. Ces doctrines manquent, l'une et l'autre, d'une base historique et objective, et elles laissent un champ très- vaste à l'imasination individuelle. Quanta la typologie qui fut mise en vogue, au dix-septieme siècle, par Cocceius et son école, elle est presque tombée dans l'oubli, et les théologiens chrétiens les plus fervents n'osent plus l'admettre dans ses détails. « Il est certain, dit Jahn', qu'on « ne trouve point dans les lois nio- « saïques de ces types du Christ, que « les Hébreux eussent reconnus alors, « ou à toute autre époque avant le « Christ. » Le symbolisme, qui considère les cérémonies du culte mosaïque comme des allégories ou des images des divers points de la doctrine, était déjà en vogue dans l'école juive d'Alexandrie, et les écrits de Philon montrent jusqu'où peut s'égarer l'esprit humain lorsque, évitant le terrain historique, il s'abandonne à une vague spéculation. Voulant soutenir la dignité des livres de Moïse en face de la philosophie de son temps, Philon se sert de cette même philosophie, pour expliquer allégoriquement nonseulement une partie des lois mosaïques, mais aussi les récits historiques et mythiques du Pentateuque. La même tendance se montre dans les écrits de Josèphe et dans ceux de certains rabbins , notamment des cabbalistes. Dans les derniers temps la Symbolique de Creuzer, qui s'occupe particulièrement de la mythologie des Grecs , a fait renaître le goût du syyn- 6o//s»îe appliqué à l'Écriture sainte, et récemment l'Allemagne a vu paraître un ouvrage savant et graudiose
* Archceologie, t. III, p. 104.
M'MM.ll.S.
sur H si/mhn/es/lu culte Dinsni'iuC .
l);iiis l'iiitrodiK-tioii de cet ouvrase , noiislisons le passade suivant ' • " I>fs recherclies moilernes sur les relijiions de raiitKHiile ont eu i)our résultat cette certitude indubitable, (lue la forme matérielle des cultes païens a un caractère iiiiure et qu elle ne doit pas être prise seulement comme quelque cbose d'extérieur. Or, le culte mosaïque serait au-dessous et non pas au-dessus de tous les cultes païens, si seul il faisait une exception et si les hommaues qu'on v rend à la Divinité n'étaient autre cliose qu'une pompe extérieure, un aliment pour les sens grossiers du vulgaire, un plaisir des yeux. Bien au contraire, nous avons dans le mosaïsme un motif de plus qui nous oblige d'accorder à la forme matérielle de son culte un caractère ligure. Le prinoipedistinctif et caracte'ristique du mosaïsme est l'unité et la spiritualité de Dieu , comme nous l'euseiiïne le Decalogue dans le premier et dans le deuxième commandement , dans lequel on défend très-énergiquement de représenter la Divinité par une image quelle qu'elle puisse être. Or. avec un être invisible, purement spirituel, sans forme ni image, on ne peut se mettre dans un rapport réel que d'une manière invisible et spirituelle, et jamais ce qui est matériel ne saurait produire un rapport purement spirituel. Ainsi donc, de même que l'objet du culte mosaïque est un Dieu immatériel , invisible, spirituel, de même la forme matérielle de ce culte ne saurait être en elle-même le but, mais l'image et la représentation d'un rapport spirituel. »
C'est en partant de ce raisonnement que l'auteur cberclie à expliquer le sens svmbolique de tous les détails du culte des Hébreux. A la vérité, ce symbolisme moderne a sur l'ancien ce grand avantage qu'il procède avec beaucoup plus dé critique, en restant
' SymboUk desmosaischen Ciiltus, parKarl Chr. W. F. Baehr. 2 vol. in-8. Heidelberg, 1837-1 S39.
sur le terrain mosaïque et en cher, (•liant dans les doctrines de Moïse elles-mêmes le sens symbolique des pr.iti(]ues religieuses des Hébreux. Mais il n'en procède pas moins d'une muriière subjective*, car les écrits^ de Moïse n'offrent pas assez de données, pour nous faire reconnaître le criteritun du symbole , qui dépendra toujours d'une manière de voir tout individuelle. Il nous semble que, si Moïse avait voulu donner à tous ses préceptes un caractère symbolique, il n'aurait pas manqué de nous donner quelques indices qui pussent nous faire reconnaître le symbole. Les prophètes du moins en auraient eu quelque connaissance , ne fût-ce que par la tradition orale, et ils n'auraient pas montré tant d'éloignement pour les pratiques extérieures du culte, qu'ils présentent toujours comme une cbose peu agréable à Dieu.
>'ous n'adniettons donc le sens symbolique que là où Moïse l'a clairement indique lui-même. Ainsi le sabbat est le symbole de la création qui était achevée le septième jour ( Exode, 20 .
lt;31 , 17)-, le tabernacle représente la résidence de Jéliova au milieu des Hébreux (ib. 2-5,8); la circoncision est le symbole de l'élection du peuple hebreu"(Genèse, 17, 11) Les fêtes, outre leur sensagronomique, devaient rappeler de grands souvenirs historiques : la Pàque et ses rites devaient perpétuer la mémoire des grands nnracles qui signalèrent la sortie d'Egypte (ib. clh 12); la fête des Tabernacles devait rappeler aux Hébreux leur séjour dans le désert (Lév. 23, 43 ). De même nous verrons quelques autres rites dans lesquels on reconnaît facilement le caractère symbolique. Enfin, malgré les emprunts que Moïse a faits aux cultes païens, il a su donner au culte hébreu, dans son ensemble , un caractère particulier qui en fait le svmbole distinctif de la doctrine monothéiste. Quant aux détails, nous le répetons , ce sont en partie des accommodations à l'esprit du temps, et en partie des dispositions qui ont pour but de détruire des pratiques ido-
lâtres qui ne pouvaient être tolérées.
De cette manière ou s'explique faciifinent les nombreuses analogies qui .■Mslenl entre les rites mosaïques et ceux (Je plusieurs cultes païens, et qui ne sauraient être l'effet du hasard.
Kotre opinion d'ailleurs s'appuie sur des autorités très-imposantes ; elle est celle des anciens rabbins et des plus illustres Pères de l'Église, qui considèrent l'institution des sacrifices et de plusieurs autres rites counne une condescendance pour la faiblesse des Hébreux'. Le premier qui ait développé cette opinion et qui ait essaye d'expliquer les cérémonies du culte mosaïque par les cultes païens, est l'illustre Moïse Ben-Maïmoun , ou Maïmonide , rabbin du xif siècle ^ ; il a tâché (le prouver que le législateur divin a tantôt emprunté, tantôt combattu les usages des Sabiens ou Sabéens , nom sous lequel les écrivains arabes comprennent en général les anciens peuples païens. Spencer a embrassé avec chaleur les opinions de Maïmonide , et elles forment la base de son grand ouvrage sur les lois rituelles des Hébreux^ ; mais ce savant est allé trop loin quelquefois dans les rapprochements qu'il fait entre le culte hébreu et les cultes païens, et souvent il a abaissé Moïse au rôle de simple imitateur, sans faire ressortir les vues sublimes qui guidaient le législateur hénreu, et par lesquelles il ennoblissait les emprunts qu'il avait faits aux autres.
Les arguments que Maïmonide puise dans les livres des Sabéens , et que Spencer a développés avec une vaste érudition, nous pouvons maintenant les fortifier par les notions que nous avons acquises sur les anciennes religions de l'Orient. Il est naturel ,
' Voy. les citations dans les Réflexions sur le culte des anciens Hébreux (p. 25-29) ; nous nous dispensons de reproduire ici tous les détails que nous avons donnés dans cet écrit.
' Voy. son More ^'ebouchim, 111'= partie, ch. 29—49.
' De tegibus Hebrœorum ritunlibus et eortim rationibus , lihri très. Cantahrigiae , ifjsr., in-folio. Cet ouvraj^e a été réimprime plUsieai-4 fois.
pour expliquer les cérémonies du culte des Hébreux , qu'on interroge tout d'abord les usages de l'Egypte. S'il nous restait des monuments écrits des prêtres égyptiens, ils jetteraient sans doute beaucoup de lumière sur une grande partie des rites mosaïques ; mais nous en sommes réduits , pour l'Egypte, aux notions éparses ça et la dans les auteurs grecs , notamment dans Hérodote et dans Diodore de Sicile. Néanmoins ce que nous savons des pratiques religieuses des Égyptiens ne manque pas de nous fournir des données précieuses pour éclaircir plusieurs points du culte de Moïse, et nous en faire comprendre le caractère compliqué. Hérodote nous dit que les prêtres égyptiens observaient , pour ainsi dire, des myriades de cérémonies religieuses^. Mais s'il ne nous est pas permis d'interroger directement l'Egypte, nous pouvons nous adresser a ceux qui furent ses précepteurs ou ses disciples. L'Inde paraît être la source de laquelle sont émanés en grande partie les cultes de l'antiquité. L'Egypte paraît avoir puisé à cette source, soit que des brahmanes missionnaires y aient importé directement les doctrines de l'Inde, ou que ces doctrines y soient venues par l'intermédiaire de l'Ethiopie, où régnait peut-être une civilisation plus anciennes Les colonies que l'Egypte envoya en Grèce ont dû y apporter des doctrines et des pratiques égyptiennes.
D'un autre côté, l'intime rapport qui existe entre les langues sanscrite et grecque ne nous permet plus de douter que les prétendus autochthones de la Grèce ne soient d'origine indienne.
Le culte des Hellènes est donc aussi venu de l'Inde, en partie directement , et en partie par l'Egypte, et, malgré toutes les modifications que les pratiques religieuses des Indiens et des
' L. II , ch. 37. Après avoir parlé de quelques usages des prêtres égyptiens, il ajoute ; àXXa; tô ÔpTjijxia; ÈTtiTîÀïoufft [i-jpia; , w; e'iTCîïv Àôyw.
* Voy. Fr. Schlegel , Ueber die Spracht und ff-eisheitder Indier, p. 179, l8o ; Bohen, Dos ait» Indien, L I,p. 117 et suiv.
L'UNIVERS
K^zyptions oui pu éprouver diez les CiTtcs, elles peuvent eiieore la nous fournir di'S eelairei-sseiueiils pour le eulle ilrs llehreux.
Quelle qu'ait été d'ailleurs la filiation des doetriues et des eérénionies reliiiieuses, il est certain (|ue les rites dcsllehreux ollVeut de noud)reux rapports avec ceux de plusieurs autres peuples de l'antiquité, et uotaMunent des Indous '. Ces rapports ne sauraient être fortuits, et il est évident (]ue Moïse a beaucoup emprunte aux autres nations; car on ne pourrait guère soutenir, avec la moindre vraisemblance historique, que les Indous aient pu emprunter(iuelquechoseaux Hébreux, avec les(iuels ils n'avaient pas la moindre relation , tandis que les Hébreux ont pu recevoir des usages indiens par l'intermédiaire de l'Egypte. Mais en étudiant les anciens cultes de l'Orient , bien loin de faire un reproche à Moïse des pratiques et des céréujonies (|u'il prescrit aux Hébreux , on sera étonné , au contraire, qu'il ait pu entreprendre une si immense réforme, en réduisant a si peu de chose les innombrables pratiques par lesquelles tout l'Orient crut honorer ses divinités, et en proscrivant toutes celles qui n'avaient pour base que la superstition et qui ne s'accordaient pas avec le monothéisme et la morale*. On comprendra, en même temps, l'antipathie que Moïse tâcha d'inspirer aux Hébreux pour les cultes étrangers, afln qu'ils conservassent pure et intacte la sublime doctrine qu'il leur avait révélée.
» Voy. le cinquième livre des Lois de Ma- HOU a. la suite de mes Eéjlexions, et les notes que J'y ai jointes.
'' L'épicurien Celse , dans son Discours véritable, disait que les lois cérémonielles que les Juifs prétendaient avoir reçues de Dieu , étaient imitées des Égyptiens,' des Perses et d'autres peuples. Origène le lui accorde : « mais, dit-il, si l'on applique son esprit à « èien pénétrer dans le dessein du législateur, « et que l'on examine les institutions de ce « peuple (des Hébreux), en les comparant « avec celles qui, chez les autres nations, « sont en vigueur jusqu'à ce jour, on n'aura « certainement pour aucun peuple plus d'ad- « miration ; car en repoussant tout ce qui « est inutile au genre humain, les Hébreux «n'ont adopté que ce qui est utile. » Contra Celsum , éd. Spencer, p. 259.
Kn établissant son culte, Moï.sc fixe tout d'ahoid le lieu qui devait être considéré comme la résidence particulière de la Divinité; il règle ensuite les actes religieux qui devaient s'accomplir dans ce lieu et les pratiques imposées aux individus; il institue un personnel (|ui devait présider à l'accomplissement des actes religieux , et il fixe les temps qui devaient être distingués par des solennités particulières. Nous avons donc à considérer les quatre points suivants : 1° le sanctuaire, 2" les pratiques religieuses, 3" le sacerdoce, 4° les fêtes. Autant que les bornes de ce résumé nous le permettent, nous ferons connaître ces différentes faces du culte mosaïque, en indiquant çà et là ses points de contact avec d'autres cultes de l'antiquité.