La poésie
Chez les Hébreux, s'il faut nous servir de notre classification et de nos termes modernes , il n'y a eu que deux genres de poésie, l'un lyrique, l'autre didactique ; tout ce que nous possédons encore de la poésie hébraïque appartient h l'un de ces deux genres.
Il paraît que le génie des peuples sémitiques, en général, se plaisait plutôt dans l'expression des sentiments que dans les peintures du monde extérieur; dans la poésie arabe , dont l'aurore est postérieure de plus de mille ans aux derniers échos des chants de Sion , on ne trouve pas plus de traces, que dans celle des Hébreux , de compositions épiques ou dramatiques. La poésie lyrique remonte chez les Hébreux à la plus haute antiquité; dans l'origine, elle était inséparable de la musique et quelquefois accompagnée de danses ». Les plus anciens chants lyriques sont ceux dans lesquels on célébrait des victoires ou d'autres événements où l'on reconnaissait la protection de la Divinité. Tels sont, par exemple , le cantique de Moïse
' Dans les Chroniques ou Paralipomènes nous possédons un autre résumé des anciennes annales des Hébreux, composé quelques siècles plus tard dans un autre esprit et dans un but différent. Les deux résumés, quoique quelquefois plus détaillés l'un que l'autre offrent des passages qui s'accordent littéralement, reproduisant l'un et l'autre les mêmes documents.
J Voy. Exode , eh. 15, v. 20 et il ; i Sam., «h. 18, V. 6 et 7.
après le passage de la mer Rouge et le cantique de Déborah (p. 234). Les croyances des Hébreux donnèrent à leur poésie lyrique cet élan sublime et ce caractèi^e éminemment religieux qu'elle a conservés à toutes les époques. Elle fut cultivée dans los confréries des prophètes ( p. 421 ), et par le talent poétique et musical de David elle s'éleva au plus haut degré de perfection et fut destinée à rehausser l'éclat du culte public et à élever vers Dieu les cœurs des fidèles bien plus que ne pouvait le faire le spectacle des sacrifices. La nmse hébraïque inspirait surtout les prophètes et les lévites; son caractère grave et solennel ne se prétait que rarement aux accents profanes des joies mondaines ^ Les différentes compositions poétiques des Hébreux que nous comprenons sous le nom général de poésie lyrique, sont: r U'hypine ou Y ode (mizmor ou SCHÎK), qui , dans le langage des traductions bibliques, porte le nom de psaume, et qui s'adresse ordinairement à Jéhova , soit comme Dieu de l'univers, ou comme Dieu protecteur du peuple hébreu. Tantôt le poète chante la gloire de Dieu se manifestant dans sa création, tantôt ce sont des actions de grâces ou des prières adressées à la Divinité. Dans plusieurs psaumes le sentiment national s'est entièrement effacé et le poète a su s'inspirer de la seule idée d'un Dieu universel, créateur de tout ce qui existe, comme, par exemple , dans le ps. 8 et dans le ps, 104 ( Vulg. 103); mais il est naturel que, dans la plupart des poèmes de ce genre, le poète hébreu n'oublie pas ce que son peuple doit aux faveurs de Jéhova, et qu'il le présente comme Je protecteur spécial des Hébreux. Beaucoup de ces hymnes furent évidemment composés pour le culte public ; on peut y distinguer des chants de chœur , et souvent les strophes paraissent destinées à être chantées alternativement par une ou par plusieurs voix. — Au milieu des psaumes nous trouvons aussi quelques
' Voy. 2 Sam. 19 , 36 ; Amos , 6,5; Ecclesiaste, 2, 8.
odes qu'on peut appeler profanes, et dans lesquelles un poète offre ses hommages au roi ; tels sont les psaumes 1 10 et 72, adressés l'un à David, l'autre à Salomon; tel est encore le ps.
-46, adressé très-probablement à Salomon, lors de son mariage avec la princesse égyptienne. — 2" Vélégie ( ki- NAH ), dont nous avons de beaux modèles dansles Lamentations de Jérémie et dans l'élégie de David sur Saùl et
Jonathan (p. 267) Z" Le poème éroti-
que^ que nous trouvons dans le Cantique des Cantiques, revêtu de tous les charmes d'une nature enchanteresse, d'une naïveté toute pastorale et de toute l'ardeur d'une imagination nourrie dans un climat brûlant.
La poésie didactique des Hébreux oomprendégalement des compositions de différentes espèces. Une branche
Earticulièrement cultivée par les Héreuxest lapoésiegnomigue. De tout temps, les Orientaux aimaient à présenter, dans un langage figuré et poétique, des sentences de morale, des aphorismes philosophiques, des maximes de sagesse , des énigmes et des comparaisons ingénieuses ; les Hébreux excellaient dans ce genre de compositions, qui, à ce qu'il paraît, fut en grande faveur à la cour de Salomon et se développa principalement : sous son règne '. Ce genre est désigné par le mot maschal, qui, dans l'origine, signifie similitude, comparaison, et qui, dans son acception la plus générale , désigne un discours poétique et allégorique. Ce mot se trouve aussi en tête du recueil des sentences attribuées à Salomon, et il est mal rendu par proverbe. — D'autres branches de la poésie didactique sont la ; fable et la parabole ; la Bible nous of- 1 fre peu d'exemples de ce genre » ,
I 'Comparez ci-dessus, p. 285, col. I;
• p. 297, col. I, et p. 423, col. l.
* Voy. deux fables ou apologues de circonstance, Juges, 9, 8-15 { ci -dessus, p. 237 ), et2 Sam., 12, 1-4 ( p. 274 ). Isaîe commence un de ses discours par une parabole ( ch. 5 , V. 1-6 ) ; un autre exemple se trouve dans le livre d'Ézéchiel , ch. I7,et,
, si je ne me trompe, tout le livre de Jona n'est
I autre chose qu'une parabole ; nous v reviendrons plus loin.
qui, après l'exil, se cultivait davantage chez les Juifs et que nous rencontrons fréquemment dans les Kvangiles et dans le Thalmud. — A coté de ces différents genres populaires, nous trouvons, chez les anciens Hébreux, unepoésiedidactique bien plus élevée, qui, abordant les plus hautes questions morales etreligieuses, prend dans ses expressions et dans ses figures le plus haut essor lyrique, et frappe autant l'imagination "par ses sublimes images, qu'elle s'empare de l'esprit et du cœur par de profondes méditations et parla peinturedelanature humaine, desa faiblesse et de sa caducité. Les problèmes de la providence et de la justice absolue de Dieu, des souffrances du juste et de la prospérité apparente du méchant, étaient un thème favori pour les poètes philosophes des Hébreux. Ces questions sont touchées çà et là dans les psaumes et dans les discours des prophètes ' ; mais elles sont traitées particulièrement dans le livre de Job, le plus beau monument de la haute poésie,didactiquedes Hébreux, qui se distingue autant par la hardiesse du style et des images que par la profondeur des pensées, poème unique dans son genre et auquel rien ne peut être comparé dans toutes les œuvres des temps anciens.
Les discours prophétiques, tant pour le fond des doctrines qui y sont développées que par la diction poétique qui les distingue, peuvent aussi être considérés comme une branche particulière de la poésie didactique des Hébreux (p. 421).
Le langage poétique des Hébreux , quoique plus hardi et plus fleuri que celui des poètes classiques de l'antiquité, ne sort pas cependant des règles du beau , et loin de braver notre goût, comme le font trop souvent les poésies de l'Orient moderne, il transporte par son haut élan , sans jamais blesser le sentiment esthétique le plus exquis. La diction poétique se fait remarquer par un grand nombre de mots, de formes grammaticales et de
' Voy. surtout les ps. 37, 49 et 73; Jérémie, ch. 12.
tournures qu'on ne rencontre que trèsrarement dans le langage vulgaire , mais qui ordinairement sont d'uiui sage plus fréquent dans l'un des autres dialectes sciiiitiques. Les images et les métaphores sont prises principalement dans la nature et dans les piiénomènes de la Palestine et des pays environnants, dans la vie pastorale, dans l'agriculture et dans l'histoire nationale. Les étoiles du ciel , le sable sur le bord de la mer sont l'image d'une grande multitude ; veut-on parler d'une grande armée ennemie qui envahit le pays , ce sont des torrents rapides, ou "les flots mugissants de la mer, ou des nuages qui amènent une tempête ; les chariots de guerre arrivent rapidement comme l'éclair ou les tourbillons du vent. Le bonheur se lève comme l'aurore et brille comme la lumière du jour ; la bénédiction de Dieu descend comme la rosée ou comme la pluie bienfaisante; la colère du ciel est un feu dévorant , qui anéantit le méchant, comme la flamme qui dévore le chaume. Le malheur est comparé à des jours de nuages et de ténèbres; dans les grandes catastrophes, le soleil se couche en plein midi, le ciel s'ébranle, la terre tremble, les astres disparaissent, le soleil est changé en ténèbres et la lune en sang, et ainsi de suite. Les cèdres du Liban, les chênes du Basân sont l'image de l'homme puissant, le palmier et le roseau celle du grand et de l'humble, les ronces et les épines celle du méchant; l'homme pieux est un olivier toujours verdoyant , ou un arbre planté sur le bord de l'eau. — Le règne animal fournit également un grand nombre d'images : le lion, image de la puissance, est aussi, comme le loup, l'ours , etc., celle des tyrans et des hommes violents et rapaces, et le pieux qui souffre est une faible brebis conduite à la boucherie. L'homme fort et puissant est comparé au bouc ou au taureau du Basân ; les vaches du Basân figurent, dans les discours d'Amos, comme l'image des femmes riches et voluptueuses ; le peuple rebelle à la volonté divine est une gé-
nisse récalcitrante. D'autres images sont empruntées à la vie champêtre et à la vie domestique et sociale : le châtiment de Dieu pèse sur Israël comme un chariot chargé de gerbes ; les morts couvrent la terre comme le fumier qui couvre la surface des champs. L'impie sème le crime et moissonne le malheur, ou il sème le vent et moissonne la tempête. Les peuples succombant sous les coups des ennemis sont comme le blé écrasé sous le traîneau ( p. 361 ) . Dieu foule le vin dans le pressoir, lorsqu'il châtie les impies et fait verser leur sang. — La colère de Jéhovaest souvent présentée comme une coupe enivrante qu'il fait vider à ceux qui ont mérité son châtiment; les terreurs et les angoisses sont souvent comparées aux douleurs de l'enfantement. Les peuples, les villes et les États sont présentés, par les poètes hébreux, sous l'image de filles ou de femmes; dans leur impiété, ce sont des courtisanes ou des femmes adultères. —Les allusions historiques les plus fréquentes sont prises dans la catastrophe de Sodome et de Gomorrhe,dans les miracles de la sortie d'Egypte et dans l'apparition de Jéhova sur le Sinaï.
Nous devons nous contenter de ces exemples ; car il nous serait impossible de citer ici en détail la grande variété d'images et de métaphores dont se servent les poètes hébreux ». Par leurs images et leurs comparaisons frappantes, ils ont su animer toute la nature ; celle-ci est pour eux une création morte, mais elle s'anime sans cesse sous la main du créateur, et lorsqu'on la fait agir, c'est pour montrer Dieu qui agit dans elle. La plus belle expression de ce sentiment se trouve dans le discours qu'un des plus grands poètes fait prononcera Dieu lui-même dans le dénoûment du poëme de Job (ch. 38 à 40).
On pense bien qu'il n'y a rien dans les images des poètes hébreux qui res-
' On peut consulter Lowth, De sacra Poesi Ihbrœorum , praelect. XII, éd. Mictiaëlis , p. 230 et suiv. — Knobel , Der Prophetismus der Hebrœer, t. I , p. 362-377.
semble aux fables mythologiques des anciens peuples païens, où les dieux apparaissent, comme des êtres finis, dans les limitesde l'espace et du temps. Si ça et là Jéhova apparaît monté sur unY'lierubin (Ps. 18, 11), c'est une simple allusion à sa résidence symbolique dan's le sanctuaire (p. 157); nilleurs on iui prête des chevaux et un jliir (Habac 3, 8 ), parce qu'il est présiMitésous î'image du guerrier. Dans ies nuages du Scheôl ( p. 149 ), dans les torrents de Beliaal ( Ps. 18, 5 ), il y a peut-être quelques traL-es de mythes égyptiens ; mais les fables païennes ont entièrement disparu^ et il n'en est resté que la demeure des ombres '.Il est à remarquer que les mythes mêmes de la Genèse, du paradis terrestre, du serpent séducteur,etc,, ne reparaissent jamais dans la poésie hébraïque.
Pour ce qui concerne la forme extérieure delà poésie hébraïque, les vers ne sont mesurés ni par le nombre des syllabes, ni par leur quantité prosodique. A la vérité, Josèphe dit que le cantique de Moïse (Exode, ch. 15 ) se compose dî hexamètres, et que David faisait des vers trimetres et pentamètfvs ^ , et saint Jérôme s'exprime à peu près de même dans différents endrnits^. Mais c'esten vain que les hébraisants ont cherché à découvrir les règles de la prosodie hébraïque; en a fait toute sorte de conjectures et d'iiypothèses , pour établir des systèmes très-peu satisfaisants. Il est possible que la difficulté réside dans les voyelles actuelles, qui ne rendent peutêtre pas exactement la vraie prononi dation des anciens Hébreux ; mais il est bien plus probable que les vers hébreux n'avaient pas de prosodie proprement dite, et que Josèphe et les autres auteurs anciens n'ont voulu parler que d'une certaine analogie
' Voy. Herder , Geist der hehrœischen Poésie, t. I , a la lia du septième dialogue.
* Voy. Antiqu. II, 16, 4; VII , 12, 3.
3 Voy. les passages de saint Jérôme cités par Rahbi Azaria de Rossi dans son livre Meor Énattn, ch. 60. Ce chapitre de R. Azaria, qui traite de la prosodie hébraïque, a été traduit en latin par Jean Buxtorf , à la «uite de son édition du livre Cosri, p. 415 et suivantes-
qu'offraient les vers hébreux plus ou moins longs avec différents rhythmes des Grecs et des Romains ■ . Le rhy thme des vers hébreux se borne pour nous à une certaine symétrie dans les différentes parties ou membres du vers et au parallélisme des idées qui y sont exprimées. Le vers se compose ordinairement de deux membres qui se correspondent mutuellement tant par l'analogie grammaticale des mots qu'ils renlérment que par leur sens respectif.
Dans ce parallélisme on peut distinguertroisespèces principales, que nous appellerons, avec Lowth ^, synonyme, antithétique et synthétique.
Dans le parallélisme synonyme les mots correspondants des deux membres sont synonymes, ou renferment des idées analogues; par exemple :
Ma doctrine distillera comme la pluie, Ma parole dégouttera comme la rosée ; Comme l'averse sur la verdure, Comme la giboulée sur l'iierbe.
Deut. 32, 2.
Dans le parallélisme antithétique , qu'on trouve principalement dans les adages , les inots correspondants offrent un sens opposé; par exemple :
Les coups de l'ami sont fidèles ;
Les baisers de l'ennemi sont perf les.
Piov. 27, 6.
L'arc des forts est brisé ; Les faibles se ceignent de force.
1 Sam. 2,4.
Le parallélisme synthétique n'offre qu'une simple analogie dans l'ordre des mots et dans les idées ; les mots ne sont ni analogues ni opposés les un.s aux autres, et l'idée exprimée dans le premier membre est continuée dans
' Lowth , pour réfuter un système de prosodie hébraïque qui avait été inventé do son temps, imagine un système tout op-
Eosé, qui offre pourtant la même vraiseinlance ; puis il ajoute ( 1. c, p. 742 ) : SinuU quodam modo otnnem, quœcunque eafuerit, hypothesiii quiB metricœ hebraœ leyes Iradere, et versuiiin numéros, pedcs et scansionem dejinire agyredietiir, facile ei-erti posse existimo; nain et hypothesi atiam contruriam et omnino repuynantetn, sed <rque ralidis argumentis conjirmatum , opponi posse persuasum habeo.
2 Voy. 1. c. prœlecl. XIX, p. scoetsuiv.
LTJNIVERS.
le second Pt complétée par un nouveau trait, comme par exemple :
La loi (le Jéhova est parfaite ,
Récréant l'âme; L'avertissement de Jéliova est fidèle,
Rendant sage le simple.
(Ps. 19, 8 et suiv.).
Rarement le parallélisme est aussi parfait que dans les exemples que nous venons de citer; se repétant sans cesse, il deviendrait monotone et fatigant. Aussi les poètes hébreux ont-ils cherché à lui donner une grande variété de formes : tantôt le verbe du premier membre n'est pas rendu dans le second , qui, en revanche, rend par deux mots une idée qui, dans le premier, n'est exprimée que par un seul; tantôt il y a des strophes de quatre membres qui se correspondent alternativement deux à deux ; tantôt l'idée exprimée dans deux ou dans quatre membres est complétée par un troisième ou un cinquième qui n'a pas de parallèle. Nous n'entrerons pas à ce sujet dans des détails de théories qui ne peuvent avoir de l'intérêt que pour l'hébraïsant; nous renvoyons aux fragments de poésie hébraïque que nous avons eu l'occasion de citer dans le courant de cet ouvrage ' , et auxquels nous joignons ici la traduction littérale du psaume 114, pour servir de modèle du parallélisme poétique des Hébreux :
Lorsqu'Israël sortit d'Égyple , [bares ;
La maison de Jacob du milieu des bar-
Juda devint son ^ sanctuaire,
Israël , son empire.
La mer le vit et s'enfuit,
Le Jourdain retourna en arrière; [liers,
Les montagnes bondirent comme des bé-
Les collines comme déjeunes brebis.
Qu'as-tu, ô mer, pour t'enfuir,
O Jourdain, pour retourner en arrière?
(Qu'avez-vous) montagnes, pour bondir comme des béliers,
(Et vous) collines , comme de jeunes brebis?
Devant le Seigneur tremble, ô terre ,
Devant le Dieu de Jacob ;
Qui change le rocher en un lac ,
Le caillou en une source d'eau.
•Voy. aux pages 13, 14, S5, 222,23'*, 207, 369 , y33 , 346 , 380 , 387.
' Le pronom son se rapporte à Dieu.
Nous jetterons encore un coup ' d'œil sur les différentes œuvres poétiques qui nous restent des anciens Hébreux ; ce sont les Psaumes, les Proverbes, le livre de Job, le Cantique des Cantiques, les Lamentations , les prophéties d'Isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et de plusieurs autres prophètes.
Le livre des Psaumes est un recueil de poésies lyriques composées, par plu- ' sieurs poètes, à différentes époques, depuis David jusqu'à l'exil de Babylone. 11 y en a un certain nombre qui datent de l'exil même, et quelques-unes paraissent être postérieures à l'exil.
Un seul des psaumes paraît remonter à une haute antiquité; c'est le psaume 90, qui porte pour inscription les mots Prière de Moïse, et nous ne trouvons aucun motif grave pour douter de l'authenticité de cette inscription. Les réflexionsquerenfermece psaume sont dignes du grand législateur ; quel triste spectacle de la caducité de la race humaine, que.toute une génération périssant dans le désert! -^ Les poésies de David sont les plus nombreuses de toute la collection.
Nous lisons son nom en tête de 72 psaumes; quelques-uns de ces psaumes révèlent une époque postérieure', ou furent adressés à David par un autre poète; mais, en revanche, plusieurs psaumes anonymes appartiennent sans doute à David. Les chants de ce roipoëte révèlent un sentiment vif et profond, qu'il manifeste avec beaucoup de naturel dans les situations variées de sa vie; il se laisse aller librement à la joie, à la douleur , au repentir, et même à ses ressentiments, car il est toujours sous l'empire de sa situation momentanée. Quand une fois on a reconnu la profonde sensibilité de son âme, on comprend à la fois les touchants et pieux épanchements de son cœur s'humiliant devant Dieu et les imprécations qu'il prononce quelque-
' On peut cependant lui attribuer quelques
psaumes qui se terminent par une prière
pour le rétablissement de Jérusalem et du
peuple d'Israël. Voy. ci-dessus, page 275,
. col. I, note 1.
fois contre ses ennemis'.— Douze psaumes » sont attribués au lévite Asaph, contemporain de David (p.
282); ceux dont la critique peut le reconnaître auteur (comme par exemple le psaume 50) le signalent comme un poëte didactique de premier ordre. .Mais la plupart des psaumes qui portent le nom d'Asaph ne sauraient avoir pour auteur un contemporain de, David ; tantôt on reconnaît un poëte postérieur au schisme (ps. 68, V. 67 et 68), tantôt même c'est un poëte qui a vu la destruction de Jérusalem et du Temple ( ps. 74 et 79). On peut dire la même chose du ps. 88, attribué à Héman, et du ps. 89, attribué à Éthan; il ne peut être question des poëtes de ce nom , contemporains de David (2 Chron. 6, 18 et 29), car les chants désignés ne s'adaptent qu'au tempsde l'exil, ou tout au plus au temps d'Ézéchias ^. — Une série de psaumes , peut-être les plus sublimes de toute la collection , sont rapportés au fils de Korahi, soit que leurs auteurs fussent des descendants de Korah (p. 130), ou bien, ce qui est plus probable, que leur exécution musicale fût confiée à cette famille de lévites, ou du moins conforme à la mélliode particulière des Korabites. On serait tenté de donner à tous ces chants le même auteur, car ils respirent tous le même esprit; c'est le même feu, la même concision, le même élan lyrique. Cependant leur contenu révèle des auteurs de différentes époques; on reconnaît tantôt le temps de Salonion i,ps. 45 j, tantôt celui de l'exil vps. 85). Nous signalons particulièrement une touchante élégie des Korabites (ps. 42) et le magnifique épithalarae adressé à Salomon. — Il y a enfin un certain nombre de psaumes qui ne portent aucun nom en tête et qui sont de différentes époques; les uns peuvent appartenir à David; d'autres sont même postérieurs à
' Comparez ci-dessus, page 28i, col. 2. ■ Ce sont les ps. 50 et 7;) a 83 ' Voy. Eichtiorn , Einieitung , t. V, p. 23 et 24; Jabu, Intrvdiictio in libros sacros, p. I W, §174.
* Voy. les ps. 42 à 49, 8i. 85, 87, 88.
l'exil , comme le célèbre ps. 137 : Sur les fleuves de Bahijlone, etc. Parmi les poèmes anonymes nous remarquons les Ualleluia, et les psaumes dits des marches oii des ascensions i^raduum), et qui étaientchantés, à ce qu'il paraît, parles pèlerins qui montaient au Temple de Jérusalem.
A l'occasion des Psaumes, nous mentionnerons deux autres recueils de poésies cités dans la Bible, mais qui sont perdus : l'un était intitulé le livre des Guerres de Jéliova, on en donne quelques extraits dans le livre des Nombres (eh. 21, v. 14 et suiv.); l'autreest le livre du Juste, dont quelques fragments ont été rapportés plus haut'.
Le livre qui porte le titre de Proverbes de Salomon est une anthologie gnomique, dans laquelle on peut distinguer deux parties. La pretuière, qui embrasse les neuf premiers chapitres, est une espèce d'introduction dans laquelle l'auteur recommande à la jeunesse inexpérimentée de rechercher la sagesse, de suivre ses enseignements, de fuir la sottise eties mauvais exemples, et notamment laséduction des femmes. La seconde partie renferme des maximes détachées, des règles de conduite et des sentences ingénieuses. Cette partie se compose de trois sections : la première (ch. 10 à 24)e^t directement attribuée à Salomon, et rien ne s'oppose à ce que nous y voyions un reste des nombreuses sentences et maximes de Salomon ( 1 Rois, 5, 12) prononcées dans différentes circonstances , etdont il existait peut-être des recueils. La seconde section (ch. 25 à 29), rédigée par les gens d'Ézéchias (p. 339), se compose de sentences et de proverbes qui n'existaient probablement que dans la bouche des sages et que la tradition attribuait également à Salomon, qui, comme nous l'avons déj^i dit , était cousidéré comtne le représentant de la poésie gnomique. Enfin la troisième section (ch. 30 et 3 1 ) renferme de courtes réfiexionsetquclques énigmes
» Voy. ci-dessus , p. 222 , col. 2, et p. 267.
L'UNIVERS
d'un certain Ap;our; des conseils'donnés au roi Lcniuël ' par sa mère, et la description de la femme forte, par un poëte incoimu.
Mentionnons ici, en passant, un livre qui a quelques rapports avec les Proverbes, et que la tradition a également attribué à Salomon ; c'est le livre de Kohéletk (l'Ecclésiaste). Mais le style corrompu de ce livre et le scepticisme qui s'y manifeste nous révèlent un auteur bien postérieur à l'époque dont nous nous occupons ici.
Nous avons déjà eu l'occasion de parler du rang distingué qu'occupe le livre de Job dans les monuments de la poésie hébraïque. « Les secrets de la « Providence divine et du régime de « l'univers sont impénétrables aux fai- « blés mortels ; l'homme ne saurait « connaître les voies de l'Être infini , « il doit s'humilier devant le Tout- « Puissant et se résigner à sa volonté. » Telle estlathèsequ'undes plus grands poètes de l'antiquité a développée dans le magnifique tableau que nous présente le poème de Job. Probablement tout n'est pas fiction dans ce poème ; il dut exister une antique tradition arabe parlant d'un homme très-pieux nommé Job, qui, riche et heureux, fut subitement accablé de grands malheurs qu'il supporta avec résignation, etqui ensuite, en récompense de sa,vertu , fut l'objet des plus grandes faveurs de la Divinité. Le prophète Ezéchiçl considérait sans doute le pieux Job comme un personnage historique, en le plaçant à côté de Noé et de Daniel (Ézéch., 14, 14 et 20). Dans le prologue, qui est écrit en prose , l'auteur, après nous avoir fait connaître Job et sa fortune florissante, nous transporte dans le ciel , où nous voyons Jéhova entouré de ses anges. Au milieu d'eux se trouve 5ata?i (l'adversaire), qui vient de parcourir la terre et qui fait dans le tribunal céleste les fonctions d'accusateur. On sait comment Job, sur les insinuations de Satan, qui re-
' Lemuêl est sans doute un nom imaginaire dont se servit le porte , pour faire parvenir ses conseils à un jeune prince.
fuse de reconnaître aux mortels une
piété désintéressée , est privé successivement de sa fortune et de ses enfants , et affligé d'une horrible maladie. Job supporte tout avec résignation. Trois de ses amis viennent le voir; sept jours se passent dans un morne silence, enfin Job prend la parole pour maudire le jour de sa naissance, et c'est ici le commencement du poème. Les amis, avec leurs idées vulgaires de la justice absolue, prétendent justifier la Divinité, en supposant à Job des péchés secrets; ses souffrances, selon eux, ne peuvent être qu'un châtiment mérité. Job réfute leurs arguments, en protestant de son innocence , et il en appelle à Dieu lui-même devant lequel il voudrait pouvoir plaider sa cause (ch. 13). Trois fois la lutte recommence , sans que la question soit plus avancée; à la troisième conférence, un seul des amis s'anime encore contre Job, qui, dans la chaleur de la lutte, s'est laissé aller jusqu'à douter de la justice divine , en dépeignant le bonheur dont souvent les impiesjouissentdanscemonde(ch.21); le second ami ne sait que répéter quelques lieux communs, et le troisième garde le silence. Fort de son innocence, et ayant fait taire ses adversaires. Job reprend seul le raisonnement avec plus de calme ; il arrive à conclure que la sagesse suprême est impénétrable aux mortels, que la crainte de Dieu est l'unique sagesse de l'homme, qui n'a qu'à se resigner à la volonté divine (ch. 26). Un jeune enthousiaste se trouve là, qui a écouté les débats avec un silence respectueux; mais voyant que les vieux amis de Job ne trouvent plus rien à dire, il s'approche avec arrogance, et promet de résoudre le problème. Il fait un long discours plein de pompeuses images; mais on ne voit pas où il en veut venir , et il ne sait produire aucun argument nouveau. Alors Dieu apparaît lui-mêmedans un orage, et, reprochant à Job la témérité avec laquelle il a prétendu juger les voies secrètes de la Providence , il lui pose des questions sur les mvstères de la nature,
et Job reste muet et confondu.
L'homme ne peut que contempler avec étonnement les œuvres de la création; tout est pour lui un profond mystère, et il oserait juger les desseins impénétrables de la Providencedivine?
Job n'apprend pas pourquoi il a été éprouvé, mais il est dédommagé en jouissant d'une prospérité plus grande que celle qu'il avait perdue, et, malgré les plaintes qu'il a proférées dans sa douleur, il est déclaré avoir parlé avec plus de piété que ses amis, qui avaient prétendu justifier la Divinité. Il faut un sacrifice et la prière de Job, pour leur faire pardonner leur témérité.
De tout temps les opinions ont été fort divisées sur l'époque qui a donné naissance à ce sublime poëme et sur son auteur. Déjà dans le Thalmud nous voyons Job placé par différents docteurs aux deux points extrêmes de l'histoire des Hébreux ; les uns font de Job un contemporain de Moïse, et attribuent le poëme au grand législateur; les autres le font descendre jusqu'à l'époque de l'exil , tandis que d'autres encore lui assignent diverses époques intermédiaires. La même divergence d'opinions s'est manifestée parmi les critiques modernes. Le pur déisme du livre de Job, le silence qu'on y garde sur la loi révélée à Moïse, les coutumes patriarcales qui se révèlent entre autres dans les sacrifices offerts par Job personnellement et sans l'intervention des prêtres , ont fait penser que l'auteur avait vécu avant la sortie d'Egypte; Moïse, élevé en Egypte etqui erra longtemps dansie désert d'Arabie, aurait seul pu composer ce poëme, oîi se montre une connaissance si exacte de la nature des deux pays. Mais cette opinion ne peut être admise que par ceux qui reconnaissent Tauthenticité des livres mosaïques, et on peut leur objecter avec raison la distance immense qui existe entxe le style du livre de Job et celui qu'on remarque dans les poèmes attribués a Moïse. D'autres ont pensé à Salomon , appuyant leur hypothèse sur certaines ressemblances qui existent 29' Livraison. (Palestine
entre le style des Proverbes et celui de Job. D'autres, enfin, ont cru pouvoir conclure de quelques chaldaïsmes qu'offre le langage de ce poëme, et de l'intervention de Satan dans le prologue, que l'auteur dut vivre penJant ou après l'exil de Babylone. —Il faut avouer que l'idée d'un ange accusateur , et les images dans lesquelles on semble faire allusion aux bons anges qui intercèdent pour l'homme dans le tribunal céleste (Job ,5,1; 33, 23) ne sont pas conformes aux idées qu'avaient les anciens Hébreux avant Texil ; mais, d'un autre côté, on ne saurait se dissimuler qu'il y a loin de l'ange accusateur du livre de Job à l'ange rebelle que, sous le nom de Satan, nous trouvons dans les traditions juives postérieures à l'exil, et qui est l'Ahriman de la doctrine des Perses.
Ce qui nous paraît certain, c'est que le livre de Job est antérieur à Jérémie, qui a évidemment imité le passage où Job maudit le jour de sa naissance'. Il est probable que le livre fut composé sous les derniers rois de Juda , par un poète inconnu qui avait fait un long séjour dans les pays d'Egypte et d'Arabie, et qui, ayant choisi pour héros de son poëme un antique émir nomade , et pour théâtre une contrée de l'Arabie, a su, avec beaucoup d'art, donner à son œuvre la couleur des temps et des lieux, ce qui nous explique à la fois le silence qu'il garde sur la loi et le culte de Moïse, les idées étrangères sur l'intervention des anges , ainsi que les expressions et tournures empruntées aux Proverbes, qui furent rédigés sous Ézéchias^.
Le petit recueil de poésies erotiques intitulé le Cantique des Cantiques a été mis par un modeste poète, dont nous ignorons l'époque précise, sous le patronage du nom de Salomon , roi aussi célèbre par ses amours que par sa science. Les critiques les moins hardis s'accordent à reconnaître que
' Comparez Jérémie, ch. 20, v. 14 à 18, avec Job, ch. 3, v. 3 à H.
^ Voy. sur ce dernier point, Rosenmuller, Scholia in f'et. Text. h' part., Frolerjomena in Jobum, p. 38-40.
L'UNIVERS
l'hébreu du Cantique est loin d'avoir la pureté qui distiui^uo le lan-^'age des temps de David et de Saiomon, et qu'on y reconnaît l'époque de l'exil , ou tou4; au moins celle des derniers rois de Juda-. On connaît le sens mystique attribué à ces charmants chants d'amour par les anciens docteurs de la Synagogue et par ceux de l'Église, et qui a donné lieu à des interprétations sans nombre. C'est une chose bizarre que ces poésies, si profanes en apparence, aient été déclarées par l'ancienne Synagogue plus sacrées que toutes les autres] poésies hébraïques de la classe des Hagiographes; mais bénissons le docteur qui le premier a prèle aux paroles du Cantique un sens secret, car c'est probablement à l'interprétation mystique que nousdevonsia conservation de ces précieux fragments qui, par leur sens littéral , ne pouvaient prétendre à l'honneur d'être reçus au nombre des livres canoniques.
Tels sont, outre les œuvres prophétiques, les débris qui nous restent de la poésie des anciens Hébreux, et dont il est difficile , comme on l'a vu, de tracer avec exactitude l'histoire et la marche progressive, vu l'incertitude des dates et la contradiction qui règne souvent entre la tradition reçue et les résultats qu'on obtient par l'étude critique des documents.
Quant aux livres prophétiques, nous sommes généralement mieux renseignés sur leurs auteurs et sur l'époque ; tantôt ces livres nous donnent euxjnémes des renseignements chronologiques très-précis, tantôt on obtient ces renseignements par une lecture attentive des prophètes et en combinant leurs paroles avec les détails fournis par les livres historiques. Cependant il s'offre encore ici un vaste champ aux recherches critiques; différentes parties de la littérature prophétique présentent de grandes difficultés , sur lesquelles autrefois on passait trèslégèrement, et ce n'est que dans les temps modernes que les critiques ont
' Voy. JahD, Introductio in Libros sacros ,
abordé ce sujet par des discussions sérieuses, et sont arrivés à des résultats satisfaisants. II nous est impossible de donner ici des détails sur chacun des prophètes dont nous possédons encore des discours; nous nous bornons à ajouter quelques observations à celles qui se trouvent répandues dans différents endroits de notre histoire.
La littérature prophétique commence environ huit siècles avant l'ère chrétienne, sous les règnes d'Ouzia et de Jéroboam II. Nous énumérons ici, par ordre chronologique, les prophètes qui ont donné leurs noms aux différents livres , et que, à l'exception du dernier, nous avons mentionnés dans la partie historique ; ce sont les suivants : Jona, Joël, Amos (p. 326), Hoséa ( p. 327 ) , Isaïe ( 328 et suiv. ), Micha, Nahum (p. 331-339), Sephania, Jérémie ( p. 341 et suiv.), Habacuc ( p. 344 ), Ezéchiel ( p. 346 et 348 ) et Obadia. Nous possédons des oracles de tous ces prophètes , à l'exception de Jona '. A la vérité, il existe un livre qui porte le nom de Jona ; mais au lieu d'oracles il nous présente une histoire qui n'a pu être écrite par Jona luimême, car elle est invraisemblable d'un bout à l'autre et pleine de faits impossibles, qui montrent avec la plus grande évidence que c'est un récit fabuleux composé longtemps après Jona.
Un prophète hébreu est chargé par Jéhovade se rendre à la ville lointaine de Ninive, pour lui annoncer sa destruction prochaine, et, craignant de se compromettre par cette mission , il croit, en s'embarquant, pouvoir s'enfuir devant le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre sèche{ Jona., 1,9). Une tempête subite mettant l'équipagedans le plus grand danger, chacun implore son dieu ; Jona seul dort tranquillement , et il faut que le capitaine du vaisseau , un païen , l'exhorte à la prière. On tire au sort, pour savoir si ce ne sont pas les péchés d'un des voyageurs qui ont attiré sur l'équipage ce châtiment céleste; le sortdé-
' Comparez ci-dessas, p. 320 , col. I, note.
'^igne Jona , il avoue qu'il a offensé son Dieu, et denwude qu'on le jette à la mer. Les marins ue s'y décident qu'après avoii: fait de vains efforts pour gagner la terre. Jona, jeté à la mer, est englouti par une baleine; il passe trois jours et trois nuits dans l'intérieur du monstre marin, sans périr par le manque d'air; il est enfin vomi on ne sait sur quelle terre. Sur un second appel de Jehova , il se rend à Ninive , et annonce aux habitants que la ville sera détruite au bout de quarante jours. Le puissant roi de Ninive s'effraye de la prédiction du prophète inconnu; il ordonne un jeûne général , tous les Ninivites s'humilient devant Dieu et trouvent grâce devant sa clémence. Mais le prophète croit sa réputation compromise, et prie Dieu de le faire mourir. 11 se fait une tente hors de la ville. Dieu fait pousser un arbre merveilleux pour abriter le prophète sous son ombre, mais la nuit suivante un ver ronge l'arbre, qui se dessèche. Jona en est affligé, à tel point qu'il désire mourir. Eh bien, lui dit Dieu, tu t'affliges de la perte de cette plante , enfant d'une nuit , et tu voudrais que je n'eusse pas épargné la grande ville de Ninive et ses nombreux habitants ? Cette conclusion du livre aurait seule dû suffire pour convaincre même la foi la plus robuste,que nous avons ici une parabole, et non pas un récit historique qui ferait de Jona l'homme le plus indigne de la haute mission d'un prophète, sans parler des faits invraisemblables qui y sont entassés et qui ont fourni tant de sujets de raillerie aux détracteurs des livres sacrés. Déjà plusieurs rabbins du moyen âge y ont vu, les uns un conte moral, les autres une vision '. Dans les temps modernes, l'hypothèse d'une fiction poétique, proposée par Herder », a été adoptée avec empressement parla grande majorité des critiques, et les défenseurs les plus ardents des opinions tradition-
' Voy. les notes de la Bible de M. Cahen, . t. XII , Jona, I, I.
' Voy. Briefe, etc. ( Lettres sur l'étude de la Ineologie ) , t. I, neuvième lettre.
nelles n'osent plus soutenir la vérité historique du livre de Jona' ; mais les opinions varient sur le but du récit et sur sa tendance morale. Panni les différentes hypothèses », nous préférons celle qui voit ddns le livre de Jona une parabole , et nous croyons y reconnaître quelques doctrines morales qui s'adressent en même temps aux prophètes et au peuple. L'auteur voulut montrer que les prophètes , fidèles à leur vocation, devaient toujours flétrir les vices et annoncer aux pécheurs le châtiment céleste; mais ils ne devaient pas croire leur honneur compromis si la prophétie ne s'accomplissait pas, car leur avertissement doit avoir pour but de corriger les hommes et de les rendre dignes de la clémence de Dieu, toujours prêt à pardonner. En même temps l'auteur combat un préjugé national très-répandu parmi les vrais adorateurs de Jéhova, et il montre, par l'exemple des marins païens et des Ninivites , que la clémence divine n'est pas seulement réservée aux Hébreux, mais que Dieu étend sa bonté sur tous les hommes, dès qu'ils l'invoquent et qu'ils s'humilient devant lui.
Le style du livre ne nous permet pasdelefaire remonter avant l'exil; ce fut peut-être la conquête de Babylone par Cyrus qui donna lieu à la composition de cette parabole, car Babylone ne fut pas détruite , comme les prophètes l'avaient prédit, et Cyrus, à ce qu'il paraît, traita cette ville avec indulgence ^.
Les erreurs qui sont encore répandues sur le livre de Jona , et la popularité du sujet qu'il traite, nous ont obligé d'entrer ici dans quelques détails, quoique, par sa forme, cette parabole soit si peu digne de figurer parmi les œuvres poétiques des Hébreux. Parmi les autres prophètes que nous avons énumérés, ceux qui
' Voy. Jahn, Introductio, etc., g 126-128.
' Voy Eiclihorn, Einleitung, t. IV, p. 352-
3 Voy. Hérodote, lit, 159 ; Xenophon , Cyrop., Vll,26elsuiv. — Knobi-l , Prophetismus der Hebrœer, t. II, p. 358t'l 376.
L'UNIVERS
se distinguent le plus comme poëtos sontlsaïe, Amos, Hoséa, Joël, Mirha.
NahumetHabacuc. Les livres qui font partie des douze petits prophètes ofirent généralement un ensemble d'idées et une parfaite unité de diction poétique, et il ne peut y avoir aucun doute sur leur authenticité. On peut dire la même chose des recueils plus étendus qui portent les nomsdeJérémie et d'Ézéchiel. Le seul travail critique que demandent ces livres , c'est l'arrangement chronologiciue des différents discours qu'ils renferment; car les livres ne sortirent pas des mains de leurs auteurs tels qu'ils nous sont parvenus. Les discours épars rédigés par les prophètes eux-mêmes, ou par leurs secrétaires , ne furent recueillis que plus tard etréunis dans un volume sans qu'on suivît pour cela un plan bien arrêté. Le livre de Jérémie surtout nous est parvenu dans le plus grand désordre chronologique; on pourra s'en convaincre en comparant avec attention les citations que nous avons faites de ce livre dans notre histoire des Hébreux, depuis l'époque de Josias jusqu'à l'exil. Mais on ne saurait méconnaître dans le livre de Jérémie l'unité du style et des idées. Partout on reconnaît un esprit abattu, accablé de malheurs et incapable d'atteindre l'élan de ses prédécesseurs. L'élégie seuleestsa véritable sphère poétique ; il désire que sa tête soit changée en eau et ses yeux en sources de larmes pour pleurer jour et nuit les morts de son peuple ( Jérém. 8, 23 ). C'est avec une profonde émotion qu'on lit les morceaux élégiaquesque contient son livre, ainsi que les Lamentations qui lui sont attribuées, et qui sont entièrement dignes de lui. <■
Le livre d'Ézéchiel a plus d'ordre ; mais la seconde moitié, postérieure à la chute de Jérusalem ( ch. 25 et suiv. ) laisse beaucoup à désirer sous ce rapport. Son authenticité est indubitable ; les critiques les plus avancés et les plus difficiles ont du reconnaître que dans toutes les parties du livre on trouve le niême ton, les mêmes expressions, les mêmes tournu-
res '. Son style s'approche généralement de la prose , le parallélisme y est fort rare; mais il aime beaucoup les visions et les allégories, qu'il se plaît à présenter avec des détails minutieux.
Son langage est souvent incorrect, et il offre plus d'anomaliesgrammaticales qu'aucun autre écrivain biblique.
Quant au livre d'Isaïe, nous avons déjà fait observer ( p. 420 ) qu'il renferme un grand nombre de discours faussement attribués à ce prophète, et qui ne remontent qu'aux derniers temps de l'exil de Babylone. De ce nombre sont non-seulement tous les discours placés après les chapitres historiques ( ch. 40 à 66 ), mais encore différents chapitres de la première partie , tels que l'oracle sur la chute de Babylone ( ch. 13 et 14 ) et celui qui parle de la catastrophe d'Édom et du rétablissement du peuple hébreu ( ch.
34 et 35 ). Le livre d'Isaïe est une anthologie, comme le livre des Psaumes et celui des Proverbes. Le nom d'Isaïe, illustré par les plus sublimes discours prophétiques, et surtout par les poétiques peintures du futur âge d'or, devint en quelque sorte le représentant des prophéties messianiques, de même que le nom de David représentait la poésie lyrique et celui de Salomon la poésie gnomique. On rattacha doncàun certain nombre d'oracles qui restaient d'Isaïe les poésies postérieures du même genre et dont les auteurs étaient inconnus.
Un seul des prophètes que nous avons énumérés n'a pas été mentionné dans notre histoire des Hébreux; c'est le prophète Obadia, dont l'époque n'est pas fixée dans le texte biblique et dont l'oracle ne s'adapte bien à aucune des époques de l'histoire avant l'exil. La tradition juive identifie ce prophète avec le pieux Obadia qui, sous le règne d'Achab , se lit le protecteur des prophètes de Jéhova (p. 308) ^ ; mais cette tradition n'a d'au-
' Vov. Gesénius, Geschtchte derhchrœischen Sprache uiid Schrilt, p. 35.
^ Thalmud de BabyJone, Synhédrin, ïo\.
39 b. Comparez les commentaires de saint Jénime à Obad., v. i : Hune aiunt esse Hebrai, qui, sub rege Sumarim Achab et tmpu$'
tre base que l'identité des noms. Il résulte avec évidence de l'oracle d'Obadia (v. 16 et 20) que de son temps le Temple était déjà détruit et les habitants de la Judée avaient été emmenés en exil. Son oracle contre Édom a ' les plus intimes rapports avec celui i que Jérémie(49 , 7-22) prononça contre ! la même nation. Obadia reproche suri tout aux Édomites la joie qu'ils mai nifestèrent de la chute de Juda , et il i espère que les Hébreux, auxquels il , prédit un glorieux avenir , pourront un jour prendre leur revanche. Il est donc probable qu'Obadia vécut pendant l'exil, lorsque.'déjà la puissance p chaldéenne penchait vers son déclin.
D. Les beaux-arts.
Nous avons déjà dit plus haut que l'Hébreu ne pouvait contempler , dans la nature, autre chose que le reflet du créateur invisible. Le culte de la nature sous ses divers aspects pouvait seul , dans l'antiquité , faire naître dans l'homme le génie de l'art plastique; le génie hébreu, ayant pour mission la connaissance de Dieu, ne pouvait se plaire à reproduire les formes extérieures des objets de la nature et à développer l'œuvre du créateur. On ne trouve quelques traces de la peinture que dans le livre d'Ézéchiel (8, 10; 23, 14) écrit dans le pays des Chaldéens. La sculpture est mentionnée plus fréqueiniB«nt : dans le Décalogue et dans d'autres passages de la loi mosaïque il est défendu de représenter Dieu sous une image visible , et en général de faire des images avec l'intention de leur rendre unculte; mais la sculpture, sans intention religieuse' , n'était pas interdite aux Hébreux , et dans le sanctuaire même il y avait des images de plantes et d'animaux, comme simples ornements. Nous rappellerons, par exemple, les douze
siina Jezabel, pavit centum prophetas in si> ci(hiis,etc. Quelques Pères de l'Église expriment la même opinion; d'autres, comme saint Kplirera, fontd'Obadia un Sichémite , contemporain d'Hoséa et d'Amos.
' Les Cliérubius, à la vérité , étaient des svmlioles reli-ieux , mais ils ne représentaient p.ij d'êtres réels. Voy. ci-dessus, page 157.
bœufs qui portaient la mer d'airain ( p. 292). La sculpture fut cultivée d'ailleurs par les idolâtres qui existaient en très-grand nombre parmi les Hébreux , notamment dans le pays d'Israël. Cependant cette sculpture religieuse elle-même n'avait d'autre but que de représenter des symboles des corps célestes et des forces de la nature; elle ne visait pas au beau et à l'idéal , et elle était plutôt un art mécanique qu'un art libéral. On peut dire la même chose de l'architecture; il n'y avait pas de style hébraïque proprement dit , car pour les grands édifices, tels que le Temple de Jérusalem et les palais de David et de Salomon, on avait toujours recours aux artistes phéniciens, qui fournissaient les dessins et présidaient aux travaux.
Outre la poésie, un seul art fut cultivé avec quelque succès par les Hébreux ; c'est la musique. INIais malheureusement nous manquons entièrement de données authentiques pour nous former une idée de la musique des Hé- ■ breux, et, malgré le nombre prodigieux d'ouvrages qui ont été écrits sur cette matière, depuis le commencement du dix-septième siècle ' , aucune des questions qui s'y rattachent n'a été suffisamment éclaircie et ne le sera jamais.
Les traditions des Hébreux font
■ Le père Le Long, dans sa Bibliolheca sacra , publiée en 1723, compte douze cent treize auteurs qui ont écrit sur les Psaumes et qui ont aussi parlé de la musique des Hébreux. Dans le Thésaurus antiquitatum sacrarum d'Ugolino, t. XXXII, on trouve quarante traités spéciaux sur la musique et les instruments des Hébreux ; le plus ancien est celui du médecin juif de Manloue Abraham ben-David de Porta-Leone , qui traita celte matière dans son ouvrage d'antiquités Schilté-haggibborim (le bouclier des forts ), ch. 4 à 11. — Forkel, dans son Histoire de la musique {en allemand ) , 1. 1, p. 174 etsuiv , énumère un grand nombre d'autres ouvrages sur le même sujet , auquel il a consacré lui-même tout le 3' chapitre de son important ouvrage. On peut aussi consulter Pfeiffer, Sur la viusique des anciens Hébreux (en allemand ), 1779; Martini, Storia delta Musica, 1. 1; Roussier, Mémoires sur la Musique des anciens. Contant de la Molette, J-:ssai surla poésie et la musique des Hébreux, Paris, 1781 , a copié Roussier. — Les dissertations les plus récentes sont celles de Saalschùtz ( Berlin, 1829 ) et de P. J. Schneider ( Bonn 1834 ).
L'UNIVERS
remonter l'origine de la musique avant le déluge ; dans la Genèse (4, 21 ) , l'invention des instruments à cordes est attribuée à Jubal, descendant de Caïn. Dans l'histoire de Jacob (il).
31, 27) on mentionne le tambourin servant à accompagner les instruments à cordes et les chants, ce qui suppose déjà la mesure et la cadence.
A la sortie d'Egypte nous voyons Miriàm , sœur de Moïse , et d'autres femmes se servir du tambourin pour accompagner leurs chants et leurs danses (Exode, 15, 20 et 21 ); bientôt après on mentionne le schophar ( ib.
19, 16) et une autre espèce de trompettes (Nombres, 10, 1). Les traditions de la Genèse prouvent dans.tous les cas que le commencement de l'art musical , chez les Hébreux , était antérieur aux temps historiques, et en effet les monuments égyptiens paraissent confirmer la haute antiquité de tous les instruments mentionnés dans le Pentateuque'. L'art musical se développa surtout dans les confréries des prophètes , qui s'inspiraient aux sons des instruments et qui cultivaient principalement la poésie religieuse et la musique ( p. 247 ) ; on cite dans l'histoire de Saùl plusieurs exemples de l'effet merveilleux que produisaient leurs chants. Saùl , après avoir reçu ïonction par Samuel , rencontre une troupe de prophètes qui récitent des chants au son de plusieurs instruments de musique ; à l'étonnement des assistants, le nouveau roi est lui-même inspiré et partage les transports des prophètes. Plus tard , dans ses fréquents accès de mélancolie, le jeune David parvient à le soulager par son jeu de harpe, et lorsque le vieux roi, animé d'une haine mortelle contre David, veut le faire saisir dans les demeures des prophètes , ses messagers, ainsi que lui-même, ne peuvent résister aux accents mélodieux des chants prophétiques qui leur font oublier la haine et les sentiments de vengeance'.
' Voy. Hengstenberg, Die Bûcher Moses und ^gypten , p. 133-136.
* Voy. I Sam. 10, 5; 16, 14-23; 19, 20-42; comparez ci-dessus, pag. 250, 257 , 260, 421 et 422.
Sous David , la musique , considérée comme un puissant moyen d'élever vers Dieu les âmes des fidèles et devenue une des parties essentielles du culte, arriva au plus haut degré de perfection qu'elle ait jamais atteint chez les Hébreux. Un nombreux corps de musiciens, divisé en diverses sections , fut chargé de la musique sacrée (p. 282). Chaque chœur des chanteurs et chaque orchestre avait en tête un virtuose (Menasséach) qui dirigeait le chant ou la musique et qui chantait ou jouait les solos.
Dans la vie domestique et sociale les Hébreux faisaient de tout temps un grand usage de la musique; on a vu qu'elle ne manquait jamais dans leurs festins et leurs réjouissances, et qu'elle mêlait aussi ses accents lugubres aux chants de deuil'. Dès les temps de INIoïse on mentionne l'usage de la trompette guerrière (Nomb. 10, 9; 31, 6).
Les Hébreux avaient, comme on vient de le voir, des instruments à cordes, des instruments à vent et des instruments de percussion; mais nous sommes loin d'avoir des notions exactes sur la forme des instruments mentionnés dans la Bible, et nous devons nous contenter de reproduire les conjectures les plus probables qui aient été faites à cet égard, et qui souvent diffèrent beaucoup les unes des autres *.
A. Les instruments à cordes (Ne- GHiNÔTH ) étaient de différentes espèces ; on en mentionne surtout deux qui étaient d'ua fréquent usage : 1° Le KiNNOB , instrument sur lequel excellait David (p. 258), avait, selon Josèphe^ , dix cordes , qu'on touchait avec le plectrum; cependant le texte biblique dit positivement que David .
'Voy. ci-dessus, pages 380, 381,384,
' Sur les pi. 15, 16 et 17 , nous avons fait reproduire les dessins qui accompagnent le commentaire hébreu des Psaumes par Joél Lœwe, Berlin, 1785 , et Fûrth, I804. Ces des; sins sont empruntés, en grande partie, à l'ouvrage de Forkel; divers instruments y sont représentés sous différentes formes, suivant les différentes opinions.
3 Voy. AnUqu. VU, 12, 3.
jouait du kinnor avec la main'. On jouait peut-être des deux manières , suivant les dimensions de l'instruinent. Quant à la forme du Kinnor, les opinions sont divisées ; les uns y voient un instrument semblable à notre harpe ', les autres une espèce de guitare^. Saint Jérôme lui attribue vingtquatre cordes et la ligure de la lettre del(a des Grecs, c'est-à-dire la forme triangulaire*. Probablement lenombre des cordes n'était pas toujours le même; il paraîtrait qu'il y avait une espèce particulière de kinnor à huit cordes (1 Chron, 15,21), appelé J)c/«emmt7A; car il n'est nullement probable que les Hébreux aient employé ce mot dans le sens moderne d'octave , comme l'ont cru plusieurs auteurs. Sur les monuments égyptiens on voit également des harpes à huit cordes *. — 2° Le Nebel , instrument phénicien que les Grecs appellent nabla (vâoXa), avait, selon .losèphe (ib.), douze sons et était pincé avec les doigts. Sur sa forme on n'est pas plus d'accord que sur celle du kinnor; le mot nébel ayant aussi le sens d'outre ou d'awphore , on a pensé que l'inslrumeut qui portait ce nom devait offrir quelque ressemblance de forme avec l'amphore , ou le vase qui servait à conserver le vin (p. 362;*'. Selon saint Jérôme et d'autres, il avait la forme d'un .delta renversé, et on a cru le retrouver dans une espèce de lyre orientale , dont Niebuhr, dans ses f'oijages, a
* Vo.v. I Sam. IS, 23; is, 10; 19, 9.
* Selon le livre Schilté har/gihborlm, ch. 9, le kinnor ressemblait exactement à notre harpe, telle qu'elle est présenlée sur notre pi. 17, lig. 25 ; mais il vaudrait mieux lui donner la forme de la harpe égyptienne ( Forkel , tab. V, lig. 50 ).
' Voy. Pfeiffer, p. xxxi , et notre fig. 23.
* Voy. saint Jérôme, Epht. ad Dardannm; Forkel , t. I , p. 131 , et notre lig. »i.
' Voy. Rosellini , / monumenti deir Egillo e délia A'«6ia, 11, 3, p. 13; Hengstenberg, 1. c, p. 136.
•Selon Abr. de Porta-Leone (Schilté hagg. ch. 8 ), il ressemblait au luth, tel qu'on le ■voit sur la pi. 17 , (ig. 27 et 2,S, de prolil et de face. Forkel et d'autres le représentent par la lig. 26, et d'autres encore lui donnent la forme de la lyre, lig. 29 et 31 , qu'on rencontre aussi sur certaines monnaies maccabeeunes.
donné la description et le dessin, et dont la forme présente en effet ua delta renversé , sur un coffre rond en bois couvert de cuir'. Cet instrument, à la vérité, n'a que cinq cordes, mais on a pu en augmenter le nombre. Ce qui est certain , c'est qu'il y avait un néljel à dix cordes , appelé , dans les Psaumes, nébel-asor {Vs. 33, 2; 144, 9) ». — Le kinnor et le nébel sont les seuls instruments à cordes qu'on puisse avec certitude attribuer aux anciens Hébreux. Ils servaient l'un et l'autre aussi bien pour la musique profane que pour la musique sacrée; des bayadères qui chantaient dans les rues , s'accompagnaient du A/nnor (Isaïe, 23, 16).
B. Les instruments à vent que nous trouvons chez les Hébreux avant l'exil sont au nombre de quatre :
1 "OuGAB, dont la formeest inconnue, mais qui, selon les anciennes versions, est une espèce de flûte ou d'orgue.
Les savants y ont vu, les uns une espèce de cornemuse, composée d'une peau enflée et de deux fliites, la sampogna des Italiens^, les autres la lliîte de Pan, composée de sept tuyaux de longueur différente et proportionnée'*.
— 2''Halil ou KEHiLA, la fliite, faite de roseau , de bois ou de corne , et qui avait probablement différentes formes 5. — 3" Haçocera (Nombres, 10, 2), la trompette droite, en métal, telle qu'on la trouve représentée sur l'arc de triomphe de Titus ^. — 4° ScHOPHAB, la trompette recourbée, faite en corne, et qui est aussi désignée par les noms de Kében (corne) et de
' On peut en voir la face et le prolil sur noire pi. 16, lig. 12 et I3.
' Quelques auteurs prennent le nébel-asor ( décacorde, de Asak, dix), appelé aussi asor tout court ( Ps. 92 , 4 ), pour un ii>strument à part, auquel on attribue une forme quadrangulaire. Voy. Forkel, l. c, p. 133, et pi. 17, lig. 30.
3 Voy. pi 10, lig. 21.
* Voy. Jahn, Archœologie , I, I , p. 500, et pi. 16, fig. 17.
'Voy. Jahn, 1. c. p. 502. On peut voir différentes flûtes simples et doubles des anciens, pi. 15, lig. 7 et 10, et pi. 16, lig. 15 et 16 ; la lig. 7 représente une flûte arabe, d'après le dessin de Niebuhr.
«Voy. pi. 23, et pi. 15, tig. I.
L'UNIVERS
YOBEL ( jubilation, retentissement ) '.
C. Les uisirumenis de percussion étaient é>;alement au nombre de quatre : 1» Topii, sans doute le même instrument que les Arabes appellent encore maintenant Do/fetks Espagnols Adiiffa, c'est-à-dire le tambourm, OU le tambour de basque , dont se servaient surtout les femmes pour battre la mesure avec la main, en dansant et en cbantant '. — 2° Celcelim (II Sam.
6, .S) ou Mecilthaim (I Chron. 13,8); ces mots , dont l'un a la forme du pluriel et l'autre celle du duel, désignent les cijmbales des anciens. Il y en a cbez les Orientaux deux espèces : l'une se compose de deux petits morceaux de bois ou de fer creux et ronds qu'on tient entre les doigts et qui sont connus sous le nom de castagnettes; l'autre est composée, de deux demispbères creuses en métal. Dans un passage des Psaumes ( 150 , 5), on paraît distinguer les deux espèces et désigner les castagnettes par les mots Cilgelé Schéma {cymbala henesonantia) et les grandes cymbales par les mots Cil- CELÉ Therouah {cimbala jubUatio- «i.9)3.— S^Menaanéim (II Sam. 6, .5), du verbe noua (agiter, mouvoir), probablement les sistres [sistra), très-usités chez les Égyptiens 4. — 4° Scha- LiscHiM, que nous voyons entre les mains des femmes, à côté des tambou-
' Voy. Exode, 1 9, 13 et 16. Le mot Yobel n'est qu'une épithèle; dans le livre de Josué (ch. 5, V. 4 , 5 et suLv. ), cet instrument est ap-
felé kchophar hu-yobel et scren ka-yobel corne de jut)ilatioii ). Il y en a qui pensent que le h cren était distinct du schophar et plus courbé. Voy. pi. 16, lig. 20 et 22. La lig. 22 représente le schophar tel qu'on le TÔit encore maintenant employé dans les synagogues au premier jour de l'année religieuse des Juifs ( ci-dessus, page I8i ).
» Voy. Exode, 15, 20; Juges, II, 34; I Sara. 18, 6; pi. 15, flg. 2 6. — Selon Schilté hagg. , le toph avait la forme de la lig. 3, et on le battait avec une baguette, ce qui n'est pas probable.
.» Voy. Forkel, l.c, t. I, p. 139 et 140 ; Jahn ,1.0. p. 507 et 508, et notre pi. 15 , lig. Il et 8.
* Voy. Plutarque , De Is. et Ostr. ch. 63 , et pi. 15, lig. 6. Selon la description du livre Schilté hagg., ch. 6 , c'est un hois carré , sur lequel descend des deux cotés une chaîne ou une corde garnie de petits anneaux de bois. Voy. lig. 5.
rins (T Sam. 18, C); ce sont très-probablement les triangles, qui, selon Athénée (IV, 23), sont d'origine syrienne '.
Nous ne nous arrêterons pas à quelques autres noms qu'on trouve dans les inscriptions de plusieurs Psaumes, tels que Guitthith (Ps. 8, 81, 84), Alamoth (Ps.. 46), Mahalath (Ps. 53, 88), etc.; ces mots, dans lesquels on a vu aussi des noms d'instruments, désignent plus probablement certains modes du chant. Quelquefois la mélodie paraît être indiquée par les premiers mots d'un chant alors généralement connu; c'est ainsi, sans doute, qu'on doit expliquer les mots AL-TASCHHETH,ne détruis pas (Ps.57,
etc.), AyyÉLETH HA-SCHAHAR, la
gazelle de l'aurore (Ps. 22), Yonath ÉLEMBEHOKiM ,la colombe muette au loin (Ps.56), et quelques autres.
L'usage fréquent que les Hébreux faisaient de la musique, dans le service divin comme dans le commerce de la vie , dans les circonstances joyeuses comme dans le deuil, montre avec évidence qu'ils avaient un grand amour pour cet art, et ils y étaient probablement bien plus avancés que les autres peuples de l'Orient. L'opinion qu'un des plus célèbres historiens de la musique a cherché à faire prévaloir', et selon laquelle la musique des Hébreux n'aurait été qu'une espèce de récitatif monotone, semblable aux psalmodies des synagogues et des églises, nous paraît peu vraisemblable, et est entièrement dénuée de preuves.
La mélodie est une chose très-naturelle, et il serait étonnant que les Hébreux, qui employaient la musique comme l'expression des sentiments les plus variés, ne fussent pas arrivés à tirer de la voix humaine et de leurs différents instruments certaines mélodies caractéristiques. Si la poésie des Hébreux n'était pas mieux connue que leur musique , et si la Bible n'était pas là pour témoigner de sa supériorité, on serait certainement bien loin de deviner sa haute portée et de l'apprécier
' Voy. Jahn, 1. c, p. 509, et pi. 15, lig. 9. ^ Forkel, 1. c, p. 146 etsuiv.
à sa juste valeur. Ce serait donc hardi de nier que les Hébreux aient pu porter l'art musical à un certain degré de perfection. Néanmoins, nous ne sommes pas de ceux qui exagèrent la valeur de la musique hébraïque, et qui en font des descriptions pompeuses, sans avoir pour eux Tombre d'une preuve historique. Eu considérant la simplicitédes instruments des Hébreux et le caractère général de la musique des anciens, on sera forcé d'avouer que les mélodies hébraïques durent être très-simples; la musique des Hébreux dut manquer, dans tous les cas, de ce que dans l'art moderne on appelle rharmonie. Son imperfection résulte aussi de l'absence de toute écriture musicale, dont on ne trouve aucune trace; le chant et l'accompagnement musical ne pouvaient être transmis que par tradition. Le seul mot Sélah, qu'on ne trouve que dans les Psaumes et dans la prière du prophète Habacuc ( ch. 3), est évidemment un signe musical ; mais on s'est vainement épuisé en conjectures pour en déterminer le sens qui n'était déjà plus connu aux anciens interprètes juifs, car la version chaldaïque rend ce mot par leâlemin {in sxculum), et c'est dans le même sens, qu'il est employé dans les antiques prières du rituel juif. Comme le mot sélah se trouve généralement à la fin des strophes , il indique probablement une pause dans le chant, et peutêtre une espèce de ritournelle exécutée par les musiciens. Pour montrer combien loin certains écrivainssesontlaissé entraîner par leur imagination, afin de suppléer par là au manque total de documents historiques sur la musique des Hébreux, nous citerons la curieuse explication qu'un auteur français du dernier siècle a donnée du mot AeVa/i' : « David , dit-il , inventa la manière de " filer les sons , ce qu'on appelait sélah « en hébreu, et ce qu'on appelle en ita- « lien smorzanrlo. La dévotion des «Juifs redoublait à l'approche du se7a/t, « et les chanteurs unissaient leurs " voix , et s'accordaient le mieux qu'il
' De la Borde, Essai sur la musique ancienne et moderne, Paris, 1780, t. I, p. 2u6.
« leur était possible, afin de l'exécuter « de façon à pénétrer les cœurs en « charnîant les oreilles; ils renfor- « çaient les sons et les adoucissaient « ensuite par gradation. Celte tenue « était suivie d'une pause. Le pro- « phète Habacuc, touché des merveil- « leux effets que produisait le seVa/j, « voulut en orner ses ouvrages. On le <• trouve plusieurs fois nommé dans « son Cantique. »
De semblables extravagances ont été débitées dans une foule d'autres ouvrages sur la musique des Hébreux.
En pareil cas, il vaut mieux avouer modestement son ignorance que de tromper le lecteur par des détails imaginaires, appuyés d'un semblant d'érudition qui approche du charlatanisme.
Nous nous trouvons dans la même incertitude sur la nature de la danse chez les Hébreux, bien que les danses, accompagnées de musique, soient fréquemment mentionnées dans la Bible. Il résulte de plusieurs passages qu'on exécutait des danses, avec une certaine pompe, dans les réjouissances publiques, et que loin d'être, comme dans l'Orient moderne , un métier vil, au service de la volupté, la danse des Hébreux avait un caractère grave et servait à rehausser l'éclat des fêtes nationales. Les femmes et les jeunes filles les pi us honorables (Jérém.3 1,13) dansaient publiquement dans les occasions solennelles, notamment à la rentrée triomphale des guerriers victorieux (I Sam. 18, 6), ou dans les autres solennités patriotiques (Exode, 15, 20); les hommes eux-mêmes ne croyaient pas se compromettre en prenant part a ces démonstrations de la joie publique, comme nous le voyons par l'exemple de David , dansant dans une procession solennelle, lorsqu'il fit transporter l'arche sainte a .lérusalem( p. 271). Le nom hébreu de la danse (IVIahol ou Mehola) semble indiquer un mouvement circulaire, ou des groupes formant un cercle, et dans les mots : David dansait de toutes ses forces (Il Sam. G, 14), nous croyons trouver une allusion à une pantomime
L'UNIVERS
très-animée. Nous avons déjà dit que les danseuses battaient la mesure avec le tambourin.
Nous avons essayé de présenter, d'après les indications de la Bible, un tableau fidèle de la vie des Hébreux que nous avons considérée sous toutes ses faces. Nous quittons maintenant les anciens Hébreux et nous reprenons l'histoire de la Palestine, depuis la fin de leur domination.