Fin de la domination persane. — Schisme des Samaritains
Les courts règnes de Xerxès II et - de Sogdien, ainsi que les règnes de Darius Nothus et de ses successeurs, n'amenèrent aucun changement notable dans les affaires des Juifs et de la Palestine, si ce n>st peut-être que ce pays eut à souffrir de la guerre qui éclata de nouveau entre les Perses et les Égyptiens; car ces derniers s'étant révoltés contre Darius (en 410), chassèrent de leur pays tous les Perses, et aidés parles Arabes, les poursuivirent jusqu'en Phénicie. Darius leur lit la guerre sans les souiîiettre, et ce ne fut que sous Ochus que l'Egypte devint de nouveau une province de l'empire persan (350). Sous le règne d'ArtaxerxèsMnémon (404 à 359).
le Temple de Jérusalem fut souillé par un fratricide. Le grand prêtre Joiada était mort et son fils Johanan lui avait succédé '; celui-ci avait un frère nommé Jésus, ou Josué, qui, possédant l'amitié de Bsgose, l'un des généraux de l'armée de Perse et probablement gouverneur de Syrie, espérait, avec l'aide d'un protecteur si haut placé, pouvoir usurper la dignité de grand prêtre. Une querelle s'élant engagée, dans le Temple même, entre les deux frères , Jésus fut frappé mortellement par le grand prêtre Johanan. Bagose, informé dececrime inouï, se rendit aussitôt à Jérusalem.
Voulant pénétrer dans Ke Temple pour voir le lieu où le meurtre avait été commis, les Juifs lui refusèrent l'entrée; mais, ne tenant aucun compte de leur résistance , il s'avança en s'écriant : « Ne suis je donc pas plus
' Dans le livre de Néhéraia, le fils Ide JoTada est appelé tantôt Jnunlhan, tantôt Johanan (Jean) ; voy. Néh. ch. 12, v. 1 1 et -il. M. Zunz(l. c. p. 27)'penst' ((u'il y a eu deux grands prêtres entre Joïada et lad'doua, et que Johanan doit être considéré comme le fils de Jonalkan.
31" Livraison. (Palestine
pur que le cadavre qui a souillé le Temple? » Pour punir le forfait de Johanan , auquel il ne pouvait infliger aucun chàtifuent personnel , il condamna les Juifs à payer tous les jours sur chacune des victimes dont se composaient les sacrifices quotidiens,un impôt de cinquante drachmes; cette forte amende fut payée pendant sept ans.
On rapporte aussi , d'après des sources peu authentiques, que sous Ochus (359-338) , la ville de Jéricho fut occupée par les Perses et que beaucoup de Juifs furent emmenés captifs et envoyés en partie en Hyrcanie , sur la mer Caspienne , pour peupler cette province '. S'il est vrai , comme on le raconte, que le roi Ochus marcha sur Jéricho après avoir châtié Sidon (en 350) , il paraîtrait résulter de là que plusieurs Juifs avaient pris part à la révolte des Phéniciens contre Ochus; mais ce fait est fort douteux , car Josèphe n'en dit pas un mot. Quoi qu'il en soit, il est certain que la grande majorité des Juifs resta toujours fidèle aux rois de Perse, et on verra qu'ils bravèrent même la colère d'Alexandre plutôt que de trahir le malheureux Darius Codoman.
A Johanan avait succédé dans le pontificat, son fils laddoua, ou .laddus, qui, dans sa vieillesse, vit \a chutede l'empire des Perses. laddoua, selon Josèphe, eut un frère appelé Manassé, qui avait épousé Nicaso, fille du Couthéen Sanaballète, satrape du dernier Darius (Codoman) dans le pays de Samarie. Le grand prêtre et le peuple, également inrlignésde ce mariage, exigèrent de iManassé de quitter sa femme ou de renoncer au sacerdoce. Dans cette cruelle alternative , Manassé , tout en protestant de son amour pour Nicaso, manifesta à son père l'intention delà répudier, afin de ne pas être privé des droits du sacerdoce. Sanaballète, pour retenir son gendre auprès de lui , promit à Manassé d'obtenir du roi Darius la
' Prideaux cite ce fait d'après Solin, Po» hjhistor, ch. 35, et le Synceile, Chmno'jr. p. 25i5. Voy. aussi Barlièbrœus , on Aimùlfaradj., Ch'ron. Syr. p. 30 (vers. lat. p. 34).
L'UNIVERS
permission d'ôlevor sur le mont Gari/Jni, près de Sidiein (voy. p. 5), un lm^)U', rival de celui de Jérusalem, et dans leiiuel iManassé exercerait les fonctions de «raiid prêtre. Ce projet combla les vœux de l'ambitieux Manassé, qui devint le fondateur du cuite samaritain. Sichem était devenu, dans cesderniers temps, le siège principal de cette population mixte, formée du mélange des anciens colons assyriens, des débris des anciens Éphraïmites et de plusieurs émigrés juifs, qui, exclus de la communauté de Jérusalem par les mesures rigoureuses d'Ezra et de Néhémia, étaient allés s'établir dans le pays de Samarie '. L'entière conversion de cette population au pur mosaïsme dut ctre d'autant plus facile, que les pratiques idolâtres dont on accusait les Couthéens (p. 355) avaient dû s'évanouir, à mesure qu'ils manifestaient la prétention de passer pour de vrais Hébreux et de prendre part au culte de Jérusalem , et les transfuges des Juifs , qui allèrent grossir le parti des Samaritains, et qui étaient intéressés, ainsi que Manassé, à soutenir la légitimité du futur temple de Garizim, durent beaucoup contribuer à épurer les croyances et les pratiques religieuses des Samaritains.
Sur ces entrefaites, les armes victorieuses d'Alexandre menacèrent l'empire de Darius d'une dissolution prochaine, ce qui empêcha Sanaballète de faire des démarches auprès du roi de Perse afin d'obtenir la permission de bâtir le Temple-, mais on verra plus loin qu'il sut s'accommoder aux circonstances, et que, servant les intérêts du conquérant macédonien , il obtint de lui l'autorisation qu'il s'était proposé de demander à Darius.
Manassé put donc réaliser son projet, et les Samaritains formèrent dès lors une véritable secte mosaïque, rivale des Juifs, comme autrefois le royaume d'Ëphraïm avait été rival de celui de Juda. Pour justifier la dissidence, et pour constituer lesSamaritainscomme
■ Voy. Josèphe, Antiqu. XI, 8, § 2 et 6
une secte particulière , Manassé dut établir une doctrine qui différât, sur plusieurs points essentiels , de celle des Juifs; nous ne pouvons en juger que par des documents postérieurs à celte époque et par les opinions que les restes des Samaritains ont continué à professer jusqu'à nos jours. Ce qui constituait là différence la plus essentielle entre les Juifs et les Samaritains , c'est le rejet, par ces derniers, de tous les livres sacrés autres que le Pentateuque; ils niaient l'autorité des prophètes et, à plus forte raison, celle des traditions, et ils rejetaient, par conséquent , toutes les lois et coutumes qui n'étaient pas formellement écrites dans le Pentateuque. Nous les voyons cependant déroger, sur quelques points, à la rigueur des principes, et admettre quelques doctrines qui ne se trouvent^pas dans le texte des livres mosaïques et qu'ils ne pouvaient y rattacher que par le moyen de l'interprétation; ainsi , par exemple, ils croyaient au Messie, aux anges et à la résurrection des morts '.
Un des principaux points de controverse entre les Samaritains et les Juifs concernait le véritable lieu du sanctuaire; selon les Samaritains, Moïse lui-même avait clairement indiqué le mont Garizim , comme le lieu où devait être établi le sanctuaire central, tandis que Jérusalem n'est mentionnée nulle part dans la loi mosaïque '.
Quant à la fondation du Temple de Garizim, plusieurs savants la font remonter au temps de Darius Nothus, en prétendant que Josèphe a confondu ce roi avec Darius Codoman. Ils se fondent sur un passage du livre de Néhémia (13, 28), où il est dit qu'un des fils du grand prêtre Joiada fut exilé par Néhémia, pour avoir épousé une fille de Sanballat le Horonite , qui
' Voy. Silv . de Sacy , dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibl. du roi, t. XII, p. 25-3(>- La croyance des Samaritains au Messie (qu'ils appéllenl ha-sch.\iiab ou II A-Tii AH\B, ranwrsor) résulte aussi de l'Êvang. de saint Jean, ch. 4, v. 25.
2 Voy. Josèplie, Antiqii. XIII, .3, 4; Evangile de saint Jean, 4, 20; lettres des Samaritains, dans le Reperloriiun A'V.xchhnrn, t. XIII, p. 2b3. Comparez ci-dessus, page 5, col. 2.
doit être le même que le Sanaballète de Josèphe; car, disent-ils avec raison, il n'est pas probable qu'il y ait eu , à deux époques différentes , deux satrapes de Perse en Samarie , nommés Sanballat, ou Sanaballète, et ayant chacun pour gendre un prêtre juif. Cependant Josèphe parle dans des ternies si explicites de la fondation du temple samaritain sous Alexandre ' , et il paraît d'ailleurs si j)ien connaître la suite des rois de Perse, qu'il serait hardi de contester l'exactitude de son récit et de n'y voir que le produit d'une erreur chronologique; car il faudrait supposer non-seulement qu'il a confondu deux Darius , mais que tout ce qu'il dit des rapports de Sanaballète avec Alexandre est de son invention. Un fait aussi important pour les Samaritains que la fondation du temple de Garizim avait dû être consigné avec exactitude dans leurs annales, et Josèphe, qui n'était éloigné que de quatre siècles de l'époque d'Alexandre, a pu consulter à cet égard des documents authentiquesqui nous manquent aujourd'hui.
Il faut avouer que la ressemblance frappante qu'offrent quelques circonstances du récit de Josèphe avec le fait rapporté par Néhémia est de nature à faire supposer quelque confusion; mais l'erreur de Josèphe se borne peutêtre au nom du satrape de Darius Codoman , et elle a pu résulter précisément du passage de Néhémia , que Josèphe, parmégarde, aura appliqué aux rapports qui existaient entre le prêtre Manassé et le satrape du dernier Darius, ou que peut-être il aura considéré comme une interpolation.
Quelleque soit du reste la solution qu'on donne à ce problème, nous croyons devoir admettre comme un fait hisl'Jrique, que la construction du temple de Garizim n'eut lieu que sous Alexandre le Grand , quoiqu'il y ait peut-être erreur dans le nom du satrape que Josèphe met en scène *.
' Voyez Antiqu. XI, 8, 4; XIII, 3,4; 9, I.
* La chronique arabe samaritaine, qui, à côté (le plusieurs fables absurdes, parait cependant renfermer des faits tirés d'anciens
La faveur qu'Alexandre accorda aux Samaritains fut, selon Josèphe, le prix d'une trahison. Par la victoire d'Issus, la Syrie était tombée au pouvoir d'Alexandre, et bientôt la conquête de Tyr (en 332) lui ouvrit toute la Palestine. Pendant le siège de T)T , il envoya une lettre à laddoua, grand prêtre des Juifs, pour l'inviter à lui envoyer des secours et des provisions et à lui payer le tribut que jusque-là il avait payé au roi de Perse. laddoua refusa de violer le serment qu'il avait prêté à Darius , et osa braver la colère du vainqueur macédonien, qui le menaça d'un châtiment exemplaire , afin , disait-il , de montrer à tous à qui ils devaient engager leurs serments. Le satrape]de Samarie , moins scrupuleux que laddoua, alla au-devant de l'orage, et faisant sa soumission à Alexandre , il lui amena huit mille hommes pour l'aider à s'emparer de Tyr. Sa trahison lui valut immédiatement la permission de bâtir un temple sur le mont Garizim. Le satrape mourut au bout de quelques mois.
Après la conquête de Tyr , Alexandre s'avança le long de la côte vers Gaza ; cette ville opposa une résistance héroïque , mais au bout de cinq mois elle fut conquise et subit un traitement affreux. Dix mille hommes y perdirent la vie ; le reste , ainsi que les lemmes et les enfants , furent emmenés en captivité et voués à l'esclavage. Un sort semblable était réservé, sans doute, à Jérusalem, dont Alexandre crut devoir s'emparer avant de se rendre en Egypte; un miracle pouvait seul sauver la ville sainte, et, quoi qu'on |)ense du merveilleux récit de Josèphe, il est certain qu'il dut se pas
documents historiques, offre également des traces de la fondation du temple de Garizim sous Alexandre, mais sans nommer ni Sanballat m Manassé. Voy. la Chrestomalhie arabe de M. Silvestre de Sacy (,2« édition), t. I, p. 338 et 339. Eusébe, dans sa Chronique, contirme le même fait; il se trompe seulement de quelques années en disant que le temple des Samaritains fut bâti la seconde année de la cent onzième olympiade (335- 334 avant J. C.), car le siège de Tyr neut lieu qu'en 3:52.
ser dans l'esprit d'Alexandre quelque chose d'extraordinaire, pour que , oubliant son vif ressentiment, il accordât à laddoua et àla ville de Jérusalem son pardon et une généreuse protection Après la conquête de Gaza, les habitants de Jérusalem furent dans la consternation; on implora le secours de la Divinité, en offrant de nombreux sacrifices. Un songe, dit Josèphe, rendit le courage au prêtre laddoua ; il eut une vision dans laquelle Dieu lui ordonna d'aller au-devant d'Alexandre , accompagné des prêtres avex; leurs ornements. laddoua , ayant fait parer la ville, sortit avec ses prêtres. Alexandre en s'approchant fut frappé de ce spectacle ; il s'avança seul, s'inclina devant laddoua et le salua avec respect '. Son ami Parménion lui ayant exprimé son étonnement de la vénération religieuse qu'il témoignait a laddoua, Alexandre lui déclara, qu'étant encore en Macédoine , un homme vêtu comme ce grand prêtre lui était apparu dans un songe , l'avait encouragé dans ses projets de conquêtes et jlui avait promis de lui livrer l'empire des Perses. « Je crois maintenant, ajouta Alexandre, que j'ai entrepris cette expédition par une mission divine, que je vaincrai Darius et que je détruirai la puissance des Perses. » Ayant dit cela, il donna la main à laddoua, et arrivé à Jérusalem, il visita le Temple et y offritdes sacrifices, selon l'indication des prêtres juifs. A la demande du grand prêtre, Alexandre accorda aux Juifs la faveur d'être exemptés du payement des impôts pendant l'année sabbatique et la liberté de vivre partout conformément à leurs propres lois et coutumes. De son propre mouvement, il
» Le même fait est rapporté dans le Thalmud deBabylone, traile Yoina, cli. 7, fol. 69 a, et dans McghUlalh Thaanith, cli. 9; mais, selon le récit thalmudique, le grand prêtre qui alla au-devant d'Alexandre fut SiméoH le Juste. Comparez Otho, Hist. dnctor. misnicorum , p. 15. — Les Samaritains racontent la ïTif^ma chose de l'entrevue de leur grand prêtre avec Alexandre Voy. Silv. de Sacv, Chrest. arabe, t. I, p. 338. Comparez Justin," XI, 10: Tune in Stjriam projiciscitur; ubi obvias cum infulis miUtos Orientis reges habuit.
promit la même liberté à ceux qui seraient disposés à prendre du service dans son armée, ce qui engagea beaucoup de Juifs à entrer dans les rangs. Selon Josèphe, le grand prêtre aurait montré à Alexandre les prophéties de Daniel , où les victoires du héros macédonien et la chute de l'empire des Perses étaient prédites avec une admirable précision ■. Ce fait est évidemment inexact; car c'est justement cette précision historique de diverses prophéties de Daniel qui prouve contre leur authenticité, et il est certain pour le critique impartial, que le livre de Daniel n'a pu exister à cette époque (p. 420).
Les Samaritains étant égaleraient venus en procession au-devant d'Alexandre, et ayant été accueillis avec bonté, prétendirent aux mêmes faveurs qui avaient été accordées aux Juifs, et demandèrent notamment l'exemption des impôts pendant l'année sabbatique. Interrogés s'il étaient Juifs, ils répondirent avec ambiguïté, ce qui engagea Alexandre à remettre leur demande à son retour d'Egypte , pour examiner leurs prétentions. Il emmena en Egypte les huit mille hommes que les Samaritains lui avaient envoyés au siège de Tyr; ils s'établirent dans la Thébaïde, oià Alexandre leur fit distribuer des terres.
C'est ainsi que la Palestine passa, sans secousse violente, sous la domination macédonienne, après avoir été pendant deux siècles sous celle des Perses. Les Juifs, liés par des serments à la Perse, et se rappelant les bienfaits de quelques-uns de ses rois , n'avaient pas voulu trahir le malheureux Darius ; mais ils durent voir sans peine la fin de la tyrannie des satrapes et se promettre des jours plus heureux et plus calmes sous le sceptre du jeune héros qui les avait traités avec tant de générosité. laddoua mourut bientôt après, et son fils Onias (Honio) lui succéda dans le pontificat-
' Voy. Daniel, ch. 2, v. 40; eh. 7, v. 7; ch.8, V. 1-8 et 21; ch. II, v. 3 et 4.