I. LES PATRIARCHES
Dfc Sem, lils de Noé, la tradition biblique fait descendre, à la di.xiènie génération, ^6/-àM. Son père Tharah, établi dans le pays des Glialdéens • , émigra avec l'intention de se rendre dans le pays de Canaan ; mais il s'arrêta àHarrân*, ville de la Mésopotamie, s'y établit , et y mourut à i'àge de deu.-ï cent cinq ans. Abrâm quitta Harràn à l'âgedesoixante-quinze ans, soixante ans avant la mort de son père^, et se dirigea vers le pays de Canaan. Ce voyage d' Abrâm , dans lequel on pourrait voir un manque de pieté liliale , est motivé, dans la Bible (Genèse, 12, 1), par une vocation divine, et, dans les traditions juives et arabes, par les dangers qui menaçaient le pieux Abràm dans la maison dé son père, adonné, avec le fanatisme le plus effréné,
' La patrie de Tharah est appelée dans la Genese'(l , 28) Ur Casdhn (UrcIesChaldéens). Ammiea (1. 25, c. 8) mentionne un château fort, nommé Ur, dans le noid de la Mésopotamie, entre le Tigre et NisiLe. Dans les mêmes environs, au pied des montagnes Gordiennes ou Curdes, Xénophon trouva des Chaldéens. Voyez Ct/rop. 1. III, c. 2;Anabas. IV , 3 ; V , 5 ; VII , 8. La stérilité de cette contrée, qui, selon Ammien, était un txiste désert (cumnegrambuiquidem invenircntur), pouvait motiver l'émigration de la famille de Tharah. Cependant nous sommes loin de croire que ces combinaisons suffisent pour fixer la situation d'f/r Casdim. Dans la Bible Casdim désigne ordinairement l'empire babylonien des Chaldéens fondé à une époque bien plus récente. Pour résoudre les diflicultés historiques et philologiques qui se rattachent à cette queetion, il faudrait entrer dans des détails qui ne seraient pas ici aleur place. Voy. Schlœzer, Des Chaldéens, dans le RepertoriunKÏEichhoin, t. VIII, p. 113 et suiv., ainsi que le travail publié récemment dans la Revue française, par M. Eugène Bore , et mon article Chaldéens dans le Dictionnaire de la conversation.
2 Cette ville est app,->lée Koppai, Carrœ, par les auteurs classiques. Dans l'histoire romaine, elle est devenue célelire par la défaite de l'armée: de Crassus. Dion Cass. ,1. 40, c. 25.
3 Tharah avait 70 ans lors de la naissance d' Abràm (Gen. 1 1 , 2ii) , et il en avait 145 lorsque Abràm émigra. Ce serait donc par erreur que saint Etienne aurait dit dans les Actes des Apôtres ( ch. 7 , v. 4 ) qu'Abràm émigra de Harràn après la mort de son père.
au culte des idoles. Un jour, dit la tradition, Abrâm, par l'ordre de JNemrod et sur l'accusation de Tharah, avait été jeté dans un four ardent , dont il fut sauvé par miracle'. Josèphe (Antiq. 1,7) parle d'un soulèvement des Chaldéens et autres habitants de la Mésopotamie.
Abrâm fut accompagné de sa femme Saraï , de son neveu Lot et de tous ses gens. Arrivé dans le pays de Canaan, il eut , dans la contrée de Sichem , une vision dans laquelle Jéhova lui annonça que le pays appartiendrait un jour a sa postérité. 11 y éleva un autel , et un autre entre Betliel et Aï , à l'endroit où il avait fixé ses tentes, et après y avoir invoqué le nom de Jéhova , il continua son voyage vers le midi. Ce furent probablement les habitants du pays qui donnèrent à Abrâm, venu de Vautre coté {Éber, Ibr) de l'Euphrate, le surnom de ibri, d'où vient celui à' Hébreu'^.
Une famine obligea Abrâm d'aller séjourner quelque temps en Évgpte.
Craignant de voir enlever sa femme Saraï, qui était très-belle, et d'être lui-même l'objet de quelque violeruce, il lui demanda de se faire passer pour sa sœur, dont il était le protecteur naturel 3. Le Pharaon ou roi d'Egypte,
' Voy. Beréschiih Rabba, sect. 17 ; Paraphrase chaldaïque de Jonathan , Genèse u , 28 ; Alkorân , ch. 29 , V. 23.
^ Ibri '1237 ou Hébreu signifierait donc Transjluviaiiiis. D'autres le considèrent comme un nom patronymique , venant de Héber ou Éber, arrière- petit-fils de Sem et l'un des ancêtres d' Abrâm. Mais la première étymologie est plus probable. U est a remarquer que le nom CUlbrlm , désignant les descendants d'Abrâm de la ligne d'Isaac et de Jacob , ne leur est donné que par les nations étrangères. Généralement ils ne se servent eux-mêmes de ce nom qu'en parlant à des étrangers; entre eux ils s'appellent Bené Israël ou Israélites; ou verra plus loin l'origine de ce nom.
^ Dans le langage des Hébreux, les mots/rèrc et sœur s'emploient dans le sens de parent, parente; c'est ainsi qu'Abràm dit à Lot (Gen. 13, 8) : ISous sommes frères. La tradition fait de Saraï la fille de Haran et la sœur de Lot , ce qui parait en effet résulter du texte de la Genèse ( M , 29 ). Le patriarche lui-même , dans une autre occasion , parait vouloir par là excuser son mensonge , en disant que sa femme était la fille (c'est-à-dire la petit© fille ) de son père (voy. ib. 20 ,12).
avant eiilenclii parler do la Leaiitû (teSaraï, la Ht venir en son |)alais: il traita Abràm avec beaucoiii) de distinction et lui fit de riches cadeaux en esclaves et bestiaux. Mais arrêté dans son projet par le cliiUinient céleste, et ayant su queSarai était la leninie d'Abràni, il la rendit à son mari, les engagea à quitter le pays et les lit accompagner par ses gens.
Abn'im revint de nouveau, avec Saraï et Lot , dans le pays de Canaan , à l'endroit où il avait élevé un autel en l'honneur de .leliova, entre Béthel et Aï. Des querelles étant survenues entre les pasteurs d'Abràm et ceux de l,ot, Abràni Jugea que l'extension de leurs biens ne leur |)erniettait plus de demeurer ensemble, et proposa à son neveu de se séparer de lui, en le laissant libre de choisir la contrée qui lui conviendrait. Lot s'établit dans le cercle du Jourdain , ou dans le Glior, aux environs de Sodoni et de Gonioi'rhe, dans un pays (jui alors formait un riant jardin, mais qui bientôt devait être changé en une terre de désolation. Apres le départ de Lot, Abràm eut une nouvelle vision, dans laquelle le Dieu unique qu'il adorait lui renouvela ses promesses d'une innombrable postérité à laquelle appartiendrait tout le pays à l'entour. Il vint demeurer alors dans le bois de Mamré près de Hébron , où il éleva un nouvel autel à Jéhova.
Dans ces temps arriva l'invasion de Kedorlaomer, roi d'Élàm , par suite de la révolte de plusieurs rois de Palestine qui étaient ses vassaux. Nous avons déjà parlé de cet événement, et on a vu conmient Abràm , averti que Lot avait été emmené parmi les captifs, se mit à la poursuite des ennemis. Il les atteignit à l'extrémité de la l*alestine,à l'endroit où s'éleva plus tard la ville de Dau ', et les ayant dé-
» Voy. ci-dessus, page 33. Le texte dit ( (ieii. 14, H) : Il les poursuivit jusqu'à Van; mais «"lie ville ne pouvait pas exister alors , et Mnise lui-même ne pouvait la connaître nue sous le nom de Laisih. Il y a donc i)t'C»'s.sairt'mi'nt ici quelque interpolation. Josèphe ( Antiqu. I, lo, S I ) prend ici Oan pour l'une des .sources du Jourdain qui porult eu UOID.
faits, il continua ù les noursuivrc jusqu'à Ilobah, au nord ue Damas.
Uevcnu de cette expédition avec tout le butin (lu'il avait repris aux ennemis, il fut salué par Melchisédek, roi de Salem et prêtre du Dieu 'J'rés-I/cut', à qui il donna, selon l'usage établi, la diine de tout ce qu'il avait pris. Il refusa généreusement de prendre pour lui la moindre partie du butin que lui offrait le roi de Sodonr, et ne réclama que la part de ses alliés, les émirs Aner, Lscol et Mamré.
Abràm, pénétré de recounaissance pour le succès qu'il avait obtenu a l'aide de sou Dieu , eut encore ici une de ces visions qui signalaient clia(|ue événement important de sa vie, et qui le fortifiaient dans la foi en lui inspirant la plus grande confiance pour l'avenir.
« Je suiston bouclier. lui dit son Dieu, ta récompense sera très-grande. — iMais à quoi me servent tous ces biens, demande Abràm, puisque je n'ai pas d'enfants et que mon héritage doit passera l'intendant de ma maison? — JNun . fut la réponse ; ta postérité ser a nombreuse comme les étoiles du ciel ; je suis Jehova qui t'ai fait sortir d'Ur en Chaldée, pour te donner ce pays en héritage. » Abràm accomplit encore dans sa vision l'acte symbolique par lequel fut conclue son" alliance avec Jéhova »; il apprit que ses descendants reyiendraient, après quatre siècles, de l'Egypte, après y avoir subi une longue servitude, et qu'ils prendraient possession du pays occupé par les Rephaîm et les Cananéens.
Après dix ans de séjour dans le pays de Canaan , Saraï , désespérant de donner elle-même un lils à Abràm ,
' Voy. ci-dessus, page 92.
\ Dans cette vision, Abràm lue plusieurs animaux qu'il coupe en morceaux, et il vo, Dieu , sous la forme d'une flamme de [('u passer entre les morceaux. Saint tphrem le syrien , dans son commentaire sur la Genèse (en. 15 ), (lit que cet usage existait encore de son temps parmi les Clialdéens. Celui qui passe entre les morceaux découpés veut dire par cet acte symbolique : qu'il ait le sort de ces animaux , s'il rompt l'alliance. C'est de cet usage que vient l'expression hébraïque couper une alliance; de même en grec op/iaTtlAvetv, et en làUafœdus ferire.
L'UNIVERS
le prie de prendre pour femme l'Egyptienne Hagar, sa servante. Celle-ci, devenue orgueilleuse, fait sentir son dédain à sa maîtresse qui s'en plaint amèrement à Abrâm. La servante livrée aux mauvais traitements de sa maîtresse jalouse, prend la fuite.
Assise près d'une source dans le désert d'Arabie, elle reçoit la visite d'un messager de Dieu, qui lui annonce que le fils qu'elle porte dans son sein sera puissant un jour et aura une grande postérité , et il l'engage à retourner chez Saraï et à s'humilier devant elle. Revenue dans la maison d' Abrâm, elle lui donne un fils appelé Ismaèl {Dieu exauce); Abrâm était alors âgé de quatre-vingt-six ans.
Treize ans après cet événement.
Dieu renouvelle son alliance avec Abrâm ; le nom à'Jbràm (père élevé) est changé en celui (ï Jbm/iam{père de la multitude), et la circoncision est instituée, comme symbole de la nouvelle alliance et comme signe distinctif des Abrahamides. Saraï reçoit le nom de 5amA. (maîtresse, princesse), et Dieu promet à Abraham qu'il aura d'elle un autre fils dans lequel se perpétuera l'alliance divine. Quant à Ismaèl, douze princes sortiront de sa souche et sa postérité sera très-nombreuse'.
Abraham était arrivé à l'âge de 99 ans, Sarah en avait 90. Un jour trois inconnus se présentent dans le bois de Mamré devant la tente d'Abraham ; le vieux émir, qui les prend pour des voyageurs, court au-devant d'eux, et lessupplie de recevoir chez lui l'hospitalité. Il s'empresse lui-même, ainsi que sa femme Sarah, d'apprêter le repas pour les étrangers , et ceux-ci , après avoir satisfait au désir d'Abraham, se font connaître comme messagers de Dieu% et lui renouvellent
• V. sur ces douze princes , Genèse , c. 25, V. 13 et 14, et les traditions arabes dans le Spec. hist. Arab. de Pococke , p. 45 et suiv.
^ Nous nous servons a dessein du mot wiesioger, traduction littérale du mot 'j>î,bD i
pour laisser à ce mot le sens vague qu'il a lans les anciens livres des Hébreux , et nous évitons le mot amje , parce qu'il renferme ■me idée qui n'existait pas encore chez les ■iébreui dans ces temps anciens , ou qui , du
l'assurance que l'année prochaine Sarah aura un fils. La femme nonagénaire , qui dans le fond de la tente entend cette prédiction, ne peut s'empêcher de rire; mais elle est blâmée par eux pour avoir douté de la toute-puissance divine , qui peut opérer en elle un miracle.
La prochaine catastrophe de Sodom et des autres villes de la plaine de Siddîm est révélée à Abraham, qui intercède auprès de Jéhova pour détourner de cette contrée le juste châtiment dont elle est menacée à cause des crimes de ses habitants. Le Dieu d'Abraham est la justice absolue qui doit récompenser le bon et punir le méchant; mais il est aussi un Dieu de miséricorde, et Abraham espère encore que les crimes de Sodom seront pardonnes en faveur d'un petit nombre de justes qui peuvent s'y trouver. Mais comme il ne s'en trouve point, la chute de Sodom est inévitable. Deux des messagers célestes qui s'étaient présentés à Abraham vont à Sodom pour sauver Lot et sa famille. Lot , se trouvant le soir à la porte de la ville, voit arriver les étrangers et leur offre l'hospitalité dans sa maison. Les messagers acceptent ; mais bientôt les habitants de la ville entourent la maison et veulent forcer Lot de leur livrer ses hôtes. Le neveu d'Abrahwn s'oppose avec fermeté à leur violence ; frappés de cécité, ils essaient vainement de pénétrer dans la maison.
Alors les messagers révèlent à Lot ce qui doit arriver ; Lot, pressé de quitter ces lieux, veut emmener les deux fiancés de ses filles, ceux-ci ne voient qu'une plaisanterie dans les sincères avertissements du vieillard. Au lever de l'aurore, les messagers de Dieu, voyant que Lot hésite encore, le saisissent ainsi que sa femme et ses deux filles , et les déposent hors de la ville. La famille se retire à la petite ville de Soar (Segor). Rientôtune pluie de feu et de soufre consume Sodom et trois autres villes; la femmedeLot, ditla
moins, n'était pas encore développée. Nous aurons l'occasion de revenir sur Vangèlolugie de la Bible et sur ses développements.
Goncse, oui s'ct;iit arrt'lce pour rei^arder ce sjK.'clacle , est (•liaii;;ce t'n une statue de sel '. Lot eraiiiiiaiit de rester à Soar, où il ne se eroyait pas à l'abri (ludaiii,'er, se retire, avec ses deux lilies, dans une caverne, et c'est ici que la Genèse place la naissance incestueuse de Mtxtb et iï.hntnon.
Apres ces événements Abraham s'établit à Gerar. Le danijer qu'il a couru en Kt;y pte, pour sa femme Sarah, se renouvelle à la cour du roi Abiméiecb, et, encore ici, il fait passer Sarab j)our sa sœur. Celle-ci , malgré son âge avancé, est conduite dans le harem du prince ; mais averti dans un songe, Abimélech rend Sarah à son maji , à qui il fait de riches cadeaux.
Selon la promesse des messagers divins, Sarah met au monde un fils qui reçoit le nom d'Isaac, du mot hébreu yis/iak{on rit) ; tout le monde, disait Saraii,/// a en entendant cette nouvelle. A un tVstin qu'Abraham donne à l'oc-.
casion du sevrage d'Isaac, Sarah voit un rire moqueur sur le visage d'Ismaël , fils d'Hagar. et elle exige de nouveau le bannissement de la servante et de son fils. La mère et le fils errent dans ie désert de Beerséba, et ils sont sur le point de mourir de soif, lorsqu'une voix du ciel les console et leur donne du courage. Une fontaine se présente à leurs regards et ils se désaltèrent.
Ismaël grandit dans l'exil et devient habile archer -, sa mère le marie avec une Égyptienne.
Quanta Abraham, le roi Abimélech lui offre son alliance, et ils se jurent nnituellement une éternelle fidélité.
Abraham plante un bois de tamariscs auprès du puit^qui, de cette alliance, avait reçu le nom de Beerséba (puits de serment) , et il consacre encore cet endroit par l'invocation de Jéliova, le Dieu éternel.
Après avoir séjourné longtemps dans ces contrées, la piété d'Abraham est mise à la plus dure épreuve. Dieu , dit la tradition de la Genèse, lui or- «ionna d'immoler son fils Isaac, Déjà Abraham est sur le point de consom-
' Voy. ci-dessus, page 17, 2* colonne, uole i.
mer le cruel sacrifice, lorsqu'il est arrêté par une voix célestequi lui apprend que Dieu se contente de celte preuve qu'il lui a donnée de son dévouement.
.Au même moment Abraham aperçoit un bélier devant lui , et il l'inuiiole au lieu de son fils. A cette occasion Dieu renouvelle à Abraham la promesse d'une nombreuse postérité.
Sarah meurt, immédiatement après, âgée de cent vingt-sept ans ; Abraham acheté un souterrain, près de Hébron, pour en faire un tombeau de famille, et \\ y enterre sa femme.
Voulant marier Isaac, mais éprouvant de la répugnance pour les filles des Cananéens, Abraham charge son intendant d'aller en ."Mésopotamie chercher une femme pour son fils. L'intendant, arrivé près de la ville de Ilarrân , se repose, avec ses chameaux, auprès d'une fontaine, où les filles de la ville venaient puiser de l'eau. Je demanderai à boire , se dit le serviteur d'Abraham , et celle qui me répondra : Bois, efpuisjepuiseraiaussi pour tes chameaux , sera la femme que Dieu a destinée au fils de mon maître. Il se trouve que celle que l'intendant reconnaît à ce signe , est Rebecca, fille deBethuèl, et petite-fille de Nahor, frère d'Abraham. L'intendant se fait connaître aux parents de Rebecca,qui consentent avec joie à son mariage avec Isaac. Rebecca part pour la Palestine; un soir Isaac, étant allé faire une promenade , voit arriver le fidèle serviteur, qui lui amène sa fiancée; il la conduit dans la tente de sa mère Sarah, elle devient sa femme et le console de la perte de sa mère.
Abraham , âgé alors de cent quarante ans, prend une seconde femme, nommée Ketouro, qui lui donne encore six fils. Il leur fait des présents et les renvoie de la Palestine , où son héritage doit passer à son fils Isaac. Celuici qui avait quarante ans lors de son mariage , reste vingt ans sans enfants.
Enfin Dieu exauce ses prières, et Rebecca lui donne deux jumeaux. Celui qui le premier a vu le jour est appelé Esaii , le second reçoit le nom de Jacob. .Abraham a vécu assez longtemps
L'UNIVERS
pour voir s'acconijilir la promesse du ciel dans la postérité d'Isaac; il meurt quinze ans après la naissance des deux frères, à l'âge de cent soixante-quinze ans, et il est enterré par Isaac et Isniaël dans son tombeau de famille , auprès de sa femme Sarah.
En résumant ce que la Bible nous raconte de la vie d'Abraham, nous avons laissé au récit sa couleur primitive; mais nous devons dès à présent faire quelques remarques qui pourront s'appliquer à toute l'histoire des Hébreux. En voulant dépouiller les récits bibliques de ce qu'ils ont de merveilleux et parfois d'incroyable, en voulant résoudre toutes les difficultés , éliminer toutes les contradictions, l'historien risquerait de se faire commentateur et de substituer aux faits ses opinions individuelles. L'histoire biblique, et surtout celle des patriarches, présente des difficultés insolubles, du moment où on la considère comme l'ouvrage d'un historien ayant la conscience de sa mission et voulant raconter des faits historiques. L'auteur de la Genèse a puisé à différentes sources, et il a aussi intercalé dans son récit certaines traditions et légendes dans lesquelles le peuple avait embelli l'histoire des patriarches. Sans s'occuper à rechercher les vérités historiques qui pouvaient être cachées sous les traditions populaires, et à coordonner les faits dans un ordre systématique, il a simplement recueilli les traditions écrites ou orales au fond desquelles on pouvait découvrir le Dieu imique se faisant connaître à de simples mortels et les guidant par une protection toute particulière. Cette protection était visible, n'importe la forme sous laquelle elle se manifestait. Dieu se manifeste tant de fois à Abraham, n'importe que le patriarche voie la Divinité dans un rêve, ou par l'effet de son imagination exaltée, ou que la tradition populaire explique ces manifestations par le message de certains êtres intermédiaires, supérieurs à la nature de l'homme, et participant de l'essence divine; ce qu'il s'agit de constater, c'est qu'Abiaham
a reconnu l'Être suprême , qu'il l'a adoré, qu'il a publiquement proclamé son existence, en lui consacrant des autels dans différents endroits. Les récits tels qu'ils nous sont parvenus ont essentiellement le caractère mythique. Le mythe est un fait historique amplifié et développé par les traditions populaires; celui qui le raconte se fait l'écho de la voix du peuple, sans qu'il cherche à se rendre compte lui-même du fait nu qui sert de base au mythe. Mais il y a cette immense différence entre la mythologie hébraïque et celle des païens, que celle-ci , divinisant les différentes facultés de la nature, ne sait pas s'élever au-dessus des choses créées , tandis que, pour l'Hébreu, la nature , ses -facultés, ses lois, disparaissent et s'effacent complètement devant le Dieu créateur, qui intervient d'une manière immédiate dans ce qui concerne l'humanité et les individus.
Les dieux des païens , comme êtres finis et limités, ont une histoire; le Dieu des Hébreux , l'être infini , n'en a point; car il n'est pas soumis à la contingence , il est au-dessus du temps et de l'espace, il intervient, toujours le même , dans l'histoire du peuple dont il est le guide. L'Hébreu oublie la nature devant Dieu , à tel point que son langage manque d'expressions^ pour désigner les phénomènes liaturels ; il n'a pas de mots pour dire : il pleut, il tonne, il neige , mais il dit : Dieu fait ijleuvoir. Dieu donne des voix et des éclairs, Dieu donne de la neige. Souvent on n'a qu'à traduire les expressions hébraïques dans notre langage vulgaire, pour se rendre compte de ce qu'il y a d'extraordinaire dans les récits de certai ns événements, lors même que ces événements sont rapportés par des contemporains et qu'il ne peut pas être question de mythes, qui ne peuvent se former qu'après un certain temps.
En nous plaçant à ce point de vue, nous ne serons plus choqués des contradictions et des invraisemblances que nous rencontrons à chaque pas dans l'histoire des patriarches; nous n'essayerons pas de nouvelles explica-
lions, et nous ne nous occuperons pas luènie des essais inl'ruclueux (jui ont été faits jusqu'ici. Ainsi, dansTliisloire d'Aliraluun, nous nedierelierons pas à savoir comment il se fait que Sarali, âgée de soixante-cinq ans, est enlevée pour le harem du l'haraon d'Egypte, et, ce qui est bien plus extraordinaire, coninu-nt sa vertu court encore les mêmes dant;ers à la cour du roi de (lerar, lorsque, i^gée de quatre-vinj^t-dix ans , elle reconnaît elle-même son état de décrépitude , et refuse de croire à la naissance dulils que lui aimonceut les messagers de Dieu '. Nous ne rechercherons pas si les deux récits n'ont pour base qu'un seul événement raconté différemment dans les documents anciens dont l'auteur de la Genèse a pu se servir, et si l'aventure analogue racontée dans l'histoire d'Isaac et de Rebecca n'est que la reproduction de ce même événement, puisé à une troisième source,* sans que l'auteur ait soumis les différents documents à une critique sévère. — JVous n'examinerons pas si réellement Dieu a voulu éprouver Abraham , en lui ordonnant d'immoler sontils, ou si le patriarche, dans un rêve produit par son exaltation , a cru recevoir cet ordre, et si , revenu à lui-même, il a reconnu qu'un pareil acte ne saurait être agréable à Dieu ; ou si toute cette histoire n'est qu'une ilction poétique qui devait peindre le dévouement d'Abraham. Ces problèmes et une foule d'autres ont beaucoup occupé les rabbins , les Pères de l'Église et les critiques modernes; les vénérables documents de la Genèse ont fourni matière tantôt à des subtilités scolastiques, tantôt à des commentaires argutieux ou à des plaisanteries sans dignité. Mais avant tout , en lisant la Bible avec le respect qui lui est dû, il faut aussi se pénétrer du sentiment poétique , qui anime ce monumentdivin des anciens âges. La Genèse, et, jusqu'à un certain point, toute la Bible, est une épopée dans
' Saint Kpliromprétfnilqun Snrah avait recouvré sa jeunesse el sa btaulO; mais le lexlc n'eu dit Heu ■
la sphère du monothéisme , comme le sont l'Iliade et l'Odyssée dans la spiicre du polvthéisme grec. L'historien peut chercher à reconnaître dans l'épopée plusieurs vérités historiques incontestables; mais il renoncera à se rendre un compte exact des détails que l'imAginalion poétique et les croyances populaires ont amplitiés et transformés en mythes.
Ainsi ce que nous pouvons admettre comme nistori(|ue dans la vie d'Abraham , c'est son émigration de la Mésopotamie et son établissement au milieu des Cananéens devant lesquels il proclame ouvertement l'existence du Dieu unique, dont les traditions s'étaient conservées probablement parmi jes descendants de Scm. Il va en Egypte et il en revient avec la confiance que le pays qu'il a choisi pour demeure appartiendra à sa postérité et sera consacré un jour au culte de ce Dieu qui est devenu son guide.
Il vit en bonne intelligence avec les habitants du pays, et les protège avec désintéressement contre les ennemis venus du dehors. Il institue la circoncision comme signe extérieur de son allianceavecDieu. Dansunàgeavancé, il espère encore avoir un lils de sa femme légitime, presque aussi âgée que lui; et ce vœu, qui occupe toute sa pensée, est enfin exaucé. Ce fils dans lequel se concentrent toutes ses espérances, parce qu'il est seul digne d'hériter et de propager sa foi, il est prêt à le sacrifier, lorsqu'il croit ua moment que ce sacrilice peut être agréable à la Divinité; mais bientôt il est désabusé: le fils de Sarah, son héritier légitime, lui est conservé , et par Ismaël et les fils de Ketoura , il devient le père des nombreuses tribus de l'Arabie.
La famille d'Abraham devient le centre de la croyance monothéiste.
Le patriarche reconnaît Jéhova comme le créateur du ciel et de la terre (Gen. 1 J, 22), et il voit en lui la justice absolue , le juge de toute la terre , qui récompense le bon et qui punit le méchant, mais qui, dans sa bonté, pardonne aussi au coupable pour l'a-
L'UNIVERS
niour du juste (ib. 18, v. 2Ô et 20), Ainsi, sur le seuil de l'histoire des Hébreux nous rencontrons dans Jéhova le Dieu universel, et non pas un Dieu national ou le Dieu local de la Palestine, comme l'ont prétendu quelques critiques bornés. Avec IMoïse cette croyance deviendra la religion d'un peuple, le culte consacré, à Jéhova aura d'abord un caractère local ; mais sous les prophètes nous verrons le monothéisme se spiritualiser de plus en plus et se préparer à devenir la religion universelle de l'humanité.
Abraham n'est pas inconnu à l'histoire profane. Bérose, cité par Josèphe', parle d'un homme juste, grand et versé dans les choses célestes, qui vivait parmi les Cbaldéens à la dixième génération après le déluge, et Josèphe croit avec raison qu'il est ici question d'Abraham. L'historien Nicolas de Damas, cité par le même auteur , dit qu'Abraham, sorti de Chaldée avec une armée, se rendit d'abord à Damas où il régna quelque temps avant d'entrer dans la terre de Canaan. Josèphe ajoute que , encore de son temps , un village des environs de Damas fut appelé la demeure d'Abraham. Selon Justin (I. 3G, c. 2), Abraham fut le quatrième roi de Damas. Les livres des Sabéens parlent des croyances monothéistes d'Abraham et des dissensions qui s'élevèrent à ce sujet entre lui et les habitants de la Chaldée , et qui l'obligèrent d'émigrer , après avoir perdu tousses biens ^. Les Arabes, qui surnomment Abraham A7ia///-a//a/i (l'ami de Dieu), nom qu'il porte déjà dans l'Épître de saint Jacques (2, 23), professent pour ce patriarche un grand respect; ils le font voyager à la Mecque , où , aidé par Ismaël , il construit le temple de la Caaba. Ils débitent sur la vie du patriarche un grand nombre de fables , puisées en partie dans les écrits des rabbins ^.
' Antiqu. 1. 1, ch. 7, g 2.
^ Voy. R. Mosis Maimonidis More Nebouchim, III, 29; version latine de Buxtorf , p.
^ Voy. la Bibliothèqiie de d'Herbelot, au mol Abraham ;Kyde, De relir/in/ie veterum Permrum, p. 27 "et suiv. (2'- edit. ); Monu-
' Ce que Josèphe et Philon , les rabbins et les Pères de l'Église racontent de la profonde science d'Abrahamdans les n:athématiques , l'astronomie, la métaphysique, etc. n'a aucune base historique et ne doit point nous occuper ici ».
Après la mort d'Abraham , Isaac, héritier desesbiensetdesescroyances, jouissait de la bénédiction du ciel. 11 continua à demeurer dans les environs de Beerséba. Ses deux enfants montrèrent une différence de caractère bien tranchée : Esaù avait du goût pour la chasse et aimait à passer ses jours dans les champs, tandis que Jacob, moins vif que son frère et plus pieux, aimait à rester dans les tentes. Isaacavait donné son affection à Esaii, dont il aimait sans doute la vivacité et la droiture, et qui lui fournissait du gibier qui était à son goiit, comme dit la Genèse. La douceur de Jacob en avait fait le favori de sa mère; mais cette douceur "était accompagnée d'un certain esprit de ruse qui cherchait à tirer profit de la rustique simplicité d'Esaù. Un jour celui-ci rentra de la campagne accablé de fatigue; Jacob était occupé à préparer une bouillie de lentilles. « Fais-moi donc manger de ce mets rouge*, dit Esaù, car je suis fa- , tigué.w Jacob proposa à son frère affamé de lui céder le droit d'aînesse. « Je me meurs . dit Esaù , qu'ai-je affaire du droit d'aînesse Pet il vendit son droit à Jacob » pour un morceau depain et une bouillie de lentilles.
Une famine ayant encore affligé le pays, comme dû temps d'Abraham, Isaac eut d'abord l'intention de se rendre en Egypte; mais il reçut un avertissement de Dieu, qui l'engagea à ne pas quitter un pays qui devait appartenir a sa postérité. Isaac se ren-
menls arabes, persans et turcs, par M. Reinaud. T. I, p. 144 — 149.
' Voy. Brucker, HisCoria critica philosophiœ. T. I, p. 71 et suiv.
2 La Genèse fait venir de là le surnom d'^drhn { rouge ) que portait Ésaû. Tout ce récit n'est peut-être qu'un TDjlhe populaire par lequel les Hébreux plaisantaient les Iduifi&ns, leurs voisins, s'inquiétantpeudu blâme qu'ils jetaient par là sur le patriarche Jacob.
PAI.KSTINE.
(lit donc à fiorar. A l'exeinplo de son père, il fait passer sa tomme pour sa Sd'iir; mais le roi Abimeleeli s'elaiit apeirii que Ileheeea était la leiiiim^ d Isa'ae, reprocha ;i ee dernier d'avoir i'xpose les habitants du pays à se rendre eoupalilfs a son eiiard, et il délendit en même temps, sons |)eine de mort, d'attenter à l'honneur d'isaac et de sa femme.
Isaac resta longtemps dans le petit royaume de (lerar , et s'y livra à l'agriculture. La bénédiction divine qui faisait prospérer toutes ses entreprises, et les biens qu'il avait acquis, excitèrent la jalousie des habitants , qui, par ressentiment, comblèrent les puits qu'Abraham avaitcreusésdansces contrées. Abimélech engagea Isaac à quitter (lerar. Retiré dans une vallée du territoire de Gerar, Isaac se vit encore contrarié par les pasteurs du pays. Il se décida enlin à retourner à Beerséba, où il dressa un autel à Jehova. Abimé-, lech, regrettant d'avoir renvoyé un homme que la Divinité comblait de ses faveurs, se rendit à Beerséba avec son général Phicliol pour solliciter d'isaac le renouvel lenientde leur alliance qu'ils scellèrent par de mutuels serments.
Le texte de la Genèse (2G , .33) rattache encore à cet événement le nom de lieersiba, et , en général , tout ce récit offre tant d'analogie avec ce que la Genèse raconte de l'alliance conclue entre A braham et Abimélech, qu'on est disposéà croire que ces deux documents diftérents, dont l'un attribuait à Isaac ce que l'autre faisait remonter jusqu'à Abraham, ont une même source. Dans les deux récits nous voyons paraître Abimélech, acconjpagné du général Phichol , et cependant, si on admettait la vérité historique des deux récits, il y aurait entre les deux événements un espace de cent ans environ. Il faudrait alors supposer que l'Abimélechdlsaac n'est pas le même que celui d'Abraham.
Nous avons déjà dit, dans un autre endroit, que Abimélech (père-roi) était le titre des rois de ces contrées. Quant au nom de fhicliol{(\\x\ signifie 6oMt7t€ de tous) , on pourrait le considérer
aussi comme un titre donné au grand
vizir.
Isaac avait cent ans, lors iiic Ksaii, Agede (|uarante, épousa deux femmes li(!lhites, ce (|ui causa beaucoup de chai^rinàses parents. Le vieux Isaac, malgré les é(;arts de son lils aîné , regardait toujours celui-ci comme l'héritier principal de ses biens et des traditions d'Abraham , aux(|uelles se rattachaient les bénédictions que le ciel avait promisesà lafamilledes Hébreux.
Rebecca persistait dans sa predileo tion pour .lacob , que la désobéissance d'Esaii ne pouvait que fortifier, .lacob, quoique rusé et moins franc que son frère, était évidemment plus apte à conserver et à propager dans la famille le culte de .léhova qui devait un jour se développer sur le sol de la Palestine. Mais la pieuse Rebecca croyait que la bénédiction que le père , avahtde mourir, devait prononcer sur l'un de ses deux lils , pouvait seule déterminer leur sort respectif; dans les di-rnières paroles d'un père elle voyait une force irrésistible, c'était le décret irrévocable de la Providence. Klle résolut donc , fdt-ce même par une ruse, de faire porter la bénédiction sur la tête de .lacob. L'âge avancé d'isaac et l'affaiblissement de sa vue favorisèrent le projet de Rebecca. Un jour le vieux père annoncaà Esaii qu'il était prêta lui donner sa dernière bénédiction et il lui demanda de s'y préparer en allant à la chasse et en lui apprêtant un gibier savoureux. Rebecca, qui l'avait entendu, alla avertir son fils Jacob , et l'engagea à se substituer à son frère avant que celui-ci eiU le temps de revenir de lâchasse. Jacob, craignant de se voir découvert et chargé de malédiction, refusa d'abord ; mais la mère ordonna, et Jacob obéit.
Rebecca fit tuer deux jeunes chèvres, et après avoir ajiprêté la viande selon le goût d'isaac, elle couvrit Jacob des vêtements de son frère aîné, qui avaient l'odeur de la chasse. Jacob se présenta ainsi à son père, la ruse réussit , et il enleva la bénédiction destinée au premier-né. Celui-ci, revenu de la
L'UNIVERS
chasse, apprit oc qui s'était passé; le désespoir s'empara de lui, et il jura de se venger de la trahison de son frère.
Rebecca, craignant pour Jacob le juste ressentiment du farouche Esaii, l'engagea à fuir etàse rendre àHarrân où elle avait un frère nommé Laban.
Respectant l'affection qu'lsaac portait à Esaù, elle ne voulut point affliger le vieillard en lui révélant les projets sinistres que ce fils qu'il chérissait avait hautement manifestés. Elle présenta le voyage de Jacob comme ayant pour but de chercher pour lui une lemme dans leur propre famille, afin qu'il ne s'alliât pas , comme Esaii , avec les odieux Cananéens. Isaac consentit au départde .Tacob; il l'appela auprès de lui, et lui donna de nouveau sa bénédiction , en assurant à ses descendants la possession du pays de Canaan.
C'est ici le point culminant de la vie d'Isaac, dans le sens des traditions théocratiques des Hébreux. Par ce dernier acte spontané, le second patriarche est entièrement réconcilié avec la destinée des descendants de Jacob. La ligne d'Esaii , comme celle d'Ismaël, se trouve éliminée de notre histoire, qui ne s'occupera que de la famille de Jacob, le troisième patriarche.
La vie d'Isaac, qui, en général, n'est pas riche en événements remarquables, et qui se trouve dénuée de ce prestige du merveilleux que nous avons remarqué dans la vie d'Abraham, n'offre plus à l'auteur de la Genèse rien qui soit digne d'être rapporté. Isaac vécut encore longtemps; mais il n'est plus fait mention de lui qu'une seule fois, lors du retour de Jacob.
Parti de Beerséba, pour se rendre en Mésopotamie, Jacob eut à Louz un songe qui montre combien il était pénétré de confiance en Dieu et quelles espérances il nourrissait déjà sur ce que sa race devait être un jour pour les peuples de la terre. Dans ce songe il voyait une échelle sur le haut de laquelle apparaissait Jéhova, et où ses
messagers célestes montaient et descendaient. Jéhova lui renouvela les promesses faites à Abraham et à Isaac; toutes les familles de la terre, lui disait-il , se béniront par toi et ta postérité. Réveillé de son sommeil, il consacra cet endroit en y plaçant une pierre en monument, et lui donna le nom de /?e/!/ie/ (maison de Dieu ).
Puis il continua son voyage, et arrivé près de Harràn , il rencontra parmi les bergères de la ville sa cousine Rachel, fille de Laban. Jacob se mit au service de son oncle , par lequel il fut reçu avec le plus grand empressement. Il aimait Rachel , et il offrit à Laban de le servir sept années pour avoir sa fille en mariage; mais Laban avait une autre fille plus âgée, nommée Léa, qui était moins belle que Rachel. Aujour du mariage, Laban substitua Léa à Rachel , et Jacob, pour obtenir celle qu'il aimait, se vit obligé de s'engager encore pour sept autres années. Léa avait déjà donné quatre fils à Jacob, savoir Ruben , Siméon , Levi et Juda , et Rachel était restée stérile. Suivant l'usage de ces temps , Rachel donna à Jacob sa servante Bilha, pour avoir aumoinste mérite d'élever des enfants à son mari. De cette union naquirent deux Ois, appelés Dan etNapbthali. Léa, qui depuis plusieurs années n'avait plus eq^d'en-^ fants , suivit l'exemple de sa sœur, en donnant à Jacob sa servante Zilpha, qui donna aussi le jour à deux fils , Gad et Aser. Ensuite Léa ellemême mit au monde deux autres fils, Isachar et Zabulon , et une fille appelée Dina. Mais enfin les vœux de Rachel furent exaucés et elle donna le jour à un fils , qui reçut le nom de Joseph.
Jacob voulut alors retourner chez ses parents; mais Laban le pria de rester , en le laissant libre de fixer luimême son salaire. Alors Jacob convint avec Laban de recevoir pour récompense toutes les brebis foncées et les chèvres tachetées qui naîtraient dorénavant dans les troupeaux de son beau-père. Jacob, en berger expéri-
IMI.KSTINt:.
tll
nientô, se servit dun certain artifice pour nu'ltre tous les avantages d(^ sou ciUc, croyant pouvoir se pernuttre une supercherie cnvrrsini lioiuine (jui l'avait si souvent trompé. Dans l'espace de six ans, il devint immensément riclie,ce qui excita la jalousie de Laban et de ses fils. Jacob ne se trouvant plus à son aise auprès d'eux , résolut de partir secrètement. Il emmena ses femmes, ses entants, ses troupeaux et tous les biens qu'il avait acquis, et prit le chemin du pays de Canaan. Laban, qui était allé tondre ses brebis, n'apprit la fuite de Jacob qu'après trois jours; ii ne retrouva plus ses idoles que Racliel avait enlevées. Irrité, il se mit à la poursuite des fugitifs, et il les atteignit près de la montagne de Gilead; mais ayant eu un songe dans lequel Dieu lui défendait d'entrer en dispute avec Jacob , il se contenta de lui reprochersa conduiteavecbienveillance. ^ Les idoles que Rachel avait cachées ne furent pas retrouvées. Laban se réconcilia avec son gendre ; ils firent une alliance ensemble, et se séparèrent en amis.
Jacob, arrivé à Mahnaïm,envoyades messagers dans le pays de Séiroii résidait son frère Esaii, etlelit avertir de son arrivée. Esaii vint au-devant de lui , accompagné de quatre cents hommes. Jacob craignant une attaque , adressa une prière fervente au Dieu d'Abraham et d'Isaac, et tâcha d'apaiser la colère d'Esaù en lui envoyant un riche présent. Ayant fait passer le Yabbok à ses femmes et à ses enfants et étant resté seul la nuit de l'autre coté de la rivière , il eut une vision dans laquelle il se voyait en lutte avec un inconnu, qui se fit reconnaître ensuite comme messager céleste et qui changea le nom de Jacob en celui à^ Israël, d'où vient le nom û' Israélites donné aux descendants de Jacob.
Dans cette lutte que Jacob soutient contre la Divinité, lorsqu'ilest sur le point de rentrer dans sa patrie, nous ne pouvons voir qu'un mythe, qui exprime l'idée de la purification du patriarche. Jacob lutte par la prière,
et la Divinité est vaincue par sa sounnssion ; les fautes qu'il a commises sont oubliées, il les efface en s'iiumilianl devant Dieu, et dorénavant nous ne trouverons plus rien de blâmable dans sa conduite. Le nom deJacah, dans lequel on pouvait voir une allusion aux fautes de sa jeunesse, est changé en celui lï/snnl, qui rappelle à la fois sa lutte et sa victoire'; ses descendants n'héritent que de ce dernier nom, on les appelle e/t/rt/i^àf/'Avraël. Un passage du prophète Osée (cil. 12, V. 4 et .S) nous montre com- UKint les anciens Hébreux entendaient le mythe de la lutte de Jacob : « Dans « le sein (de sa mère) il supplanta son « frère, mais dans sa force virile il lutta n avec Dieu; ii maîtrisa l'ange et il le « vainquit , car il pleura et lui adressa « des supplications. »
Jacob, fortilié par la prière et plein de confiance en Dieu, se mit à la tête de sa famille, et alla au-devant de son frère Esaù. Celui-ci le reçut avec bonté, l'embrassa tendrement et lui i)roposa de continuer le voyage en commun; mais Jacob s'excusa sur ses jeunes enfants et ses troupeaux qui n'auraient pu le suivre assez vite. Esaii retourna donc seul à Séir, et Jacob se rendit dans les environs de Sichem, où il bâtit un autel en l'honneur du Dieu d'Israël.
Une série de dures épreuves attendait le patriarche dans le pays de Canaan. Sichem , fils de Hamor, le prince des Sichémites, enleva Dina , fille de Jacob, et la déshonora. Il la demanda ensuite en mariage; mais les fils de Jacob méditèrent une terrible vengeance contre tous les Sichémites. Ils consentirent en apparence au mariage de Dina avec Sichem, sous condition que tous les habitants mâles de la ville se soumettraient immédiatement à la circoncision. Le troisiemejour , quand
' Le nom de Jacob 3py> vient , selon un passage de la Genèse ('2ô, 20) du mot npy talon; car, à la naissance des deux jumeaux, Jacob tenait le talon d'Esaù. Mais, dans un autre passage (27, 36), on fait venirle nom de Jacob du verbe ^py tromper, supplanliT- Le nom d'Israël Sx^W' D^'^'' ^^ rendre par combattant ou prince de Dieu.
L'UNTVERS.
les Sichémites étaient encore souffrants , deux des fils de Jacob, Siméon et Lévi, dirigèrent une attaque contre eux et les égorgèrent tous, après quoi les autres fils de Jacob pillèrent la ville et emmenèrent les femmes, les enfants et les troupeaux. Jacob fut très affligé de cet événement , et il reprocha à ses fils leur action atroce '. Toute la famille quitta les environs deSichem, où elle ne se croyait plus en sûreté. Arrivé à Bethel, Jacob éleva un autel à l'endroit où Dieu lui avait apparu dans un songe. Se dirigeant ensuite vers Ephratb ( Bethléliem), il eut la douleur de perdre Rachel, qui mourut en donnant le jour à un second fils nommé Benjamin. Encore aujourd'hui on montre le tombeau de Rachel aux environs de Bethléhem^ Jacob se rendit ensuite à Hébron, où vivait encore son père Isaac , qui, selon la Genèse (35, 28), mourut à l'âge de cent quatre-vingts ans. Si ce nombre est exact , Isaac dut être témoin de l'événement que nous allons raconter et du désespoir de son fils Jacob.
Joseph, premier-né de Rachel, était l'objet tout particulier de l'affection de son père, qui lui donnait souvent des marques de tendresse et se montrait disposé à lui accorder des privilèges qui, par droit de naissance, appartenaient aux fils de Léa.
D'ailleurs les aînés des fils de Jacob s'étaient attiré par des fautes graves la défaveur de leur père. Ruben , le premier-né, avait perdu son droit par un inceste^; Siméon et Lévi avaient mécontenté Jacob par leur conduite perfide envers les Sichémites. Joseph, enfant chéri de son père et traité en ennemi par ses frères jaloux, rendait compte à Jacob de tout ce qu'il pouvait y avoir de blâmable dans la conduite de ses fils aînés, et il ne cachait pas à ceux-ci ses espérances et ses rêves de grandeur. Attachant, dès son enfance, une grande importance aux songes, dans lesquels il lisait l'avenir, Joseph n'hésitait pas à raconter à ses
' Voy. Genèse, 34, 30 et 49, 7.
» Voy. ci-dessus, page 57.
3 Vov. Genèse, 35, 23 el 49, 4.
frères ses visions nocturnes, présages de sa future grandeur. Les frères conçurent contre lui une haine mortelle et conspirèrent sa perte. Un jour, .facob envoya Joseph demander des nouvelles de ses frères qui faisoier.t paître leurs troupeaux dans les environs de Sichem. A son arrivée l'idée de le tuer s'empara de ses frères ; Ruben, l'aîné, sur lequel pesait la plus grande responsabilité , tâcha de sauver Joseph, et il engagea ses frères à le jeter dans une citerne d'où il avait dessein de le retirer plus tard. Mais les frères, profitant d'une absence momentanée de Ruben, vendirent Joseph à une caravane de marchantls qui passait dans ce moment , se rendant ea Egypte. Ils envoyèrent a leur vieux père la robe de Joseph teinte du ^ang d'un bouc qu'ils venaient de tuer , et le malheureux vieillard, croyant son jeune fils déchiré par une bète féroce, s'abandonna au plus vif désespoir. Joseph j emmené en Egypte, fut vendu à Potiphar, un des grands dignitaires de ce pays, et devint l'intendant de sa maison. La femme de Potiphar ' , séduite par la beautéde l'esclave hébreu, le poursuivit par des sollicitations criminelles, et se voyant l'objet de son dédain, elle résolut de le perdre, en l'accusant auprès de son mari d'avoir tenté 1er crime qu'elle avait voulu elle-ftiême lui faire commettre. Elle réussit et Joseph fut jeté en prison. I! sut bientôt se faire aimer par le geôlier, qui lui confia le soin de tous les prisonniers.
Quelque temps après, deux officiers du roi d'Egypte, le grand échanson et le grand panetier, furent mis dans la prison où se trouvait Joseph.
Celui-ci les voyant troublés un malin
' Les traditions musulmanes donnent à la femme de Potiphar le nom de Zoléikha. Joseph joue un grand rôle chez les Orientaux ; Mahomet lui a consacré un chapitre de son Alcoran , et plusieurs poètes musulmans ont célébré sa fortune et ses vertus. Le poète persan Djami en a fait le sujet d'une épopée romantique dont j'ai donné une analyse détaillée dans le journal le Temps du 2 et 10 juillet
fis
par des songes qu'ils avaient eus dans la nuit , proposa do leur ou douiier rinlorpri'tation. Ils lui raronlôrent leur songe respectil"; Josonh pn-dit que dans trois jours le grand éolianson serait rétabli dans sa charge . et que le grand païu'tier serait dc'-capité.
L'événement verilia la prédiction de Joseph.
Deux ans après, le roi d'i'.gypte eut un songe fort renianjuable. Il vit sortir du ISii sept vaches grasses, auxquelles succédèrent sept vaches maigres qui les engloutirent. Réveillé de son sommeil et endormi de nouve.au, il vit sept épis pleins, qui lurent engloutis par sept épis vides. Frappe de cette double vision , le roi en demanda l'explication à tous les sages et devins de l'Kgypte. Aucun d'eux ne pouvant donner une réponse satisfaisante, le grand échanson se rappela l'esclave hébreu qui , dans la prison, lui avait si bien prédit son sort. Il en parla au roi, qui lit venir Joseph et lui exposa son double songe. Joseph déclara au roi que ce songe annonçait sept années d'abondance qui seraient suivies de sept années de stérilité.
En même temps il fit comprendre au roique c'était pour lui un devoir de prévenir le mal et d'établir des magasins, où, sous la direction d'un homme intelligent et habile, on pût ramasser des provisions pour les années de disette. Le roi , fort satisfait de l'explication de Joseph, le chargea luimême de l'exécution de ses projets et lui conféra une autorité illimitée sur toute l'I^Lgypte. Il lui fit épouser la fille de Potiféra , grand prêtre d'On ou Héliopolis, avec laquelle .loseph eut deux fils, Manassé et Ephraïm.
Les expédients que Joseph imagina pour préserver l'Egypte des horreurs de la tamine , l'imposition des agriculteurs , qui se montait à un cinquième du revenu total, et les dispositions qui transformèrent toute l'Egypte, à l'exception des propriétés sacerdotales, en une terre féodale, dont le roi était le propriétaire réel, changèrent essentiellement les ra[)ports mutuels des castes et donneront à la 8' Livraison (Palestlne)
royauté une force qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. Il se fit à cette époipu; dans la constitution de l'ÉgyiJtc une véritable révolution. Li'S reclierches sur les opérations de Joseph et sur lein- opportunité sont d'une certaine importance pour l'histoire ancienne, di; l'Ei^vpte ; mais elles ne touchent en rien l'histoire des Hébreux dont nous nous occupons ici. Les interminables di.ssertations qu'on a faites sur la moralité du procédé de Josefiii nous semblent assez puériles et oiseuses. Les hautes vérités bibliques sont désintéressées dans ces questions de certaines individualités, dont la Bible nous raconte les faits avec une naïve simplicité, sans nous les présenter comme modèles dans toutes les phases de leur vie et de leur activité. Quant au rêvede Pharaon et à la divination de Joseph, nous avons à peine besoin de faire remarquer quelerécit du faithistoriquea subi, dans le courant des siècles, l'influence de l'imagination poétique. Pour nous, tout cet épisode ne nous intéresse nue parce qu'il motive l'émigratipnde la famille de Jacob de Canaan en Egypte.
Pendant l'absence de Joseph, cette famille s'était considérablement agrandie; mais la pureté du sang ne s'y était point conservée selon les vues d'Abraham et d'Isaac. Plusieurs des fils de Jacob avaient contracté des mariages avec des femmes cananéennes '. Ce que la Genèse (ch. 38) nous raconte de la conduite de lier et Onan , fils de Juda, et de l'inceste involontaire commis par Juda avec Thamar, veuve de ses deux fils , nous montre combien les moeurs avaient dégénéré dans la famille de Jacob. Chacun des fils du patriarche était devenu chef d'une famille sur laquelle il exerçait un pouvoir souverain, comme le prouve la peine de mort décrétée par Juda contre sa bru Thamar lorsqu'il la croit seule coupable d'un crime dont il était le conifilice.
La disette qui régnait en Egypte, et qui absorbait sans doute les produits des terres voisines , devait se faire res-
• Voy. Genèse, 38, 2; 4(5, H'.
L'UNIVERS
sentir dans le midi de Canaan , où résidait Jacob avec sa famille. Ayant entendu parler des grandes provisions de blés faites par les ordres de Pharaon, Jacob envoya tous ses fils, à l'exception de Benjamin , dans le pays d'Egypte, pour y acheter des vivres.
Joseph ayant reconnu ses frères, et les ayant amenés par différentes questions à lui parler de leur père et de Benjamin , exigea d'eux de lui amener ce dernier, et, sous prétexte qu'ils étaient des espions , il garda Siméon pour otage. Un second voyage en Egypte était devenu nécessaire. Jacob se vit forcé d'envoyer Benjamin avec ses frères. Nous ne dépeindrons pas les émotions de Joseph, sa lutte intérieure et ses procédés envers ses frères dont il veut éprouver les sentiments.
Tout le monde connaît le beau récit de la Genèse. Joseph , après s'être fait connaître à ses frères étonnés , les engagea à conduire en Egypte leur vieux père et toute la famille d'Israël.
Il leur désigna pour demeure le pays de Gosen, qui, très-probablement, était situé entre la mer Rouge et le Nil, s'étendant au midi jusqu'aux environs de Bilbéis et au nord jusque vers Pelusium et la limite méridionale de la Palestine '. Comme ce district avnit de bons pâturages, on l'appelle, p^ r rapport aux pasteurs hébreux, la intiileure partie du pays (Gen. 47 , 6).
Quand les frères de Joseph revinrent auprès de leur père, celui-ci refusa d'abord de croire à Thcureuse nouvelle qu'ils lui apportaient ; mais bientôt il fut convaincu par les détails qu'ils lui
' Cette partie de l'Egypte, limitrophe de l'Arabie Pétrée, s'appelait autrefois le nome (T Arabie (Ptolém. 1. IV, c. 5), et les Sey tante rendent deux fois Gosen par reaèfj. 'Apaoia; ( Gen. 45 , 1 ; 46 , 34 ). Dans un autre passage ( 4fi,28 ) la version grecque porte v.aô' y;pwwv 7:6),iv , el; Y?;-; 'PajxETT?;. Héroopolis était située près du bras occidental du golfe Arabique. Joseph allant au-devant de son père monte au pays de Gosen (46, 29 ); le verbe «lowfcr, dont se sert l'auteur hébreu, prouve égalemL-nt que le pays de Gosen était situé sur le 'liemin de la "Palestine, et les excursions que lirent quelques nomades hébreux jusqu'aux environs de (;ath (Voy. i Chron. 7, 21 ), prouvent que leurs demeures n'étaient pas bi( :i loin du pays des Pliilistias.
donnèrent et par les chariots et les riches provisionsde voyage que Joseph lui avait envoyés. Il partit donc avec toute la famille pour l'Egypte.
Sur la limite de Canaan, à Beerséba , le patriarche immola des victimes au Dieude ses pères, qui, dans une vision nocturne, le rassura sur les dangers de cette émigration. Cette vision rend .Tacob convaincu que ses descendants conserveront le culte du vrai Dieu et qu'ils retourneront dans le pays de Canaan. Leur Dieu les accompagnera en Egypte et il reviendra avec eux (Gen.
46 , 4 ) ; telle est l'idée qui occupe l'esprit de Je cob à son départ pour l'Egypte où régnait la plus grossière idolâtrie.
Joseph, venu au-devant de soapère, l'emmena avec lui dans la capitale pour le présenter au roi d'Egypte, qui reçut avec bonté le vieux patriarche, alors âgé décent trente ans, et approuva le projet de .Joseph d'établir la famille des Hébreux dans le pays de Gosen. Selon la tradition biblique, la famille se composait alors de soixantedix individus, en y comprenant Joseph et ses deux enfants '. Rien ne s'oppose à ce que cette tradition soit considérée comme historique, quoique les noms propres que renferme le tableau de la Genèse (ch. 46 , v. 8—27) présentent bien des difficultés , et qu'il soit impossible de faire toujours ac-' corder ce tableau avec celui diJ livre des Nombres (ch. 26) et avec les généalogies du premier livre des Chroniques (ch. 4-8).
Jocob vécut dix-sept ans dans le pays de Gosen, où sa famille devint de plus en plus nombreuse. Sentant sa mort approcher, il fit venir son fils Joseph et lui fit jurer qu'il ferait transporter ses restes dans la sépulture de ses pères à Hébron. Pendant la dernière maladie du patriarche, Joseph accourut auprès de lui, accompagné de Manassé et Ephraïm , ses deux fils.
Jacob les adopta pour ses etifants , en leur reconnaissant des droits égaux à ceux de ses autres fils ^. Aussi les
' Voy. (;enèse, J6, 27; Deuléron. 10, 22.
' C'est pourquoi l'auteur des Chroniques
^1, ch. à, v. I) dit que le droit d'aînesse,
l»ALESTli\E.
ll.>
voyons-nous plus lard lormer deux trinus distinctes. En les bénissant le patriarche donna la préférence à i;pIiraïin,(iu()i(prilfiU le cadet. F<^nsuite il donna la hcnediction à tousses liis, en désitrnant pour plusieurs d'entre eux les districts que leurs tauiilles devaient occuperdaus le pays de Canaan, selon les dispositions de caractère qu'il leur connaissait.
Cette bénédiction, ou plutôt ce testament de Jacob, forme un des plus beaux morceaux de la poésie hébraïque. .Malgré les doutes que la critique moderne a élevés contre l'authenticité de ce poëme, nous n'iiésitons pas à y voir, conformément à la tradition reçue , l'oeuvre du patriarche Jacob , quoiqu'il renferme peut-être un petit nombre de passaj^es interpolés '.Tout dans ce pocme nous indique l'époque autémosaïque : on n'y trouve aucune trace du grand miracle de la sortie d'Éiïvpte, qu'un poète plus récent n'etU manqué de faire |)rédire au patriarche; pas la plus légère allusion au culte mosaïque , aux" fonctions sacerdotales et aux privilèges de la tribu de Lévi ,
?|ui, au contraire, partage avec son rère Siinéon la réprobation du patriarche. Si Juda porte le sceptre et si ses frères lui rendent leurs hommages, ce n'est pas une raison pour croire tout le poëme composé à l'époque de David et Salomon ; Ruben, Siméon et Lévi s'étant montrés indignes de devenir les chefs du peuple d'Israël , le patriarche
dont Ruben s'était rendu indigne , avait été donné à Joseph; car, selon une ancienne coutume consacrée dans la loi de Motse (Deutér. •21, 17), le premier-né recevait deux portions de l'héritage.
' Une foule d'écrivains modernes ont exerce sur ce poôme Jeiir esprit et leur sagacité; on peut voir leurs noms et les titns de leurs ouvrages dans la GeiiPse de M. Bohlen ( p. 438, 4*0, 441). Cet auteur cite seize monoi;raphies sur le fameux mot Schito ( ib. p. 462 ) , qui n'en est devenu que plus obscur. Parmi ceux qui oui reconnu rauthcnticito du po^me, nous remarquons l'illustri- HtrdiT, qui, mettant de ci')ti' les subtilitt's philologiques, s'est laissé guidirpar son sentiment poétique. Voy. se5 /.e//n'.< riinC'rnanl l'étude de la, théologie ;Briife,il.Ls Studiuni der Théologie betreffend I, I. I, cinquième letln', et son Esprit de la poésir hébmimie ( (ielst der hebrœisrhen Poe^i!- \ t. !!, en. 6.
devait naturellement penser à Juda , son quatrième lils , a qui il pouvait reconnaître la souveraineté , tout en favorisant Joseph par une double portiorj d'héritage. Déjà du vivant de Jacob , nous voyons Juda à la tête de ses frtires; c'est lui (jui demande à Jacob de permettre le voyage de lieniamin (Gen. ch. 43 , v. 3 et 8), et c'est lui aussi qui, devant Joseph, j)ortela parole au nom de tous (ib. ch. 44, v. 14, 18 et suiv,). On a trouvé difficile d'admettre qu'un vieillard de cent quarante-sept ans, sur son lit de mort, ait été capable du haut élan poétique ([ui se révèle dans cette bénédiction. i\Fais le testament de Jacob n'était pas l'ceuvredu moment; depuis longtemps les destinées de ses fils et leur retour dans la patrie occupaient sans doute exclusivement l'esprit du patriarche , et les images qui le remplissaient depuis di.x-sept ans agissent avec une nouvelle force dans les derniers jours de sa vie, et, dans un dernier élan, il trouve facilement des paroles sublimes pour en revêtir les rêves de i;oute sa vie '.
Jacob ordonna de nouveau à ses enfantb de transporter ses restes à Hébron dans le tombeau de famille, où reposaient Abraham etSarah, Isaac et Rebecoa, et où il avait aussi enterré Léa , morte avant son départ pour lÉgypte. Après sa mort , Joseph fit embaumer son corps, selon la coutume du pays. Les Egyptiens célébrèrent un deuil de soixante-dix jours; ensuite tous les grands de la cour de Pharaon accompagnèrent Joseph et ses frères conduisant le corps de Jacob dans le pays de Canaan.
Revenus en Egypte, les fils de Jacob craignaient le ressentiment de Joseph, et ils lui demandèrent pardon au nom du Dieu de leur père. Joseph les rassura, les consola et leur promit toute sa protection. Plus d'un domi-siède encore, il est par sa haute position le bouclier de la colonie hébraïque. Celle-ci s'était peut-être déjà
' Faciliiis evenit npprophiquanle morte.
Ht aninii fiitura aiirpireii'iir, dit Cicéron, de Divinat. 1. 1, c. 30.
ne
trop multipliée pour pouvoir facilement retourner dans ses premiers foyers; peut-être aussi les Cananéeus ne se montraient-ils pas bien disposés à la recevoir. Quoi qu'il en soit, le retour fut ajourné indéfiniment, et Joseph , avantde mourir, en parlccomme d'une espérance lointaine qui devait se réaliser un jour avec le secours de la Divinité, et il témoigne le désir que ses ossements soient alors transportés dans le pays de Canaan. Il mourut à l'âge de cent dix ans; quant à ses frères , il paraît que quelques-uns au moins lui survécurent '.