I. La langue hébraïque
L'hébreu appartient à une famille de langues que parlèrent autrefois les peuples du sud-ouest de l'Asie , et qui se répandit aussi sur le littoral du nord
L'UNIVERS
et de l'est de l'Afrique. Primitivement les différents dialectes de cette famille appartenaient aux peuples de la Syrie, de la Palestine, de la Phénicie , de la iMésopotaniie , de la Babylonie et de l'Arabie; un des dialectes arabes, celui des Himyarites, passa en Ethiopie, et la langue des Phéniciens fut transportée dans les «ombreuses colonies de ce peuple commerçant, et notamment a Cartilage. Les progrès qu'on fit en Europe , vers la fin du dernier siècle , dans la connaissance des langues asiatiques , firent naître le besoin de distinguer, par une dénomination particulière, la langue hébraïque et ses sœurs , que jusque-là on avait appelées , par excellence , langues orientales. Eichhorn introduisit la dénomination de laiigues sémitiques ' , qui est maintenant généralement adoptée , quoiqu'elle soit peu caractéristique ; car d'un côté ces langues furent parlées aussi par quelques peuples descendus de Chara , tels que les Phéniciens et les Éthiopiens , et d'un autre côté différents peuples qui , selon la Genèse, étaient descendus de Sem, tels que les Élyméens ( Perses ) et les Assyriens, parlèrent sans doute des dialectes appartenant à la grande famille des langues qu'on appelle maintenant indo-germaniques. Pour avoir un nom qui puisse mieux caractériser les langues dites sémitiques , il serait peut-être plus convenable de les appeler langues dissyllabes ou trilitéres ; car les racines ont en général trois lettres, liées par deux voyelles, tandis que les racines des langues dites indo-germaniques n'ont ordinairement que deux lettres et sont monosyllabes.
On peut distinguer dans les langues dites sémitiques deux branches principales , ïaraméenne , ou sijro-chaldéenne , et Varabe ( y compris le dialecte éthiopien); entre les deux se trouve la langue hébraïque , avee sa soeur , la langue phénicienne. Si , par ses racines , l'hébreu a plus de rap-
' Voy. Eichhorn, AUqemeine Bibliolhek, t. VI, p. 772-776,
ports avec les dialectes araméens , il est plus riche que ces derniers en formes nominales et verbales et en flexions grammaticales, et sous ce rapport il participe, jusqu'à un certain point , à la richesse de la langue arabe , avec laquelle il a la plus grande analogie grammaticale. Il y a certaines formes qui , manquant entièrement dans l'araméen, commencent à se montrer dans l'hébreu et se trouvent développées dans l'arabe.
Comme caractère général et distinctif de tous les dialectes sémitiques , on peut signaler surtout les points suivants : 1° Parmi les consonnes il y a une classe de gutturales qui n'ont point d'analogues dans les langues indo-germaniques; dans les voyelles il n'y a que trois sons bien distincts , représentés quelquefois par les trois lettres .^leph , waw et ^jod ( A , OU , I ) , mais dont les différentes nuances, existant dans la prononciation , ne sont marquées par aucun signe dans l'écriture ; car les points-voyelles de la Bible sont d'une invention relativement très-récente. 2'> Les racines, comme nous l'avons dit, sont pour la plupart trilitères et dissyllabes ; elles Reviennent monosyllabes , en apparence, lorsqu'une dès trois lettres radicales est un Aleph , un waw ou un yod., qui, étant des demivoyelles , disparaissent quelquefois dans la prononciation. 3° Dans le rapport du génitif, c'est le mot détermijié qui subit quelquefois une modification; ainsi , par exemple, pour dire tordre du roi , on change le mot ordre, tandis que le mot roi reste invariable. L'arabe ancien a seul, à côté de cette particularité, une déclinaison imparfaite, mais qui n'est guère usitée que dans la poésie et dans leKorân ■ ; généralement les cas s'ex-
' L'accusatif seul a laissé des traces dans le langage vulgaire, où il sert à former des adverbes ; par exemple , yôman ( un jour, aliquando ), de y 6m (jour ); ddijiman (toujours ), de dâyim ( durant , perpétuel ) ; abadan ( jamais ), de abad ( éternité ). On trouve aussi de ces adverbes en hébreu , par exemple : yômam ( pendant le jour ) , omnam ( en vérité ) , etc.; la terminaison am est l'analogue de la terminaison arabe an , et c'est là une
priment, comme en français, par la position des mots, ou par des prépositions. 4° Les cas obliques des pronoms personnels, ainsi que les pronoms possessifs, s'expriment par des syllabes jointes immédiatement au verbe, au substantif ou aux particules ; ces syllabes sont appelées suffixes par les grammairiens. 5" La conjugaison n'a que deux formes pour les temps, mais les verbes offrent une grande variété de formes , pour exprimer différentes modilications, telles que le causatif, l'itératif, etc. ; dans la deuxième et la troisième personne, on distingue le féminin du masculin, et il y a aussi des formes pour le passif, le réfléchi et le réciproque. 0° Il n'y a ni noms ni verbescompose'.s, à l'exception d'un certain nombre de noms propres et de quelques substantifs fort rares. 7° La syntaxe est très-simple; les propositions se suivent sans art, la diction prosaïque a une simplicité enfantine, et ne s embarrasse pasdans de grandes périodes.
La langue hébraïque, dans son origine, fut sans doute identique avec la langue phénicienne , adoptée par Abraham et sa famille depuis leur entrée dans le pays de Canaan'. Plus tard, les idées religieuses et morales des Hébreux durent imprimer à cette langue un caractère distinct, et l'hébreu dut devenir un dialecte particulier , possédant une foule de mots et de tournures qui manquaient au phénicien. Mais pour le fond, les deux langues n'en formaient toujours qu'une seule ; on a vu (p. 87) qu'Isaïe appelle la langue des Hébreux langue de Canaan. Outre cette dénomination, qui paraît appartenir au langage poétique du prophète, nous trouvons celle de langue judéenne ou juive''; il est possible que la déno-
preuve évidente querhébreu avait primitivement une déclinaison. Il est vraiment étonnant que cette observation ait échappé jusqu'ici à tous les grammairiens , même à Gesénius et à Ewald, qui s'efforcent en vain d'expliquer la terminaison adverbiale am d'une manière plausible.
' Voy. ci-dessus , p. 86-88.
=• Voy. 2 Rois , 18 , 26 ; Isaïe , 30 , 1 1 et 13 ; Néhémia, 13, 24.
mination de langue hébraïque était usitée chez les anciens Hébreux ', mais on ne la rencontre jamais dans leurs écrits; on ne la trouve que plus tard dans les écrits de Josèphe et des rabbins et dans le Nouveau Testament ; mais dans ce dernier elle désigne plutôt la langue que parlaient les Juifs du temps de Jésus, et qui était un dia^ lecte araméen.
Quoique l'hébreu ne soit nullement la langue primitive du genre humain , ni même le plus ancien des dialectes sémitiques (car il dut être précédé du dialecte araméen ) , il est pourtant celui dans lequel nous sont conservés les plus anciens documents littéraires qu'on connaisse. Mais il nous est impossible de remonter jusqu'à l'origine de cette langue, établie en Palestine avant les Hébreux, et les documents que nous possédons ne nous permettent pas non plus de suivre les phases de son développement successif; car dans les plus anciennes parties du Pentateuque , si on excepte un petit nombre d'archaïsmes (p. 137 ) , nous trouvons la langue hébraïque complètement formée et arrivée au même degré de perfection que dans les livres écrits vers l'époque de l'exil. Si les livres qui nous restent diffèrent entre eux par le style et par certaines tournures particulières , ces différences ont leur source dans celles des sujets et dans la diction individuelle des auteurs ; mais les formes de la langue sont les mêmes dans tous les livres.
En général, on ne peut distinguer que deux périodes : la première, qui nous intéresseici particulièrement , et qu'on peut appeler l'âge d'or de la langue hébraïque, va jusqu'à l'exil de Babylone; la seconde embrasse l'époque de l'exil et les siècles suivants jusqu'à l'époque des Maccabées, où le dialecte araméen , ayant envahi de plus en plus l'ancienne langue hébraïque , finit par la faire disparaître complètement, et devint la langue vulgaire des Juifs. Dans la première période, l'hébreu se montre dans toute sa pu-
note^2°'"''""'' "-dessus, page I02, col. 2,
L'UNIVERS
reté ; on n y rencontre d'autre mélange que quelques mots égyptiens , notamment dans le Pentateuque.
Dans la seconde période nous voyons l'hébreu mêlé d'un certain nombre de mots persans, de formes et de tournures araméennes. Néanmoins il existe dans la Bible certains écrits que la critique historique nous oblige de placer dans la deuxième période , et dont les auteurs cependant ont su imiter le langage pur des anciens, comme, par exemple, la seconde partie du livre d'Isaïe et un certain nombre de psaumes.
L'hébreu , tel qu'il nous est conservéj dans la Bible, est une langue assez pauvre ; à la vérité , il dut exister un grand nombre de mots hébreux qu'il n'y avait pas lieu d'employer dans les" livres qui nous restent ; mais la langue ne put jamais être très-développée pour les termes ayant rapport au commerce , aux sciences et aux arts, relativement très-peu cultivés chez les Hébreux. C'est uniquement sous le rapport de la religion et de Tagriculture qu'elle a pu acquérir une certaine perfection , et en effet les livres bibliques déploient sous ces deux rapports une richesse de mots et d'expressions qui souvent sont intraduisibles même dans les langues les plus riches et les plus cultivées.
La petite étendue de la Palestine ne nous permet pas de supposer que l'hébreu ait été subdivisé en plusieurs dialectes. Is^ous trouvons seulement des traces d'une différence de prononciation de certaines lettres , notamment du Schin (p. 240); plus tard, les Galiléens étaient connus pour avoir une mauvaise prononciation, comme on le voit dans plusieurs passages du Thalmud et du îsouveau Testaments et il est possible que déjà, dans les temps anciens , leur langage ait été corrompu par le voisinage des Syriens. — Ce fut sans doute dans la Judée que l'étude des livres sacrés contribuait à conserver plus que partout ailleurs l'élégance et la pureté
' Voy. les Evangiles , Malth. 26 , 73 ; Marc, 14,70.
du langage. Pour apprendre à parler correctement, on n'avait d'autre moyen que la lecture et le commerce des gens bien élevés ; car il n'est nullement probable que l'étude de la langue fût déjà réduite en règles.
//. L'écriture hébraïque.
L'art d'écrire remonte chez les peuples de rOrient au delà des temps historiques , et son origine est enveloppée pour nous d'un voile impénétrable. Les anciens en attribuent l'invention tantôt aux Phéniciens, tantôt aux Babyloniens , aux Syriens ou aux Égyptiens • , et il y en a même qui revendiquent cette gloire en faveur des Hébreux^. JNous n'avons pas à nous occuper ici de la solution de ce problème historique; dans tous les cas, les Hébreux ont pu posséder de bonne heure l'art d'écrire (p. 140). Quelle que soit l'opinion qu'on se forme sur la question de l'authenticité du Pentateuque, il est évident que pour les plus anciens écrivains hébreux l'origine de l'écriture se perdait dans l'obscurité d'une antiquité reculée, et que l'existence de l'écriture du temps de Moïse était pour eux un fait historique généralement reconnu ^. Les traditions grecques viennent à l'appui de ce fait ; car ce fut environ à la même époque que, selon Hérodote ( V , 58) et d'autres auteurs grecs , Cadmus apporta en Grèce l'écriture phénicienne. A l'époque des Juges , l'art d'écrire dut être déjà assez ré-
' Voy. Pline, ^«^ Nat. , V, I2; VII, 56 ; Lucaia', PharsaL, III, 220 : Phœnices primi, famœ si credimus , ausi viansuram rudibiis vocem signarc flgiiris. Diodore { V, 74 ) dit que les lettres furent inventées par les Syriens; les Phéniciens , les ayant apprises d'eux, les transmirent aux Hellènes.
* Eupoléme, cité par Eusèbe, Prœpar.
evang., IX, 26. Cette opinion a trouvé récemment quelques savants défenseurs. Voy.
de Wette, Archœologie, troisième édition (1842'), p. 400, notée.
^ Outre les tables de la loi et les noms gravés sur les ornements du grand prêtre , les passages historiques du Pentateuque attribuent à Moïse et à ses contemporains des écrits d'une certaine étendue. Voy. Exode , 17, 14; 24, 4; 34, 27; Nombres, 33 ,2;Deut.
27, 3; 31, 9 et 22.
PALESTINK.
pandu chez les Hébreux , si toutefois c'est un fait historique que Gédéon , voulant châtier les habitants de Succotli , se fit écrire , par un jeune homme qu'il avait fait prisonnier, les noms des chefs de cette vihe ( Juges , 8, 14) '. Depuis le temps de David et de Salomon il est fait mention d'ouvrages d'histoire et d'autres compositions littéraires d'une certaine étendue , et on ne saurait douter que l'art d'écrire ne fût alors très-répandu, du moins dans les classes élevées de la société. Il y avait probablement des écrivains publics , notamment des Lévites, qui prêtaient leur ministère aux gens du vulgaire.
Ceux qui faisaient particulièrement profession de l'art d'écrire portaient une écritoire dans la ceinture , comme l'indique un passage d'Ézéchiel (9 , 2 et 3 ) , et comme c'est l'usage encore maintenant chez les Orientaux. Nous ne trouvons pas de renseignements précis sur les matériaux dont on se servait pour écrire ; on mentionne le sttjle ou le burin ( Héret ou et ) ^ ce qui fait supposer qu'on écrivait quelquefois sur une matière dure; mais on parle aussi de l'encre (Jérém., 3G , 18 ) et du canif du scribe ( ib. v. 23 ) , ce qui prouve qu'on avait des matériaux plus commodes. Pour les monuments publics et les documents auxquels on voulait assurer une longue durée , on employait la pierre (Exode, 31, 18) et quelquefois le plomb (Job, 19,24). On écrivait aussi sur des tablettes de bois ; et nous trouvons que les prophètes s'en servaient quelquefois pour tracer leurs oracles 3. Pour les écrits d'une plus grande étendue, on se servait probablement, dans les temps les plus anciens , des peaux d'animaux (p. 140), des feuilles de palmier ou de la toile ^. L'usage du papyrus ne remonte peut-être pas assez
' Voy. ci-dessus , page 236 , col . 2'.
^ Isaie, 8, l; Jérémiu, 17, I ; Job, 19, 24.
3 Voy. Ézécli. 37 , 16 ; Isaie , 30, 8 ; Habac. 2, 2.
* Voy. Eichhorn , Einleitung, t. 1, p. 184 ; t. III, p. 10 ; on peut comparer les anciens îibri Itntei, donl parle Tite-Live , 1. IV , c. 7 £ 20.
haut pour que nous puissions l'attribuer aux anciens Hébreux ; du moins Pline ( XIII, 21 ) ne le fait commencer qu'à l'époque d'Alexandre. Le mot MEGHiLLA {voiumen) , qu'on trouve déjà dans un psaume de David ( ps. 40, 8) , prouve qu'on employait une matière dont il était facile de former un ro«/eaM. L'instrument qui servait à tracer les lettres était sans doute un roseau, comme dans l'Orient moderne, et comme l'indique l'usage du canif, mentionné par Jérémie. Les détails que donnent les rabbins sur la manière de préparer les peaux et Fencre pour les copies destinées à l'usage des synagogues ' , sont d'une date trop récente pour pouvoir nous servir de guide dans nos recherches actuelles.
On distingue deux espèces d'écriture hébraïque : l'une est appelée samaritaine, car c'est celle dont se servent encore maintenant les Samaritains : l'autre a reçu , de la forme de ses caractères , le nom d'écriture carrée ; c'est celle qu'on trouve dans les manuscrits et les éditions de la Bible et dans tous les livres des Juifs. Les anciens rabbins appellent la première V écriture hébraïque, et la seconde V écriture assyrienne ; ce fut Ezra , disent-ils, qui introduisit l'usage des caractères assyriens , ou plutôt chaldéens , avec lesquelsjes Hébreux s'étaient familiarisés pendant l'exil de Babylone^. Néanmoins, les opinions des thalmudistes sont divisées sur la question de savoir dans quels caractères étaient écrites les tables du Décalogue , et encore dans les temps modernes , beaucoup d'auteurs juifs et chrétiens , habitués à attacher à nos lettres hébraïques un caractère sacré, ont cru, par un pieux préjugé , devoir leur attribuer une haute antiquité et y voir la véritable écriture hébraïque
' Voy. Maimonide, Abrégé du Thalmud , liv. II, 3^ section ( Scpher Thorah ), ch. I.
^ Tlialmud de Babyloae, Synhedrin, fol.
21 fi, 22 a. Saint Jérôme, qui avait sans doute entendu parler de cette tradilion juive, va beaucoup trop loin, en aflirmant, comme une chose certaine, qu'Ezra inventa la nouvelle écriture hébraïque. Voy. son Prologus galc'ifiis, dans les différentes éditions de la Vulaate.
L'UiNlVERS.
dont se servait Moïse'. Mais si l'on considère que les caractères des monnaies niaccabéennes sont presque identiquement les mêmes que ceux des Samaritains , on sera porté à croire que ce sont là les véritables lettres des anciens Hébreux , et que le prince Siméon les conserva sur ses monnaies, soit par prédilection pour l'antiquité nationale, soit pour faciliter les' relations commerciales avec les Phéniciens, dont l'écriture avait les plus intimes rapports avec cette ancienne écriture hébraïque ^ La priorité de l'écriture samaritaine, ou, pour mieux dire , de celle des monnaies, est maintenant généralement admise par les savants ; seulement il'ne faut pas prendre à la lettre la tradition rabbinique qui attribue à Ezra ce changement des caractères : Ezra est en quelque sorte un nom collectif, auquel la tradition juive rattache tout ce qui se fit, après l'exil de Babylone, pour la collection et la conservation des textes sacrés ^ Ce qu'il y a d'historique dans la tradition dû Thalraud , c'est que l'écriture des Hébreux se modifia peu à peu par l'inilueuce de l'écriture chaldéenne que les Juifs avaient apprise dans l'exil , et que , après un certain temps, l'ancienne écriture hébraïque, conservée par les Samaritains , disparut complètement parmi les Juifs , pour faire place à l'écriture chaldéenne , de même que le dialecte chaldéen fit disparaître l'hébreu. Dans la nouvelle écriture hébraïque on reconnaît la même que celle qui se trouve sur les monuments de Pal-
' Voy. surtout Jean Buxtorf, De Jiterarnm hebraicarum genninâ nntiquitate, dans ses Dlsserlationes philnl. theoL, n" 4. Cet auteur, à l'exemple dequeJques rabbins, attribue aux Hébreux deux espèces de caractères, les UDs sacrés , qui sont nos caractères hébraïques , les autres profanes, qui sont les caractères samaritains.
^ Sur notre pi. 8 on trouve un tableau comparatif des divers caractères phéniciens et hébraïques. De l'écriture phénicienne s'est t'oruiée celle des anciens Hébreux , ou l'hébraïque des monnaies, et de celle-ci dérive l'écriture que nous trouvons encore maintenant dans les manuscrits samaritains.
^ Voy. Gesénius , Gesrhirkte dcr hebrœischen Spradie und Schrijt , p. 157.
myre, avec cette seule différence, que l'écriture de Paimyre est plus cursive ■ ; les légères variations sont sans doute l'œuvre des calligraphes juifs , qui peu à peu ont su donner à cette écriture un type plus beau et plus régulier. A la vérité , les inscriptions trouvées à Paimyre ne datent que des trois premiers siècles de l'ère chrétienne ; mais ce n'est pas une raison pour ne pas faire remonter plus haut les caractères (Je ces inscriptions. Il est très-probable que celles-ci nous retracent une ancienne écriture araméenne qui a pu être introduite chez les Hébreux quelques siècles avant l'ère chrétieuue'. Dans tous les cas, le changement dut être opéré avant l'étar blissement des synagogues; à l'époque de Jésus la nouvelle écriture dut être généralement établie , car dans cette écriture la lettre yod ou iota est la plus petite (Matth., 5, 18), ce qui n'a lieu ni dans l'écriture hébraïque des monnaies ni dans les caractères samaritains. Au reste, les deux écritures ne d iffèrent que par la forme des caractères ; le nombre et la valeur des lettres sont les mêmes dans les deux , avec cette seule différence, que l'écriture dite carrée a cinq lettres finales qui n'existent pas dans l'écriture ancienne ^.
L'alphabet hébreu, comme tous les alphabets sémitiques, ne se compose que de consonnes, qui sont au nombre de vingt-deux. L'ordre des lettres de l'alphabet, chez les anciens Hébreux, fut toujoursie mêmeque celui qui , par tradition , a passé dans nos grammaires hébraïques, comme le prouvent
> Voy. Barthélémy, Réflexions sur Valphahet et sur la lauque dont on se servait autrefois à Palmgre, dans les Mémoires de l'Acad. des Inscriptions, t 26, p. 57" et suivantes ; Gesénius, Scriptune linyuœque Phœniciœ Monumcnta, S 5:3, et la PI. 5 de ce même ouvrage. A la page 64, Gesénius a présenté le tableau de la flliation des différentes écritures asiatiques et européennes dérivées de la souche phénicienne.
2 Voy. Eichhorn , Einleitung, 1. 1 , p. 20.S et -209.
3 Ce sont les lettres que , sur notre pl;^8 , nous avons rendues par K. , M , N, P, Ç. C'e.st par l'erreur du graveur que le K linal a été placé à côté du yod i,v).
plusieurs psaumes, les Lamentations (le Jérémie et le dernier chapitre des Proverbes, où chaque verset commence |)ar une autre lettre, suivant l'ordre de l'alphabet. Nous avons déjà dit que, dans les écritures sémitiques, il n'y a que trois lettres qui servent quelquelois de voyelles longues ; dans l'hébreu il n'y en a que deux, savoir le wâw et le i/od, qui désignent quelquefois les voyelles longues ou et I; les autres voyelles longues et brèves n'étaient exprimées par aucun signe, ce qui ne pouvait manquer de laisser quelquefois de l'incertitude sur la vraie prononciation , surtout lorsque l'hébreu eut cessé d'être une langue parlée. L'invention des points-voyelles ne remonte guère qu'au sixième siècle de l'ère chrétienne, et il est douteux qu'on eiît avant cette époque quelques signes diacritiques pour guider le lecteur '. Les livres des anciens Hébreux étaient écrits Irès-probablementsans aucune ponr-tuation, comme le sont encore maintenant les rouleaux du Pentateuque sur parchemin destinés à l'usage des synagogues , et pour lesquels , sans doute, on a conservé, par tradition , la coutume antique. Les livres des Samaritains sont également dépourvus de voyelles et de signes diacritiques , et par cette particularité, comme par le type des caractères , ils nous retracent , mieux que les manuscrits des Juifs, l'image des livres des anciens Hébreux.
HL La littérature hébraïque.
Ce que nous avons dit de l'état des sciences etdeséludeschez les Hébreux peut faire présumer que leur littérature n'a jamais été bien variée, et qu'elle se bornait à l'histoire nationale, aux lois et à la poésie didactique et religieuse, y compris les discours des prophètes. S'il est vrai qu'une grande
' De nombreux passages des œuvres de sainl Jérôme prouvent que, de son temps, le texte hébreu était encore écrit sans pointsvoyelles; mais il parait qu'on avait alors certains signes pour l'accentuation. Voy. Geséniu«, Gesrhichie der hchraiixchen Sprache und Schrifl, p. lou et suivantes
partie de la littérature hébraïque a été engloutie par le temps , il ne paraît pas moins certain que les débris qui nous en restent représentent les différents genres de littérature qui florissaient chez les Hébreux, et qu'ils nous en offrent les plus belles parties. S'il faut prendre à la lettre ce que la Bible nous dit des écrits scientifiques deSalomon (p. 16), nous ne pouvons toujours y voir que des poèmes didactiques, et non pas de véritables ouvrages de science.
Mais bien que cette littérature soit renfermée dans des limites étroites, sesdébris mêmes sont pour nous d'une haute importance. Sans parler de la grande influence que les monuments littéraires des Hébreux ont exercée, sous le rapportreligieux, surune trèsgrande partie du genre humain, ils offrent un immense intérêt à l'historien, au littérateur, au poète. Tandis que les Assyriens , les Chaldéens , les Phéniciens et d'autres peuples de l'Orient ont complètement disparu et ne nous ont rien laissé'que leurs noms,' tandis que les Égyptiens eux-mêmes , inaigréleurhauterenoraméede science, ne nous ont légué que quelques signes indéchiffrables, les Hébreux seuls, parmi les peuples qui les entouraient, ont arraché à la fureur des temps des monuments dont la haute antiquité défie les plusancienues productions littéraires de l'Orient et de l'Occident.
Une foule de notions historiques sur les peuples de rOrientnous manqueraient complètement si nous ne pouvions consulter les documents bibliques, G'estdanscesdocumentsseulsquenous trouvons quelques traces de l'histoire primitive du genre humain. Plus que toutes les œuvres poétiques de l'antiquité, la poésie des Hébreux pénètre dans les profondeurs du cœur humain; seule elle peut s'adresser aux hommes de tous les temps etde tous les climats , parce qu'elle,est la plus sublime expression du sentiment humain animé par le souffle divin, et qu'elle emprunte ses images aux beautés de la nature, et non pas aux fables des traditions locales.
L'UNIVERS
Knt'xccpfant le recueil des lois mosaïques, dont nous avons parlé plus haut, toute la littérature des Hébreux peut se diviser en deux parties , l'histoire et la poésie. Nous nous renfermons ici dans l'époque hébraïque pure, et nous ne parlons que des livres écrits avant ou pendant l'exil ; mais il ne nous est pas permis d'entrer dans des détails critiques sur chacun des ouvrages qui nous restent , et nous sommes obligé de nous borner à quelques observations sommaires.
ï. V histoire.
Nous avons dit plus haut ( n, 433 ) qu'il ne peut être question , chez les Hébreux , d'une véritable science historique ; mais il paraît qu'ils possédaient des ouvrages très-étendus sur l'histoire nationale. Les livres des Rois renvoient très-souvent aux annales des rois de Juda et d'Israël. Depuis le temps de David nous trouvons à la cour des rois hébreux un fonctionnaire appelé Mazkir, mot qu'on pourrait rendre par moniteur, et qui désigne très - probablement l'historiographe chargé de rédiger les événements mémorables de chaque règne. Ces annales furent continuées jusque vers l'époque de l'exil ; on les cite , pour la dernière fois, sous le règne de Joïakîm '. IMalheureusement les annales sont perdues pour nous , de même que les histoires particulières de plusieurs règnes , composées par différents prophètes ^. Les livres historiques qui nous restent des anciens Hébreux, outre les documents du j'enlateuque dont nous avons parlé dans d'autres endroits , sont les livres de Josué, des Juges , de Samuel et des llois.
Le livre de Josué, tant par le style (lue par l'esprit religieux qui y prédomine, a les plus intimes rapports avec lePentiiteuque. Il offre aussi au critique le même genre de difficultés.
L'opinion qui lui donne Josué pour auteur ne mérite pas de réfutation
' Voy. 2 Rois , 2't , r. ; 2 Chron. 36 , 8 . 5 Vgy. ci-dc'ssus , p. 122, col. l.
sérieuse : du temps de Josué les en^ fants de Juda n'étaient pas encore établis à Jérusalem à côté des Jébusites ( Jos. 15, 63 ), car les Hébreux ne firent la conquête de la basse ville de Jéi-usalem qu'après la mort de Josué ( Juges, 1,8); le nom même de Jérusalem ne remonte probablement pas au delà de l'époque de David. Josué n'a pu parler non plus des montagnes de Juda et de celles (V Israël ( 11 , 21 ), et il est même difficile de faire remonter ces termes géographiques avant l'époque du schisme. Enfin il serait absurde d'attribuer à Josué lui-même la citation d'un recueil de poésies dans lequel se trouvait inséré un poëme qu'il avait composé lui-même à l'occasion de la défaite des Cananéens du midi '. Le passage oiï il est dit que les enfants de Juda n'ont pu expulser les Jébusites habitants de Jérusalem, qui y demeurent à côté des enfantsde Juda jusqu'à ce jour, paraît indiquer un auteur qui écrivit avant David ; car nous ne pensons pas, avec quelques critiques, qu'il soit ici question des Jébusites tolérés à Jérusalem par David et ses successeurs. D'un autre côté, comme nous venons de le dire, les expressions de montagnes de Juda et d Israël paraissent indiquer une époque postérieure au schisme. Il est certain que le livre de Josiié se compose de documents de différentes époques, qui y sont rapportés textuellement ; ces documents, en partie, remontent peut-être à Josué lui-même. Dans quelques passages nous trouvons des traces évidentes de deux documents différents qui ont été fondus ensemble 2. Il est impossible de dire qui est l'auteur du recueil ou même de fixer approximativement l'époque à laquelle il fut composé. Le passage oii il est parlé de la malédiction prononcée par Josué contre celui qui rétabUrait les fortifications de Jéricho ( 6, 26 ), et où l'on fait prédire à Josué un fait positif qui arriva du temps d'Achab ( 1 Rois,
' Voy. Josué, ch. 10 , v. 12 et 13 , et ci-dessus, p. 222 et 223.
'' Nous en avons cité un exemple frappaq( pitge 221 , col 2, note 2.
16, 34 ), semblerait indi(^uer que le recueil des faits de Josue ne fut rédigé qu'après l'époque d'Achab; car ce ne fut qu'alors que la malédiction de Josué put recevoir cette interprétation précise.
Le livre des Juges fut écrit , probablement, sous les premiers rois , dans le but que nous avons indiqué plus haut ( p. 231 ). Il se compose de deux parties: la première, qui va jusqu'à la <in du chapitre 16, renferme des traditions sur les juges d'Israël , et inontrece que pouvait, dans les temps de détresse , l'énergie d'un chef suprême. Avec le 17^ chapitre commence la seconde partie , où l'auteur, sans doute pour montrer l'avantage d'une royauté héréditaire , raconte les désordres auxquels s'abandonnèrent les Hébreux du temps de la république.
Selon un passage de l'introductiorf ( 1,21), les Jébusites occupaientencore .îérusalem à côté des Hébreux, ce (jui montre que le livre fut écrit iivant la huitième année du règne de David. Dans la seconde partie ( 18, 30 ) on lit que les prêtres de l'idole de Micha exercèrent leurs fonctions auprès des Banites jusqu'à la captivité ( des liabitants ) du paijs. Eichhorn conclut de là que cette partie fut ajoutée par un autre auteur après la conquête de Samarie par les Assyriens'. Mais les mots que nous venons de citer ont l'air d'une glose; dans tous les cas, il me semble qu'ils ne peuvent guère se rapporter à l'exil des dix tribus , car nous savons par les livresdesRois que Jéroboam plaça l'un de ses veaux d'or dans la ville (ie Dan, où il n'était plus question de l'idole de Micha , et où certainement , pendant les règnes de David et de Salomon, le culte de Jéhova .ivait été rétabli. Nous croyons donc ({ue tout le livre des Juges fut écrit au commencement du règne de David.
Ce livre, par son langage et parl'esj)rit qui y règne , diffère trés-sensiolement des autres livres historiques de la Bible ; c'est plutôt un poënie
' Voy. EiiikUunrj , t, III, p. '429.
qu'une histoire. Tout y porte l'empreinte d'une naïveté et d'une simplicité que l'on ne retrouve, il me semble, dans aucun livre de la Bible, excepté dans le livre de Ruth, qui renferme une idylle de la même époque.
Les deux livres de Samuel et les deux livres des Rois, qui, dans la version grecque et dans la Vulgate, s'appellent les quatre livres des Rois , renferment une histoire suivie du peuple hébreu , depuis la naissance de Samuel jusqu'à l'exil de Babylone.
Ils portent en général un caractère d'authenticité historique, bien que, çà et là, nous rencontrions des détails qui ont un caractère épique , comme les aventures de David sous le règne de Saùl, ou qui sont puisés dans les traditions populaires, comme les légendes des prophètes du royaume d'Israël. Les quatre livres se lient très- naturellement les uns aux autres; on y reconnaît un plan bien suivi et une grande conformité de langage.
Quelques légères variations de style s'expliquent par la variété des documents anciens dont on se servit pour composer ces livres et dont souvent on a inséré des extraits textuels. L'unité du récit et du langage fait penser naturellement que les quatre livres sont du même auteur; or, comme il est parlé , à la fin du dernier livre, de la mise en liberté du roi Joïachîn, dans la trente-septième année de sa captivité, et de la pension qui lui fut accordée pendant tout le reste de sa vie, l'auteur n'a pu écrire avant les vingt ou trente dernières années de l'exil de Babylone. Mais son ouvrage est resté exempt de l'influence de la langue et des idées babyloniennes, que nous remarquons dans les livres historiques écrits après l'exil. Le rédacteur a puisé dans des documents en partie très-anciens et dont les auteurs furent contemporains des événements racontés. Du nombre de ces documents furent principalement les histoires particulières de différents règnes et les annales des deux royaumes, dont nous avons parlé plus haut.
Ce qui prouve avec évidence que l'auteur copiait souvent textuellement les documents originaux, c'est qu'il dit quelquefois que tel état de choses dure encore jusqu'à ce Jour, tout en parlant de circonstances qui nécessairement durent cesser avec la chute de l'État des Hébreux, comme, par exemple, le vasselage de plusieurs peuplades cananéennes , tributaires des Hébreux ( 1 Rois , 9, 21 ). Nous pouvons donc considérer les quatre livres de Samuel et des Rois comme les débris et le résumé de l'ancienne littérature historique des Hébreux K