Dejofe', ouvr. cilé, p, a3i
anciennes coutumes et des anciens règlements, sauvegarde, à ses yeux, de l'ancienne foi. Pierluigi de Palegtrina fut une des premières victimes de cette stricte interprétation des tendances réformatrices de l'époque. ,
Les « Constitutions » de la chapelle pontificale, promulguées sous Paul IV, en i545, avaient prescrit pour l'admission de chaque nouveau membre du chœur un examen et un vote de tout le collège des chanteurs. Jules III, en i553, réduisant en principe à vingt-quatre le nombre des chanteurs, s'était réservé le droit d'enfreindre lui-même ses propres ordonnances et celles de ses prédécesseurs, et de pouvoir prononcer, de son propre mouvement, par un « motu proprio » signé de sa main, l'admission des musiciens de son choix : c'était ainsi, en effet, qu'il avait appelé Pierluigi à son service, et celui-ci, malgré les conditions exceptionnelles de son entrée, pouvait se croire protégé contre toutes les éventualités par les Constitutions, dont l'article 5 réglait que les chanteurs étaient nommés <c à vie 1 ». Un motu proprio de Paul IV vint, le 3o juillet i555, annuler ce qu'avait établi l'acte semblable de Jules III. Soit que des intrigues se fussent nouées dans les diverses « na-
i. Cf. le texte des « Constitutions » dans Haberl, Die rômischc Schoia Cantorum, p. 95 et suiv.
tions » de la chapelle, et que l'exclusion de quelques, chanteurs eût été arrachée par des envieux ou des ennemis à la faiblesse du pape, soit que ce pontife crût véritablement remédier à des abus « scandaleux » en bannissant de sa chapelle des musiciens laïques et mariés, toujours est-il qu'il prétexta leur mariage pour exclure du même coup trois musiciens, Léonard Barré, Domenico Ferrabosco, et Pierluigi de Palestrina.
Etait-ce seulement l'effet du hasard, si tous trois étaient des madrigalistes, et ne faut-il pas voir, dans la décision de Paul IV, un reflet du mécontentement qu'il ressentait peut-être à entendre louer les œuvres mondaines d'artistes dont, à son gré, le talent devait appartenir tout entier au service de l'Eglise? C'était, selon Baini, justement en i555 que Palestrina avait publié à Rome, chez les frères Dorici, un Libro primo de madrigali a quattro voci. Aucun exemplaire de cette édition n'a été retrouvé; mais la mention « nuovamente ristampato », que porte celle de i568, ne laisse pas de doute sur le fait d'une publication antérieure. On ignore à qui Palestrina en avait offert l'hommage. Dans le courant du livre, il avait placé un morceau dont il avait écrit les paroles et la musique en l'honneur de Francesco Rosselli : « Quai rime
fu si chiare, disait-il, quelles rimes seraient assez belles, quels mots assez louangeurs, pour être dignes de votre chant? C'est du ciel sans doute, que vous avez rapporté aux mortels la divine harmonie qui vous procurera une éternelle renommée 1 . » L'artiste auquel il adressait en « misérables vers » de si chaleureux éloges» François Roussel, dit Rosselli, l'avait précédé de quelques années à la chapelle Julia, qu'il avait quittée en i55o pour une destination inconnue. Ses madrigaux, fort recherchés des éditeurs, paraissaient depuis i546 dans les recueils J lui-même en fit imprimer à Rome, en i563 et i565, deux livres entiers. Un autre musicien d'origine française, Antoine Barré, composait à la même époque en Italie des madrigaux dont on croit distinguer l'influence dans les premiers morceaux similaires de Palestrina.
Léonard Barré de Limoges, frère d'Antoine, et DomenicoFerrabosco, collègues de Pierluigiàlà chapelle pontificale et qui furent frappés d'exclusion en même temps que lui, étaient, nous l'avons dit, des madrigalistes féconds : les amateurs de ce genre de composition étaient redevables à Ferrabosço d'une pièce fameuse, écrite sur des vers de Boçcace, lo mi son giovinetta, déjà huit
i. Œuvres complètes, t. XXVIII, n° 22.
fois imprimée de 1642 à i552, et qui fut parla suite encore plusieurs fois rééditée, soit dans sa forme originale, pour les voix, soit en tablature de luth. Une des messes publiées en 1570 par Palestrina, — celle intitulée missa primi toni, — avait ce madrigal pour sujet : on peut croire qu'elle avait été composée en témoignage d'amitié personnelle, ou d'admiration pour les œuvres d'un artiste avec lequel Pierluigi s'était trouvé en étroites relations de fonctions, de travaux, de goûts et de mauvaise fortune.
En effaçant ces trois musiciens de la liste de ses serviteurs, Paul IV leur avait accordé une pension de 6 scudi par mois, somme égale aux deux tiers de leurs appointements. Deux mois après, le i er octobre i555, Palestrina prenait possession d'un nouvel emploi, celui de maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran, poste important en raison du rang occupé parmi les églises de Rome par cette basilique, siège du patriarcat romain : tandis qu'à Saint-Pierre le pape est souverain pontife, à Saint-Jean-de-Latran il est évéque de Rome, et il vient, le lendemain de son élection, y prendre possession de son siège épiscopal. A l'époque où Palestrina y fut installé comme maître de chapelle, la basilique n'avait pas encore son aspect actuel. Fondée par Constantin sur l'ancien domaine des Laterani, duquel
6a PALESTRINA
elle tirait son surnom, plusieurs fois restaurée ou reconstruite, deux fois incendiée pendant le mv* siècle, elle ne devait recevoir que sous Pie IV ses deux clochers et sous Sixte-Quint le portique de sa façade septentrionale : c'est dire qu'au moment du séjour de Palestrina, elle était livrée aux architectes et aux décorateurs. Les pèlerins qui affluaient sous ses voûtes pour vénérer des reliques célèbres contemplaient avec respect « de merveilleuses colonnes de çuyvre, qui furent une fois amenées de Iherusalem pleines de terre saincte ». Sa maîtrise musicale avait été établie en i535 par une fondation du cardinal de Cupis, confirmée et accrue par la libéralité de Paul III ; ses maîtres de chapelle avaient été successivement Rubino, que l'on désigne comme Français, mais dont le nom véritable et le prénom sont inconnus, Orlando de Lassus, Paolo Animuccia, et en dernier lieu, de i552 à i555, Bernardo Lupacchino.
Pierluigi de Palestrina y demeura l'espace de cinq ans et demi, du i er octobre i555 à la fin de février i56i. On date de ces quelques années la composition du second livre des Lamentations, des célèbres Improperia, de l'hymne Crux fidelis, à deux chœurs, des Magnificat à quatre et cinq voix, et de plusieurs messes dont la date de publication ne fixe aucunement la date de
composition : celle sur ut, ré> mi, fa, sol, la, par exemple, imprimée en 1570, et qui porte le nom de « Gianetto », dans un manuscrit daté de i563, de la chapelle pontificale.
Publiées aux frais de Fauteur, les messes ne pouvaient paraître que de loin en, loin, par séries de cinq, six, ou davantage, formant tout un volume. Au contraire, les madrigaux, d'une vente plus aisée, étaient recherchés au fur et à mesure de leur composition par les éditeurs romains et vénitiens, empressés à se procurer des pièces nouvelles pour leurs recueils. En i557, dans il Secondo libro de Madrigali de Cipriano de Rore imprimé chez Antonio Gardano, à Venise, parut une « canzone » en quatorze stances, formant autant de morceaux différents, de « Giannetto », dont le texte, Sopra : di Pace non trovo, était la paraphrase anonyme d'un sonnet de Pétrarque. Trois madrigaux de « Gianetto »,<dont l'un en quatre parties, le second en cinq parties, sur des vers de Pétrarque, furent placés en i558 par Antoine Barré dans son Secondo libro délie muse, et huit, en i56o, dans le Terzo libro du même recueil. L'activité de Palestrina dans le domaine de la musique profane restait donc égale à celle qu'il déployait dans la musique religieuse.
Le i er mars i56i, abandonnant à Annibal Zoilo
la maîtrise de Saint-Jean-de-Latran, Pierluigi prit la direction de celle de Sainte-Marie- Majeure, la basilique libérienne, — ainsi nommée en souvenir du pape Libérius, son fondateur. — Cette maîtrise, instituée en i53(), n'avait eu encore que deux chefs : Giacomo Goppola jusqu'à i553, et depuis cette date jusqu'à i56i, Rubino. Palestrina y trouvait des appointements plus élevés qu'à Saint-Jean-de-Latran.
Ayant sous sa direction trois enfants de chœur, il recevait treize scudi par mois, et lorsque, sur la fin de i562, le nombre des enfants fut porté à quatre, son salaire s'accrut de trois scudi par mois.
Pendant qu'il était encore à Saint-Jean-de- Latran, en i559, un nouveau pontife s'était assis sur la chaire de Saint-Pierre : c'était Pie IV (cardinal de Medici), qui devait clore le concile de Trente, et avoir pour successeur, en i566, saint Pie V (cardinal Michèle Ghislieri).
Pierluigi demeura pendant dix années au service de la basilique libérienne, du i er mars i56i au 3i mars 1571. Ce fut une période féconde, de laquelle datent la publication de son premier
livre de motets à quatre voix, de son premier livre de motets à cinq, six et sept voix, de son second et de son troisième livres de messes, et la composition de nombreux ouvrages imprimés •dans les années suivantes, ou seulement après sa mort, — par exemple le troisième livre des Lamentations ', qui est resté inédit jusqu'au xix e siècle»
C'est aussi dans cette période que les historiens dociles aux enseignements de Baini placent le récit du « sauvetage » de la musique religieuse, accompli par Palestrina à la suite des dernières décisions du Concile de Trente. La dissertation que le prolixe écrivain consacre à ce sujet n'occupe guère moins de 160 pages dans le tome premier de son énorme biographie de Palestrina. Après avoir employé 65 pages à tracer un tableau aussi sombre qu'inexact du développement de la musique à plusieurs voix et de sa situation au milieu du xvi e siècle, il annonce qu'il va « entrer en matière » et il entoure un très romanesque récit d'une série de digressions et de commentaires par lesquels il semble vouloir se dissimuler à lui-même et déguiser au lecteur l'inanité de ses arguments. Repoussant le témoignage douteux de quelques auteurs du xvn e et du xviii 6 siècle, qui avaient attribué à Marcel II le dessein d'une réforme de
la musique religieuse, et son essai de réalisation pendant une des sessions du concile de Trente, Baini parle des commissions instituées après la clôture du Concile pour en appliquer les intentions, et il raconte comment les cardinaux Vitellozzo Vitelli et Borromée, se trouvant les arbitres suprêmes des destinées de la musique, invitèrent le corps des chanteurs pontificaux à exécuter en leur présence trois messes, après l'audition desquelles serait prononcé sur l'art un arrêt de mort ou de vie, un décret d'exil ou d'admission dans le culte catholique. En vue de cette épreuve décisive, Palestrina, invoquant l'assistance divine par l'inscription des mots : Illumina oculos meos, en tête de son papier, se serait senti enflammer par un saint enthousiasme et aurait écrit d'affilée trois messes, trois chefs-d'œuvre, qui, en remplissant d'admiration les juges, auraient sauvé la musique religieuse du plus grand péril qui l'eût jamais menacée ; en mémoire de quoi les trois messes, dont la première était désignée par l'invocation susdite, la seconde par le titre : « Messe du Pape Marcel », et dont la troisième commençait par les notes sol, sol, la, la, si, sol 9 furent copiées dans un manuscrit de la chapelle pontificale, le Ms 22. Ce grand événement s'accomplit à Rome, le 27 avril 1 565. Le 19 juin suivant, la messe du
Pape Marcel fut chantée en présence de Pie. IV ' et du sacré collège, dont elle obtint d'emblée l'assentiment : et les ennemis de la musique religieuse, désarmés, vaincus, par le génie de Palestrina, furent contraints de renoncer à leurs funestes desseins.
Personne pendant soixante ans n'a osé douter de la véracité d'un récit présenté avec autant d'abondance et de précision que d'assurance.
On le trouve reproduit non seulement dans toutes les biographies de Palestrina et toutes les histoires de la musique, mais dans les histoires de Rome, de l'Italie, ou du Concile de Trente. Les objections formulées à une date récente, avec un certain courage, par M. Léonida Busi' 1 , ont amené M. Haberl à publier sur ce point particulier le résultat de ses recherches aux archives pontificales \ Son travail, que nous résumerons en reprenant les faits d'un peu plus haut, remplace l'interminable amplification de Baini par un exposé très simple et beaucoup plus véridique.
L'idée d'exclure la musique du cuite catholique ne fut jamais proposée ni discutée à Trente ; mais elle pouvait avoir surgi dans l'es-
i . L. Busi, // Padre G.-B. Martini, t. I, p. 247 et suiv. 1. Haberl, Die Kardinahcommission von i564, etc., dans le Kirchenmu&ikalisches J ah r bue h fur 189a, p. 82 et suiv.
prit de quelques-uns des Pères du Concile, à la vue des abus que le mauvais goût et la vanité des chanteurs, plus encore que la fantaisie des compositeurs, introduisaient dans Fexécution musicale. Ces abus, qui sont de tous les temps, étaient devenus, au xv e et au xvi e siècle, un prétexte fréquent à des reproches dirigés contre l'art et ses représentants, voire même, sous la plume d'écrivains hostiles à l'Eglise, contre la liturgie et la religion catholique elle-même. Un véhément réquisitoire se lit, par exemple, dans les « Invectives » de Corneille Agrippa, dont la deuxième édition parut en i533; la licence de la musique exécutée dans les temples y est peinte sous les violentes couleurs que Ton peut attendre du titre même de l'ouvrage : ce ne sont, au dire d'Agrippa, que chansons obscènes mélangées aux saintes prières, hennissements ou mugissements d'animaux proférés pair des voix qui n'ont plus rien d'humain, et qui ne laissent plus distinguer aucune syllabe du texte qu'elles sont censées réciter. Erasme prononce également une critique très dure à l'égard des inconvenances des chanteurs, de leurs prétentieuses vocalisations, de leurs attitudes ridicules, et l'auteur anonyme des Êpistres morales et familières du Traverse ur, publiées en i545, les supplie de ne pas se quereller entre eux, et
de prendre garde à la déclamation et au sens des paroles :
Quand vous chantez et vous psalmodiez Par les moustiers, soiez tous dédiez À le bien faire en honneste concorde, Et sans qu'aulcun d'avec l'aultrediscorde.
Proférez bien, et regardez au sens De vos beaulx chants.
Dans l'Eglise s'élevaient des protestations analogues. Nous avons vu qu'en i546, Sirleto signalait au cardinal Marcello Cervini l'exécution d'une musique « déplacée », dans un sanctuaire de Rome. En i549, P arut 1* lettre célèbre de l'évêque Cirillo Franco, sorte de diatribe dirigée contre la musique, et dont la vivacité fit une impression assez durable pour que, cent ans plus tard, le roi de Portugal, Jean IV, crût encore à propos d'y répondre. Les « abus » de la musique religieuse, — qui, sous d'autres formes, subsistent toujours, et contre lesquels nous voyons aujourd'hui Pie X s'élever par des actes officiels, et se liguer des associations de musiciens catholiques, — étaient donc arrivés, vers le milieu du xvi e siècle, à une phase aiguë, qui mettait leur répression à Tordre du jour. Le Concile de Trente, qui avait, en chaque session, en chaque séance, à débattre des questions de dogme, de liturgie, de droit et de diplomatie, ne
pouvait s'en occuper spécialement. L'unique résolution qu'il prit à ce sujet, en termes très généraux, fut arrêtée au cours de la vingtdeuxième session, le 17 septembre 1 562 : elle excluait des églises, qui devaient rester de véritable-» « maisons de prière », toute musique mélangée d'éléments impurs, toute action ou langage profanes 1 .
La clôture de la dernière session fut prononcée le 4 décembre i563. Une bulle du 25 janvier suivant confirma les décisions prises; puis, par un motu proprio ou mandatum, du 2 août i564, Pie IV signifia aux chambres et cours ecclésiastiques de Rome l'institution d'une congrégation de huit cardinaux, ayant pour mission de veiller, ensemble ou séparément, à l'exécution des décrets du Concile, et de toutes les autres réformes ordonnées par le Saint-Père. La « Chambre apostolique », de laquelle dépendait administrativement la chapelle pontificale, était visée par ce document, et, en effet, au mois de janvier i5G5, deux des cardinaux choisis par Pie IY> — Charles Borromée et Vitellozzo Vitelli, — commencèrent à traiter avec une délégation de huit chanteurs, non pas directement des affaires
1. « Ab ecclesiis vero musicas eas, ubi sive organo, sive cantu lascivum aut impurum aliquid miscetur, item s œ cul ares omnes actiones, vana atque adeo profana colloquia, arceant, ut domua Dei vere domus orationis esse videatur ac dici possit. »
musicales, mais des affaires disciplinaires de la chapelle : nombre des musiciens, appointements, gratifications, administration intérieure, mode de votation pour les décisions laissées à l'arbitrage des chanteurs, mode d'inscription des absences, etc. Une fois seulement, le 28 avril, le « pointeur » de la chapelle note sur son registre que, invités par le cardinal Vitellozzo Vitelli, les chanteurs se sont transportés chez lui et ont interprété quelques messes « pour juger si Ton en comprenait le texte, ainsi que le souhaitaient leurs Éminences ». C'est cette mention « extrêmement simple », cette mention de deux lignes qui ne stipule ni le nombre, ni le titre, ni les noms d'auteurs, des messes exécutées, qui a servi de base à toute la partie du récit de Baini relative aux trois messes de Palestrina.
Rien, évidemment, ne s'oppose à ce qu'une ou plusieurs de ses messes aient été au nombre des morceaux chantés chez le cardinal. On se souviendra cependant que Pierluigi ne faisait pas partie du collège des chantres; et il eût par conséquent été étrange qu'en cette circonstance, les membres de ce collège, dont plusieurs étaient compositeurs, eussent fait entendre exclusivement des œuvres écrites en dehors d'eux. Encore moins doit-on croire qu'elles avaient pu être composées tout exprès. Baini,
pour l'affirmer, s'est inspiré du Ms 22 des archives de la chapelle Sixtine, où se trouvent en effet copiées les trois messes de Palestrina, la première portant la date i565 dans une lettre initiale, une seule ayant l'indication du nom de son auteur. Ce Ms 22 est un recueil factice, relié vers 1724, et formé de six cahiers ou fascicules différents. On y trouve une messe du musicien flamand Noël Bauldoin, qui mourut vers i53o; une de Robledo, maître de chapelle à Saragosse, datée de i568 par le copiste; une de Rosso, — Giovanni Maria Rosso, maître de chapelle à Mantoue, — et les trois dont parle Baini. Aux archives de Sainte-Marie-Majeure, celui-ci aurait pu retrouver les deux messes sol, sol, la, la, si y sol, et du Pape Marcel, jointes à deux autres messes de Palestrina sur ut, ré, mi, fa, sol, la, et de Beata Virgine, dans un manuscrit dont l'écriture offre un aspect de plus grande ancienneté que celui de la chapelle Sixtine ; et l'on sait à présent que la messe sur les notes sol, sol, etc., est antérieure à 1 563, car elle fut en cette année copiée par Ludwig Daser dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale de Munich; elle y porte le nom de « Gianetto », et le titre Benedicta, qui indique le motet de Josquin Deprés sur lequel elle est composée. De la même façon, les mots : Illumina oculos meos,
où Baini voyait la pressante supplication d'un artiste pénétré de la gravité de sa mission, sont le titre d'un motet d'André de Silva, dont Pierluigi avait tiré les éléments d'une messe.
Les brèves notes du « pointeur » de la chapelle, si copieusement revues et augmentées par Baini, sont muettes, sur l'impression que ressentirent les Eminences. Elles ne nous autorisent pas davantage à répéter, à la suite du trop zélé biographe, que la Messe du Pape Marcel fut solennellement chantée, le 19 juin, devant le pape et le sacré collège : à ce jour, le registre mentionne seulement que le cardinal Borromée célébra la messe en présence du Saint-Père ; pas un mot ne laisse deviner quelle musique y fut exécutée.
A la fin du mois d'août, il ressort des mêmes notes journalières que la mission des deux cardinaux s'acheva par la réduction du nombre des chanteurs, qui fut ramené de trente-sept à vingt-quatre, chiffre des « Constitutions » de i545, les musiciens exclus recevant la promesse d'un dédommagement pécuniaire.
On se rappelle qu'en 1 555, Pierluigi et ses deux compagnons avaient de même été bénévolement gratifiés de 6 scudi par mois. Depuis le i* r juin i565, par exprès commandement du pape, une augmentation de 3 scudi, qui portait sa pen-
sion à la même somme que le traitement des chanteurs en exercice, fut accordée à Pierluigi, « en considération de diverses compositions qu'il a éditées et qu'il doit encore éditer pour le service de la chapelle. » Il n'avait publié jusque-là, en fait de musique religieuse, qu!un livre de messes et un livre de motets à quatre voix ; en réponse à la faveur qu'il venait d'obtenir, il fit paraître en 1567 et 1570 son second et son troisième livres de messes, en 1369 son premier livre de motets à cinq, six et sept voix, et continua dès lors des publications analogues, presque d'année en année. C'était, dit M. Haberl, s'acquitter ce le plus consciencieusement du monde » des obligations que lui imposait l'allocation pontificale. Jusqu'à 1579, la mention du paiement de sa pension est constamment accompagnée, dans les registres, de renonciation du motif qui la lui avait fait maintenir et augmenter : « en considération de diverses compositions », etc. C'est ce que Baini appelle, assez inexactement, avoir été nommé compositeur de la chapelle pontificale.
Si la brièveté des textes contemporains ne permet pas de définir nettement le rôle de Pier-
luigi dans la prétendue « réforme » de la musique religieuse, du moins le fait de l'augmentation de sa pension, et les termes dans lesquels cette faveur était motivée, montrent en quelle estime étaient dès lors tenues ses compositions. Il n'est pas inutile de rechercher quelles étaient, à la même époque, les conditions matérielles de son existence.
Sa femme, Lucrezia de Gpris, lui avait donné, plusieurs enfants. On connaît les noms de trois fils : Ridolfo, né vers i55o; Angelo, de deux ans plus jeune, etlgino, né vers i55j. Palestrina les élevait dans l'intention de faire, de l'aîné au moins ou des deux aînés, des musiciens. Quelques documents qui subsistent aux archives de la ville de Palestrina concernent la gestion de ses propriétés ou de celles de sa femme; en 1 5*58 et i559, *1 vend ou achète des pièces de terre, une vigne. Devenu chef de famille par la mort de son père et de sa mère, et mis en possession de ses biens patrimoniaux, il constitue en i562 une dot à sa sœur Palma, qui épouse un bourgeois prénestin. En i566, il s'occupe de deux neveux de sa femme, Angelo et Rodolfo Veccia, qu'il fait entrer au séminaire romain, nouvellement inauguré.
En dehors de sa fortune personnelle, ses revenus se composaient de sa pension à la cha-
pelle pontificale, de ses appointements à Sainte- Marie-Majeure, et de sa part dans les « distributions extraordinaires » occasionnées en cette église par les offices spéciaux. Il faut y joindre le produit, assez aléatoire, de la vente de ses ouvrages : et Ton ne doit pas tenir peu de compte des bénéfices qu'un compositeur pouvait réaliser par des dédicaces habiles. C'était chose à, laquelle Palestrina s'entendait fort bien.
Au moyen âge, on avait vu les seigneurs émerveillés jeter en don aux méneatrels ou aux jongleurs leurs bourses, leurs chaînes d'or, leurs manteaux fourrés: Un souvenir de ces générosités brutales subsistait dans la manière dont les hautes classes entendaient, au xvi e siècle, les rapports réciproques d'un Mécène et d'un artiste. Une somme d'argent récompensait l'offre d'un livre ou la composition d'un morceau de circonstance, et lors même qu'il ne figurait pas parmi les « officiers domestiques » d'un souverain, et qu'il ne s'abaissait pas jusqu'au point de jouer, — comme Lassus, et, plus tard, Lully, — le rôle de bouffon pour faire rire son maître, le plus illustre musicien n'éprouvait alors aucune humiliation à solliciter par de serviles dédicaces la protection morale et surtout le secours pécuniaire des grands. Presque aucune
publication ne sortait alors des presses sans être précédée d'une épître de Fauteur ou de l'éditeur à quelque riche et puissant personnage, et l'armoriai de l'Europe pourrait être dressé à l'aide des exemplaires d'œuvres littéraires ou musicales. A Rome en particulier, il était facile de s'enrôler parmi les clients d'un prélat ou d'un prince. « Rome, disait en i563 un ambassadeur vénitien, est belle par elle-même, mais surtout belle par sa cour; car c'est certainement une grande chose que de voir affluer dans une ville une multitude de personnes de toutes les nations et de tous les rangs et catégories de la société, ce qui naît de l'espérance qu'a chacun de parvenir à ses fins. Celui qui est né riche, mais qui ne se satisfait pas des honneurs auxquels il peut atteindre en son pays, peut avec de l'argent s'ouvrir le chemin des hautes dignités; tel autre, gentilhomme pauvre et chargé de famille, choisit entre ses fils le plus intelligent, et l'envoie à Rome, dans l'espoir de lui procurer ainsi une existence aisée et honorable ; tel autre, né dans l'obscurité et la gêne, mais se sentant de la valeur, soit dans les lettres, soit dans les affaires, se dirige vers cette cour; et quiconque aime l'indépendance et ne prétend qu'à ce qui est accessible à tous, choisit encore Rome pour sa résidence. Ce concours universel, s'il
7fr PALESTRINA
donne parfois lieu à quelque scandale par l'excès du luxe, tourne néanmoins d*autre part au grand avantage de l'Italie, à cause des carrières honorables et lucratives qu'il ouvre à tant d'individus. . . * » Entre les personnages désignés par leur * situation pour servir de protecteurs aux artistes, les cardinaux tenaient naturellement le premier rang, et Palestrina ne manqua pas de choisir, à diverses reprises, plusieurs d'entre eux pour destinataires de ses dédicaces. Ce fut au cardinal Rodolfo Pio qu'il offrit en 1 563 son premier livre de motets à quatre voix, au cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Esté, qu'il dédia en 1569 son P re * mier livre de motets à cinq, six et sept voix. Très influent déjà au temps de Paul III, plein de zèle religieux, en même temps que de goût pour les livres, les manuscrits, les médailles, Rodolfo Pio, devenu en i562 le doyen du sacré collège, pouvait être quelque jour en mesure de protéger efficacement Palestrina; sa mort, qui arriva le 2 mai i564, fut donc pour celui-ci une perte sensible.
On pourra remarquer qu'en aucun moment Pierluigi de Palestrina n'eut l'idée d'attacher à l'une de ses œuvres les noms des deux cardinaux Vitellozzo Vitelli et Borromée, qui avaient en
1. Cité par Hobner, Sixte-Quint^ édit. française, t. I, p. 78.
i565 opéré la revision des statuts de la chapelle pontificale et, a-t-on prétendu, décidé du sort de la musique religieuse. En i56o et 1570, il adressa à Philippe II, « Roi Catholique et Invincible », son second et son troisième livres de messes. Selon Baini, la première de, ces deux dédicaces lui aurait été suggérée par le cardinal Pacheco; il redoubla d'humilité dans la seconde, que, dit Baini, « il faut croire écrite de bonne foi », et dont, somme toute, le langage adulateur ne sortait pas sensiblement des formules accoutumées. Peut-être une arrière-pensée avait-elle guidé Palestrina dans cette insistance à mettre aux pieds de Philippe II son talent et sa personne : il était à la veille d'un nouveau changement de position à Rome, et devait, 'à quelques années de là, négocier avec la cour de Mantoue les conditions d'un engagement qui lui eût fait quitter la capitale de la chrétienté. Mais il n'y avait point de place pour un compositeur italien à la cour tout espagnole et flamande de Philippe d'Autriche.
La simple nomenclature des messes imprimées dans les deux livres de 1567 et 1670 contredit encore une fois la légende du « sauvetage » et de la « réforme » de la musique religieuse : car si, dans le désir de vaincre l'hostilité des cardinaux à l'égard de la musique polyphonique, Pier-
8o PALESTRINA
luigi avait créé les modèles d'un art nouveau et obtenu pour eux une approbation qui eût été du même coup la condamnation de tous les « abus » anciens, on ne l'aurait pas vu continuer d'écrire et de publier des messes sur des chansons, et placer dans son troisième livre la messe de Vhomme armé, à cinq voix, avec son titre en toutes lettres, et celle De Beata Virgzne, qui contenait dès intercalations de textes, ou tropes 9 contraires aux prescriptions liturgiques du Concile de Trente. Sous ce dernier rapport, une réforme était cependant à la veille de s'accomplir, qui allait avoir une répercussion directe sur les œuvres musicales où s'observait encore cet usage séculaire.
La mort 'de Pie IV, en décembre i565, avait fait passer la tiare sur le front du cardinal Michèle Ghislieri, qui appartenait à l'ordre des frères prêcheurs et portait le titre de « grand inquisiteur ». Elu le y janvier i566 « par le parti de la discipline rigoureuse », il prit le nom de Pie V, sous lequel il a été canonisé. Dès son avènement, il excita parmi le peuple de Rome un très vif renouveau de piété, dont témoigne entre autres un pèlerin allemand, surpris de l'affluence extraordinaire et du recueillement des fidèles qui se pressaient sur les pas du pontife, et assistaient en foule à toutes les cérémonies qu'il
présidait en personne 1 . Ce mouvement de ferveur eût été favorable à une orientation de la musique sacrée dans le sens le plus purement religieux. On ne voit pas que le pape s'y soit directement intéressé. La réforme dont il s'occupa le plus activement, et qui avait été préparée par Pie IV, comme une suite nécessaire des délibérations du Concile de Trente, fut celle du bréviaire, ou recueil complet du texte de l'office'. Remanié par une commission de cardinaux, pour remplacer le bréviaire de Quignonez, le nouveau bréviaire romain parut en i568 et fut bientôt rendu d'un usage obligatoire 2 . Le nouveau missel, rédigé immédiatement après, et promulgué par la bulle du 12 juillet 1670, eut pour effet de repousser hors du service de l'Eglise, au moment même où Palestrina la faisait imprimer, la messe De Beata Virgine y qui contenait des intercalations de textes, et celle de son premier livre, Ecce sacerdos inagnus, publiée en i554, où se trouvaient des passages à textes mélangés.
Le zèle de Pie V n'était pas moins ardent pour la défense de la foi contre les infidèles. On sait quelle part la flotte pontificale, jointe à celles de
1, Ranke, t. 1, p. 365 et suiv. — de Falloux, Histoire de S. Pi* V, t. I,p. i58, 166.