Batiffol, Histoire du bréviaire romain, p. 23q
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Venise et de l'Espagne, prit à la guerre contre les Turcs, et comment Marc-Antonio Colonna, son chef, ayant à ses côtés Don Juan d'Autriche, remporta, le 7 octobre 1571, la victoire de Lépante. Palestrina célébra cet événement glorieux par la composition d'un madrigal en deux parties, Le seWavea, exécuté probablement au cours des fêtes qui suivirent l'entrée triomphale du vainqueur à Rome (4 décembre 1571) ou pendant cette entrée elle-même, sur quelque tribune élevée auprès de l!un des arcs que devait franchir Colonna. Les exécutions en plein air de morceaux de circonstance faisaient partie de ces cérémonies, et complétaient le sens des devises partout écrites sur le passage du cortège. Ce madrigal de Palestrina ne fut imprimé qu'en 1574, dans II quarto libro délie Muse, 6ù se trouvait une seconde pièce du même compositeur relative à une autre victoire remportée sur les Turcs.
Quelques madrigaux de Palestrina paraissaient de temps en temps, isolément ou par petites séries, dans des recueils collectifs. Il avait apporté sa collaboration au recueil imprimé à Venise, chez Girolamo Scotto, par les soins de Giulio Bonagiônta, en l'honneur du poète Annibal Caro, mort en i566. « Il Caro » avait tenu une grande place dans la société romaine ; ama-
teur de musique, se plaisant à chanter, à jouer de la lyre, — la lira di braccio, — à voir les madrigalistes composer des pièces sur ses vers, il entretenait avec les artistes, et peut-être avec Palestrina lui-même, des relations amicales, en même temps qu'ij se faisait, avec eux, le courtisan de quelques Éminences, et notamment des cardinaux Gervini et Borromée, Toute l'Italie retentit, à sa mort, d'éloges funèbres et de poésies de circonstance, dont quinze furent distribuées par Bonagionta à" quatorze compositeurs, pour former la Corona délia morte delV illustre SignoreilSig. Comendator Anibal Caro 9 où figurait, sous le nom de « Zanetto da Palestrina », un madrigal à quatre voix, en deux parties : Il Caro è morte. Déjà auparavant, Bonagionta avait placé dans son recueil // Desiderio un madrigal nouveau de Palestrina, Vestiva i colli, que le musicien devait lui-même reprendre et Iraiter en forme de messe. En i568, Vincenzo Galilei transcrivit pour le luth et inséra dans son volume intitulé // Fronimo, quatre des madrigaux déjà connus de Palestrina. Dans l'année 1570, on en vit paraître huit, anciens ou nouveaux, dans deux recueils publiés à Venise, chez Girolamo Scotto.
La mort de Giovanni Animuccia, survenue le 3i mars 1571, avait rendu vacant le poste de maître de la chapelle Julia, à Saint-Pierre, que Palestrina avait autrefois occupé. Il s'y fit nommer de nouveau, et. en prit possession au mois d'avril. A la même époque et par l'effet des mêmes circonstances se nouèrent ses relations avec saint Philippe de Néri, l'un des hommes de ce temps qui, par l'ascendant d'une foi profonde et d'une très douce piété, exercèrent le plus d'influence sur l'accroissement du sentiment religieux à Rome. Depuis i558, il réunissait quotidiennement, pour accomplir en commun des exercices de piété, une foule de gens de tout âge et de toute condition; le nom de la « chambre de prière » ou « oratoire » dans laquelle se tenaient les assemblées de cette congrégation servit bientôt à désigner la congrégation elle-même, et passa, au siècle suivant, dans la terminologie musicale, pour caractériser, sous le titre Oratorio, une forme de composition religieuse, mais non liturgique, dont l'ori gine remontait aux chants pieux en langu< vulgaire exécutés dans ces réunions. Giovanr
Animuccia, que le saint avait gagné à sa cause, était devenu le maître de chapelle de l'association, dont il dirigeait les chants et pour laquelle il composait ou arrangeait des motets, des litanies et des laudi. On appelait ainsi des cantiques en langue vulgaire disposés sur des mélodies connues, — selon les- mêmes procédés d'adaptation qui ont été en pareil cas employés à toutes les époques et dans tous les cultes, — ou quelquefois composés tout exprès ; et c'était à l'instar de ceux qu'autrefois Savonarole et d'autres moines prédicateurs avaient mis en vogue à Florence qu'on les intitulait laudi ou laudi spirituali. Le premier livre de ceux qu'Animuccia fit paraître « pour la consolation et sur le désir de beaucoup de personnes pieuses, tant ecclésiastiques que laïques », fut imprimé à Rome par Valerio Dorico, en i563; le second, qui parut en i5^o, contenait à la fois des motets latins et des laudi italiens propres à « exciter la dévotion ». Animuccia, dans sa dédicace à l'abbé Podocattaro, expliquait que « l'oratoire de San Girolamo ayant vu, grâce à Dieu, s'accroître le nombre de ses adhérents par l'entrée de prélats et de gentilshommes, il lui était devenu possible d'augmenter aussi l'intérêt harmonique de ses compositions, et d'en varier la musique de diverses manières, en y introduisant plus d'art, sans tou-
tefois obscurcir le sens des paroles». Il était naturel que .Palestrina, successeur d'Animuccia à Saint-Pierre, le remplaçât aussi auprès de .saint Philippe de Néri. Sa collaboration au répertoire de la congrégation est probable, et si Ton doit se garder de ïui attribuer des pièces contenues dans divers recueils de laudi qui ne portent ni son nom ni la marque de son talent, on peut supposer que quelques-uns de ses madrigaux spirituels avaient été destinés aux réunions de Fora* toire.
Dans Tannée qui suivit sa nouvelle installation à la chapelle Julia, en 1572, Palestrina fit paraître à Venise, chez Girolamo Scotto, son second livre de motets à cinq, six et sept voix, dédié au duc de Mantoue, Guillaume Gonzague.
Depuis plusieurs années, il était en relations avec ce prince, ami des arts, musicien lui-même, et très attentif à maintenir le renom et le luxe de s'a cour. Tout d'abord, le duc avait fait demander à Palestrina une messe, que celui-ci lui avait envoyée le 2 février i568, en le priant, « si ce travail ne répondait pas à ses désirs, de lui dire une autre fois quel genre de messe il souhaiterait, et s'il fallait qu'elle fût de courtes ou de grandes dimensions, ou que Ton s'y attachât surtout à la clarté dans l'interprétation musicale du texte ». Dans les années suivantes, divers
ouvrages inédits de Palestrina, et entre autres, en 1570, un motet à huit voix « composé pour le roi d'Espagne », furent envoyés au duc de Mantoue par quelques personnages qui connaissaient son goût pour la musique et « spécialement » pour celle de Palestrina. S'étant lui-même amusé à composer un motet et un madrigal, Guillaume voulut les soumettre au jugement du maître romain, qui, au milieu de paroles louangeuses, glissa dans sa réponse quelques conseils techniques : on songe, en les lisant, aux lettres où Voltaire, en couvrant d'hyperboliques louanges les odes du prince de Prusse, osait timidement en corriger les plus lourdes fautes d'orthographe.
Un voyage que Guillaume Gonzague fit à Rome, en 1072, permit à Palestrina de se faire personnellement connaître de lui, et dans les années suivantes se continua un commerce épistolaire qu'arrêta seulement la mort du prince, en 1587. Une lettre du musicien « au duc de Mantoue et de Montferrat », du 9 février 1576, fait allusion au nouveau titre ducal qui venait d'être conféré à Guillaume Gonzague par l'empereur Maximilien ; la même lettre parle d'une Canzone composée sur des vers choisis ou désignés par le duc. En 1078 et 1S79, d'autres lettres remercient le prince d'un généreux présent et
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font mention de l'envoi de quatre messes.
M. Haberl 1 a supposé qu'il s'agissait de messes en plain-chant, parce qu'il croyait Pierluigi occupé alors presque uniquement de la revision des livres de chant liturgique : mais il avoue toutefois que le texte ne donne à cet égard aucune certitude, si bien qu'il est loisible de présumer, avec autant ou plus de vraisemblance, qu'il s'agissait de messes polyphoniques, telles que le duc les recherchait et s'en était déjà fait envoyer. Le nombre considérable des messes publiées après cette date par Palestrina et celui plus considérable encore, des 'compositions de même genre qu'il laissa en manuscrit, rendent cette hypothèse tout à fait plausible.
Dans tous les genres de composition, il se montrait fort actif. En i575, il réunit trente-trois motets à cinq, six et sept voix, pour en former un Liber tertius motettorum. En le dédiant au duc de Ferrare, Alphonse II d'Esté, il rappelait le souvenir du cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Esté, « de bienheureuse mémoire », auquel il avait offert le Liber primus, six ans auparavant, et dont il était d'une adroite politique d'attester les bienfaits passés, en sollicitant ceux à venir d'un prince de la même lignée.
i. Ilaberl, Das Archiv der Gonzaga, etc., dans le Kirchenmu» sikalisches Jahrbuch fur 1886, p. 3i et suiv.
Entre ses messes, on tient pour composées vers 1671, ou à coup sûr copiées à ce moment dans le manuscrit 5y de la chapelle Sixtine, celles intitulées O magnum mysterium et Veni creator Spiritus. Entre ses madrigaux, Ton date assurément de 1573 le morceau relatif au mariage d'Isabella Bonelli avec Pomponio Torerlli, et de 1D78 celui qui se rapporte aux noces de Bianca Capello et Francesco de Medici.
Cette date nous amène à l'un des épisodes de la vie de Palestrina qui ont suscité les plus ardentes discussions : il s'agit de la revision du Graduel romain, et de la part attribuée à Palestrina dans la préparation de l'édition dite Médicéenne, publiée à Rome en i6i4-i6i5. On sait que cette édition a servi de « prototype » à celle publiée par la maison Pustet, de Ratisbonne, et qu'il était avantageux de pouvoir placer sous l'autorité d'un nom illustre, tel que celui de Palestrina. Rien n'a donc été ménagé pour y parvenir ; mais des études récentes ont jeté tout à coup une lumière nouvelle sur des événements mal connus, et ramené à ses véritables proportions le rôle joué un moment en l'affaire par Palestrina.
Pie V était mort le i er mai 1572 et le conclave lui avait « par adoration » donné pour successeur le cardinal Ugo Buoncompagni, couronné
sous le nom de Grégoire XIII. Parmi les premiers actes de son pontificat, figura rétablissement d'une imprimerie destinée à fixer et à répandre des textes corrects pour les livres liturgiques et les écrits des Pères,; A l'instigation de conseillers non désignés et de musiciens que l'on peut supposer avoir été Pierluigi de Palestrina et Annibal Zoilo eux-mêmes, Grégoire XIII, par un bref du a5 octobre 1577,* chargea ces deux compositeurs de reviser le chant de l'Église. Se partageant aussitôt la besogne, ils choisirent dans le Graduel, l'un, Pierluigi, le Temporale ou « propre du temps », l'autre, Zoilo, le Sanctorale, ou « propre des saints ». A peine étaient-ils à l'œuvre, que la hardiesse de leurs procédés à l'égard des mélodies traditionnelles du culte catholique inspirait aux musiciens versés dans ce répertoire les plus vives inquiétudes. L'un d'eux, le compositeur espagnol Fernand de Las Infantas, s'en ouvrit à son souverain, Philippe II, dans une lettre fort explicite : « Quoiqu'ils prétendent, écrit-il, ne vouloir changer que peu de chose, savoir : ce qui est contraire à l'accent ou au mode, et supprimer seulement un grand nombre de ligatures (groupes de notes) pour éviter la -prolixité, ils finissent néanmoins par détruire tout ce qui existe. La chose me chagrine fort, car je vois
avec quel aveuglement ils s'égarent, et combien insensé et irréfléchi est tout ce que l'on projette contre le chant liturgique *. » Le Roi Catholique, dont l'ingérence ea de pareilles matières était parfaitement conforme aux traditions religieuses et diplomatiques de l'époque, s'émut sans doute des agissements signalés par son fidèle sujet, et dut appuyer de quelque manière le mémoire que bientôt après Fernand de Las Infantas présenta au pape à ce sujet : car Ton sait que ce mémoire fut bien accueilli, et que promesse fut faite de n'autoriser aucun changement dans les mélodies.
Une corrélation existe entre cette réponse et le fait, rapporté par un autre témoin, que Palestrina et Zoilo avaient compté sur un paiement de leur travail, et que, n'obtenant rien, ils l'abandonnèrent. Le Graduel était achevé : ils ne s'occupèrent ni de le publier, ni de rédiger, à sa suite, i'Antiphonaire. Palestrina se remit avec ardeur à la composition polyphonique et laissa Zoilo emporter avec lui, en quittant Rome, tous les papiers relatifs au Graduel. On songeait si peu à l'imprimer, et à l'imprimer sous le patronage du pape, que d'autres musiciens se
1. Ce document, signalé par M. De job (De V influence du Concile de Trente, p. a34) a été publié par Dom R. Molitor (Die nachtridentinische Choral-Reform, t. 1, p. 295) et par M* r Respigbi (Nuovo studio, etc., p. 121.)
proposaient pour la même besogne, ou des besognes analogues : de 1579 date une proposition confuse et singulière adressée par Cimello au cardinal Sirleto, en vue d'une transformation de la notation des mélodies liturgiques., et de leur construction 1 . En i582, Giovanni Guidetti, chapelain de Grégoire XIII, fit imprimer à Rome, par Robert Granjon, son Directorium chori, auquel était jointe en première page une recommandation de Palestrina, — son maître de composition, disent quelques-uns, ou simplement son ami ou son confrère, — qui, en qualifiant le livre d' « excellent », paraissait bien renoncer personnellement à toute entreprise semblable : et, en effet, de i586 à i588, Guidetti publia le Chant des Passions, des Lamentations, de V Office de la Semaine Sainte, et des Préfaces, sans qu'aucune réclamation survînt, ni de la part de Zoilo et de Palestrina, ni de celle de l'autorité ecclésiastique, qui, a-t-on justement remarqué, « n'aurait pas manqué de s'y opposer, si le dessein d'imprimer des livres de chœur officiels l'eût encore occupée en quelque manière ».
Grégoire XIII, duquel avait émané le bref de 1577, mourut le 10 avril i585 et ses successeurs ne manifestèrent aucun intérêt pour l'affaire,