I. Œuvres complètes, t. XXVïII. n
LA VIE 6i
fois imprimée de i542 à i552, et qui lut parla suite encore plusieurs fois rééditée, soît dans sa forme originale, pour les voix, soit en tablature de luth. Une des messes publiées en 1570 par Palestrina, — celle intitulée missa primi toni, — avait ce madrigal pour sujet : on peut croire qu'elle avait été composée en témoignage d'amitié personnelle, ou d'admiration pour les œuvres d'un artiste avec lequel Pierluigi s'était trouvé en étroites relations de fonctions, de travaux, de goûts et de mauvaise fortune.
En effaçant ces trois musiciens de la liste de ses serviteurs, Paul IV leur avait accordé une pension de 6 scudi par mois, somme égale aux deux tiers de leurs appointements. Deux mois après, le 1°" octobre i555, Palestrina prenait possession d'un nouvel emploi, celui de maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran, poste impor tant en raison du rang occupé parmi les églises de Rome par cette basilique, siège du patriarcat romain : tandis qu'à Saint-Pierre le pape est souverain pontife, à Saint-Jean-de-Latran il est évéque de Rome, et il vient, le lendemain de son élection, y prendre possession de son siège épiscopal. A l'époque où Palestrina y fut installé comme maître de chapelle, la basilique n'avait pas encore son aspect actuel. Fondée par Constantin sur l'ancien domaine des Laterani, duquel
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elle tirait son surnom, plusieurs fois restaurée ou reconstruite, deux fois incendiée pendant le xiv^ siècle, elle ne devait recevoir que sous Pie IV ses deux clochers et sous Sixte-Quint le portique de sa façade septentrionale : c'est dire qu'au moment du séjour de Palestrina, elle était livrée aux architectes et aux décorateurs. Les pèlerins qui affluaient sous ses voûtes pour vénérer des reliques célèbres contemplaient avec respect « de merveilleuses colonnes de cuyvre, qui furent une fois amenées de Iherusalem pleines de terre saincte ». Sa maîtrise musicale avait été établie en i535 par une fondation du cardinal de Cupis, confirmée et accrue par la libéralité de Paul III ; ses maîtres de chapelle avaient été successivement Rubino, que l'on désigne comme Français, mais dont le nom véritable et le prénom sont inconnus, Orlando de Lassus, Paolo Animuccia, et en dernier lieu, de i552 à i555, Bernardo Lupacchino.
Pierluigi de Palestrina y demeura l'espace de cinq ans et demi, du i'^'' octobre i555 à la fin de février i56i. On date de ces quelques années la composition du second livre des Lamentations^ des célèbres Improperia, de l'hymne Crux fidelis^ à deux chœurs, des Magnificat à quatre et cinq voix, et de plusieurs messes dont la date de publication ne fixe aucunement la date de
composition : celle sur ut, ré, mi^ fa, sol, la, par exemple, imprimée en 1070, et <[ui porte le nom de (( Gianetto », dans un manuscrit daté de i563, de la chapelle pontificale.
Publiées aux frais de l'auteur, les messes ne pouvaient paraître que de loin en loin, par séries de cinq, six, ou davantage, formant tout un volume. Au contraire, les madrigaux, d'une vente plus aisée, étaient recherchés au fur et à mesure de leur composition par les éditeurs romains et vénitiens, empressés à se procurer des pièces nouvelles pour leurs recueils. En 1557, dans il Secondo libro de Madrigali de Gipriano de Rore imprimé chez Antonio Gardano, à Venise, parut une « canzone » en quatorze stances, formant autant de morceaux différents, de a Giannetto », dont le texte, Sopra : di Pace non trovo, était la paraphrase anonyme d'un sonnet de Pétrarque. Trois madrigaux de « Gianetto », dont l'un en quatre parties, le second en cinq parties, sur des vers de Pétrarque, furent placés en i558 par Antoine Barré dans son Secondo libro délie muse, et huit, en i56o, dans le Terzo libro du même recueil. L'activité de Palestrina dans le domaine de la musique profane restait donc égale à celle qu'il déployait dans îa musique religieuse.
Le i*"" mars idGi, abandonnant à Annibal Zoilc
la maîtrise de Saint-Jean-de-Latran, Pierluigi prit la direction de celle de Sainte-Marie- Majeure, la basilique libérienne, — ainsi nommée en souvenir du pape Libérius, son fondateur.— Cette maîtrise, instituée en loSg, n'avait eu encore que deux chefs : Giacomo Goppola jusqu'à i553, et depuis cette date jusqu'à i56i, Rubino. Palestrina y trouvait des appointements plus élevés qu'à Saint-Jean-de-Latran. Ayant sous sa direction trois enfants de chœur, il recevait treize scudi par mois, et lorsque, sur la fin de 1062, le nombre des enfants fut porté à quatre, son salaire s'accrut de trois scudi par mois.
Pendant qu'il était encore à Saint-Jean-de- Latran, en 1559, un nouveau pontife s'était assis sur la chaire de Saint-Pierre : c'était Pie IV (cardinal de Medici), qui devait clore le concile de Trente, et avoir pour successeur, en i566, saint Pie V (cardinal Michèle Ghislieri).
Pierluigi demeura pendant dix années au service de la basilique libérienne, du i" mars i56i au 3i mars iS^i. Ce fut une période féconde, de laquelle datent la publication de son premier
livre de motets à quatre voix, de son premier livre de motets à cinq, six et sept voix, de son second et de son troisième livres de messes, et la composition de nombreux ouvrages imprimés dans les années suivantes, ou seulement après sa mort, — par exemple le troisième livre des Lamentations, qui est resté inédit jusqu'au xix^ siècle.
C'est aussi dans cette période que les historiens dociles aux enseignements de Baini placent le récit du « sauvetage » de la musique religieuse, accompli par Palestrina à la suite des dernières décisions du Concile de Trente. La dissertation que le prolixe écrivain consacre à ce sujet n'occupe guère moins de i6o pages dans le tome premier de son énorme biographie de Palestrina. Après avoir employé 65 pages à tracer un tableau aussi sombre qu'inexact du développement de la musique à plusieurs voix it de sa situation au milieu du xvi® siècle, il annonce qull va « entrer en matière » et il entoure un très romanesque récit d'une série de digressions et de commentaires par lesquels il semble vouloir se dissimuler à lui-même et déguiser au lecteur l'inanité de ses arguments. Repoussant le témoignage douteux de quelques auteurs du xvii° et du xvin*^ siècle, qui avaient attribué à Marcel II le dessein d'une réforme de
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la musique religieuse, et son essai de réalisation pendant une des sessions du concile de Trente, Baini parle des commission's instituées après la clôture du Concile pour en appliquer les intentions, et il raconte comment les cardinaux Vitellozzo Vitelli et Borromée, se trouvant les arbitres suprêmes des destinées de la musique, invitèrent le corps des chanteurs pontificaux à exécuter en leur présence trois messes, après l'audition desquelles serait prononcé sur l'art un arrêt de mort ou de vie, un décret d*exil ou d'admission dans le culte catholique. En vue de cette épreuve décisive, Palestrina, invoquant l'assistance divine par l'inscription des mots : Illumina oculos meos^ en tête de son papier, se serait senti enflammer par un saint enthousiasme et aurait écrit d'affilée trois messes, trois chefs-d'œuvre, qui, en remplissant d'admiration les juges, auraient sauvé la musique religieuse du plus grand péril qui l'eût jamais menacée ; en mémoire de quoi les trois messes, dont la première était désignée par l'invocation susdite, la seconde par le titre : « Messe du Pape Marcel », et dont la troisième commençait par les notes sol, sol, la^ la^ si, sol, furent copiées dans un manuscrit de la chapelle pontificale, le Ms 22. Ce grand événement s'accomplit à Rome, le 27 avril i56f>.Le 19 juin suivant, la messe du
Pape Marcel fut chantée en présence de Pie IV et du sacré collège, dont elle obtint d'emblée l'assentiment : et les ennemis de la musique religieuse, désarmés, vaincus, par le génie de Palestrina, furent contraints de renoncer à leurs funestes desseins.
Personne pendant soixante ans n'a osé douter de la véracité d'un récit présenté avec autant d'abondance et de précision que d'assurance. On le trouve reproduit non seulement dans toutes les biographies de Palestrina et toutes les histoires de la musique, mais dans les histoires de Rome, de l'Italie, ou du Concile de Trente. Les objections formulées à une date récente, avec un certain courage, par M. Léonida Busi% ont amené M. Haberl à publier sur ce point particulier le résultat de ses recherches aux archives pontificales^. Son travail, que nous résumerons en reprenant les faits d'un peu plus haut, remplace l'interminable amplification de Baini par un exposé très simple et beaucou| plus véridique.
L'idée d'exclure la musique du culte cathodique ne fut jamais proposée ni discutée à Trente ; mais elle pouvait avoir surgi dans l'es-