L. Busi, Il Padre G.-B. Martini, t. I, p. 247 et suiv
2. Haberl, Die Kardinuiscommission von i564, etc., dans Kirchenniusikalisches Jahrbuch fiir 1892, p. 82 et suiv.
prit de quelques-uns des Pères du Concile, à la vue des abus que le mauvais goût et la vanité des chanteurs, plus encore que la fantaisie des compositeurs, introduisaient dans Texécution musicale. Ces abus, qui sont de tous les temps, étaient devenus, au xv^ et au xvi^ siècle, un prétexte fréquent à des reproches dirigés contre l'art et ses représentants, voire même, sous la plume d'écrivains hostiles à l'Eglise, contre la liturgie et la religion catholique elle-même. Un véhément réquisitoire se lit, par exemple, dans les « Invectives » de Corneille Agrippa, dont la deuxième édition parut en i533; la licence de la musique exécutée dans les temples y est peinte sous les violentes couleurs que Ton peut attendre du titre même de l'ouvrage : ce ne sont, au dire d'Agrippa, que chansons obscènes mélangées aux saintes prières, hennissements ou mugissements d'animaux proférés par des voix qui n'ont plus rien d'humain, et qui ne laissent plus distinguer aucune syllabe du texte qu'elles sont censées réciter. Érasme prononce également une critique très dure à l'égard des inconvenances des chanteurs, de leurs prétentieuses vocalisations, de leurs attitudes ridicules, et l'auteur anonyme des Épistres morales et familières du Traverseur^ publiées en i545, les supplie de ne pas se quereller entre eux, et
de prendre garde à la déclamation et au sens des paroles :
Quand vous chantez et vous psalmodiez Par les moustiers, soiez tous dédiez A le bien faire en honneste concorde, Et sans qu'aulcun d'avec l'aultre discorde. Proferez bien, et regardez au sens De vos beaulx chants.
Dans l'Église s'élevaient des protestations analogues. Nous avons vu qu'en i546, Sirleto signalait au cardinal Marcello Gervini l'exécution d'une musique « déplacée », dans un sanctuaire de Rome. En i549, parut la lettre célèbre de l'évèque Girillo Franco, sorte de diatribe dirigée contre la musique, et dont la vivacité fit une impression assez durable pour que, cent ans plus tard, le roi de Portugal, Jean IV, crût encore à propos d'y répondre. Les « abus » de la musique religieuse, — qui, sous d'autres formes, subsistent toujours, et contre lesquels nous voyons aujourd'hui Pie X s'élever par des actes officiels, et se liguer des associations de musiciens catholiques, — étaient donc arrivés, vers le milieu du xvi* siècle, à une phase aiguë, qui mettait leur répression à Fordre du jour. Le Concile de Trente, qui avait, en chaque session, en chaque séance, à débattre' des questions de dogme, de liturgie, de droit et de diplomatie, ne
pouvait s'en occuper spécialement. L'unique résolution qu'il prit à ce sujet, en termes très généraux, fut arrêtée au cours de la vingtdeuxième session, le 17 septembre i562 : elle excluait des églises, qui devaient rester de véritable^ « maisons de prière », toute musique mélangée d'éléments impurs, toute action ou langage profanes ^
La clôture de la dernière session fut prononcée le 4 décembre i563. Une bulle du 26 janvier suivant confirma les décisions prises; puis, par un motii proprio ou mandatum, du 1 août i564. Pie IV signifia aux chambres et cours ecclésiastiques de Rome l'institution d'une congrégation de huit cardinaux, ayant pour mission de veiller, ensemble ou séparément, à l'exécution des décrets du Concile, et de toutes les autres réformes ordonnées par le Saint-Père. La « Chambre apostolique », de laquelle dépendait administrativement la chapelle pontificale, était visée par ce document, et, en effet, au mois de janvier i5G5, deux des cardinaux choisis par Pie IV, — Charles Borromée et Vitellozzo Vitelli, — commencèrent à traiter avec une délégation de huit chanteurs, non pas directement des affaires
I. « Ab ecclesiis vero musicas eas, ubi sive organo, sive cantu lascivum aut impui'um aliquid miscetur, item sseculares omnes actiones, vana atque adeo profana colloquia, arceant, ut domus Dei vere domus orationis esse videatur ac dici possit. »
musicales, mais des affaires disciplinaires de la chapelle : nombre des musiciens, appointements, gratifications, administration intérieure, mode de votation pour les décisions laissées à l'arbitrage des chanteurs, mode d'inscription des absences, etc. Une fois seulement, le 28 avril, le « pointeur » de la chapelle note sur son registre que, invités par le cardinal Vitellozzo Vitelli, les chanteurs se sont transportés chez lui et ont interprété quelques messes « pour juger si Ton en comprenait le texte, ainsi que le souhaitaient leurs Éminences ». C'est cette mention « extrêmement simple », cette mention de deux lignes qui ne stipule ni le nombre, ni le titre, ni les noms d'auteurs, des messes exécutées, qui a servi de base à toute la partie du récit de Baini relative aux trois messes de Palestrina.
Rien, évidemment, ne s'oppose à ce qu^une ou plusieurs de ses messes aient été au nombre des morceaux chantés chez le cardinal. On se souviendra cependant que Pierluigi ne faisait pas partie du collège des chantres ; et il eut par conséquent été étrange qu'en cette circonstance, les membres de ce collège, dont plusieurs étaient compositeurs, eussent fait entendre exclusivement des œuvres écrites en dehors d'eux. Encore moins doit-on croire qu'elles avaient pu être composées tout exprès. Baini,
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pour raffirmer, s'est inspiré du Ms 22 des archives de la chapelle Sixtine, où se trouvent en effet copiées les trois messes de Palestrina, la première portant la date i565 dans une lettre initiale, une seule ayant l'indication du nom de son auteur. Ce Ms 22 est un recueil factice, relié vers 1724, et formé de six cahiers ou fascicules différents. On y trouve une messe du musicien flamand Noël Bauldoin, qui mourut vers i53o; une de Robledo, maître de chapelle à Saragosse, datée de i568 par le copiste; une de Rosso, — • Giovanni Maria Rosso, maître de chapelle à Mantoue, — et les trois dont parle Baini. Aux archives de Sainte-Marie-Majeure, celui-ci aurait pu retrouver les deux messes sol, sol^ la^ la, si, sol, et du Pape Maixel, jointes à deux autres messes de Palestrina sur ut, ré, mi, fa, sol, la, et de Beata Virgine, dans un manuscrit dont récriture offre un aspect de plus grande ancienneté que celui de la chapelle Sixtine ; et l'on sait à présent que la messe sur les notes sol, sol, etc., est antérieure à i563, car elle fut en cette année copiée par Ludwig Daser dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale de Munich; elle y porte le nom de « Gianetto », et le titre Benedicta, qui indique le motet de Josquin Deprés sur lequel elle est composée. De la même façon, les mots : Illumina oculos meos,
OÙ Baini voyait la pressante supplication d'un artiste pénétré de la gravité de sa mission, sont le titre d'un motet d'André de Silva, dont Pierluigi avait tiré les éléments d'une messe.
Les brèves notes du « pointeur » de la chapelle, si copieusement revues et augmentées par Baini, sont muettes sur l'impression que ressentirent les Eminences. Elles ne nous autorisent pas davantage à répéter, à la suite du trop zélé biographe, que la Messe du Pape Marcel fui solennellement chantée, le 19 juin, devant le pape et le sacré collège : à ce jour, le registre mentionne seulement que le cardinal Borromée célébra la messe en présence du Saint-Père ; pas un mot ne laisse deviner quelle musique y fut exécutée.
A la fin du mois d'août, il ressort des mêmes notes journalières que la mission des deux cardinaux s'acheva par la réduction du nombre des chanteurs, qui fut ramené de trente-sept à vingt-quatre, chiffre des « Constitutions » de 1545, les musiciens exclus recevant la promesse d'un dédommagement pécuniaire.
On se rappelle qu'en 1 555, Pierluigi et ses deux compagnons avaient de même été bénévolement gratifiés de 6 scudi par mois. Depuis le i" juin i565, par exprès commandement du pape, une augmentation de 3 scudi, qui portait sa pen-
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sion à la même somme que le traitement des chanteurs en exercice, fut accordée à Pierluigi, « en considéi'ation de diverses compositions qu'il a éditées et qu'il doit encore éditer pour le service de la chapelle. » Il n'avait publié jusque-là, en fait de musique religieuse, qu'un livre de messes et un livre de motets à quatre voix ; en réponse à la faveur qu'il venait d'obtenir, il fît paraître en 1567 ^* 1^70 son second et son troisième livres de messes, en 1069 son premier livre de motets à cinq, six et sept voix, et continua dès lors des publications analogues, presque d'année en année. C'était, dit M. Haberl, s'acquitter a le plus consciencieusement du monde » des obligations que lui imposait l'allocation pontificale. Jusqu'à 1579, la mention du paiement de sa pension est constamment accompagnée, dans les registres, de renonciation du motif qui la lui avait fait maintenir et augmenter : « en considération de diverses compositions », etc. C'est ce que Baini appelle, assez inexactement, avoir été nommé compositeur de la chapelle pontificale.
Si la brièveté des textes contemporains ne permet pas de définir nettement le rôle de Pier-
liiigi dans la prétendue « réforme » de la musique religieuse, du moins le fait de l'augmentation de sa pension, et les termes dans lesquels cette faveur était motivée, montrent en quelle estime étaient dès lors tenues ses compositions. Il n'est pas inutile de rechercher quelles étaient, à la même époque, les conditions matérielles de son existence.
Sa femme, Lucrezia de Goris, lui avait donné plusieurs enfants. On connaît les noms de trois fils : Ridolfo, né vers i55o; Angelo, de deux ans plus jeune, etigino, né vers iSS^. Palestrina les élevait dans l'intention de faire, de l'aîné au moins ou des deux aînés, des musiciens. Quelques documents qui subsistent aux archives de la ville de Palestrina concernent la gestion de ses propriétés ou de celles de sa femme; en i558 et 1559, il vend ou achète des pièces de terre, une vigne. Devenu chef de famille par la mort de son père et de sa mère, et mis en possession de ses biens patrimoniaux, il constitue en i562 une dot à sa sœur Palma, qui épouse un bourgeois prénestin. En i566, il s'occupe de deux neveux de sa femme, Angelo et Rodolfo Veccia, qu'il fait entrer au séminaire romain, nouvellement inauguré.
En dehors de sa fortune personnelle, ses revenus se composaient de sa pension à la cha-
pelle pontificale, de ses appointements à Sainte- Marie-Majeure, et de sa part dans les « distributions extraordinaires » occasionnées en cette église parles offices spéciaux. Il faut y joindre le produit, assez aléatoire, de la vente de ses ouvrages : et Ton ne doit pas tenir peu de compte des bénéfices qu'un compositeur pouvait réaliser par des dédicaces habiles. C'était chose à laquelle Palestrina s'entendait fort bien.
Au moyen âge, on avait vu les seigneurs émerveillés jeter en don aux ménestrels ou aux jongleurs leurs bourses, leurs chaînes d'or, leurs manteaux fourrés. Un souvenir de ces générosités brutales subsistait dans la manière dont les hautes classes entendaient, au xvi® siècle, les rapports réciproques d'un Mécène et d'un artiste. Une somme d'argent récompensait l'offre d'un livre ou la composition d'un morceau de circonstance, et lors même qu'il ne figurait pas parmi les « officiers domestiques » d'un souverain, et qu'il ne s'abaissait pas jusqu'au point de jouer, — comme Lassus, et, plus tard, Lully, — le rôle de bouffon pour faire rire son maître, le plus illustre musicien n'éprouvait alors aucune humiliation à solliciter par de serviles dédicaces la protection morale et surtout le secours pécuniaire des grands. Presque aucune
publication ne sortait alors des presses sans être précédée d'une épître de l'auteur ou de l'éditeur à quelque riche et puissant personnage, et l'armoriai de l'Europe pourrait être dressé à l'aide des exemplaires d'œuvres littéraires ou musicales. A Rome en particulier, il était facile de s'enrôler parmi les clients d'un prélat ou d'un prince. « Rome, disait en i563 un ambassadeur vénitien, est belle par elle-même, mais surtout belle par sa cour; car c'est certainement une grande chose que de voir affluer dans une ville une multitude de personnes de toutes les nations et de tous les rangs et catégories de la société, ce qui naît de l'espérance qu'a chacun de parvenir à ses fins. Celui qui est né riche, mais qui ne se satisfait pas des honneurs auxquels il peut atteindre en son pays, peut avec de l'argent s'ouvrir le chemin des hautes dignités; tel autre, gentilhomme pauvre et chargé de famille, choisit entre ses fils le plus intelligent, et l'envoie à Rome, dans l'espoir de lui procurer ainsi une existence aisée et honorable ; tel autre, né dans l'obscurité et la gêne, mais se sentant de la valeur, soit dans les lettres, soit dans les affaires, se dirige vers cette cour; et quiconque aime l'indépendance et ne prétend qu'à ce qui est accessible à tous, choisit encore Rome pour sa résidence. Ce concours universel, s'il
donne parfois lieu à quelque scandale par l'excès du luxe, tourne néanmoins d'autre part au grand avantage de l'Italie, à cause des carrières honorables et lucratives qu'il ouvre à tant d'individus...^ » Entre les personnages désignés parleur situation pour servir de protecteurs aux artistes, les cardinaux tenaient naturellement le premier rang, et Palestrina ne manqua pas de choisir, à diverses reprises, plusieurs d'entre eux pour destinataires de ses dédicaces. Ce fut au cardinal Rodolfo Pio qu'il offrit en i563 son premier livre de motets à quatre voix, au cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Esté, qu'il dédia en 1569 son premier livre de motets à cinq, six et sept voix. Très influent déjà au temps de Paul III, plein de zèle religieux, en même temps que de goût pour les livres, les manuscrits, les médailles, Rodolfo Pio, devenu en i562 le doyen du sacré collège, pouvait être quelque jour en mesure de protéger efficacement Palestrina; sa mort, qui arriva le 2 mai i564, fut donc pour celui-ci une perte sensible.
On pourra remarquer qu'en aucun moment Pierluigi de Palestrina n'eut l'idée d'attacher à Tune de ses œuvres les noms des deux cardinaux Vitellozzo Vitelli et Borromée, qui avaient en
I4 Cité par Hobner, ixte-Quint, édit. française, t. I, p. 78.
i565 opéré la revision des statuts de la chapelle pontificale et, a-t-on prétendu, décidé du sort de la musique religieuse. En i56o et 1670, il adressa à Philippe II, « Roi Catholique et Invincible », son second et son troisième livres de messes. Selon Baini, la première de ces deux dédicaces lui aurait été suggérée par le cardinal Pacheco; il redoubla d'humilité dans la seconde, que, dit Baini, « il faut croire écrite de bonne foi », et dont, somme toute, le langage adulateur ne sortait pas sensiblement des formules accoutumées. Peut-être une arrière-pensée avait-elle guidé Palestrina dans cette insistance à mettre aux pieds de Philippe II son talent et sa personne : il était à la veille d'un nouveau changement de position à Rome, et devait, à quelques années de là, négocier avec la cour de Mantoue les conditions d'un engagement qui lui eût fait quitter la capitale de la chrétienté. Mais il n'y avait point de place pour un compositeur italien à la cour tout espagnole et flamande de Philippe d'Autriche.
La simple nomenclature des messes imprimées dans les deux livres de 1667 et 1670 contredit encore une fois la légende du « sauvetage » et de la « réforme » de la musique religieuse : car si, dans le désir de vaincre l'hostilité des cardinaux à l'égard de la musique polyphonique, Pier-
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luigi avait créé les modèles d'un art nouveau et obtenu pour eux une approbation qui eût été du même coup la condamnation de tous les « abus » anciens, on ne l'aurait pas vu continuer d'écrire et de publier des messes sur des chansons, et placer dans son troisième livre la messe de Lhomme armé, à cinq voix, avec son titre en toutes lettres, et celle De Beata Virgine, qui contenait des intercalations de textes, ou tropes, contraires aux prescriptions liturgiques du Concile de Trente. Sous ce dernier rapport, une réforme était cependant à la veille de s'accomplir, qui allait avoir une répercussion directe sur les œuvres musicales où s'observait encore cet usage séculaire.
La mort de Pie IV, en décembre i565, avait fait passer la tiare sur le front du cardinal Michèle Ghislieri, qui appartenait à Tordre des frères prêcheurs et portait le titre de « grand inquisiteur ». Elu le 7 janvier i566 « par le parti de la discipline rigoureuse », il prit le nom de Pie V, sous lequel il a été canonisé. Dès son avènement, il excita parmi le peuple de Rome un très vif renouveau de piété, dont témoigne entre autres un pèlerin allemand, surpris de l'affluence extraordinaire et du recueillement des fidèles qui se pressaient sur les pas du pontife, et assistaient en foule à toutes les cérémonies qu'il
présidait en personnel Ce mouvement de ferveur eût été favorable à une orientation de la musique sacrée dans le sens le plus purement religieux. On ne voit pas que le pape s'y soit directement intéressé. La réforme dont il s'occupa le plus activement, et qui avait été préparée par Pie IV, comme une suite nécessaire des délibérations du Concile de Trente, fut celle du bréviaire, ou recueil complet du texte de l'office. Remanié par une commission de cardinaux, pour remplacer le bréviaire de Quignonez, le nouveau bréviaire romain parut en i568 et fut bientôt rendu d'un usage obligatoire ^. Le nouveau missel, rédigé immédiatement après, et promulgué par la bulle du 12 juillet 1670, eut pour effet de repousser hors du service de l'Église, au moment même où Palestrina la faisait imprimer, la messe De Beata Virgine, qui contenait des intercalations de textes, et celle de son premier livre, Ecce sacerdos magrius^ publiée en i554, où se trouvaient des passages à textes mélangés.
Le zèle de Pie V n'était pas moins ardent pour la défense de la foi contre les infidèles. On sait quelle part la flotte pontificale, jointe à celles de
1. Ranke, t. T, p. 365 et suiv. — de Falloux, Histoire cce S. Pie F, t. I,p. i58, 166.