‹ PamphletsChapitre 22 sur 52 · XXIX. M. de Ratisbonne <3) (II' Série, 4 et · texte numérisé non relu

XXIX. M. de Ratisbonne <3) (II' Série, 4 et

(Août-septembre 1844).

(Publié en novembre 1844).

XXXI. Défense des mendiants menacés par M. Avril (II' Série, 7).

(Publié en novembre 1844).

XXXII. De la Poésie (fragment, II' Série, 9). <*) (Publié en novembre 1844).

(.3) Ce pamphlet fut publié fin octobre, après la mort de C. Tillier, survenue le 12 octobre 1844. En novembre parurent les pamphlets XXX, XXXI, XXXII. La II' Série, qui devait comprendre 12 pamphlets, fut complétée pour les abonnés par la réédition de Un peu de théologie et d'architecture (II* Série, 8), de Je veux être recensé (IP Série, 10), de Tribulations des recenseurs * (H* Série, 11), et de trois poésies remplaçant le XII' : La France libre; — Hommage à la mémoire des citoyens morts dans les journées des 27, 28, 29 juillet 1830; - A Elle.

(4) Sur la date probable des trois derniers pamphlets. Cf. Notices.

N.B. — Les pamphlets non recueillis dans l'édition en 4 vol. (Sionest. 1846), sont les II', VI', XXXI' et XXXII'.

Chaque pamphlet, formant une petite brochure sous couverture verte, format in-12, n'était envoyé qu'aux seuls souscripteurs; 6 francs pour les 12 pamphlets de la II' Série. Aucune livraison n'était vendue séparément. On souscrivait chez l'auteur, place Guy-Coquille, à Nevers. Cette collection, très rare, ne se trouve dans aucune bibliothèque publique.

Pamphlet I.

NOTICE

Le Comice agricole de l'arrondissement de Clamecj', présidé par le député Dupia aîné, avait été institué en 1839 et inauguré à Tannay la même année (8 septembre). Le second Comice se tint à Clamecy (6 septembre 1840). A cette occasion la municipalité clamecycoise, sur la proposition du Maire, décida de donner un bal et vota une somme de 700 francs. Le vote fut ratifié par le Préfet de la Nièvre. Le 5 août, le Conseil nomma pour organiser le bal deux commissaires, le receveur particulier des finances et le juge de paix, M. Paillet, ennemi personnel de Tillier.

Ce bal, donné aux frais de la ville, n'eut pas un caractère public et populaire. On n'y était admis que par lettre d'invitation. Les évincés firent entendre des protestations si vives que dans une séance extraordinaire tenue le 2 septembre, M. Paillet crut devoir justifier la conduite des organisateurs. 11 exposa au Conseil que les commissaires avaient fait imprimer un certain nombre de lettres « destinées aux personnes qui devaient être appelées à ce bal, » qu'ils avaient l'intention d'y faire concourir le plus grand nombre possible et entre autres tous les jeunes gens qui « par leur éducation et leurs diverses relations dans le pays étaient dignes d'être admis, » mais que, les lettres d'invitation se trouvant en grande partie épuisées, les commissaires avaient conçu l'idée d'engager verbalement MAL les Avoués et Notaires d amener avec eux les jeunes gens présentables qui travaillaient dans leurs études. « Cependant, ajouta M. Paillet, quelques jeunes gens ont perdu patience; ils ont pensé qu'ils étaient l'objet d'une exclusion et alors ils ont adressé des lettres anonymes aux commissaires, dans lesquelles ils se sout livrés aux inconvenances et aux injures les plus grossières, en menaçant même de faire irruption dans le bal sans invitation. » (Extrait du procès-verbal, registre des délibérations du Conseil municipal, 1840).

Du rapport même de M. Paillet, il résulte clairement que la bourgeoisie seule avait été invitée à ce bal. Tillier vit dans l'exclusion

de la classe populaire un abus à signaler et à combattre. Il personnifia le peuple dans l'ouvrier flotteur, qui représente la classe ouvrière la plus nom])reuse à Clamecy, où le commerce des bois pour rapprovisionnement de Paris a fait pratiquer de temps immémorial l'industrie du flottage. Le flotteur Jacgues Brèchedent s'attaque aux préjugés bourgeois qui ont eu pour effet la violation de deux principes essentiels dans l'administration des fonds publics, l'argent de la ville ne devant, dit-il, être employé : 1» qu'à des dépenses d'utilité publique; 2" qu'à des dépenses faites pour tous. Tillier transforme ainsi la question du bal en une question financière et en une question sociale.

TEXTE. — Ce pamphlet parut en brochure avec l'avant-titre Les Cousins, chez Perriquet, imprimeur, Auxerre, septembre 1840. Il fut publié à Nevers dans le journal l'Association, 17 septembre 1840. — Il a été reproduit dans les Œuvres complètes en quatre volumes (N'evers, Sionest, imprimeur, 1846, tome IV, p. 171).

SOURCES. — Almanach de la Nièvre, 1840-1841 (Nevers, J. Pinet). — A. Marlière, sous-préfct de Clamecy : Statistique de l'arrondissement de Clamecy (Clamec}', Ch. Cégrétin, 1859, in-4'', 493 pages). — A. Sonnié-Moret : Ephémérides Clamecy coises ou Mémorial journalier de faits, actes et documents pouvant intéresser la ville de Clamecy et son histoire (Clamecy, veuve Cégrétin, 1872, in-8°, 540 pages). — Edme Courot : Annales de Clamecy jusqu'en 1852 (Auxerre, typ. de l'Indépendant Auxerrois, 1901, in-S», 223 pages). — Registre des délibérations du Conseil municipal, 18i0 (Mairie de Clamecy). — DupiN : Le Morvan (Topographie; agriculture; mœurs des habitants; état ancien; état actuel; Jean Rouvet, p. 199-206). (Paris, Pion frères, imprimeurs, 1853, in-12, 357 pages). — Victor Gueneau : Dictionnaire biographique du Nivernais (Nevers, Mazeron frères, 1899, in-4°, 178 pages) : Les trois Dupin, Jean Rouvet. — Frédéric MoREAU, syndic du Commerce des bois à œuvrer de Paris : Histoire du flottage en trains : Jean Rouvet et les principaux flotteurs anciens et modernes (Paris, Dauvin et Fontaine, libraires, 1843, in-S", gravures, 127 pages). — Un numéro, juillet 1846. du Moniteur des Eaux et Forets, contenant un article sur le flottage, signé le Bûcheron de la Nièvre et intitulé : Jean Rouvet, bourgeois de Paris en 1549; M. Andrè-Marie-Jean-Jacques Dupin son compère en 1828. Notice pour servir à la biographie de ces deux célébrités pour rire, 8 pages, 1846 (Bibliothèque municipale de Nevers, F. 5, IV, 191). Cet article est un vrai pamphlet où le faux historique est péremptoirement démontré. — Annuaire de la Nièvre pour 1845 : article sur Jean Rouvet,

par N. Duclos (Nevers, I.-M. Fay, imprimeur). — D' Max Cornîcelius : Claude Tillier als Pamphletist, dans VArchiv fur das studium der neueren Sprachen iind litteraiiiren, Band CIX, pages 345-347. — Marius Gerin : Pages nivernaises, Etudes sur Claude Tillier (ISOl-îSW, avec portrait inédit. Première série : Biographie; le Maître d'école; premiers Pamphlets; le Journaliste; Idées littéraires et artistiques; Poésies (Paris, Garnier frères, 1902, 321 pages) : Consulter p. 57, 66, 75, 85, 89, 155, 207. — Comparer Paul -Louis Courier : Pétition à la Chambre des députés pour les vi-lageois que l'on empêche de danser (1820), p. 175 des Œuvres de P.-L. Courier, précédées de sa vie par Armand Carrel (Paris, Firmiu Didot, 1865, in-16, 606 pages). — Bulletin de la Société nivernaise, 3' série, tome X, XX^ volume de la collection, 4« fascicule : Jean Rouvet et sa famille, d'après des documents inédits, par Henri Stein, p. 495-506.

Ainsi, Messieurs du Conseil, c'est affiché, c'est à Clamecy que le Comice agricole fait sa distribution de médailles, et vous avez voté 700 francs pour faire danser Messieurs du Comice. Un bal de 700 francs! Voilà certes un magnifique encouragement pour l'agriculture. Si le pain est cher l'année qui vient, ce ne sera pas votre faute; malheureusement l'idée ne vous est pas venue de faire dîner ces Messieurs comme elle vous est venue de les faire danser; mais une bonne idée par session, c'est déjà bien raisonnable. Une autre année vous ferez mieux; on n'arrive pas d'une seule enjambée à la perfection.

Cependant, une petite question pour mon argent. Nous autres, hommes du port, remueurs de terre, traîneurs de brouettes, teneurs de charrues, batteurs en grange, seronsnous invités à votre bal agricole avec nos dames?

— Bonnes gens qui nous adressez cette question, regardezvous, considérez qui vous êtes et qui nous sommes; entre vous et nos seigneuries, il y a toute la diff"érence d'une veste à un habit noir, d'un gros soulier à une botte de castor. Tout ce que nous pourrons vous permettre, c'est de vous tenir autour de la salle à une distance respectueuse, pour admirer la belle toilette de nos dames et l'habit carré de M. Dupin.

— Grand merci, Messieurs du Conseil; mais alors qui inviterez-vous, s'il vous plaît?

— Nous inviterons, dites-vous, d'abord Messieurs du Comice agricole, tous ces Messieurs du Tribunal, excepté les huissiers qui ne sont pas encore des messieurs; tous les fonctionnaires, excepté les gendarmes et les gardes-champêtres qui ne sont que des apparences de fonctionnaires; tout le Trésor public, excepté les porteurs de contraintes qui ne sont que des liards démonétisés; tous les sapeurs-pompiers, excepté les officiers, les sous-olliciers et les simples sapeurs, M. Paillet(i) ayant décidé avec sa sagesse accoutumée qu'un bal n'était pas un incendie; tous les jarrets des clercs, excepté quelques paires de jarrets oubliés par notre dit sieur Paillet

pour raisons à lui connues; enfin nous nous inviterons nousmêmes.

Ainsi, voilà qui est arrêté : on dansera aux frais de la ville, dans un local appartenant à la ville, et les quatrevingt-dix-neut centièmes des habitants de la ville seront exclus. Conseillers de 1840! vous faites ce que le Maire et les Échevins d'autrefois n'eussent osé faire; vous faites, avec l'autorisation du Préfet, ce qu'ils n'eussent osé faire avec l'autorisation du Roi lui-même; les confréries insultées eussent mis toutes leurs bannières au vent à la nouvelle d'un tel bal, et il aurait fallu danser sur leurs cadavres !

Mais à qui appartient donc, s'il vous plaît, l'argent de la ville? est-ce à tout le monde ou seulement à quelques Messieurs? croyez-vous que ce soit pour faire danser de belles dames, qu'en 93, la ville se soit imposé un octroi? (2) Vous savez bien que l'argent de la ville ne doit être emplo5'é qu'à des dépenses d'utilité publique, ou du moins à des dépenses faites pour tous. Or, je vous le demande, un bal est-ce un objet d'utilité publique? et un bal dont la presque totalité des habitants sont exclus, est-ce une dépense faite pour tous? la commune danse-t-elle quand le Conseil municipal fait des entrechats?

Mais, dites-vous, nous vous illuminerons la promenade, et nous vous y ferons danser gratis. En vérité, le peuple de Clamecy est traité par ses représentants comme un valet par son maître. Voyez-vous un homme qui, rentrant chez lui, trouve sa salle à manger envahie par des gens qu'il ne connaît pas; il demande à son intendant ce que cela signifie, et l'intendant lui répond : ce sont mes amis que j'ai invités à dîner à votre table; le maître veut se mettre, lui aussi, à sa table; permettez, lui dit alors l'intendant, mes amis sont tous gens de bonne maison, ils sont un peu dédaigneux, votre société pourrait ne pas leur convenir; daignez passer dans votre cuisine où je vous ai fait servir un petit morceau.

Cet intendant, — gens du Conseil, — le reconnaissezvous? Vous êtes fiers vous, vous ne voulez de contact avec le peuple que le jour des élections (3); vous frottez le moins longtemps qu'il vous est possible votre petite couche d'éducation contre cette raboteuse surface; une fois qu'il vous a mis sur votre petite échasse vous lui tournez le dos, ou vous le regardez par dessus votre jabot. Au fait, il vous est bien permis de ne plus reconnaître les gens du peuple, les vieux amis de vos pères, vos oncles, ceux qui, bien loin alors de prévoir vos hautes destinées, vous ont bercés enfants sur

leurs genoux; papillons qui vous croyez des oiseaux, il y a trop longtemps que vous êtes sortis de cette vile coque: est-ce qu'un fleuve peut remonter vers sa source? Nous ne demandons pas que vous vous mêliez à nous; nous sommes fiers aussi nous, nous ne recherchons pas qui nous évite. Tout ce que nous demandons, c'est que vous ne nous fassiez pas payer votre aristocratie. Vous pouvez, grands seigneurs de comptoirs, dans vos arrière-boutiques transformées en salon, recevoir qui bon vous semble; ayez, si cela vous convient, un avoué sur chacun de vos fauteuils; chacun dépense son argent comme il l'entend; là vos exclusions ne sont pas une usurpation et une insulte. Mais quand c'est au nom et aux frais de la ville que vous donnez votre bal, vous n'êtes plus libres de choisir votre société ; il faut mettre de côté votre orgueil bourgeois, cette vessie retentissante, où, grands enfants, vous faites sonner quelques pois secs. Ce papier sur lequel vous avez affiché votre bal, c'est une carte d'invitation adressée à tous, et il ne vous reste plus qu'à ouvrir la porte à deux battants. Loin d'ici, M. Micot, M. LegrosW et M. Paillet! Ce sont des factionnaires placés au seuil d'une maison pour empêcher le maître d'y entrer. Point de fête aux frais du peuple, ou une fête avec le peuple ; le sac avec l'argent, ou point d'argent : c'est à laisser ou à prendre. Qui demande le principe ne peut refuser les conséquences.

Que diriez -vous. Messieurs, si nos jeunes hommes, échauffes par le vin, faisaient irruption dans votre bal et mettaient vos danseuses au pillage? Les feriez-vous chasser par vos gendarmes d'une fête qui leur appartiendrait? Les livreriez-vous au procureur du roi pour avoir pris leur bien là où ils le trouvaient? A Dieu ne plaise que cela arrive! Il vaut encore mieux souff"rir une injure que de la faire ; mais depuis 1830 cela est déjà arrivé, vous devriez vous en souvenir. Quel malheur, si les robes blanches de vos femmes étaient tachées, non pas de sang, mais d'huile à quinquet? Vous figurez-vous M. Micot renversé, votre salle envahie, vos gracieuses guirlandes de femmes rompues et dispersées, M. Dupin haranguant la foule du haut de l'orchestre avec un seul revers à son habit carré et un verre de moins à ses lunettes; M. Ladre, précipité jusqu'au menton dans la grosse caisse; M. Front étoufi'é par M. Paillet, tombé avec honneur à son poste, et criant au secours de toute la force de son extinction de voix... On frémit, rien que de penser à ces choses! Si cet épouvantable cataclysme avait lieu, qui serait le plus coupable, dites-moi, de l'accusé ou de l'accusateur?

Vous verriez en quels termes l'avocat des prévenus, fût-ce M. Née lui-même, parlerait de vous, comme il traînerait votre décision de son paisible registre aux gémonies des assises; une entorse vaudrait mieux pour chacun de vous que de telles suites à votre bal.

Vous avez la passion de la danse, Messieurs du Conseil, cela se conçoit, il faut bien que jeunesse se passe; eh bien! je vais vous enseigner, moi, un moyen de danser sans peur •et sans reproches. Quand nous donnons un bal, nous, pour la fête de Saint-Nicolas (5), salle et violons nous paj^ons tout. Cette manière de danser est plus dispendieuse que la vôtre, mais, croyez-moi, c'est la bonne; vous avez, il est vrai, l'approbation de M. le Préfet; mais nul n'est assez puissant sur la terre pour faire que ce qui est injuste soit juste. Dieu luimême ne pourrait le faire. Quoi! si un pauvre homme prenait une bourrée dans le bois du marché pour faire bouillir sa marmite, la ville pourrait exiger de lui des dommages et intérêts ! Qu'exiger donc d'un Conseil municipal qui prend 700 francs dans la caisse de la commune pour se donner à lui et à ses amis une agréable soirée? Que n'avons-nous une loi qui permette de mettre un Conseil municipal en accusation comme un Ministère? Cette loi, je la demanderais bien à M. Dupin, mais il est trop bon danseur pour être de mon parti.

Dans bien des circonstances nous payons pour le riche ; nous payons un collège dont nous ne nous servons pas (6); nous payons le logement d'un joueur de violon dont vous avez constitué l'archet objet d'utilité publique; est-ce que cela ne vous suffit pas? Voulez-vous renouveler de la Restauration la mode de nous faire payer vos plaisirs? Si c'est un précédent que vous voulez établir, si de la poussière de ce bal il en doit renaître une suite d'autres, dites-le nous, nous ferons des économies pour payer les centimes additionnels qu'ils nous doivent coûter. Vous vous croyez à l'abri de tous reproches quand vous avez l'approbation du Préfet. Mais il vous reste encore à obtenir celle des électeurs, vos juges en dernier ressort. Je n'ai pas l'honneur d'être du corps électorale'), et je suis trop petit pour lui donner un conseil; mais si j'étais électeur, moi-même, avant de donner ma voix à un candidat, je voudrais être bien sûr qu'il ne sût pas danser. Nous n'avons pas voulu nous fier à nous-mêmes pour administrer nos propres affaires, nous avons voulu des hommes instruits, des hommes qui étaient allés au collège; eh bien! qu'ont-ils fait que les plus ignorants d'entre nous n'eussent

pu faire? Est-ce donc là les belles choses que nous attendions de vous? Il faudrait bien des décisions comme votre dernière décision pour nous faire une halle !

Quoi! vous dépensez 700 francs pour un bal; 700 francs en mauvaise musique, en poussière, en fades compliments ; 700 francs dont il ne restera plus rien quand vos quinquets seront éteints. N'avez-vous donc plus rien d'utile à faire? Votre Clamecy, ce vilain bossu qui pue de la bouche, est-il assaini et redressé? Dans un temps où le pain est si cher, où les travaux du port ne vont plus, ne trouveriez-vous pas, en cherchant bien, quelques misères à soulager? Un cadeau de danse fait à une centaine de personnes qui auront bien dîné, et dont la bourse aussi sera pleine, est-ce de l'argent mieux employé qu'une aumône de pain faite à ceux dont les entrailles crient famine?

Pour célébrer l'anniversaire de notre seconde Révolution et la fête du Roi, vous n'avez dépensé que quelques grammes de poudre; je vous applaudissais en secret, je vous croyais entrés, pour n'en plus sortir, dans la voie des économies, mais voilà que tout d'un coup vous dépensez 700 francs pour solenniser une distribution de prix faite à des chevaux qui courent bien, à des bœufs qu'on a laissé s'engraisser, et qui, il est bon de le dire en passant, auront seuls mérité la croix d'honneur, si cette dure croix où l'on crucifie les braves de notre armée, doit être accordée encore à ce genre de mérite.

Vous, hommes de robe, de finances, de comptoir, qui ne cultivez pas seulement un pot d'œillet sur votre fenêtre, vous vous éprenez tout à coup d'une belle passion pour l'agriculture; mais, si votre zèle est sincère, au lieu de faire un bal de vos 700 francs, que ne les distribuez-vous à ces pauvres manœuvres de l'agriculture, à ces forçats de votre société qui n'ont pas un épi dans les sillons qu'ils fécondent, qui supportent plus de soleil en un jour que vous dans toute votre année, qui ne vivent que de pain noir et d'herbes, qui sont vêtus moins proprement que vos ballots, dont les cabanes sont plus noires que vos bûchers; à eux si hâves, si terreux, si desséchés, qui vous font les gras bestiaux dont on fait parade dans vos fêtes agricoles. Vous voulez qu'on vous améliore des races de chevaux et de bœufs, mais vous avez des races d'hommes à améliorer et vous ne les améliorez pas. Les bénédictions du pauvre soulagé ne valent-elles pas mieux que les compliments des belles dames enchantées?

Vous aviez encore un autre moyen de témoigner votre zèle pour l'agriculture : le Comice agricole a alloué 40 francs

au domestique le plus moral et 200 francs au cheval de selle le plus rapide. Vous entendez bien, 40 francs pour la vertu d'un homme et 200 francs pour la vitesse d'un cheval! et cela est signé Dupin aîné (8). N'auriez-vous pu sacrifier quelques quinquets à réparer cette inadvertance ?

Si nous faisons un bal, dites-vous, c'est pour attirer plus d'étrangers à Clamecy. Quoi! c'est pour attirer plus d'étrangers à Clamecj^ et vous excluez précisément ceux qui appartiennent à la classe la plus nombreuse; c'est pour attirer plus d'étrangers à Clamecy, mais que diriez-vous donc d'un maire de village, qui, pour faire de belles foires à sa commune, remplirait toute une grange de musettes? Croyez-vous donc que les étrangers qui ne se laisseront pas attirer à Clamecy par une solennité agricole où seront réunis les trois grands hommes de l'arrondissement (9): MM. Dupin Charles, Dupin Philippe et Dupin siib lege libertas, subiront l'attraction de vos contredanses? Votre bal est une utopie, il n'attirera pas à Clamecy pour 700 francs de curieux, et quand bien même il en attirerait pour 7.000, qui profitera du bénéfice de cette afïluence? quelques aubergistes en vogue, qui, le lendemain, iront porter leur argent à la banque.

Vous vouliez attirer des étrangers à Clamecj' par un bal; eh bien ! qui vous empêchait de le faire par souscription ce bal; il eût été plus nombreux payé ainsi, qu'un bal octro5'é par la munificence de la ville ; vous vous seriez épargné, du moins, l'embarras des invitations. Pauvre M. Paillet, infortuné chambellan de la bourgeoisie, à quelle dure épreuve ils mettent votre impartialité si bien connue! je suis sûr que vous maigrissez, chaque jour, de 25 grammes. Si vous n'êtes pas décoré à l'occasion de ce bal, il ne faut plus compter sur la justice des gouvernements; eticet infâme Louis Mordant(iO) qui vient encore jeter une goutte de fiel dans votre calice. Un homme comme vous, qui se pose avec tant de dignité sur sa canne, qui marche dans les rues comme s'il était sous un dais, déranger sa gravité en lui mettant un nid de guêpes sous les pieds! Et vous ne tirez pas vengeance de cet attentat! le calembour, cette fausse monnaie de l'esprit, ne passe donc plus, vieux lion du calembour? au lieu de défenses n'avezvous donc plus que des chicots? votre majesté décrépite se laissera-t-elle dévorer par de vils insectes? faut-il vous aller commander un gros glas et un grand collège? Oh! pourquoi l'attentat n'est-il pas encore défini ! Quoi qu'il en soit, il me semble d'ici vous voir épluchant, comme un menuisier épluche ses copeaux pour y trouver quelques brins de

planches, l'épicerie, la quincaillerie et la draperie, pour y trouver une robe de soie et un habit noir, et faisant, pour un heureux, vingt jaloux.

En tout cas, ne voyez-vous pas que vous mettez vos invités dans une fausse position, dans la position d'un homme qu'on invite à dîner chez un autre. Pour moi, si j'étais invité à un tel bal, je n'irais pas, j'empêcherais à ma femme et à ma fille d'y aller, je protesterais par mon absence. Fi de vos contredanses carottées! vous auriez beau répandre des blancs d'œufs sur votre parquet, la poussière d'un tel bal m'étoufferait. Honte à qui se fait le parasite du pauvre! Quand on n'a rien à lui donner, il faut du moins ne rien accepter de lui. Non, les motifs que vous prêtez à votre décision ne sont pas sincères; ce n'est pas pour la ville, c'est pour vous-mêmes que vous dansez; c'est pour vos jeunes filles qui n'ont pas dansé de l'été, pour vos matrones qui sont bien aises de voir le bal passer et se mirer dans les grandes glaces. Si vous voulez plus d'étrangers à Clamecy, faites repaver ou plutôt dépaver certaines de vos rues, rendez les abords de votre marché plus faciles ; ayez une halle plus commode ; cela vaudra mieux pour attirer les étrangers qu'une clarinette et deux violons.

Mais, dites-vous, cela ne se fait pas avec 700 francs; sans doute, cela ne se fait pas avec 700 francs ; mais pratiquez l'économie pour la ville comme vous la pratiquez pour vousmêmes; amassez sou par sou, franc par franc, la somme nécessaire pour exécuter une amélioration projetée ; ayez, s'il le faut, une tirelire comme les enfants. La pièce d'or de l'homme économe a été liard avant d'être pièce d'or. Si vous aviez tout l'argent que vos prédécesseurs ont dépensé en niaiseries, vous seriez assez riches pour faire ce que je viens de dire : que vos successeurs n'aient pas à vous faire le même reproche.

La ville de Tannay, dit-on, a donné un bal pour la même solennité, nous devons en faire autant; ainsi, si l'an passé la ville de Tannay eût brûlé son église pour donner un feu de joie au Comice, la ville de Clamecy, cette année, mettrait le feu à la sienne; si l'an passé, au banquet. Messieurs du Conseil (le Tannay se fussent donné une indigestion, les conseillers de Clamecy voudraient avoir la leur cette année. Voilà, certes, une union bien touchante entre les deux villes, et désormais on les joindra sur la carte par une accolade; il faut s'abstenir pourtant de ces politesses de ville à ville. Ce n'est pas au peuple qu'elles s'adressent, et c'est lui qui en fait les frais. Si

VOUS voulez saluer quelqu'un, ne prenez pas mon chapeau pour le saluer.

Je sais bien qu'en certaines occasions, les villes donnent des fêtes, mais ce ne sont pas des fêtes où l'on est admis par billet d'entrée ; ce sont des fêtes qui appartiennent à tout le monde : le théâtre, c'est la place publique ; le feu d'artifice, comme le soleil, luit pour tout le monde. La ville est belle alors, et j'aimerais à en être le maire; elle ressemble, avec sa parure de belles jeunes fdles, de joyeux garçons, de peuple endimanché qui déborde dans les rues illuminées, à une bonne mère de famille qui réunit autour d'elle tous ses enfants et s'est mise en toilette pour les recevoir. Votre bal est-il une de ces fêtes? Donner à plus riche que soi, c'est la vanité des sots. N'est-il pas ridicule que moi, qui gagne 30 sous par jour, (H) je paie mon écot d'un bal à M. Dupin qui gagne 36.000 francs par an? Ne nous faites pas ressembler au paj^san qui invite à dîner son seigneur.

Je vous ai parlé jusqu'ici comme s'il ne se fût agi que d'une question d'argent; mais ce qui excite le plus notre mécontentement, ce n'est pas l'accroc que vous faites à notre bourse, c'est cette obstination que vous mettez à toujours séparer la grande famille communale en deux catégories, l'une où vous vous étalez complaisamment sous le titre de gens comme il faut, l'autre où vous reléguez tout le monde. Vous vous dites des hommes de progrès; si cela est vrai, le but vers lequel vous marchez, ce doit être l'égalité politique. Or, je vous le demande, est-ce par ce chemin que vous y arriverez? au lieu d'honorer le peuple aux j^eux de tous, vous l'humiliez par une manifestation publique de mépris. Qu'est-ce donc que des magistrats qui représentent le peuple et qui le méprisent? le peuple, c'est la nation tout entière moins un je ne sais quoi qui s'appelle la bourgeoisie; la bourgeoisie, au contraire, c'est une difformité du peuple; c'est une verrue sur son front; c'est, si vous l'aimez mieux, un pou qui fait le beau sur son oreille. Cependant, c'est le peuple que vous méprisez; vous désertez l'autel du vrai dieu pour l'autel de l'idole, parce que celle-ci est dorée. Prenez-y garde. Messieurs du Conseil, vous êtes en cela d'une opinion contraire à celle de M. Dupin. M. Dupin a fait écrire sur le piédestal de Jean Rouvet,(i2) inventeur très apocrj'phe du flottage, et que je soupçonne avoir été inventé lui-même par M. Dupin : n Honneur au travail et à l'industrie!)) Si M. Dupin eût cru devoir dire : Honneur à la bourgeoisie ! il eût bien trouvé un grand homme de Clamecy qui l'eût inventée et des souscripteurs pour dresser une statue à son grand

homme. La bourgeoisie a sans doute son mérite; elle a des pantalons à sous-pieds qui vont bien; elle fume des cigares de la Havane; mais nous aussi, nous avons notre mérite : c'est nous qui travaillons, qui produisons; chaque goutte de sueur qui tombe de notre front, c'est une goutte d'or. Vos canaux, vos belles routes, vos chemins de fer, les canons qui vous défendent, ces vaisseaux qui vont faire respecter le nom français sur tous les rivages, c'est à nous que vous les devez; car, sans nous, toutes ces belles choses ne seraient que des morceaux de papier dans vos cartons. Et, dites-moi, parmi cesjeunes soldats que vous avez vus dernièrement se promener tambour battant dans nos rues, et faisant leurs adieux à la ville que peut-être ils ne doivent plus revoir, y avait-il de vos enfants? Qu'on me dise pourquoi un artisan serait considéré moins qu'un avoué ? Votre avoué, dites-vous, est un maître avoué; il est licencié en droit; eh bien! mon artisan à moi est compagnon du devoir. Lequel vaut le mieux de ces deux diplômes? Les hommes sont-ils donc comme les métaux? Estce en proportion de leur inutilité qu'on les estime? Un enfant voit un épi mûr, et à côté un grand benct de pavot tout rouge, il laisse là l'épi et porte le pavot à sa mère. Voilà donc la considération publique!

Tous les citoj'ens sont égaux devant la loi; votre décision est en contradiction avec ce principe. Les arrêtés des Conseils municipaux sont aussi des lois : ce sont de petites lois faites par de petits législateurs pour un petit peuple qui est la commune. Tous les habitants de la commune doivent être égaux devant ces arrêtés, comme tous les citoyens le sont devant la loi.

Vous, qui conseillez la ville, vous avez vous-mêmes besoin d'un bon conseil. Imposez-nous, s'il le faut, pour exécuter des choses utiles, plutôt que de dépenser l'excédant de notre revenu en frivolités. Nous aimerions mieux donner un franc pour une chose utile, qu'un liard pour une niaiserie.

Et maintenant. Messieurs du Conseil, (13) allez faire les préparatifs de votre toilette; moi, je reprends mon picot et je vais à mon travail.

J'ai l'honneur d'être, avec une considération distinguée.

Votre serviteur, Jacques BRÉCHEDENT.

Pour copie conforme :

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