PREMIERE LETTRE
A vous, Monseigneur du Système électoral, haut et puissant seigneur qui pour lettres de noblesse avez un bordereau et pour écusson une enseigne; personnage éminent par vos portes et fenêtres, par votre patente, par votre cote mobilière et personnelle, et par un très grand nombre d'autres qualités qu'il serait trop long d'énumérer, moi, pauvre maître d'école qui ne paye que 13 fr. 50 de contributions, et qui en paj-e encore trop, j'ose adresser ces lignes. Peut-être, Monseigneur, trouverez-vous que je raisonne souvent de travers et que je n'ai pas un stj-le d'étiquette comme vos harangues; mais je vous prie de prendre en considération que je ne suis qu'une capacité de 13 fr. 50.
Et d'abord, examinons vos titres.
Vous vous faites appeler le Pays; aux Chambres, il n'est question que du Pays; le roi lui-même a quelquefois la politesse de vous donner ce titre. Vous, le Pays! Défaitesvous, croyez-moi, de ce sobriquet ridicule. Vous n'êtes pas plus le Pays qu'un état-major n'est une armée, que le prince de Monaco n'est empereur d'Orient, que M. Dupin (Charles) n'est une encj'^clopédie (5). On a vu d'audacieux usurpateurs, en s'emparant des domaines d'une noble famille, s'emparer aussi de ses titres : vous pourriez bien être de ces gens-là. Monseigneur.
Vous avez des châteaux grands comme des villages ; vous avez des usines qui flamboient, des magasins qui resplendissent; vous avez des montagnes de blé dans vos greniers, des lacs de vin dans vos caves, des troupeaux plein vos étables. Mais, autour de tout cela, n'y a-t-il que le désert et la mort? Mon petit champ qui ne vote pas, n'est-il pas à la surface de la France aussi bien que votre grande propriété qui vote ?
Vous voulez VOUS appeler le Pays! Mais cette dénomination n'est plus de notre âge. Elle sonne à mon oreille comme la cloche lointaine d'un beffroi. Elle me rappelle ce temps de servage et de misère où la terre conférait les titres, où l'on achetait l'écusson du maître en achetant sa propriété. Quand vous vous affublez de ce titre, vous me faites l'effet d'une petite maison de campagne qui se poserait fièrement sur le grand chemin, avec des créneaux peints et un pigeonnier au côté.
Au reste, peu importe comment vous vous appeliez, système; c'est sur l'âne et non sur le bât que je veux frapper.
Vous avez dit : « Plus de grâce de Dieu, plus d'huile sainte, plus de sacre sous les voûtes gothiques de Reims, le peuple est souverain de par la révolution de juillet, et Louis-Philippe est roi de par le peuple ! mais comme le peuple est incapable d'exercer sa souveraineté, nous nous réservons, comme par le passé, le droit de l'exercer pour lui-même. Maintenant, le peuple sera infiniment heureux, nous serons son maire du palais, nous tiendrons son sceptre et sa bourse, il n'aura plus qu'à payer et nous regarder faire. »
O la bonne souveraineté que le peuple a donc conquise là ! Réjouis-toi, peuple, danse des bourrées carrées, donne double ration de pain noir à tes enfants, illumine tes chaumières, te voilà souverain ! Hein ! que dis-tu, peuple ? Tu demandes à quoi te servira ta souveraineté, si tu ne peux en faire usage, si elle ressemble à ces pièces d'or qu'on donne quelquefois aux enfants, à condition qu'il ne les dépenseront pas. Comment, peuple, tu ne comprends pas l'avantage d'une telle souveraineté ! Je vois d'où cela vient : c'est que tu n'es pas encore assez éclairé.
Mais, revenons à vous, Monseigneur. Vous dites que le peuple est incapable d'exercer des droits politiques. Je ne relèverai pas maintenant cette insulte ! Mais quand on donne un tuteur à un fou ou à un enfant, on choisit du moins l'homme le plus capable de la famille. Est-ce vous, Monseigneur, qui êtes l'homme le plus capable de la grande famille ? Pour preuve de votre capacité, vous m'apportez des baux de ferme, des actes d'acquisition. Je vois bien que vous êtes riche; mais capable, je ne le sais pas.
Qu'est-ce, en effet, que votre richesse ? Il y a deux sortes de richesses, la richesse acquise et la richesse héritée. La richesse héritée ne représente rien du tout; la richesse acquise représente quelquefois la capacité, mais le plus souvent, et surtout par le temps qui court, elle ne représente que
l'improbité impunie, l'improbité qui s'est arrêtée là précisément où elle a aperçu le fer ardent du bourreau. Cette richesse, nous la connaissons, nous la rencontrons partout; elle a de notre sang plein les veines, de notre embonpoint plein les joues. L'argent qu'elle a surpris à l'entrée de nos bourses, qu'elle le garde, qu'elle s'en achète si elle peut une meilleure conscience, nous le lui abandonnons, puisque aussi
bien
. . . . Mais être dépouillés par elle de nos droits de citoyen; nous, n'être plus hommes, et elle, cette opulence déshonorée, la reconnaître pour souveraine ! Non ! non ! jamais !
Certes, vous n'avez pas à vous plaindre, système, de notre résignation, et vous nous débitez gravement, du haut de la tribune, que les choses ne peuvent être autrement. En effet, j'ai entendu, l'autre jour, des vendeurs de moutons qui disaient que la gent moutonnière ne pourrait exister si les brebis n'étaient tondues et les agneaux mis à la broche.
Nous avons trop appris à l'apprécier votre richesse, nous savons ce qu'il peut tenir de patriotisme dans un sac plein d'or. N'étaient-ils pas bien grands, sous leurs uniformes troués, ces pauvres généraux de la République? ils ne voulaient, eux, pour l'avenir que la mort sur un champ de bataille, ou la liberté sous une chaumière!
Ils ne trahissaient pas, eux, lorsqu'ils étaient accusés ; ils ne songaient pas seulement qu'ils pouvaient passer à l'ennemi; ils préféraient la mort sur l'échafaud, et, pour leurs cendres, un peu de terre de la patrie à tous les honneurs de l'étranger. Mais Napoléon, sur l'écueil où sa puissance fit naufrage, se repentait de deux choses : la première, d'avoir fait ses lieutenants trop riches; la seconde, d'avoir associé les sommités de l'ancien régime à sa fortune de soldat.
N'est-il pas vrai que si, en 1814, Paris n'eût été habité que par de pauvres ouvriers, la France, prête à ressaisir la victoire, ne se fût point courbée sous le joug de l'étranger, et n'eût point subi l'ignominie d'une double restauration ?
C'est, d'ailleurs, une singulière capacité que celle qui résulte des chiffres d'un impôt qui monte et baisse aux ondulations d'un budget, qu'un bordereau nous enlève et qu'un autre bordereau nous rend ! Singulière capacité que celle qu'on doit souvent à ses créanciers, qu'un huissier peut nous saisir, et dont un maître peut céder le surplus aux gens de sa ferme ! Comptons, système, combien on peut vous faire dire d'absurdités.
Cet homme est capable parce que sa vieille tante est morte; cet autre, parce que sa belle-mère lui a cédé son incapacité. Et ce monsieur, pourquoi est-il capable? Parce qu'il a fait trois fois banqueroute(6). Et cet autre, pourquoi est-il incapable? Parce que la capacité ci-dessus a fait banqueroute. Et remarquez bien que je ne dis pas faillite, comme le disent trop souvent les tribunaux; je dis banqueroute, oui, banqueroute. C'est une capacité qui serait au bagne si elle n'était dans les collèges électoraux.
Et ce préfet qui administre son département avec sagesse, qui y fait prospérer l'industrie, vous parieriez bien, n'est-ce pas, qu'il est plus capable que ce scribe en bas bleus qui expédie dans un coin des bureaux? Eh bien! vous perdriez; le scribe possède de la terre, et le préfet n'en possède pas; le scribe est dans la salle des élections, et l'homme brodé est à la porte, réduit à intriguer comme un vendeur de contremarques.
Voilà quelles sont vos capacités!
Si on voulait sincèrement la capacité, il fallait la prendre où elle se trouvait. En France, les capacités brevetées surabondent ; on y lèverait une armée de docteurs. Que ne s'adressait-on à ces capacités? on aurait été sûr au moins que le souverain savait lire et écrire.
Mais vous affubler d'une couronne de souverain, vous faire un sceptre d'une demi-aune, un trône d'un tas de gros sous; en vérité, le seigneur de votre village, si, pour son malheur, il revenait à la vie, ne reconnaîtrait guères en vous le fils d'un de ses anciens vassaux. Cependant, cette égalité que nous réclamons, vous savez ce qu'elle a coûté de sang et de larmes à la France; vous êtes les fils de ceux qui sont morts pour elle, et vous nous la ravissez. Vous dites que vous voulez la liberté, vous l'écrivez sur vos drapeaux, et jusque sur les boutons de votre uniforme. Ne savez-vous pas que la liberté et l'égalité sont deux sœurs qu'on ne peut tenir trop longtemps séparées, qu'en tuant l'une on fait mourir l'autre?
Vous nous dites sans cesse que le peuple a plus besoin de pain que de droits politiques. Je vous reconnais bien à ce langage. Vous êtes de l'école de M. Dupin le positif, ou plutôt M. Dupin est de votre école. Vous ne connaissez de bonheur que celui qui se touche, qui se perçoit; dans un citoyen, vous ne voyez que des mains qui travaillent et un estomac qui digère. Selon vous, un peuple n'a plus rien à réclamer quand il fait régulièrement ses quatre repas. Ultrà-philanthrope! vous feriez mourir le peuple d'une gastrite, si le gouvernement, convaincu
qu'il est que le pain n'est pas plus nécessaire au peuple que les droits politiques, n'y mettait bon ordre. Mais le peuple a une âme aussi bien qu'un corps, une âme dont les misères sont intérieures, et un corps dont les joies sont apparentes; quand les plus nobles passions de cette âme sont froissées, quand le dédain et l'humiliation y font tous les jours leur plaie, qu'importe que le corps s'épanouisse et soit en bonne chair? N'est-ce pas que Caton, après la prise d'Utique, et Brutus, après la bataille de Philippes, eussent pu être, dans Rome asservie, des esclaves encore fort aisés, qu'ils auraient pu avoir encore des robes de pourpre, de l'or et de l'argent ciselé, des lits moelleux et un grand nombre de sous-esclaves? Mais la liberté était perdue; ces deux grands citoyens n'ont pu traîner, jusqu'aux limites naturelles de la vie, le fardeau de leur servitude. Vous voj^ez donc bien que l'esclavage, même avec la richesse, a encore ses misères !
Si vous ne voulez que la satisfaction des intérêts matériels, un pouvoir absolu, mais fort, est plus fécond en prospérités matérielles qu'une liberté toujours agitée. Vous savez ce qu'a coûté au commerce l'enfantement du dernier ministère^). Allons donc prier la royauté citoyenne qu'elle se fasse autocratie.
Le pain est bon sans doute, surtout quand il est blanc; mais les droits politiques aussi valent quelque chose. Les droits politiques donnent du pain au peuple qui, après les avoir conquis, a su les conserver. Si le peuple était souverain, il ne se laisserait point couper sa tartine comme un enfant. La réforme politique amènerait la réforme de bien des abus.
Vous nous dites encore : « De quoi vous plaignez-vous? N'a-t-on pas tait droit à vos réclamations? Vous n'aviez, avant la Révolution de Juillet, que 120.000 électeurs, et maintenant vous en avez 200.000. Le privilège est si étendu qu'il est à la portée de tout le monde. »
Votre argument me rappelle la requête de certains prisonniers qui se plaignaient que leur lit de camp en chêne était trop dur : on leur en fit faire un en bois blanc.
Quoi! 200.000 électeurs et 32 millions de prolétaires, voilà ce que, dans cet âge constitutionnel, on appelle une nation libre ! Deux cent mille électeurs, c'est sous cette pelletée de terre que gît la souveraineté du peuple ! Mais, qui leur a donc octroyé, à ces deux cent mille électeurs, le droit de nous
représenter? L'article de la charte ainsi conçu? Est-ce
que notre souveraineté lui appartient, à l'article de la charte?
Le privilège est à la portée de tout le monde ! Heureux
f)2 PAMPHLET IV
pays! Sublime gouvernement constitutionnel! Voilà un vigneron, prenez un manœuvre si vous voulez, qui gagne 1 fr. en hiver, et 1 fr. 50 en été; encore ne travaille-t-il point quand il pleut, ni quand il gèle. Cet homme a une femme, deux ou trois enfants, et peut-être de vieux parents à nourrir. Cependant, avec de l'ordre et de l'économie, il peut amasser deux ou trois mille francs de revenu et devenir aussi électeur; notre législation ne s'j^ oppose pas!
Mais, vous qui incessamment parlez d'ordre, ne voyezvous pas que le privilège c'est le désordre légalement constitué, que c'est une infirmité du corps social. Si vous voyiez un homme qui eût une tête grosse comme le point sur un corps de géant, vous diriez : Voilà un monstre ! D'une nation faite comme ce monstre, pourquoi n'en dites-vous pas autant?
Eh! que s'est-il donc passé depuis 93? Le peuple, est-ce un océan qui ne franchit son rivage que pour déplacer un grain de sable sur la côte? Dire qu'il a eu deux révolutions à sa disposition et qu'il n'en a pas mieux profité ! Nos pères, malgré la splendeur de ses grands noms, malgré le prestige de son luxe et de ses magnificences, n'ont pu supporter la domination de la noblesse, et nous, après un demi-siècle de civilisation, nous en sommes encore à subir celle de leurs régisseurs et de leurs fermiers ! Oh ! si c'est là une éternelle nécessité de notre vie sociale, allons exiler notre ilotisme au milieu des forêts du Nouveau-Monde. Là, nous mourrons de faim, peut-être; mais là, du moins, nous aurons l'égalité de la misère, et nous ne verrons pas une prospérité insolente rire à la face de notre détresse; là nous n'aurons à subir d'autres lois que celles du maître suprême qui fait également pleuvoir sur tous, et sur tous également luire son soleil; et si la souffrance nous arrache un cri de blasphème, si nous jetons nos larmes contre le ciel, il ne nous punira pas, lui, car il sait que tout être qui soufî're a le droit de se plaindre.