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DEUXIEME LETTRE

C'est vrai, Monseigneur, nous sommes débarrassés de la noblesse privilégiée. Mais qu'y avons-nous gagné ? Je n'aurais pas eu trop d'antipathie, moi, pour ces grands seigneurs si brillants, si gais, si spirituels, si galants, si magnifiques, si braves sur les champs de bataille comme sur le pré, que Dieu semblait avoir envoyés ici-bas en partie de plaisir. Ceux-là, du moins, nous opprimaient avec élégance. J'ai connu un enfant (ceci est historique) qui se mettait au-dessus de ses camarades, parce que lui, son père le corrigeait avec une belle cravache, tandis qu'eux étaient fustigés avec une simple et vile houssine. Je suis assez de l'avis de ce petit sot; et vous-même, si vous aviez un fardeau à porter, n'aimeriezvous pas autant, poids pour poids, que ce fût des fleurs que de la boue ?

Vous vous êtes substitués, vous, à la vieille noblesse. Vous avez laissé ce qu'elle avait de vaine gloire, et vous avez pris ce qu'elle avait d'avantages réels. Vous avez jeté l'habit, mais vous avez eu bien soin d'enlever ce qu'il y avait dans les poches. Vous ne vous ruinez pas, vous, en fêtes magnifiques, en meutes, en équipages, en grands laquais galonnés. Vos pères étaient d'imperceptibles bourgeois de province, des molécules de rentiers, et vous, vous laissez à vos fils des héritages de grand seigneur. Vous ne faites point bàtonner les huissiers par votre valetaille, vous payez exactement, et par douzième, votre part du budget; mais le budget est pour vous un pique-nique où vous apportez une alouette et où vous dévorez un dindon. Les mouches de l'émigration étaient rassasiées de notre sang; mais vous, moucherons de juillet, vous êtes venus fondre sur nous, plus âpres, plus dévorants, en nuages plus épais que la sixième plaie de l'Égj^pte.

Selon vous, nous sommes des brutes qui n'avons que l'instinct de l'obéissance, d'imbéciles moutons qui viennent se prosterner d'eux-mêmes sous les vastes cisailles du budget, et n'osent bêler quand on les égorge ; de stupides bœufs qui se laissent mener, par un enfant, de leur vaste prairie à l'abattoir. Ah ! vous ne sauriez trop nous mépriser. Monseigneur; nous sommes des brutes, en efi"et, nous qui Cependant, nous comprenons bien que le privilège dont vous jouissez tourne à notre détriment. Et si nous avions de la capacité, qu'en ferions-nous? Combien d'entre nous qui

avaient de la capacité, et qui sont morts d'une longue suite de misères dans vos hospices ! Combien d'entre nous qui ont de la capacité, et qui subissent les tortures de la faim dans vos greniers ! J'ai connu, moi, déjeunes hommes qui avaient de la capacité, et qui enviaient aux animaux de vos ménageries la nourriture et l'abri que vous leur donnez. Cette capacité, elle serait pour nous un malheur de plus; notre sort serait celui de l'oiseau cloué par les ailes à une porte cochère, et qui respire en regardant le vaste ciel.

Cette capacité, la dirigerions-nous vers les emplois publics ? Mais les emplois publics, vous les accaparez tous, vous les retenez d'avance. Sitôt qu'il y en a un de vacant, cinquante d'entre vous font la révérence autour. Encore n'attendez-vous pas qu'ils soient vacants; vous les prenez aux mains des moribonds, comme un brutal fossoyeur arrache un anneau d'un doigt crispé par la mort. Vous les donnez en dot à vos filles, en héritage à vos fils, en paiement à vos créanciers. Quand vous vous faites vieux, et que le cachet tremble en vos mains, vous les vendez comme un fonds d'épicerie. Si vous les trouvez trop minces pour votre mérite, vous les vendez comme un homme qui engraisse vend son habit trop étroit, et vous en sollicitez de meilleurs. Je connais tel d'entre vous qui en a monopolisé jusqu'à cinq, (8) vraie capacité mythologique auprès de laquelle le triple Mercure et la triple Hécate des païens ne sont que des fainéants, capacité à cinq langues, dirigeant ici, inspectant là, conseillant ailleurs, et, partout où elle passe, faisant des pétarades de chiffres.

Ce qui m'étonne, c'est que des capacités si occupées n'amassent ni fièvre cérébrale, ni fluxion de poitrine, et qu'elles trouvent encore le temps de visiter leurs terres et de fabriquer d'énormes discours dont les phrases massives, tombant l'une après l'autre, comme les marteaux d'un foulon, vous démontreront, si vous ne vous endormez dès le commencement, que, sauf le discours lui-même, tout est pour le mieux sous le meilleur des gouvernements possibles.

Ce qui m'étonne encore, c'est que l'heureux propriétaire de cinq capacités ne comprenne point que s'il mange comme cinq au banquet commun, et encore comme cinq qui mangent bien, il se trouvent quatre convives qui le regardent faire. "Vous tous, monopoliseurs d'emplois, accapareurs de sinécures, mangeurs d'appointements à triple gueule, vous appelez mendiant l'homme qui va quêtant son pain de porte en porte, et vous le faites arrêter par vos sbires. Mais vous qui, étalant

comme un ulcère à la porte des ministres votre dévoùment sans bornes et votre fidélité à toute épreuve, demandez encore un petit emploi, comment voulez-vous qu'on vous nomme, et par qui vous fera-t-on arrêter? Entre vous, mendiants qu'on salue, mendiants qu'on élit, mendiants qu'on décore, et les mendiants qu'on arrête, quelle différence y a-t-il, si ce n'est celle des besaces?

Ne savez-vous pas, vous qui faites des statistiques, qu'en France la population surabonde, et que les ressources sont exiguës; qu'un billet de banque de mille francs y représente au moins deux familles; que la misère est montée jusqu'aux professions libérales, misère déguisée par le luxe, mais qui enfonce sa griffe sous les tissus fins et les étoffes de prix; que la France enfin, sauf le respect que je lui dois, est une lice qui a moins de tétines que de nourrissons? Si vous ne voulez pas savoir cela, vous, les électeurs le savent, le voient et doivent y mettre ordre. Dans un gouvernement constitutionnel, les électeurs sont une puissance absolue ; quand ils élèvent la voix, il faut qu'on les écoute. Ils sont responsables non-seulement du mal qu'ils laissent faire, mais encore du bien qu'ils n'ordonnent pas.

Pour moi, si j'étais les électeurs de France, j'exigerais que le Gouvernement assurât le plus grand nombre d'existences possible. Je ne me contenterais pas de lui faire abaisser les gros traitements, je lui imposerais la loi de ne point accorder de fonctions rétribuées à des hommes déjà pours'us de fortune, et je ne mettrais d'exception que pour ces grandes spécialités qui apparaissent de loin en loin et ne peuvent se remplacer. J'exigerais qu'il chassât de ses antichambres tous ces riches insatiables qui viennent effrontément solliciter le pain du pauvre, et ne donnent pas un sou de travail pour cent francs d'appointements qu'ils reçoivent. Je ne me plains pas, moi, comme le font tant d'autres, que les impôts soient trop élevés, je me plains seulement qu'on les emploie mal. Avec un milliard de budget bien employé, que de prospérité on répandrait à la surface de la France !

Si j'étais les électeurs de France, j'interdirais encore aux députés toute espèce de sollicitation auprès des ministres. Je ne voudrais point qu'ils descendissent des hauteurs où je les aurais placés au rôle de courtiers d'emplois. S'ils ne savaient pas se respecter eux-mêmes, il faudrait qu'ils respectassent au moins la nation qu'ils représentent. Dès qu'un citoyen est élu député, son honneur et sa réputation ne lui appartiennent plus : ils appartiennent à la France. C'est une espèce de

cautionnement qu'il a remis entre ses mains, et auquel il ne lui est plus permis de toucher.

Vous croyez, vous, homme de bonne foi, que ce sont les opinions de la nation qui sont représentées, et ce ne sont le plus souvent que les espérances ambitieuses de quelque racoleur d'élections qui a bâti sur le scrutin l'édifice de sa fortune. Non, ce n'est pas la réputation d'homme obligeant qu'il faut à un député, c'est la réputation d'homme intègre. Un acte d'obligeance, c'est presque toujours un acte d'injustice; quelquefois, c'est un acte de trahison. Oui, un acte de trahison. Ne vous récriez pas tant, je pourrais fournir au moins une preuve de ce que j'avance.

Vous avez beau dire, Monseigneur, que je suis un puritain ridicule. Je trouve mal et très mal, que le député soit l'obligé du ministre. 11 s'expose à manquer de fidélité à son mandat, ou de reconnaissance, et la plupart des députés ont l'âme trop bien placée pour manquer de reconnaissance. Que nous importe à nous que nos députés dinent chez le ministre? Nous n'avons besoin de députés si replets. Devraient-ils se laisser dire, nos députés, que les emplois appartiennent au talent et à la vertu, et non à la cupidité recommandée? Le talent et la vertu ne s'abaissent pas à solliciter; ce sont deux belles femmes qui cèdent quelquefois, mais ne s'offrent jamais : elles croient valoir la peine qu'on les recherche. Eh! quel dévoûment peut-on attendre d'un fonctionnaire qui a eu recours à d'indignes moyens pour se procurer un emploi? Qui voudra mériter de l'avancement par de longs et pénibles ser\'ices, quand il pourra en obtenir par de basses intrigues?

Je voudrais encore, si j'étais les électeurs, qu'un député qui a forfait à son mandat pût en être dépouillé, et que la Chambre, sur une réclamation motivée et signée par le plus grand nombre des membres du collège électoral, examinât s'il y a lieu à une réélection. Pourquoi cela ne se ferait-t-il pas? Ce principe de réélection est déjà écrit dans la loi. Un transfuge, par exemple, a-t-il plus de droits à l'inamovibilité que le fonctionnaire qu'on rétribue? Le député qui a changé de principes n'est plus celui qui a été élu : c'est bien encore la même effigie, mais ce n'est plus le même cœur ni la même voix. Il a beau dire qu'il est de bonne foi, qu'il a changé de principes parce qu'il a changé de conviction, le collège électoral, lui, n'a point changé de conviction, et ce sont ses opinions et non celles des députés qui doivent être proclamées. S'il en était autrement, le gouvernement représentatif ne serait qu'un vain mot; la constitution, au lieu d'être l'exprès-

sion de la volonté générale, ne serait que l'expression de la volonté de 459 individus. Nous aurions pour maîtres 459 petits despotes; seulement ces despotes seraient élus.

Voilà donc ce que je voudrais, si j'étais les électeurs. Mais, comment attendre de vous, Monseigneur, la réforme des abus que je viens de signaler? Vous êtes trop positif, trop intérêt matériel, vous connaissez trop bien la valeur d'une perception ou d'une justice de paix pour vous permettre une telle débauche de générosité. Peu vous importe que les députés s'emparent, pour eux ou pour leur famille, des gros emplois, pourvu qu'ils vous abandonnent les petits : les valets applaudissent toujours aux orgies des maîtres, quand ceux-ci laissent du vin dans les bouteilles.

Encore, si les emplois étaient votre seule liste civile, petit roi! mais il n'est point parmi vous de nullité si complète que la protection ne parvienne à en soulever la lourde masse. Dans toutes les carrières, vous nous faites obstacle. Vous êtes déjà à la fin que nous sommes à peine au milieu. Vous n'avez point de commencement. Vous êtes des fleuves qui portent bateau dès leur source. Insatiables comme la prodigalité, vous êtes soigneux de conserver comme l'avarice. Vous mangez sans faire de miettes ; d'un main vous recevez,

et de l'autre vous encaissez. Vous êtes, sur le sol de la

France, des trous qui absorbent tout, qui ne s'emplissent jamais, et ne laissent rien échapper. L'argent de l'impôt, au lieu de revenir au peuple en travail et en commerce, comme l'eau de l'océan revient en pluie à la terre, se condense entre vos mains en domaines ajoutés sans cesse l'un au bout de l'autre. Encore quelques générations, et l'humble arpent de patrimoine que vous avez reçu de vos modestes ancêtres sera devenu une vaste terre qui, dans son enceinte, enveloppera des communes.

Vous dites que vous représentez nos intérêts. Mais nos intérêts ne sont pas les vôtres. Vous possédez et nous n'avons rien. Vous produisez et nous consommons. Vous voulez vendre cher et. nous voulons acheter bon marché. A vous, il vous faut la douane qui interdit, et à nous, l'importation qui amène. Votre impôt, c'est l'impôt foncier; le nôtre, c'est la contribution indirecte. Les lucarnes de nos chaumières paient autant de contributions foncières que les fenêtres de vos belles maisons, et vos vins fins ne paient pas plus de contributions indirectes que notre piquette. Vous voulez le maintien des abus, et nous, nous en demandons la réforme. Vous êtes stationnaires parce que l'état de choses

actuel vous profite ; nous sommes progressifs parce qu'il nous nuit. Des voyageurs font route ensemble; les uns grelottent de froid dans la cour de l'auberge, en attendant le cocher; les autres boivent avec le cocher dans une salle bien chaude, à la santé de ceux qui attendent. Telle est votre position et la nôtre.

Que nous importent à nous vos discours de tribune, vos majorités qui se font et se défont ? Aux bonnes nous ne gagnons rien, aux mauvaises nous perdons toujours quelque chose. Je vois bien à la Chambre le parti des légitimistes et le parti de l'opposition bourgeoise. Mais le parti du peuple, où est-il ? ou, s'il y est, de combien d'hommes est-il composé?

Prenez l'homme le plus désintéressé de la Chambre, M. Dupin, par exemple, accepterait-il de son homme d'affaires un mémoire d'ouvrage, motivé comme il suit :

Art. 1er. Payé au sieur ***, vitrier, plâtrier et peintre en bâtiments, pour solde de son travail durant le mois de janvier :

Du 1er au 31 janvier, 31 journées comme vitrier, ci. » »

Du 1er au 31 janvier, 31 journées comme plâtrier, ci. » » Du 1er au 31 janvier, 31 journées comme peintre en

bâtiments, ci » »

Total des journées du sieur"*, pendant le mois de

janvier, 93 journées à » », ci » »

Art. 2. — Payé au sieur***, absent pendant le mois de janvier, pour son travail du mois de janvier, la somme de » », ci » »

Art. 3. — Payé au sieur***, appointé par an

à mettons 6.000 francs, pour trois journées de

travail pendant l'année, la somme de 6.000f »

Art. 4. — Payé à divers qui ont amassé, en

travaillant pour M , bon nombre de kilogrammes

d'embonpoint, pour leurs pensions de retraite, la

somme de » », ci » »

Le mémoire des dépenses de l'Etat que vous appelez budget, ressemble presque, d'un bout à l'autre, à celui-ci, et cependant vous l'admettez. Non, nos intérêts ne sont point représentés 1 la France, que nous aimons comme une mère, ne nous aime pas comme ses enfants. Nous lui donnons notre argent pour qu'elle se fasse administrer avec sagesse et Intel-

gence; nous lui donnons notre travail pour qu'elle se pare de monuments et soit la plus belle des nations de la terre; nous lui donnons nos fils pour lui conquérir des provinces, et lui mettre au front encore quelques rayons de gloire ; et nous, tout ce qu'elle nous donne, c'est une place à son soleil, de l'eau à ses fleuves, tant que nous en voulons boire, et entre vos tombes de pierre un peu de gazon pour nous couvrir !

Mais, pardon. Monseigneur, je ne voulais que causer avec vous, et voilà que je déclame, que je me fais tribune, enfin que je vous ennuie. Pour m'infliger la loi du talion, je me condamne à aller vous entendre à votre première séance législative.

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