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TROISIEME LETTRE

Vous êtes, Système, essentiellement attaché à l'ordre public, vous l'aimez avec passion ; sitôt que le rappel bat dans les rues, vous courez à votre bonnet d'ourson; quand la presse élève trop la voix, vous endossez votre casaque de iuge, et vous la faites mettre en prison. Mais l'ordre public, qu'est-ce donc ? Pour vous, ce sont les boutiques ouvertes et les rues sans barricades. Pour d'autres, c'est l'oppression régularisée par la loi, et paisiblement exercée en son nom, le droit du plus fort respecté par le plus faible, l'immobilité de l'esclave en présence du maître. Quand Encelade, haletant sous le poids de l'Etna, cherche à soulever la masse qui l'écrase, il y a désordre et terreur chez les myrmidons de la Sicile. Cependant, Système, vous avez raison d'aimer l'ordre public, quel qu'il soit; l'anarchie est une si hideuse chose I Mais si, lorsque le dernier complot n'est qu'à moitié jugé, il en éclate deux ou trois autres; si, sous notre société qui s'étale, il se forme une société souterraine qui n'attend qu'un sommeil de la police pour nous saisir à la gorge, à qui faut-il nous en prendre? Ne vous apercevez-vous pas que vous êtes la cause première de tous ces complots ?

Dans une nation où la majorité, non pas des électeurs privilégiés, mais des citoyens, est légalement constatée, les complots sont impossibles. Chaque parti connaît, avec exactitude, l'étendue de son drapeau. Il sait que s'il remue, il aura la moitié au moins de la nation pour adversaire, et sa faiblesse lui tient lieu de modération. Chez une nation, au contraire, où le droit d'élection appartient au plus petit nombre, tous les partis croient avoir derrière eux une majorité occulte qui courra aux armes aussitôt qu'ils auront déployé leur morceau de bannière. Ils se disent l'avant-garde d'une suite qui vient. Ils s'imaginent qu'en frappant la terre de la crosse de leurs fusils, elle enfantera pour eux des bataillons. C'est cette folle illusion qui pousse en armes sur la place publique une foule de jeunes hommes égarés par l'ardeur de leurs espérances, qui viennent se faire tuer, derrrière les barricades, par les balles de vos soldats, ou se faire arrêter par les gens de votre police. Système, votre urne est dorée; mais au fond il y a du sang.

Quand Charles X lança ses ordonnances, il crut n'avoir à mettre à la raison qu'un petit nombre d'électeurs tapageurs

et bavards. Ne voyant rien, n'entendant rien du peuple, les prêtres et les gentilshommes qui l'obsédaient n'eurent pas de peine à lui faire croire que la France était lasse autant que lui d'une opposition qui criait sans cesse, comme un enfant maussade et mal élevé, et qu'elle préférait sa dynastie à la liberté. Si une majorité vraiment nationale se fût déclarée contre Charles X dans les collèges électoraux, il n'eût point osé compromettre sa couronne dans une lutte inégale avec le peuple ; il eût renvoyé ses ministres et gardé son trône. Ainsi Louis XVIII ne tarda pas d'expier, dans sa dynastie, les restrictions qu'il avait apportées à la représentation nationale. Pour moi, si j'étais roi constitutionnel, je me croirais plus solide au haut d'une cheminée ou sur la cime vacillante d'un mât, que sur mon trône. Je me dirais sans cesse : « Je suis aussi honnête qu'aucun de mes confrères; mes intentions sont droites et pures : je veux le bonheur de mon peuple aussi ardemment que celui de ma propre famille; mais je ne sais de quelle façon il veut être heureux, et cela je ne le saurai jamais; car, en ce qui concerne les affaires publiques, tout le peuple a la langue coupée. En cherchant à lui complaire, je cours risque de le soulever. Cette ordonnance qu'ils me donnent à signer, qui doit, selon eux, combler la nation de reconnaissance et de joie, elle peut être l'arrêt de ma déchéance. Ils sont à la Chambre quatre cent et quelques qui prétendent parler au nom du peuple; mais leurs discours, au lieu de m'éclairer, augmentent mon incertitude. Leurs paroles se détruisent l'une l'autre. Quand l'un a dit blanc, il en vient un autre qui répond noir. Il en est de même de la presse qui, elle aussi, se dit la voix du peuple. Je marche au milieu des ténèbres, sans lanterne et sans bâton, sur un chemin entrecoupé d'abîmes. Je ne suis que roi, et le peuple est souverain. J'entends tous les jours, à ma table, mes parasites nier la souveraineté du peuple ; mais je sais que le peuple est souverain par cela seul qu'il existe. Son diadème est plus sacré que le mien; c'est la dignité d'homme qui rayonne autour de son front; son bras nu est plus fort que mon sceptre. Le peuple ne reçoit point d'attributions; c'est de lui que toute attribution procède. Les insignes de mes fonctionnaires ne sont que des paillettes d'or et d'argent éparses sur sa vaste pourpre. Où son pouvoir est absent, il n'y a qu'arbitraire, révolution certaine et courte durée. Tout pouvoir qui a pris la place du sien est un esclave qui gouverne la maison de son maître en son absence. Jusqu'à présent, ce peuple s'est docilement soumis à mon autorité; mais le peuple, je le connais; souvent

c'est un insecte qui se laisse fouler aux pieds dans la poussière, sans jeter un bruissement; quelquefois le ver imperceptible se change en un énorme dragon qui roule autour du trône ses anneaux monstrueux: un jour ou l'autre, il peut venir me redemander cette couronne qui lui appartient et qui m'a été donnée en son nom. Il sait le chemin de ce palais, et à travers les arbres de mon jardin, j'aperçois la place où un de mes prédécesseurs a échangé sa couronne terrestre contre une couronne de martjT. Martyr ! ce nom est beau; mais ils ne peut percer les six pieds de terre qui couvrent ceux qui ne sont plus. Je suis, avec ces gens-là, comme le dompteur de bêtes féroces avec ses lions : tant qu'ils le craindront, il sera leur maître; s'ils échappent à la fascination de son regard, il deviendra leur proie. J'ai bien, sur les marches de mon trône quelques milliers de privilégiés. Ces genslà sont magnifiques dans leurs adresses; ils ont à votre service du sang plein les veines ; ils sont toujours prêts à mourir pour vous et pour la patrie, pour la patrie et pour vous, c'est le refrain de toutes leurs harangues. Mais, ces gens-là, je les connais, ils n'ont des mains que pour recevoir, un cœur que pour s'aimer, et ils ne meurent jamais que de maladie. Tous les maîtres et tous les régimes leur sont bons, pourvu qu'ils laissent intacte leur position sociale. Matous patelins, c'est à la maison où leur écuelle est toujours pleine qu'ils sont attachés, et non à la famille. Que ce matin le diable monte sur l'autel, ce soir ils viendront en procession baiser son ergot et lui dire que Dieu est un impie. J'ai encore de grands fonctionnaires qui me protestent de leur dévoûment. Leur dévoûment, je puis y compter tant qu'il n'y aura que des appointements à recevoir; mais au jour de la lutte, ils passeront, avec brevets et bagage, du côté du plus fort, ou s'en iront dans leurs terres, pour reparaître un mois après. Vienne une émeute, j'aimerais mieux, pour défense, le briquet rouillé d'un invalide que le boutoir du terrible M. Dupin. »

Voilà ce que je me dirais si j'étais roi constitutionnel. Mais un roi constitutionnel ne pense guère à tout cela. Par un bienfait de la Providence, il n'a pas la conscience du danger qu'il court. Il est sur son trône comme le couvreur sur son échelle. Il règne comme s'il était assuré contre les révolutions. Pour mieux représenter sa poignée d'électeurs, il se laisse payer par le peuple une liste civile qui entretiendrait quatre ou cinq mille petits ménages; il a des huissiers pour saisir au peuple ses haillons, des gendarmes pour lui mettre les fers aux mains, des commis d'octroi pour prélever

la dîme sur ses modestes provisions, des gardes champêtres pour lui arracher, au cœur de l'hiver, le fagot de branches sèches qu'il ramasse sous les arbres, des procureurs du roi pour requérir contre lui quand, n'ayant plus de pain et ne voulant pas voler, il en mendie, des généraux pour conduire ses enfants, dont il n'a pu racheter le sang, au vaste abattoir des champs de bataille. Un roi constitutionnel ne soupçonne point que le peuple puisse trouver cela mauvais, tant, à lui roi, cela paraît juste et naturel. Il met avec confiance sa tête dans la gueule de son lion affamé, et quand le lion grogne, il le fustige. 11 est vrai aussi qu'un roi constitutionnel, comme ces nobles bambins qui avaient auprès d'eux de pauvres enfants pour recevoir le fouet à leur place, a des ministres responsables.

Vous croyez avoir une garantie contre les révolutions dans l'équilibre de vos trois pouvoirs; mais vos trois pouvoirs sont trois forces opposées qui se détruisent. Pour qu'ils ne soient pas un principe d'anarchie, il faut qu'il y ait au-dessus d'eux, comme le Destin dans la mythologie des anciens, un pouvoir absolu qui leur impose ses lois. Ainsi, si un conflit s'élevait entre la Chambre et la Royauté, à propos, par exemple, du renvoi ou de la conservation d'un ministère, car c'est toujours là ce qui divise les trois pouvoirs, qui rétablirait l'union dans votre auguste trinité ? Chambres et roi constitutionnel pourraient être dix ans à se dire : tu les renverras, je ne les renverrai pas, sans que la question fût plus avancée au dernier jour qu'au premier. La Chambre élective, ditesvous, si le roi ne voulait pas soumettre sa volonté à la sienne, refuserait le budget. Mais le roi consentirait-il à n'être qu'un roi d'enseigne, un polichinelle doré dont la Chambre tiendrait les ficelles? Dites-moi, Système, ne se trouverait-il pas des gens qui lui conseilleraient d'en référer à son armée? Et que diriez-vous si ses grenadiers, comme autrefois ceux de Bonaparte, venaient arracher vos députés de leurs chaises curules, comme dit M. Dupin, en parlant de sa banquette ? Je crois qu'ils ne le feraient pas, dites-vous. Pourtant ils ont bien chargé le peuple qui leur est plus proche parent que vous, Monseigneur.

D'un autre côté, le peuple obéit à vos lois qu'il n'a point faites ; il obéit, parce qu'il sait qu'un mauvais état de choses vaut encore mieux qu'une bonne révolution, et que les améliorations doivent être obtenues par la raison et non arrachées par la violence. Cependant, si vos lois déjà rigoureuses devenaient tyranniques, si vos impôts déjà lourds devenaient

insupportables, comment le peuple ferait-il pour obtenir justice ? Il adresserait des pétitions à la Chambre des députés, n'est-ce pas ? Mais les beaux esprits de la Chambre riraient de ses incongruités de style ; le facétieux M. Dupin ferait des bons mots sur ses fautes d'orthographe. On trouverait, comme les Romains trouvaient quelquefois de leurs gladiateurs, qu'il ne souffre point avec grâce, et on passerait à l'ordre du jour. Alors, pour échapper à la tyrannie, il faudrait bien qu'il se réfugiât dans l'insurrection. Vous le voyez, la révolution est aux deux issues de votre système. Prenez-y garde, un homme viendra, soit César, soit Spartacus ! (lo)

Mais, sans ces causes, n'êtes-vous point frappé de ce grand mouvement des esprits vers l'égalité ? C'est un fleuve comprimé par des digues qui va lentement, mais qui va toujours. Une guerre sourde existe chez toutes les nations entre le droit et le fait. Prêtez l'oreille, vous entendrez partout un bruit de chaînes qu'on lime, de trônes qu'on scie par le pied. Les pauvres, ces torçats de la société, se demandent les uns aux autres s'ils sont moins hommes que ceux dont ils subissent la domination; si cette terre qu'il cultivent depuis l'aube jusqu'au soir ne doit produire pour eux que du pain noir, et un pur froment pour vous, vos valets et vos chiens; s'ils ne sont enfin qu'un vil engrais qui n'est propre qu'à la rendre féconde. Cette guerre commencée au moyen âge, nul ne sait quand elle finira; mais, assurément, les nations ne jouiront d'une paix complète que quand le droit aura triomphé du fait.

Vous céderez, dites-vous, quand vous verrez noircir l'orage; mais serez-vous assez puissant pour dire à la vague populaire soulevée : « Tu monteras jusqu'à mes pieds, mais tu n'iras pas plus loin. Tiens, voilà mon urne électorale, brise-la sur tes durs rivages et va-t'en?» Vous avez lu l'histoire. Système; vous savez que plus d'un homme s'est repenti d'avoir résisté un jour de trop. Si Louis XVI eût cédé à temps aux justes exigences de son peuple, il eût peut-être fini sa carrière sur un trône constitutionnel. Vous céderez à propos! Mais vous ne connaissez donc pas le peuple, vous qui parlez ainsi? Une fois qu'on le pousse sur la pente des révolutions, il faut qu'il descende jusqu'au bas; il dépasse toujours le but qu'il se propose. En 1830, il ne s'était armé d'abord que pour abolir les ordonnances; mais, l'audace lui venant avec le succès, il éleva ses coups jusqu'à la royauté. Qu'eût-il fallu pour que, passant sur les débris du trône, il allât jusqu'à la république? quelque lambeau de drapeau rouge qui eût tout-à-coup surgi d'entre ses rangs. Cette république, Lafayette, le roi de la

révolution, l'a tenue entre ses mains; avec quelque prudence de moins et quelque énergie de plus, il l'eût installée, au lieu de la royauté, à l'Hôtel de ville. Mais le vétéran de 89 ne se souvenait plus de ses jeunes années; il fit à sa patrie l'injure de craindre pour elle les menaces des souverains absolus; il se trouvait d'ailleurs l'ami particulier du duc d'Orléans, et il lui fit cadeau de la France. A la place de Lafayette, mettez Napoléon : ou il eût gardé le trône pour lui, ou d'un coup de pied il l'eût jeté à bas, et eût entouré la France d'une pléiade de républiques dont celle-ci eût été le soleil. Voilà ce qu'eût pu produire la résistance intempestive de Charles X. O petites causes, ne savez-vous donc plus amener de grands résultats! Croyez-moi, d'une façon ou de l'autre, il faut que le peuple intervienne dans ses propres aff'aires. Si vous ne lui ouvrez une issue volontairement, il se l'ouvrira lui-même avec violence. Quand une troupe armée à laquelle nous ne pouvons résister veut entrer dans notre maison, n'est-il pas plus sage de lui ouvrir la porte que de la lui laisser rompre? Si vous cédiez, la nation pourrait vous tenir compte du sacrifice^

mais si votre privilège était pris d'assaut Avez- vous jamais

assisté en idée à un jour comme celui-ci? La générale bat dans les rues, des hommes courent çà et là en criant aux armes, le tocsin jette du haut des clochers ses tintements lugubres et précipités, des lueurs sinistres éclatent à divers points de l'horizon, les canons tonnent, ils tonnent d'abord par intervalles, puis ils tonnent sans cesse comme un orage descendu à la surface de la terre; un silence se fait, puis on entend

craquer dans toutes ses parties le vieil édifice de la société

N'est-ce pas que de tels rêves sont affreux, et que la crainte seule de les voir s'accomplir est déjà un grand mal?

76 PAMPHLET FV

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