I. — L'HOMME
Dans une biographie de Dupin aîné parue en 1839 (3), on peut lire ces lignes significatives : « C'est le personnage politique pour lequel les peintres de portraits font la plus énorme consommation d'antithèses. Dans le même tableau on vous le peint grand et petit, courageux et timide, trivial et digne, désintéressé et cupide, rétif et mou, entêté et mobile, noir et blanc; c'est à n'y rien comprendre. » Cormenin, dans ses Etudes sur les Orateurs parlementaires, l'appelle homme kaléidoscope, composé de pièces et de morceaux et représentant au besoin tout ce qu'on veut, « papillon, boutiquier, paysan du Danube, plat courtisan, Démosthène en miniature, Eschine en buste, Mathieu Mole, etc. ». De tels jugements donnent à penser. Est-il donc impossible de ramener cette vie à l'unité, d'en saisir l'idée maîtresse ou le principe directeur, et d'en expliquer l'apparente versatilité? Et pourtant les documents abondent pour se faire une opinion sur Dupin aîné. Le catalogue de ses œuvres comprend plus de 200 volumes ou brochures (4). Au point de vue politique, nul
(1) Le nom de Dupin se rencontre dans presque tous les pamphlets de Tillier (Cf. Index des nonis propres). Deux cependant ont été spécialement dirigés contre le député-roi de Clamecy, ce sont les V' et XVII".
(2) Nous ne donnons point ici une biographie com^pléte de Dupin; il faudrait écrire un volume. Nous nous sommes attaché à ressaisir la physionomie intellectuelle et morale de l'homme d'après les biographies satiriques ou apologétiques du temps et d'après les Mémoires de Dupin lui-même, sans dépasser l'époque de TilUer.
(3) Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien (M. de Lo- MÉNiE, professeur au Collège de France).
(4) Catalogués sous les titres suivants : Sur la profession d'avocat ; — Défense des accusés, Législation criminelle ; — Procès célèbres ; — Mémoires, Plaidoyers et Consultations ; — Liberté Individuelle, Liberté de la presse. Libertés religieuses; — Ouvrages élémentaires sur le droit français; — Ouvrages sur le droit romain; — Traités particuliers sur plusieurs matières de droit public et de droit privé; — Jurisprudence des arrêts; — De la Magistrature; — Opuscules divers; — Eloges; — Travaux académiques; — Académie des sciences morales et politiques ; — Agriculture; — Editions d'ouvrages de droit; — Compilations; — Revision des lois; — Discussions parlementaires; — Réquisitoires et plaidoyers comme Procureur général.
homme n'a plus écrit sur lui-même et pour lui-même (pro domosua), n'a fait plus souvent de déclarations de principes et n'a voulu autant prouver qu'il s'y était toujours conformé. Aucun de ses actes qui ne soit resté sans commentaires; mieux que cela, aucun fait important, ou qu'il jugeait tel, de sa vie publique, qui n'ait été relaté soit dans la presse parisienne, soit surtout dans la presse provinciale (5). Jamais parlementaire n'a mieux soigné sa réputation, ne l'a étayée de tant de raisons nobles et désintéressées, ne l'a pour ainsi dire enveloppée d'une telle atmosphère d'encens. Il a recueilli pieusement jusqu'aux plus insignifiantes paroles qu'il avait prononcées en public ou devant des personnages de marque. Il a noté avec l'esprit méticuleux d'un érudit les dates de ses promotions, de ses distinctions honorifiques, le nombre exact des suffrages obtenus et celui des votants, n'omettant parfois que le nombre des inscrits. A chaque élection nouvelle, soit comme député, soit comme Président de la Chambre, il a bien soin de faire remarquer que c'est la 4«, 5«, 6', 7« ou 8« fois ; et, plus il est assuré du succès, plus il fait valoir que son élection fut libre et abandonnée à elle-même (t5). On peut affirmer sans grave erreur que tout Dupin est dans ses écrits, qu'il a écrit tout ce qu'il a dit et qu'il n'a rien dit qu'il n'ait écrit.
Toute la question est de savoir si l'homme a été sincère; si cette précaution incessante d'expliquer, de commenter ses moindres actions, gestes et paroles, a été le fait d'un caractère plein de droiture et de franchise, enfin si cette façon peu ordinaire de se présenter en toute circonstance avec un cortège de nobles intentions et de marques d'assentiments soigneusement relevées, est l'indice d'une belle et pure conscience. Assurément ce n'est point le fait d'une âme simple et modeste.
Sans doute il faut tenir compte de la faiblesse humaine, et les meilleurs ne sont pas à l'abri des défaillances morales ; mais quand un homme se pose devant ses contemporains et devant la postérité comme un modèle de vertu politique, comme l'homme du droit et du devoir, comme l'indépendance faite homme, son attitude encourt le regard sévère et scrutateur de l'historien.
Est-ce donc la fermeté dans ses convictions qui a valu successivement à Dupin d'être l'homme le plus honoré de la Monarchie de Juillet, d'être ménagé en 1848 par le Gouvernement provisoire qui le maintint dans ses fonctions de Procureur général à la Cour de cassation, en le dispensant de tout serment, d'être conservé après le Coup d'Etat de 1851, dans ces mêmes fonctions, et enfin, après une courte éclipse, motivée par ses relations personnelles avec la famille d'Orléans, d'être nommé sénateur de l'Empire? Est-ce là la récompense, tout à fait unique dans nos annales, d'un fidèle attachement à de nobles principes, ou bien, cette série croissante de distinctions
(5) A cet égard, la collection de VEcho de la Nièvre est très instructive à consulter.
(6) Voir ses Discours à ses Électeurs dans le vol. : Présidence de l'Assemblée législative (Paris, Pion, 1853).
et de charges honorables ne serait-elle pas plutôt la conséquence d'une habileté consommée? Essayons de démêler dans quelques circonstances décisives de cette longue vie les mobiles qui l'ont dirigée.
Dupin a résolu le difficile problème de traverser tous les régimes comblé d'honneurs et de charges lucratives; il a tiré de chacun d'eux le meilleur parti pour lui-même. Sa vie ressemble à celle d'un Romain parcourant avec régularité tout le cursus honorum en dépit des révolutions dynastiques et des changements ministériels. Elle offre ainsi aux regards éblouis du vulgaire une belle unité qui fait illusion. C'est dans cette poursuite heureuse d'honneurs toujours plus grands; c'est dans cette ambition insatiable qu'il faut chercher l'explication de cette existence fortunée.
De quels moyens Dupin s'est-il servi pour atteindre son but? 1° Il a su se rendre indispensable; 2° Il a merveilleusement tiré parti des gens qu'il avait obligés; 3" Enfin, et cela est presque du génie, il a su faire passer pour une originalité, pour un signe de droiture, sa brusquerie naturelle, sa brutale et mordante franchise.
Corpulence (7) massive de pa3san morvandeau, physionomie revêche et agressive, front de granit, œil attentif et méfiant, nez brutal, lèvres rageuses, menton carré, avec ce physique ingrat, ce faux air de sanglier hérissé (8) il ne devait pas compter sur ses dons extérieurs pour se pousser dans la vie. Mais esprit vigoureux et d'une netteté toute pratique, doué d'une prodigieuse mémoire et d'une application au travail peu commune, il comprit de bonne heure qu'il fallait se rendre utile et demander à la reconnaissance ce qu'une sympathie naturelle ne pouvait lui acquérir.