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II. — LE JURISCONSULTE ET L'AVOCAT

Un labeur opiniâtre, une science juridique consommée, des circonstances favorables, bien plus encore que de hautes facultés intellectuelles, firent la fortune de Dupin. On reste confondu aujourd'hui devant la médiocrité de cet esprit qui fut de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques. Nulle originalité de pensée et de stjle. A part quelques mots heureux, il serait difficile d'extraire une page vraiment belle de tout ce fatras de plaidoyers, de discussions et de commentaires dont se compose son énorme bagage d'écrivain.

Et pourtant, c'est à ce manque d'originalité dans les idées, ou plutôt c'est à une sorte de maîtrise dans le maniement des idées communes qu'il dut tout son succès. Réussir fut sa devise; et il réussit non point par ces grands coups d'éloquence qui entraînent un auditoire et laissent dans le souvenir un sillon lumineux, mais

(7) Né à Varzy (Nièvre), le 1" février 1783, il mourut à Paris le 10 novembre 1865.

(8) Voir le daguerréotype conservé sous vitrine au musée de Clamecy et le portrait de Dupin aîné (1841), peint par Rude (musée de Dijon).

par l'étalage imposant d'arguments terre à terre, par un effrayant attirail juridique, par un déluge de citations, d'arrêts et d'apophtegmes dont il accablait ses adversaires et les juges, et qui faisait dire : « Cet homme est si savant qu'il doit avoir raison ».

Le respect du public pour un savoir aussi profond et la popularité de Dupin comme avocat ont leur explication naturelle dans les circonstances où commença cette renommée. « Quand, dit un de ses biographes, au commencement du Consulat (1800) Dupin, âgé de 17 ans, vint à Paris pour faire son droit, les écoles n'existaient plus; les temps n'étaient guère propices à l'étude paisible du droit; une

fièvre de gloire et de combat s'était emparée de toutes les têtes On

lisait avidement les bulletins de Marengo ; on courait voir passer le Premier Consul ; on laissait là le Digeste, et les cours allaient tant

bien que mal C'est au milieu de tout ce fracas, que Dupin se fit

parmi ses compagnons d'étude une colossale réputation de piocheur. Grâce à ce travail obstiné, l'étudiant devint bientôt un légiste accompli; et, lorsqu'en 1802 Napoléon rouvrit les écoles, Dupin se présenta le premier pour soutenir sa thèse, passa successivement ses examens de licence et de doctorat et se trouva, à 19 ans, le doyen de tous les docteurs des nouvelles facultés. » Sa réputation de jurisconsulte s'établit si vite et si bien, qu'en 1811 il fut adjoint à la commission chargée de la classification des lois de l'Empire.

Le mérite de Dupin fut de se rendre un homme nécessaire. Entré au barreau le premier de la génération nouvelle, il passa pour le jurisconsulte le plus fort de son temps et devint l'avocat à la mode. Son biographe de 1839 nous a laissé de lui ce saisissant portrait : « M. Dupin vint et créa un genre nouveau : le genre bourgeois. Avocat avant tout, il s'occupait beaucoup plus de gagner son procès que de soigner sa période. Quand il tenait un dossier, il le travaillait, il le disséquait, il le pressurait jusqu'à ce qu'il en eût fait sortir le plus mince filet d'argument; à l'audience, il excellait à relever, dans l'intérêt de sa cause, les plus vulgaires circonstances de temps et de lieu; et, comme il savait ses juges par cœur, il avait toujours dans son sac une demi-douzaine d'aphorismes à l'adresse de chacun d'eux. Il se drapait peu dans sa toge, ne surveillait pas du tout le mouvement télégraphique de ses bras, gesticulait à tort et à travers, et parlait comme personne la langue de tout le monde. Sa phrase souvent triviale et saccadée, mais toujours lucide et énergique, saupoudrée de citations, de métaphores et de proverbes pris partout, dans les boudoirs et dans la rue; sa voix nette, accentuée et mordante, l'expression de brusquerie et de sarcasme de sa physionomie, tout cela donnait à son débit un relief piquant de nouveauté à l'aide duquel il enlevait un arrêt d'assaut. »

Un coup de fortune le mit en pleine lumière. Il fut chargé, concurremment avec Berryer, de la défense du maréchal Ney, en 1815. Il avait pour mission de préparer la défense écrite du maréchal. II y préluda par la publication d'une brochure sur la Libre défense des accusés qui est, peut-être, son meilleur ouvrage, en tout cas le plus courageux. C'était alors le temps des commissions militaires et

des exécutions politiques. Défendre un accusé de haute trahison n'était pas sans péril. Dupin rédigea deux mémoires où « rien ne fut omis de ce qui pouvait en fait et en droit, en droit surtout, désarmer le tribunal (9) »; mais on sait aussi comment Dupin, pour sauver à tout prix son client (et ici se révèle cette nature peu sentimentale qui recherchait le succès avant tout), essaya d'établir que, né à Sarrelouis, Nej' était devenu Prussien par nos cessions de territoire. Ney l'interrompit brusquement, aimant mieux mourir Français.

Malgré l'insuccès de sa plaidoirie, ce début de Dupin dans les causes politiques fit de lui le défenseur naturel des plus illustres victimes de la réaction. Il fut en outre le représentant de la cause libérale devant les tribunaux. De 1815 à 1828, la vie de Dupin fut brillante. Ses plaidoyers pour les hommes poursuivis par les parquets de la Restauration lui valaient les louanges de l'opposition. En 1829, il fut nommé bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris.

Plus tard (4 septembre 1830), dans une Réponse aux calomnies répandues contre lui dans quelques journaux, il énuméra ses titres à la reconnaissance des « patriotes » : « Pendant ces quinze ans de lutte commune eu faveur de la liberté, quel a été mon contingent? Qu'ai-je fait autre chose que défendre autrui, moi si indignement attaqué? Avez-vous oublié les noms de mes clients? Nos généraux accusés ou proscrits : Ney, Brune, Gilly, Allix, Bo3'er, Rovigo ! — et les trois Anglais, généreux sauveurs de Lavalette! — et les victimes des troubles de Lyon en 1817 ! — et ces hommes politiques injustement accusés : Isambert, pour la liberté individuelle ; Bavoux, pour les droits du professorat; de Pradt, en matière d'élection; Mérilhou, dans l'affaire de la souscription nationale ; Montlosier, soutenu par moi dans toute sa querelle avec un parti qui, comme Protée, sait revêtir mille formes diverses et parler les langages les plus opposés, habile surtout à diviser ses adversaires et à se glisser dans leurs rangs!... — et vous, gens de lettres, défenseurs de la presse, à qui je ne demandais pour récompense que votre amitié : Jay, Jouy, Béranger, Dupaty, Jal, Arnauld, Etienne, etc. — Vous tous écrivains du Miroir, des Débats et du Constitutionnel que j'ai défendu quatre fois! » (Page 11.)

Dans le tome I*"" de ses Mémoires, Dupin dit que sa vie d'avocat qui dura trente ans est celle qui lui a procuré « le plus de vraies jouissances»; il ramène complaisamment ses souvenirs « sur les ovations qui suivaient un acquittement politique ou sur la joie plus pure encore d'une famille qui lui devait sa fortune et son repos ». II oublie seulement de nous dire que ces grands procès lui rapportèrent autant de profits que de gloire (ce qui, après tout, est légitime), mais que ses clients eurent souvent à se plaindre du taux des honoraires qu'il exigeait. A l'apologie que nous avons citée plus haut la presse répondait par de malicieuses allusions à ses exigences. Elle rappelait notamment que M. de Pradt lui aj'ant offert 3.000 francs avec son amitié pour prix d'un plaidoyer, Dupin avait refusé les

(9) Éloge de Dupin aîné, par Delangle.

trois billets,' en disant qu'il en fallait six. Quoi qu'il eu soit, la carrière du jurisconsulte et de l'avocat est assez belle et honorable, les ennemis mêmes de Dupiu n'ont contesté ni sa compétence ni ses succès.

Claude Tillier lui-même lui a rendu justice, sans dissimuler cependant les défauts de son éloquence. Le jugement du pamphlétaire mérite d'être noté. Tout esprit impartial qui aura le courage de lire aujourd'hui les ternes plaidoyers de Dupin, reconnaîtra, sous les traits un peu vifs du satirique, beaucoup de finesse et de bon goût. {Cf. Pamphlet XVll, le passage qui commence ainsi : « M. Dupin est-il orateur? et qui se termine par la phrase: Ses défauts sont surtout sensibles dans ses opuscules. )') On ne saurait mieux dire ni avec moins de haine. Il semble d'ailleurs que Dupin ait voulu devancer le jugement de la postérité sur ses plaido3'ers. Dans un éloge de Gerbier (1725-1788) qu'il prononça à la Cour de cassation, parlant de cet avocat dont la réputation n'avait d'autre garant que l'admiration de ceux qui l'avaient entendu : « Malheur à l'orateur, ajoutaitil, si la sténographie eût existé de son temps!... On croirait l'avoir, on ne le posséderait qu'imparfaitement. On jugerait de la beauté ou de la vigueur de ses traits sur des esquisses qui manqueraient de vie et de coloris ; ses plaidoiries ne sembleraient plus dignes de leur ancienne célébrité ; les sujets qu'il a traités n'intéresseraient plus au même degré; on critiquerait son stj'^le, on le trouverait incorrect, inégal, diffus... On se demanderait dédaigneusement comment il se peut que de telles ébauches aient excité à un si haut point l'enthousiasme des contemporains ! » 11 est impossible de ne pas voir dans ce passage un mélancolique retour de l'auteur sur lui-même. On y sent une émotion véritable et le stj'le gagne à cette sincérité.

Claude Tillier ne contesta jamais la valeur et la réputation de Dupin avocat. Il lui a encore rendu justice dans cette phrase qui semble un écho des louanges qu'on prodiguait à son compatriote sous la Restauration: « Quand M. Dupin est à Raffigny, se reposant sous ses charmilles, et qu'il a déposé au pied d'un arbre son habit de courtisan, je suis bien sûr qu'iZ regrette ce temps où il n'avait qu'un nom tout nu d'avocat, mais que le peuple prononçait avec les noms qui lui étaient les plus chers(10)y>. Dans sa Réponse aux calomnies, Dupin disait en effet : « Ne m'enviez point des fonctions que je n'ai

point recherchées (?) et dont je serai toujours prêt à me séparer

pour rentrer dans une vie privée que, pour mon repos, j'aurais dû ne quitter jamais. » Nous venons de parcourir en effet le meilleur de la vie de Dupin. L'avocat a dissimulé l'homme dans de grandes et généreuses causes ; le politique va le dévoiler tout entier.

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