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III. - LE POLITIQUE

Dupin a retranché sa conscience derrière les formes juridiques. Il a considéré la loi écrite comme l'équivalent de la loi morale.

(10) Pamphlet XVII.

Avocat jusque dans les moelles, il n'a vu dans sa vie comme dans celle des autres qu'une cause à gagner. Le succès légalement reconnu fut son critérium. Nul n'était moins idéaliste. Foncièrement pratique, au contraire, aimant les situations sûres, solidement assises, il fut toujours l'homme du parti victorieux; et sa suprême habileté consista, tout en respectant le principe vital du Gouvernement, à se ménager une popularité et une porte de sortie par des apparences libérales, des réparties frondeuses et même un anticléricalisme de surface.

Il y eut malheureusement pour sa réputation des heures douteuses et terribles où le droit légal aj'ant été vaincu par la force, il se trouva comme un vaisseau sans gouvernail et désemparé. C'est à ces tournants de l'histoire que l'homme apparaît en pleine lumière. Dans toutes les crises de sa vie politique, 1815, 1830, 1848, 1851, sa conduite fut équivoque et censurée par la presse. Il manqua de ce qu'on appelle le courage civique.

Fut-il napoléonien? Oui et non. Dans le catalogue très complet qu'il a donné de ses ouvrages, on lit : « Précis historique du Droit romain. 1 vol. in-18, a eu huit éditions; la première est de 1809 felle a été supprimée par la police), y) Or, écoutons son biographe de 1839 : « Monsieur Dupin aime beaucoup à rappeler que cet in-18 a eu l'honneur d'être saisi par la police impériale, qui aurait cru entrevoir dans certains passages sur Tibère et Germanicus des allusions à Buonaparte et au duc d'Enghien. En vérité, la police impériale était terriblement chatouilleuse; nous avons vainement cherché l'allusion. Le Précis nous a paru blanc comme neige de ce côté-là, et ceux qui ont acheté la première édition prétendent même qu'il se terminait par un éloge pompeux de Napoléon, supprimé depuis. » Comment expliquer en effet que Dupin, en 1811, fut adjoint à la commission chargée de la classification des lois de l'Empire? — La carrière politique de Dupin commence en 1815. En mai il est élu, comme représentant à la Chambre des Cent-Jours, par l'arrondissement de Chàteau-Chinon. La situation politique est instable. Dupin le sent; et, bien qu'il prenne une part très active aux travaux de l'Assemblée, il se prononce tantôt pour, tantôt contre Napoléon. Puis, quand il comprend que la chute est inévitable, il se dégage de toute compromission par des actes nets et décisifs. Il présente un projet de Constitution destiné à remplacer l'Acte additionnel ; il s'oppose vivement à ce qu'on élève une statue à Napoléon sur les bords du golfe Juan avec cette inscription : Au sauveur de la Patrie. Le 6 juin, au moment où les troupes de la coalition vont envahir la France sur toutes ses frontières, et où la situation est désespérée, Dupin demande qu'aucun serment ne puisse être exigé qu'en vertu d'une loi et non en vertu du décret du 26 mai, qui ne renfermait que la volonté unilatérale du prince. L'historien de Vaulabelle prétend que Dupin était déjà à cette époque orléaniste et que cette proposition avait pour but de favoriser l'avènement de la branche cadette des Bourbons. Dupin proteste, dans ses Mémoires, contre cette intention en disant qu'il n'a vu pour la première fois le duc d'Orléans qu'en 1817 et seulement en qualité

d'avocat. L'argument est plutôt faible. Toujours est-il que, lorsqu'après Waterloo il demanda que l'abdication de l'empereur (22 juin) fût acceptée «au nom dupeup/e/rançafs» et que la Chambre des représentants se déclarât « Assemblée nationale,» il favorisait véritablement l'avènement du duc d'Orléans; car la branche aînée, représentant le principe de la légitimité, ne se serait pas abaissée à recourir à l'élection.

Jamais Dupin ne parut aussi libéral, disons mieux, aussi politiquement avancé qu'à cette époque-là. On l'eût pu croire républicain; et de fait, quand le lendemain 23 juin, il repoussa Napoléon II en ces termes : « Qu'avons-nous à opposer aux efforts de nos ennemis? La Nation. C'est au nom de la Nation qu'on se battra, qu'on négociera; c'est d'elle qu'on doit attendre le choix du souverain, c'est elle qui précède tout gouvernement et qui lui survit,» M. Boryde Saint-Vincent l'interrompit par cette question : « Que ne proposez-vous la République? » il se manifesta, dit le Moniteur, une vive agitation. Mais Dupin n'était pas républicain et ne le devint jamais. Il répliqua par le vers de Corneille : « Le pire des états, c'est l'état populaire. » Il était partisan d'une monarchie constitutionnelle issue de la volonté nationale. Il eut à ce moment le flair politique que seule la branche cadette des Bourbons réaliserait son vœu. « N'oublions pas, disait-il plus tard, le 3 mars 1839, à ses électeurs de Clamecy, que la royauté

est au-dessus de nos discussions C'est là notre véritable ancre de

salut. Ne perdons pas de vue que cette couronne fut élevée sur le

pavois national, malgré les partisans de la république et les sectateurs de la dynastie déchue. »

De très bonne heure, en effet, Dupin fut orléaniste. On peut dire qu'il fut l'homme et le créateur de la Monarchie de Juillet. Il en reste, en tout cas, la personnification la plus tj'pique.

Son attachement à la branche cadette des Bourbons est une conséquence des services qu'il lui rendit. En 1817, il défendit comme avocat le duc d'Orléans (affaire du Théâtre-Français). En 1820, il devint membre de son Conseil privé. C'était une compensation peutêtre attendue au refus qu'il avait opposé d'une place de secrétaire général au ministère de la Justice, avec 40.000 francs de traitement et la dignité de conseiller d'Etat en perspective. L'offre était tentante et Dupin crut devoir consulter son père pour prendre une décision. Il comprit sans doute que devenir un auxiliaire du Gouvernement de la Restauration, c'était compromettre son avenir politique et déplaire au duc d'Orléans. Celui-ci lui sut gré du sacrifice en l'attachant plus intimement à lui.

Dupin cultiva donc cette haute relation ; et son opposition libérale sous Louis XVIII et Charles X n'était point pour déplaire à son royal obligé. Sa vanité et son ambition percent dans un article qu'il a inséré dans ses Petites Annales (année 1825), à l'occasion des visites du jour de l'an. Depuis la Restauration, la Cour de cassation ne s'était pas présentée en corps chez le duc d'Orléans, à l'égard duquel Louis XVIII était mal disposé. Charles X, à son avènement, avait rendu à la branche d'Orléans le titre d'Altesse Royale et fait

donner l'ordre au Procureur général, M. Desèze, d'aller avec sa cour rendre visite au duc le 1«' janvier. Dupin prend plaisir à raconter les pourparlers qui amenèrent cette réception : « Tout cet article,

dit-il, est de visu et auditu M. le duc d'Orléans s'est plus à nous

redire tout cela en détail, dans l'intervalle de repos, après le premier flot des réceptions. » Puis il fait ces réflexions dont tous les termes méritent une attention particulière; on verra comment le jurisconsulte savait envelopper sous les apparences du droit ses projets ambitieux : « Ces visites de corps ne sont point une chose indifférente : on peut dire qu'elles sont de droit public. Elles accoutument les grands de l'Etat à révérer dans toute la ligne de la successibilité les princes que l'hérédité peut appeler à l'égner sur la nation ; car le respect est aussi une habitude; il ne s'improvise pas toujours; et réciproquement, dans ces communications, les princes apprennent à connaître les hommes les plus notables de l'Etat, à les distinguer et à s'en faire aimer et respecter. »

Ainsi s'exerçait, par la protection et l'aveugle confiance de Charles X, cette influence du duc d'Orléans que Louis XVIll avait tant redoutée. La satisfaction de Dupin à relater cette réception, en d'autres temps insignifiante, est une preuve indéniable de ses espérances politiques.

Il était d'autant plus à cette époque l'homme-lige du duc, chef avoué des libéraux, qu'il n'avait pas grande influence politique. Il avait échoué le 25 février 1824 dans le premier arrondissement de la Nièvre (Nevers) où M. de Chabrol-Chaméane avait été élu contre lui. Trois mois plus tard (21 mai 1827), il fut élu député de Mamers, et le 17 novembre de la même année par deux arrondissements de la Nièvre (Nevers et La Charité). 11 opta pour La Charité et siégea au centre gauche.

Sa conduite politique fut, à ce moment, nette et libérale. « Nous ne cesserons, dit-il à ses électeurs de 1827, de vouloir la sûreté des propriétés, la liberté du commerce et de l'industrie, la liberté individuelle, la tolérance religieuse, l'indépendance des opinions et de la pensée, l'égalité devant la loi et cette sauvegarde de tous les autres droits, la liberté de la presse, qui défend les peuples et avertit les rois! en un mot, toute la liberté que comporte le gouvernement représentatif, tel qu'il nous est acquis par la Charte constitutionnelle, cette loi fondamentale, ce pacte d'alliance entre la dynastie des Bourbons et la nation française, entre le roi et le peuple, la Charte

jurée et sacrée, qui nous impose des devoirs, nous le savons

mais aussi qui nous donne des droits car si le roi est en possession

de nos serments, nous avons aussi les siens, et sa piété éclatera surtout dans sa religieuse fidélité à les remplir. » Ces derniers mots sont prophétiques.

A la Chambre, Dupin prit souvent la parole et il se déclara, en maintes circonstances contre le Gouvernement, par exemple pour la mise en accusation du ministère de Villèle. Il proposa l'abolition de la censure, vota la loi qui rétablissait la liberté constitutionnelle de la presse, mais se montra partisan du système des gros cautionne-

ments, se séparant ainsi de ses collègues de la gauche. 11 réclama l'exécution des lois contre les Jésuites, fut le rapporteur de la loi des communes (non acceptée), et enfin, en mars 1830, fut le rapporteur de la célèbre adresse des 221, où il défendit les droits de la Chambre. Réélu député à Cosne, le 23 juin 1830, après la dissolution, il revint à Paris quelques jours avant les Ordonnances de Charles X.

L'attitude de Dupin pendant les journées de juillet 1830 fut d'abord équivoque, puis franchement orléaniste. Le jour où parurent les Ordonnances, les délégués de la presse parisienne se rendirent chez lui pour lui demander conseil. « Ces ordonnances ne doivent pas être exécutées, leur dit-il ; si j'étais journaliste, je résisterais par tous les moyens de fait et de droit Tout journal qui se soumettrait à demander l'autorisation exigée ne mériterait pas de conserver un seul abonné. » — « Alors vous êtes des nôtres, lui dirent les délégués, vous allez nous aider à organiser la résistance !» — « Ah t permettez, répondit Dupin, ici (dans son cabinet), je ne suis plus député, je suis avocat. Vous avez désiré une consultation, vous l'avez; faites-en maintenant ce que vous voudrez (11) ». Ce distinguo le perdit complètement dans l'esprit des journalistes.

Pendant les trois journées, Dupin s'abstint prudemment de paraître où grondait l'émeute. D'ailleurs, s'il eût été alors véritablement en péril, il n'eût pas manqué de le noter longuement dans ses Mémoires. Un autre fait dénonce son extrême réserve. Le 27 juillet, il assista à la réunion des députés chez Casimir Périer et il fut chargé, comme Villemain et Guizot, de rédiger séparément un projet de protestation contre les Ordonnances. Or, le 28, on envoya à l'impression la protestation des députés suivie des noms de ceux qui étaient présents la veille chez C. Périer, et le nom de Dupin n'y figurait pas. Il prétend que ce fut une manœuvre d'un député jaloux. Quoi qu'il en soit, son nom ne fut rétabli sur la liste que le 30, c'està-dire après la victoire.

La conduite de Dupin était pourtant moins dictée par la peur que par l'intérêt. Ce légiste utilitaire vit de suite le parti que pouvait retirer de la révolution son royal obligé, le duc d'Orléans. Le 30 juillet, après la réunion chez Laffitte et dés que la décision est prise de déférer au duc d'Orléans le titre de lieutenant-général du royaume, Dupin court le premier à Neuilly pour l'en informer. De retour à la Chambre des députés, il met une hâte fébrile à faire décider la question du gouvernement, à repousser toute négociation avec Charles X qui déjà révoquait les Ordonnances, et à faire nommer le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume, de crainte qu'ailleurs, à l'Hôtel de Ville, on ne proclamât la République. Sans perdre de temps, le 31 juillet, dès six heures du matin, il se rend au Palais- Roj^al, où habitait le duc d'Orléans, et lui rédige la fameuse procla-

(11) Dupin : Mémoires, II, p. 137-138.

(12) Mémoires, II, p. 148-149.

mation qui se terminait par ces mots .- « La Charte sera désormais une vérité. »

Dans la nuit du 1«' au 2 août, il reste seul, à une heure du matin, au Palais-Royal, avec le duc, et lui compose son discours pour l'ouverture des Chambres qui doit avoir lieu le surlendemain. Il rédige ensuite la réponse au message de Charles X en fuite, qui abdiquait en faveur de la branche cadette. Dupin, à cette heure décisive, n'a qu'un souci, régulariser la déchéance de la dynastie en fuite, en établissant que « le contrat a été rompu par inexécution des clauses et refaire un contrat sur des clauses nouvelles. »

Nommé rapporteur de la révision de la Charte, il propose de déférer la couronne au duc d'Orléans, loue l'honnêteté de ce prince et fait adopter à la Chambre une résolution portant que « moyennant l'acceptation de la Charte amendée et après en avoir juré l'observation en présence des Chambres, Louis-Philippe serait appelé au trône sous le titre de « Roi des Français. » A Dupin est due aussi la formule : « le duc d'Orléans est appelé non parce qu'il est Bourbon, mais quoique Bourbon. »

L'habileté politique de Dupin fut de légitimer par des termes de droit précis et rigoureux le candidat de son choix, dans tous les actes qui ont consacré l'élévation de la nouvelle dj-nastie. « La couronne était à prendre ou à laisser, dit-il ; l'acceptation du roi et la formule de son serment furent rédigées par un jurisconsulte qui fut en quelque sorte le notaire de cette grande transaction politique. » (13)

Le contrat conclu, Dupin était tout naturellement appelé à s'occuper des affaires de ce nouveau Gouvernement qui, selon lui, « a donné à la France dix-huit ans d'un régime légal de paix et de liberté, pendant lesquels le pays a vu sa prospérité s'accroître, et la justice a régné sans qu'il soit possible à l'histoire d'alléguer un fait dont il résulte qu'un seul individu ait été victime d'une violation quelconque du droit dans sa personne ou dans ses biens. » (14)

Une aussi téméraire affirmation outrepasse la naïveté; elle est l'expression même de l'orgueil qui s'admire dans son œuvre.

Dupin recueillit bientôt le fruit de son zélé orléaniste. Il devint l'homme le plus en vue, le plus titré et le mieux rente de France. Nommé d'abord ministre sans portefeuille, puis le 23 août 1830, procureur général à la Cour de cassation; chevalier de la Légion d'honneur, le 7 novembre, il présida pendant huit sessions (du 23 novembre 1832 au 26 mars 1839) la Chambre des députés ; fut nommé la même année (1832) membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques, commandeur de la Légion d'honneur en 1833, grand-officier (1834), grand-cordon (1837). Il cumula ainsi honneurs, fonctions et appointements comme des récompenses légitimes dues à sa valeur personnelle.

Ses qualités de légiste, qui, dans des temps troublés, l'avaient

(13) Dupin, Révolution de Juillet, p. 19.

(14) Mémoires, II, p. 176-177.

fait juger comme un homme nécessaire, lui tinrent lieu de qualités d'homme d'Etat et d'orateur. Ramenant tout à la mesure du Code civil, il eut une morale et une politique essentiellement utilitaires, recommandant « de borner les dépenses aux revenus, d'éviter les brusques innovations, les entreprises aventureuses qui coûtent très cher et ne rapportent que de la gloire ou rien du tout, » (15) préférant enfin à la politique des sentiments et de l'honneur français, la politique des intérêts matériels.

Tel était l'homme auquel, en 1840, osa s'attaquer un pauvre maître d'école, C. Tillier.

SOURCES. — DupiN : Mémoires, 4 volumes in-8« (Paris, Pion, 1856).

Notice biographique sur M. Dupin. Extrait du Dictionnaire de la Conversation, par Arnault, Jay, Jouy, brochure (Nevers, Duclos, 1835, in-8% 62 pages).

Biographie des Députés (session de 1838-1839). Paris, Pagnerre,

Galerie des Contemporains illustres, par un Homme de rien (L. DE Loménie), 9» livraison : M. Dupin, mars 1840.

Ortolan : Notice biographique sur M. Dupin. (Paris, Joubert, août 1840, in-8°).

Journal l'Association, 16 novembre 1841 : Reproduction d'un article de La Patrie, sur Dupin journaliste.

CoRMENiN : Le Livre des Orateurs (Dupin, p. 455). Paris, Pagnerre,

Journal Le Droit, 21, 22, 26 avril 1843 : Dupin comme avocat et magistrat, par Pinard, avocat.

Louis Blanc : Histoire de dix ans, t. II, p. 298-299 (Paris, Pagnerre, 1844).

De La Rochefoucauld, duc de Doudeauville : Esquisses et Portraits, 3 volumes, 1. 1 (Paris, Leautey, 1845).

Sainte-Beuve : Causeries du Lundi, t. II, IX, XI passim ; Premiers Lundis, II; Port. Cont., I, III, IV; N. L., I, IV, XII.

Victor Hugo : Histoire d'un crime, t. II et III (Edit. Hetzel).

E. de Mjrecourt: Dupin (Les Contemporains, 15^ livraison, 1854). Nouvelle biographie générale, sous la direction du D'" Hœfer, article de A. Logoyt, t. XV (Firmin-Didot, 1856).

Edouard Fournier : L'Esprit dans l'histoire (Les plagiats de Dupin) Paris, Dentu, 1860.

(15) M. DE Loménie.

Crétineau-Joly : Histoire de Louis- Philippe d'Orléans et de l'Orléanisme, t. I, p. 457 (Paris, Lagny, 1862).

Delangle : Eloge de Dupin (1866) (Reproduit dans l'Annuaire de la Nièvre de 1867).

Cuvillier-Fleury : Discours de réception à l'Académie (1866).

Victor DU Bled : Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 9 (Paris, Dentu, 1877, 2 vol. in-8»).

Arsène Alexandre : Honoré Daumier (le buste de Dupin). Paris, Laurens, 1888.

Dictionnaire des Parlementaires (Paris, Bourloton, 1891).

Pamphlet V

SUR SA LETTRE A H. ETIENNE, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, CONCERNANT LA COMMUNAUTÉ DES JAULT

NOTICE

Dans ce pamphlet, dirigé tout entier contre Dupin aîné, Tillier juge l'homme politique et l'écrivain. L'occasion fut la lettre que le député de Claraecy adressa à son collègue de l'Académie, M. Etienne, rédacteur en chef du Constitutionnel, à la suite d'une excursion qu'ils firent ensemble à la communauté des Jault, en Nivernais. L'importance politique de cette excursion et de cette lettre soi-disant purement historique et littéraire nous échapperait aujourd'hui sans le pamphlet de Tillier.

A la fin de 1840, l'attitude politique de Dupin était sévèrement jugée. On sait qu'au moment de la crise provoquée par la question d'Orient, l'opinion publique voulait énergiquement la guerre pour venger l'humiliation infligée à la France. Dupin, se conformant en cela à la volonté de Louis-Philippe, fut un de ceux qui refusèrent de prendre une attitude belliqueuse et soutinrent le ministère Guizot (octobre 1840), qui sacrifia notre protégé Méhémet-Ali. Mais il arriva alors au député de Clamecy une fâcheuse aventure. La session parlementaire s'était ouverte le 5 novembre par le discours du Trône qui, vu les circonstances, alliait une certaine dignité à la résignation. La commission de l'Adresse, à la Chambre, avait chargé Dupin de rédiger son projet de réponse, et cette réponse, composée par le rapporteur, au lieu de donner au mécontentement public une ombre de satisfaction par quelques accents un peu vibrants de patriotisme, parut d'une sobriété et d'une platitude intolérables. Lorsque la Chambre entendit citer parmi les casus belli la menace faite à l'intégrité du territoire, ce fut une explosion d'indignation qui interrompit quelque temps la lecture du rapport. Les adversaires du Gouvernement défigurèrent dans la presse ce projet d'Adresse, prétendant que l'auteur n'avait cité que cet unique casus belli, et la commission se vit forcée de donner à cette partie importante de l'Adresse une autre rédaction qui satisfît mieux l'opinion publique. Ce malencontreux incident avait mis Dupin en fort mauvaise posture non seulement à

Paris, mais dans sa propre circonscription. Une chanson (reproduite par la Gazette anecdotique de G. d'Hej'lli, 31 juillet 1883, p. 55), se terminait par ce couplet :

Ah ! je \-ieillis, mes calembours A la Chambre n'ont plus de cours ; Mon étoile vient dans l'Adresse De filer avec maladresse En ne laissant au grand sauveur Que ses souliers et son honneur!

Si je reprends mon crédit qui s'envoie. Je consens. Messieurs, à passer pour un drôle. Je consens à passer pour un drôle.

Il s'agissait donc pour Dupin de se donner un regain de popularité et d'en fournir la preuve manifeste autant à ses amis politiques de Paris qu'à ses compatriotes. Il publia dans ce but (Echo de la Nièvre, février-mars 1841), sa lettre à M. Etienne sur leur visite du 15 août 1840 à la communauté des Jault, spéculant ainsi sur le bon accueil qu'on lui avait fait trois mois avant sa maladresse à la Chambre pour s'en faire une réponse à l'impopularité qu'il sentait grandir autour de lui. Tillier le démasqua. Il lut, entre les lignes de la Lettre à M. Etienne, l'incessante apologie de l'auteur par lui-même. Il rappela aussi avec à-propos qu'au mois d'août 1840 avait paru sur Dupin une flagornerie biographique du docteur Ortolan, avocat et professeur à la Faculté de Paris, composée avec la collaboration de Dupin lui-même; flagornerie si scandaleuse que le Journal des Débats (19 septembre 1840) fit des objections et que plus tard Dupin, dans ses Mémoires, t. IV, p. 506, crut devoir s'en excuser en ces termes : « On lui a reproché d'être trop élogieuse, et ce reproche est fondé. Mais M. Ortolan en a donné pour motif que j'avais aussi, d'un autre côté, été traité avec trop d'aigreur et d'injustice par mes antagonistes. Il a voulu faire compensation. » Telle était la situation politique de Dupin quand Tillier lança son pamphlet. Pour en goûter tout le sel, il est indispensable de lire la Lettre à M. Etienne.

TEXTE. — Ce pamphlet parut dans l'Association (14 mars et 1" avril 1841). On ne le trouve pas en brochure; il a été reproduit dans l'édition Sionest, 1846, t. IV, p. 203.

SOURCES. — Echo de la Nièvre (février-mars 1841), Lettre à M. Etienne, de l'Académie française, pair de France, sur la communauté des Jault. — Dupin : Le Morvan : Lettre à M. Etienne (p. 82-100).

— Ortolan : Notice biographique sur M. Dupin (Paris, Joubert, 1840, in-8°). — Dupin : Mémoires, t. IV, p. 103-107 (Discussion de l'Adresse).

— Max CoRNicÉLius : Archiv. f. n. Sprachen, Band. CIX : Claude Tillier aïs Pamphletisl, p. 351-356.

SUR SA LETTRE A M. ETIENNE (1), DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, CONCERNANT LA COMMUNAUTÉ DES JAULT

Ainsi, M. Dupin, aucun de vos faits et gestes, si petit qu'il soit, ne doit passer sans laisser de traces. Déjà vous avez fait publier, par M. Ortolan (2), votre magnifique et incomparable histoire, et voilà que vous nous racontez vous-même, de peur que la postérité n'en ignore, votre expédition à la communauté des Jault. Décidément vous ne voulez rien laisser perdre de votre vie. Vous faites comme l'orfèvre qui recueille, avec un soin avare, la poussière d'or tombée sous son établi. Vous devriez, grand homme, vous attacher une clochette au cou, afin que vous ne fassiez plus un pas que nous n'en soyons avertis et que nous accourions sur votre passage avec des palmes et des acclamations, comme on arrivait naguères sur le passage d'un roi.

Je vous le dis, en vérité, M. Dupin, il y a une variété de l'égoïsme qui rendrait ridicule même un grand homme; c'est cet égoïsme impertinent et bavard, qui toujours et toujours parle de lui, qui veut monopoliser l'attention publique, qui, écornifleur eff'ronté de renommée, écrit son nom sur les murailles. Vous êtes, M. Dupin, un des types les plus complets de ce genre d'égoïsme. Vous aimez l'argent, vous l'aimez d'un amour incommensurable, vous l'aimez autant que la loi permet de l'aimer; mais il est une chose que vous aimez davantage, et cette chose, vous l'aimez d'autant plus qu'elle vous est interdite : c'est la popularité. Le peuple vous manquant, vous vous êtes fait un peuple à vous de la bourgeoisie. Ne pouvant être une de ces grandes statues autour desquelles la foule passe et qu'elle salue en passant, vous voulez être une de ces statuettes de salon qui ont pour piédestal une cheminée, et que le maître fait admirer à huis-clos à quelques messieurs. Il vous faut de blanches mains qui vous applaudissent, des lorgnons, ébahis d'admiration, qui vous regardent; des hommes vêtus de noir, bien rasés, bien brossés, bien cirés, qui montent et descendent incessamment votre escalier. Il

VOUS faut encore des journaux apostés qui s'écrient à tout moment: Oh! le grand homme! Pour vous, vivre sans être aperçu, ce ne serait pas vivre. Si l'on inventait une étoffe lumineuse qui projetât son éclat à deux ou trois lieues à la ronde, vous en achèteriez, coûtât-elle une justice de paix l'aune, de quoi vous faire un habit carré.

Vous avez la manie de trôner. Vous aimez, vous le soleil de la Nièvre, à effacer, dans les flots de votre lumière, cette constellation de fonctionnaires subalternes qui fait autour de vous sa petite révolution. Partout où il y a des coups de chapeau à percevoir, vous accourez. Il n'y a point de solennité à Clamecy que vous n'y apparaissiez dans votre habit carré et majestueusement escorté de pompiers. Si le prince de Monaco assistait à une de ces pompeuses cérémonies, il ne pourrait s'empêcher de dire, en sortant : Ma foi, si je n'étais roi de Monaco, je voudrais être M. Dupin.

Il y a des simples d'esprit qui s'imaginent que vous avez contre moi, qui ai blasphémé votre grand nom, une haine irréconciliable, une de ces haines dont rien ne s'évapore et qui, semblables au poignard du sauvage, conservent éternellement leur poison. Vous ne connaissez pas M. Dupin, me disent-ils ; si vous tombiez sous sa dépendance, il serait homme à vous lire son projet d'adresse, depuis le siib lege libertas jusqu'au Dupin aîné, député de la Nièvre, inclusivement; et, vous voyant endormi, il s'acharnerait à lire encore. Mais ce sont au contraire ces gens qui ne vous connaissent pas. Votre ennemi de cœur, à vous, M. Dupin, c'est l'homme qui n'a pas l'air de s'apercevoir de votre importance, qui vous frustre de l'attention qui vous est due. Vous aimeriez mieux qu'on dît de vous : Voilà M. Dupin le courtisan, M. Dupin le défenseur de tous les abus, l'avocat de toutes les oppressions, M. Dupin qui a déserté, avec boutoir et sonnette, le camp du peuple; que de dire, vous voyant passer : Quel est donc ce vieux monsieur? Du reste, cela se conçoit; l'athée est plus coupable aux yeux de Dieu que le blasphémateur. Car enfin le blasphémateur ne fait qu'insulter son nom, au lieu que l'athée nie son existence.

Vous avez pour les louanges un de ces appétits voraces qui avalent, sans le déguster, tout ce qu'on leur jette : vous préférez la quantité à la délicatesse des mets; vous aimeriez mieux, pour célébrer votre nom, une grosse voix qu'une voix harmonieuse et pure. Si vous aviez une aubade à recevoir, vous voudriez qu'on vous la donnât avec une grosse cloche. Il y a, à Clamecy, un cordonnier, poète ridicule

que tout le monde bafoue : sur dix couplets que confectionne la muse boiteuse de cet Apollon au tranchet, il y en a neuf pour Diipin, le prince des orateurs. Il a toujours en forme une chanson en votre honneur, toujours une couronne qui trempe dans son baquet, en attendant votre arrivée. Eh bien! vous académicien, vous qui êtes d'ailleurs habitué aux flatteries dorées de la cour, vous vous carrez sous cette couronne, comme si elle était de lauriers et de roses. Vous acceptez comme un parfum d'agréable odeur l'encens punais qu'il vous jette; vous portez à votre front, comme un précieux joyau de popularité, le stigmate de ses louanges. En échange de son pathos vous lui envoyez, troc pour troc, vos discours; vous lui avez envoyé dernièrement votre lettre sur la communauté des Jault et les dernières poignées de chiffres que nous a jetées à la face monsieur votre frère.

Quand la renommée balbutie votre nom et s'assoupit sur votre gloire, vous avez toujours en réserve quelque œuvre pour la réveiller. C'est dans cette pensée que vous nous donnez votre lettre sur la communauté des Jault. Assurément, ce n'est pas de maître Jault, le pauvre paysan, que vous avez voulu nous parler; c'est de vous, Dupin, député de la Nièvre. En effet, vous vous installez sans façon à côté de votre héros; vous le mettez sur un tabouret, et vous vous étalez sur un fauteuil; vous faites le beau, le savant, l'homme d'importance. Vous faites asseoir M. Rabier à votre droite, M. Simon de la Coudraie à votre gauche, et l'Echo de la Nièvre est à la porte qui bat de la grosse caisse.

Oh! non, M. Dupin, ce n'est pas à M. Etienne que vous avez écrit cette lettre! S'il en a payé le port, les électeurs de Clamecy le lui redoivent; vous eussiez dû écrire sur l'adresse : A Monsieur Etienne, pour remettre à mes électeurs. Qu'importe, en effet, à M. Etienne que pour achever la grande route de Paris à Lj^on, passant par Clamecy la capitale de vos petits états, il n'y ait plus qu'une lacune de trois lieues à remplir? Assurément, si M. Etienne va jamais à Lyon, malgré la vieille et constante amitié que vous lui conservez, ce n'est pas la route de Clamecy qu'il prendra; mais vous savez bien que devant votre confident de comédie, il y a un parterre qui écoute et qui bat des mains. Si j'étais chargé d'expliquer la phrase que vous avez déposée chez M. Etienne, voilà à peu près comme je la traduirais :

« Mes chers électeurs, je vous ai peut-être mal représentés durant cette session. Défunt mon projet d'adresse n'était pas,

j'en conviens, une très bonne réponse aux provocations insolentes que nous jette l'aristocratie goudronnée de l'Angleterre, et, bien que Clamecycois, vous n'êtes pas si pacifiques que mon adresse; mais si je rédige mal vos sympathies, voyez comme je sers bien vos intérêts : encore quelques coups de pioche et vous aurez la grande route de Paris à Lyon, passant par Clamecg. La France est, il est vrai, descendue dans l'estime des peuples; elle a perdu, par la faiblesse de son Gouvernement, la prééminence qu'elle avait conquise par trente ans de victoires. M. Guizot a fait porter au musée des Augustins, comme un objet de curiosité, son vieux char de triomphe. Mais, je vous le répète, vous aurez la grande route de Paris à Lyon, passant par Clamecy, et, advienne que pourra, les Cosaques ne vous l'emporteront point, roulée autour de leurs lances. »

Vos électeurs, ces Français de Clamecy, sont bien faits pour comprendre ce langage; depuis dix ans, ils n'ont plus d'autre manière de voir, de penser, de sentir que la vôtre; ils ont noué leurs fibres à vos fibres, et quand vous frissonnez sur votre banquette, toute la bourgeoisie de Clamecy a la fièvre. Contemplez Clamecy du haut des cimes de Saimbert; toutes les girouettes, dragons ailés, chevaux au galop, anges sonnant de la trompette, sont tournés avec une touchante unanimité vers le même point du ciel, et la grand girouette du clocher, dont le lion ailé bondit dans l'azur, semble les commander et leur donner, quand vient un souffle de vent, le signal du mouvement qu'elles doivent exécuter; représentant et représentés, tel est l'effet que vous me faites.

Et pourtant, ce fétu de chef-lieu, cette noire masure où d'immondes cloportes traînent leur ventre autour d'un nom, cette besace de pierre qui n'est jamais rassasiée, ce petit amas d'écorces naufragées que l'Yonne a rejeté sur sa rive et où meurt tout germe de liberté qui y tombe, ce Clamecy qui me donne à regret, à moi, pauvre insecte, un brin d'herbe amère, je l'aime encore tel qu'il est. C'est là qu'a commencé mon matin, et tant que durera ma journée, je veux jeter un bourdonnement de liberté à son oreille. 0 Clamecy! as-tu quitté sans retour le chemin de la civilisation et du progrès? Quand cette génération qui va devant elle est arrêtée à chaque instant sur sa route, qu'elle est détroussée, qu'elle est percée de coups, n'accourras-tu jamais à son cri de détresse que pour prêter main-forte à ses adversaires et serrer d'un tour de plus la corde qu'ils lui passent autour des jambes? Es-tu un médecin qui n'arrive à la plainte du blessé que pour éponger

ses plaies avec du sel et du vinaigre, un avocat qui n'ouvre la bouche que pour demander que son client, victime d'une indigne oppression, soit réintégré dans ses fers et condamné aux dépens? N'enverras-tu jamais là-bas à la grande urne qu'une boule faite avec le marbre noir d'un sépulcre? O Clamecy! es-tu mort pour la liberté? Cet assoupissement de pierre qui, depuis dix ans, pèse sur ta paupière, est-ce le néant? 0 Clamecy! la France ne doit-elle plus compter sur toi pour soulever le lourd fardeau qui l'accable? N'es-tu plus qu'une fibre paralysée de ses quatre cent vingt-neuf fibres? Faut-il t'envelopper dans le tracé de la grande route de Paris à Lyon, et, dans un projet avorté de chemin de fer, rouler autour de toi deux ou trois aunes de ruban de la Légion d'honneur, t'enterrer sous la banquette de M. Dupin, et écrire sur cette banquette, en lettres noires, et avec des larmes blanches : Ci gît l'arrondissement de Clamecy ; il fut bon père, bon fils et bon époux : priez pour lui?

Ces pensées sont tristes, M. Dupin; laissons-les de côté pour ne nous occuper que de votre voyage à Corbigny-lès- Léonard. Vous vous adjoignez, pour compagnon de voyage, un de vos amis, M. Rabier, autrefois bon notaire et maintenant excellent juge de paix. Voilà une phrase dont chaque mot mérite une analyse particulière. S'il est vrai que le style soit tout l'homme, que le style d'un écrivain soit un daguerréotype qui lui prend malgré lui, et à son insu, sa phj^sionomie, vous êtes, M. Dupin, tout vivant dans cette phrase.

Corbigny-lès-Léonard !(^)Ei pourquoi ne pas dire Corbigny tout court, comme les habitants du pays? Corbigny-lès- Léonardl quelle galanterie d'érudition ! C'est ainsi que Napoléon appelait quelquefois ses vieux soldats par leur nom de guerre. Allons, Corbigny, fais avec la cime de ton clocher une belle révérence à M. Dupin; et vous bienheureux Saint- Léonard qui, par votre puissante intercession avez préservé Corbigny du choléra, intercédez pour M. Dupin auprès de ceux de vos paroissiens qui ont reçu de Dieu la grâce de payer 200 francs de contributions, et, pour peu que vous aj'ez fait des dupes au paradis, M. Dupin vous fera obtenir la croix d'honneur.

Un de mes amis, M. Rabier. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Rabier, et Corbigny est pour moi au bout du monde; mais je parie, M. Dupin, que M. Rabier vous rapporte par session au moins une vingtaine de bulletins. Je parie encore, cent contre un, oui, grande illustration, mettez-vous au jeu, et je parie M. Garnier-Pagès contre vous, que vous

détestez votre ami Rabier. — Pourquoi cela? dites-vous. — Pourquoi cela? C'est que vous ouvrez la bouche trop grande pour l'appeler votre ami. L'homme qui embrasse sa femme en public la maltraite ordinairement en secret, et le souris fabriqué d'un masque a une expression exagérée que n'a pas le souris vivant et créé. Je parie, une troisième fois, que M. Rabier est un homme qui a une haute opinion de son mérite. Si vous me demandez ma raison : c'est que vous n'êtes pas homme à jeter au vent vos grains d'encens sans savoir où ils tomberont; c'est que vous savez où est le défaut de la conscience de celui auquel vous vous adressez, et que c'est toujours là que vous appuyez la pointe de votre argument. Je le répète, je n'ai pas l'honneur de connaître M. Rabier; mais vous, M. Dupin, je vous connais.

Autrefois bon notaire et maintenant excellent juge de paix. Voilà un coup d'encensoir envoj^é de main de maître. Quelle émulation ces deux ou trois syllabes dépensées à propos vont allumer parmi vos serviteurs! Comment ne pas se dévouer, corps et âme, quand on a une âme avec son corps, à un maître qui récompense si magnifiquement les petits services qu'on lui rend! O M. Dupin! je vous en prie, ne m'appelez jamais excellent pamphlétaire. Je me trouverais dans la nécessité d'abandonner le culte de la liberté pour celui de vos idoles. Je prendrais votre cocarde effacée, je porterais la queue de votre simarre, je trouverais votre projet d'adresse magnifique, je célébrerais votre désintéressement et votre loyauté, j'exalterais surtout votre fixité de principes, vertu héréditaire dans votre famille, et qui s'élève comme un obélisque de plomb par-dessus vos autres vertus.

Si quelque usurpateur tentait d'envahir votre urne, cette urne que votre nom remplit jusqu'au couvercle, je publierais contre lui des libelles anonymes; si quelque homme indépendant, quoique pauvre, écrivait contre votre candidature, je tiendrais à honneur d'être votre sbire, je mettrais à votre disposition tous les petits moyens de nuire dont m'aurait doué la nature. Si je n'étais que puce, je vous prierais de me faire vipère pour le mordre; si je n'étais qu'un morceau de menotte brisée, un bouton tombé de l'uniforme d'un gendarme, je vous prierais de me faire cachet pour le terrasser, je ne mangerais plus pain sur nappe, je ne me ferais plus la barbe, je m'abstiendrais de porter canne, jusqu'à ce que j'eusse étouffé sous les verrous ce bruissement d'opposition.

Vous ne sauriez vous imaginer l'effet qu'a produit sur les nerfs de certain juge de paix de ma connaissance, (4) ce Rabier,

excellent juge de paix. On espère que les lauriers de son collègue lui feront tourner la tête. Depuis qu'il a lu votre lettre, il ne tient plus dans sa robe, et hier il est sorti sans sa canne. Il s'exerce sur son greffier à donner des poignées de main. Il fait tous les soirs de petits scrutins préparatoires avec sa femme; et on l'entend à chaque instant qui s'écrie : Rabier, excellent juge de paix! Rabier, excellent juge de paix! Et si ce Rabier allait obtenir avant moi la croix d'honneur! mais non, ce qui me rassure, c'est qu'il est honnête homme. O M. Dupin! il faut que vous vous adjoigniez moi et ma canne pour compagnons de vos courses scientifiques. Nous irons avec vous visiter la Voie-Creuse, l'église de Saint-Révérien, le mont Beuvray. Vous direz de moi, dans votre première lettre à M. Etienne : « Mon honorable ami. M"*, autrefois bon avoué, maintenant excellent juge de paix et auteur d'un grand nombre de calembours très estimés des avoués de Clamecy;» sinon je me ferai patriote!

Vous partîtes de grand matin de Corbigny, M. Dupin. Vous aviez sans doute éveillé M. Rabier par cette magnifique apostrophe :

Oui, c'est ton député, c'est Dupin qui t'éveille, Faut-il te mettre un cor de chasse dans l'oreille? Aurais-tu, toi qui dors d'un sommeil si pesant. Lu ma biographie hier dans Ortolan, Ou sous ton oreiller, quelqu'un, par maladresse, A-t-il mis un feuillet de mon projet d'adresse?

Toujours est-il que vous partîtes de grand matin. Habitants de la Nièvre! M. Dupin vous prie de remarquer qu'il partit de grand matin de Corbigny. Cette circonstance est un éloge de son activité : elle explique comment il peut être à la fois député de la Nièvre, procureur général, président du conseil administratif de la liste civile, idem du comice agricole de Clamecy, maire de Gâcogne, et beaucoup d'autres choses encore dont le détail serait trop long.

Vous omettez de nous dire, grand voyageur, à quelle heure vous arrivâtes à Saint-Révérien. Cela vient, selon quelques savants commentateurs de votre lettre, de ce que vous n'étiez pas sûr de votre montre. Mais un fait acquis à l'histoire de la Nièvre, un fait que la postérité ne pourra révoquer en doute, quand bien même il serait affirmé par M. Ortolan,

c'est que vous arrivâtes à Saint-Révérien, et que vous visitâtes l'église. Et d'ailleurs, l'église de Saint-Révérien elle-même ferait, au besoin, sonner sa cloche pour le dire.

Un voyageur de commerce, ou tout autre voyageur, se fût rendu soit à la Perdrix, soit au Cheval blanc, et 3^ eût déjeuné de son mieux. On dit même que M. Rabier vous donna ce conseil. Mais vous, grand homme, vous aviez bien autre chose à faire. « Rabier, lui répondîtes-vous d'une voix ferme, je repousse votre proposition par l'ordre du jour. Voilà une église nouvellement restaurée; je ne puis passer outre sans en connaître. Il faut que je prouve à cet arrondissement, afin qu'il me rembourse en bulletins mes frais de voyage, que j'ai souci de tout ce qui le concerne, que sur lui plane incessamment mon regard de maître. Vous vous dites en vous-même, Rabier : — Dupin est assurément un grand homme, mais je n'ai pas lu dans M. Ortolan qu'il fût architecte. Assurément il outrepasse ses devoirs. — Rabier, homme de peu de foi, ne savez-vous pas qu'en ma qualité d'avocat je suis non seulement architecte, mais encore ingénieur, mécanicien, hydraulicien et même un peu agronome. Que dis-je, un peu agronome? autant que le mot peut s'étendre. Parcourez le rapport de la commission de mon comice agricole, vous y verrez mon nom couronné de branches de pin, et cette année, on doit me décerner, en récompense de mes travaux législatifs, le premier prix d'arbres verts.

« Mais voyons, Rabier, mon excellent juge de paix, que dirons-nous de cette église? A quoi la condamnez-vous? Ma foi, je suis fatigué d'approuver. Quel ennuyeux département! Tout y est bien, excepté l'église de Saint-Révérien. 11 faut que cette malencontreuse église paie pour tous. Mais encore une fois, Rabier, qu'allons-nous dire? Vous êtes là à sourire à ce gros saint, comme si vous vouliez lui demander sa voix. — Il faut dire, maître, répondez-vous : L'église de Saint-Révérien

qu'on aurait pu restaurer avec plus de goût (5) — Non,

Rabier, non, cela se comprend trop. Il nous faut quelque chose

de plus romantique L'église de Saint-Révérien, ajoutez-vous,

qui n'a pas été restaurée. — Fi! Rabier, cela est plat, cela sent le juge de paix. Votre collègue de Clamecy lui-même aurait pu trouver cette phrase. — Eh bien ! maître, disons : L'église de Saint-Révérien qu'on a gâtée en voulant l'embellir. — A la bonne heure, Rabier, bravo! tumulte d'applaudissements, Rabier! C'est cela. Une antithèse, quelque chose de piquant! Au moins, Rabier, vous n'avez volé cette idée à personne? Jurez-le moi, car vous sentez que, s'il en était autrement, je

serais dans l'obligation de vous faire obtenir de suite la croix d'honneur. Mais voyons, Rabier, habillons votre idée d'une façon pittoresque. L'église de Saint-Révérien que,... L'église

de Saint-Révérien qui L'église de Saint-Révérien où

Vive le roi! Rabier, m'y voilà : L'église de Saint-Révérien où l'on a fait pour l'amour de l'art des travaux où l'art ne se fait guère remarquer. »

Et M. Etienne qui ne s'éveille pas au cliquetis de cette antithèse! Quoique académicien, il n'en entend pas tous les jours autant. Encore, M. Dupin, quand vous avez fait cette phrase, l'atmosphère de Saint-Saulge, pays des anecdotes, pesait sur vous par un de ses bords.

Mais quel épouvantable coup de griffe vous avez donné là à l'église de Saint-Révérien! Voilà une église déshonorée 1 Le Saint-Esprit, de peur de se compromettre, n'osera plus y descendre, et je ne serais pas étonné d'apprendre un de ces jours que le patron de ladite église a quitté sa niche sans en rien dire au marguillier.

Aussi, cette vieille folle de Saint-Révérien a été bien mal avisée de ne pas se mettre sous votre invocation, comme sa cadette de Clamecy et son autre sœur de Gâcogne! Vous lui eussiez expédié, avec une cargaison de pierres de Chevroches, M. Ruby (6), architecte éclairé de l'esprit de Dieu, et qui ne peut manquer après sa mort d'être nommé grand voyer du paradis. C'est lui qui vous eût fait pour l'amour de l'art des travaux où l'art se fût fait remarquer ! Il est vrai que pour salaire de votre protection, vous eussiez peut-être exigé une part de pain bénit de la fabrique ou une place au banc-d'œuvre à perpétuité; car si l'on en croit la voix publique, vous vendez vos bienfaits plus que vous ne les donnez, M. Dupin,

Enfin, vous voilà arrivé sain et sauf avec M. Rabier, le complice de votre expédition au pays des anecdotes. C'était le jour de l'Ascension O) et la chaleur était accablante. Malheureusement vous nous avez laissé ignorer si vous aviez un parasol. Au premier aspect, ces détails semblent sans importance. Ils n'expliquent pas bien comment la petite république des Jault a pu se conserver intacte au milieu des barons spoliateurs du régime féodal, et se conserver indivise à la barbe des arrondisseurs de propriétés de notre époque.

Un Monsieur me disait à ce sujet : « M. Dupin prend trop d'encre dans sa plume. Il a contracté l'habitude, étant avocat, de compter les syllabes par pièces de cinquante centimes. Quel que soit son parterre, il le traite comme une cour royale. Il ressemble à ces mauvais tailleurs de village qui, ne pouvant

VOUS faire un habit qui aille bien, vous font un habit dont le drap déborde de toutes parts. Sa communauté des Jault me fait l'effet d'une alouette racornie qui nage dans une masse de sauce. M. Dupin arrive à Saint-Saulge le jour de l'Ascension.Ç'); la chaleur était accablante. Que signifient ces fadaises? Il faut être arrondissement de Clamecy pour se laisser dire de telles choses. »

« — Malheureux, ai-je répondu à ce Monsieur, vous êtes un homme dont la cerveau a été faussé par la mauvaise presse ! Je ne veux rester avec vous que le temps indispensable pour vous entendre. Ne voyez-vous pas que l'Académie des sciences avait posé cette question à M. Dupin avant son départ : Déterminer quelle est la température à Saint-Saulge le jour de l'Ascension. (") Il répond : Accablante. Pouvait-on répondre d'une façon plus claire, plus précise, et en même temps plus profonde? »

Quoi qu'en dise ce Monsieur, nous avons appris avec beaucoup d'intérêt que vous aviez recruté à Saint-Saulge deux des naturels du pays : le neveu de votre excellent juge de paix ou de votre ci-devant bon notaire, si cette expression vous va mieux, et M. Simon de la Coudraie, un de ces bons propriétaires qui font valoir eux-mêmes leurs terres, dont ils doublent et triplent le produit, et savent mériter des prix au comice agricole de leur arrondissement.

Permettez-moi, M. Dupin, une petite observation. M. Simon de la Coudraie peut être tout ce que vous dites, et quelque chose de plus encore. Je vous accorderai même, pour peu que cela vous convienne, que M. Simon de la Coudraie fait pousser des grains de blé gros comme des fèves et des luzernes hautes comme des taillis. Mais enfin, M. Simon de la Coudraie, quel qu'il soit, n'est pas un point de droit, et son éloge eût été, sauf meilleur avis, plus convenablement placé dans un rapport au comice, ou dans un discours de distribution de prix agricoles, que dans un commentaire sur les vieilles coutumes du Nivernais. Ceux qui ne connaissent pas votre austérité de principes, pourraient croire que vous voulez rappeler à M. Simon de la Coudraie, dans l'intérêt de votre influence, que vous êtes président du comice, et que c'est vous qui lui avez posé sur la tête la couronne de trèfle et de sainfoin qui lui a été décernée.

« Voyez, diront certains hommes qui n'ont pas eu le bonheur de lire M. Ortolan, comme M. Dupin cajole habilement les électeurs! 11 y aurait un perruquier parmi les capacités à deux cents francs, qu'il trouverait moyen de lui dire, dans

une de ses œuvres, qu'il confectionne magnifiquement les perruques. M. Dupin se tient, il est vrai, en dehors des luttes électorales. Il semble craindre, en la frottant contre l'urne, de salir sa blanche robe de candidat. Comme Louis XIV, il laisse à ses lieutenants le soin de décider la victoire. La campagne est commencée depuis un mois pour ses ex-collègues, qu'il est encore à son hôtel Coq-Héron, casemate contre les interpellations. S'il arrive au jour précis de l'échéance toucher les suffrages de ses électeurs, il leur dit : « Je suis Dupin aîné; vous me connaissez, je n'ai point d'autres explications à vous fournir. » Et tout l'arrondissement électoral, la main sur sa croix d'honneur, le proclame député par une immense acclamation. Mais vous ne voyez que la surface des choses. M. Dupin fait des circulaires comme ses collègues; seulement il en déguise le titre. Il roule son bonbon dans un petit morceau de droit ou dans une feuille de ses voyages, et il le fait tenir, sans qu'on en voie rien, à ses grands enfants d'électeurs. »

Je suis fatigué de courir après M. Dupin, à cheval sur ma plume, comme un postillon; encore, n'aura-t-il pas la courtoisie de m'offrir pour rafraîchissement une goutte d'encre de la Petite-Vertu. Mais patience, voilà que nous arrivons.

Voyez-vous ce groupe de bâtiments situés sur un petit mamelon, à la tête d'une vallée de prés? C'est la communauté des Jault.

Quoi! M. Dupin, pas un fonctionnaire pour vous recevoir, pas un pompier pour vous escorter! A quelles dures privations le démon de la science expose quelquefois celui qu'il possède! Vous êtes obligé de vous introduire vous-même, comme un facteur qui apporte une lettre, dans la grande salle de la communauté des Jault, et de colère vous vous mettez à à la décrire, vous vous acharnez surtout contre un malheureux cuvier à lessive, poli à force de servir, que M. Balzac lui-même n'eût pas aperçu! Heureusement maître Jault arrive qui le tire tout barbouillé d'encre et à moitié décrit sous votre plume.

Voilà le puissant monarque de Clamecy et le consul des Jault (8) en présence! Attention à ce qui va se passer entre les deux grands hommes!

Maître Jault offre à M. Dupin les productions du pays. M. Dupin consent à trinquer avec maître Jault, mais il ne veut point manger de fromage à la crème. Il eût voulu, le grand citoyen, qu'on lui servît un fromage tricolore. Du moins, c'est l'opinion du docteur Ortolan.

Notre dit sieur Ortolan nous promet, sur l'apparition de M. Dupin à la communauté des Jault, trois magnifiques chapitres aj^ant pour titre :

Le premier : Camment M. Dupin bat à la santé des Jault. (Ce toast est classé au n" 1345 de la table chronologique des principaux toasts politiques portés par M. Dupin depuis la révolution de Juillet). (*)

Le deuxième : Comment M. Dupin déchiffra, avec l'aide de M. Rabier, de son neveu le notaire et de ses besicles, une moitié de contrat des Jault déposée dans une arche.

Le troisième : Comment M. de la Coudraie ne déchiffra rien.

Maître Jault, qui est fort poli pour un sauvage, se fait l'honneur de dire à M. Dupin qu'il a bien entendu parler de lui et de monsieur son père. Quoi! de monsieur votre père aussi, M. Dupin ! Ainsi, au lieu de trois grandes illustrations dans l'arrondissement, nous en aurions quatre! Mais vous nous surfaites d'une, M. Dupin. Vous dites quatre pour qu'il vous en soit alloué trois.

Enfin, vous prenez congé de cette terre nouvelle après vous être enquis avec soin des mœurs, de la religion, et même de l'appétit des habitants. Vous n'avez oublié qu'une chose, d'écrire votre nom sur le fronton de la grande porte.

Dans ce lourd pâté composé de toutes sortes de viandes et assaisonné avec de l'encens au lieu de sel, vous faites entrer quelques bribes du Mors'and. Voulez-vous, M. Dupin, suivre un bon conseil? Parcourez le Morvand, mais ne le décrivez pas. Vous êtes né pour conclure, et non pour décrire. L'imagination, ce papillon aux mille couleurs, ne vient jamais s'abattre sur votre plume et secouer sur vos pas la poussière brillante de ses ailes. Vous auriez un joli talent de rédaction pour un notaire, mais si votre style tombait dans la rue, un petit rédacteur du Magasin pittoresque ne se baisserait pas pour le ramasser. Le Morvand, ce fier et sublime montagnard dont vous voulez faire un monsieur, est trop haut de taille pourvotrepalette(9). Ce n'est pas avec un pinceau trempé dans l'eau tiède qu'on peut reproduire ses sauvages magnificences.

Et cette lettre sur la communauté des Jault, vous la signez : Dupin, député de la Nièvre. Vous vous parez aux yeux du département de ce haillon littéraire.

Dupin, député de la Nièvre! Si j'étais le collège électoral

(♦) J'ai sous les yeux la table chronologique des principaux discours prononcés par M. Dupin, depuis 1828 jusqu'en 1830. (Note de C. Tillier.J

de Clamecy, vous ne signeriez pas longtemps de cette façon, M. Dupin! Vous auriez beau me cajoler, me décorer, me saturer d'emplois, je briserais stoïquement sous mes pieds votre corne d'abondance. A côté de ma conscience de propriétaire, de fonctionnaire, de marchand de bois, je voudrais porter aussi une conscience de citoyen. Je me rappellerais que, durant la courte durée de ses fonctions, le corps électoral est le premier de tous les pouvoirs; que la royauté ellemême vient en vassale prêter hommage devant son urne; que lorsqu'un magistrat de cet ordre n'accomplit pas dans toute leur exigence les devoirs que la constitution lui impose, il commet la plus grave comme la plus coupable de toutes les prévarications.

Mais les électeurs de Clamecy savent-ils, M. Dupin, quelle opinion politique ils ont voulu faire représenter en vous envoyant à la Chambre? Vous-même, grande illustration,, ou plutôt grande équivoque, savez-vous ce que vous êtes?

Ce que vous êtes, je vais vous le dire, moi, M. Dupin. Vous êtes Dupiniste avant tout. Vous n'êtes d'aucun parti, vous ressemblez à ces lagunes entre deux fleuves, qui ne sont ni terre ni eau, qui sont tout simplement du sable mouvant. Vous pouvez jeter à présent, M. Dupin, votre masque d'austère franchise, votre feinte rudesse ne trompe plus personne. Non, vous n'êtes pas le paysan du Morvand, vous n'êtes qu'un flagorneur de ministres. Vous quittez vos souliers ferres pour marcher sur le parquet des salons. Vous êtes un lion qui sait donner la patte.

Vous étiez libéral quand vous étiez jeune, si toutefois vous avez eu une jeunesse. Mais la liberté était pour vous une belle maîtresse, une pauvre grisette qui vous prodiguait tous ses trésors d'amour, tandis que vous négociiez un mariage d'argent avec une dame de haut parage, avec la royauté. Si la Restauration eût eu plus de durée, vous fussiez allé à elle. On vous eût vu figurer, moitié bourgeois, moitié gentilhomme, moitié prélat, moitié ministre, dans un ministère de conciliation. La Restauration vous attendait. Vous teniez à elle par votre père, le vieux sous-préfet de Clamecy. Si elle vous eût regardé comme un ennemi irréconciliable, elle n'eût pas manqué de faire expier à monsieur votre père le tort énorme d'avoir procréé un fils libéral.

Depuis la Révolution de juillet, vous avez abandonne notre camp, et nous ne sommes pas fâchés de votre perte; il est des hommes qui valent mieux pour ennemis que pour amis, M. Dupin. Mais si j'étais collège électoral, je ne voudi-ais

point, pour me représenter, d'un transfuge. Vous dites, vous: Honte aux transfuges militaires! Nous, nous étendons plus loin la réprobation, et nous disons : Honte aux transfuges politiques!

Vous avez tour à tour attaqué et défendu les mêmes hommes. Vous avez dansé tantôt sur le pied droit, tantôt sur le pied gauche. Vous vous posiez comme un trait d'union entre le progrès et la résistance. Vous croyiez qu'on prendrait pour de l'indépendance de caractère cette versatilité de principes, qu'on dirait : « M. Dupin n'a d'autre maître que sa conscience ; il loue le bien et désapprouve le mal, dans quelque parti qu'il les rencontre. » Mais la teinte était trop grossière pour qu'elle trompât personne. On a dit tout simplement : « M. Dupin veut cumuler les bénéfices de la subjection avec les honneurs de l'indépendance. » Vous faisiez de temps en temps de l'opposition aux ministres; mais cette opposition, elle était si bénigne qu'elle me rappelait votre vieux maître d'école qui fouettait avec une plume ses mauvais sujets de prédilection. Vous me faisiez l'effet de ces ours de place, apprivoisés pour de feints combats, qui prenaient entre leurs pattes, comme s'ils voulaient les étouffer, les chiens du maître, leurs compagnons de litière et de gamelle, et les laissaient aller, après leur avoir arraché quelques poils.

Non, si l'étais collège électoral, je ne voudrais pas d'un député assis sur deux banquettes. Je vous dirais : « M. Dupin, êtes-vous l'ami, l'ennemi, ou le complice du Gouvernement? Vous ne voulez pas aliéner votre indépendance par une profession de foi. C'est bien, M. Dupin; mais alors, restez maire de Gàcogne. »

Vous avez eu, M. Dupin, sur l'arrondissement de Clamecy, une influence déplorable. A l'ombre de votre protection les opinions généreuses se sont étouffées. Nos jeunes hommes sont devenus à vingt ans des vieillards calculateurs. Nous nous sommes habitués, avant d'accomplir un acte politique, à nous demander ce que vous, la conscience publique de l'arrondissement, vous en penseriez. La crainte de vous indisposer ou l'espérance de vous complaire est depuis dix ans notre seule règle de conduite. Vous avez développé parmi nous un funeste esprit d'égoïsme et d'intrigue. Vous avez fait de nos bonnes et grosses nullités des écornifleurs de places. On a donné de l'éducation à des idiots parce qu'on vous voyait, dans l'avenir, les prenant par la main et les conduisant à la fortune. On a épousé les filles de vos valets pour avoir en dot votre protection, et cette dot vous l'avez acquittée. Votre

recommandation tenait lieu de droits acquis, de capacité, de vertus, La probité que vous n'aviez pas apostillée restait consignée au seuil de son petit emploi. Le talent que votre protection n'avait pas mis en lumière s'étouffait misérablement sous son boisseau. Vous étiez regardé comme la providence du pays. Faveurs, emplois, avantages publics, tout nous arrivait par vos mains. On se fût volontiers adressé à vous pour de la pluie ou du beau temps. Si vous eussiez voulu un autel dans la basilique de Clamecy, le Conseil municipal vous en eût consacré deux.

Mais quel usage, M. Dupin, avez-vous fait de votre influence, parmi cet amas de solliciteurs qui venaient tous les jours étaler à votre porte leur vermine postiche, et que j'appelais, moi, les pauvres de M. Dupin? Il semble que vous ayez à plaisir assisté les plus mauvais.

Prenons au hasard parmi vos favoris. Voyons Mais

non, vous me feriez passer sous les fourches caudines de vos lois qui punissent, dans certains cas, la vérité comme diffamation.

Cette révolution qui s'est faite à côté de vous, sans vous, et peut-être malgré vous, vous avez pris tout ce qu'elle avait de meilleur butin, vous en avez lavé le sang, et vous l'avez distribué à vos créatures.

O M. Dupin, avons-nous longtemps encore à subir le fléau de votre influence? Je ne le crois pas. Vous êtes bien descendu depuis votre projet d'adresse. Vous n'êtes plus qu'une mèche qui fume. Vous exhalez déjà comme une odeur de pairie. Le jour où le cri lugubre : M. Dupin se fait pair, M. Dupin est fait pair, retentira comme un éclat de tonnerre dans l'arrondissement, tout sera fini pour vous, M. Dupin. Vous n'êtes pas un de ces hommes qui, la tribune leur étant ôtée, savent se faire une épée de leur plume. Vous parlez tantôt bien, tantôt mal; mais si on vous coupait la langue, que resterait-il de votre personne? Une pièce d'or démonétisée conserve encore la plus grande partie de sa valeur; mais un assignat démonétisé, que vaut-il, M. Dupin? Dans dix ans nos jeunes hommes chercheront ce M. Dupin qui a jeté tant d'éclat et de bruit dans l'arrondissement, et ils ne trouveront qu'un vieux légiste.

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