LA CANNE DE M. PAILLET
Quand nous avons besoin d'un homme, nous allons
toujours le chercher parmi ce vulgaire d'élite que nous appelons la bourgeoisie
Si nous avons un conseiller à nommer, peu nous importe qu'il soit petit ou grand, qu'il soit gras ou maigre, qu'il soit jeune ou vieux, que ce soit un boiteux ou un manchot, pourvu que ce soit un bourgeois.
Que M. Paillet mette un de ses vieux habits à sa canne, et qu'il fasse aux électeurs ce petit discours : « Messieurs, je recommande ma canne à vos suffrages; ma canne est comme moi, le plus beau juste-milieu que vous puissiez désirer elle est indifférente à tous les vernis comme à toutes les formes; elle peut faire au besoin un manche à balai, une canne de tambour-maître, un balancier de sauteur de corde, un bâton de croix ou un bâton de drapeau. Elle est comme mon épine dorsale, raide ou pliante, selon les occasions; elle sait très bien quand il faut se courber et quand il est à propos de se redresser.
« Elle est allée à Raffigny, elle est restée plus d'un quart d'heure dans l'antichambre de notre grand homme, et là elle a fait, par l'élégance et la dignité de ses manières, l'admiration d'une demi-douzaine de cannes et de deux ou trois bâtons qui avaient l'honneur de sa compagnie. Un jour même, M. Dupin, étant de bonne humeur, me dit : « Paillet, vous « avez là une belle canne. »
« Elle a partagé, ma bonne canne, ma mauvaise fortune; elle a été comme moi en butte aux avanies d'un pamphlétaire dont le nom seul nous donne à tous deux des attaques de nerfs; et comme moi elle aurait été amnistiée par cet infâme, à l'occasion de la fête du Roi et du baptême de Monseigneur le Comte de Paris, si l'Association qui, je ne sais pourquoi, nous veut du mal, n'eût supprimé l'ordonnance d'amnistie.
« J'aime ma canne et j'en suis aimé; je ne me sépare d'elle que pour aller à l'église, et ma servante a remarqué qu'elle tombait alors dans une profonde mélancolie; moi-
même, lorsque je fais un fin calembour, je la sens qui tressaille d'admiration sous ma main.
« S'il survenait une révolution qui rognât, comme jadis, les sommités sociales, elle me suivrait à l'échafaud, et sa tête de cuivre doré tomberait avec la mienne au panier du bourreau
« Vous n'aurez pas, dans ma canne, un de ces conseillers turbulents qui protesteront contre les mesures Humann; mais quand il faudra voter quelque grande mesure d'utilité publique, tel qu'un bal au comice ou une adresse à Sa Majesté, ohl alors, chers électeurs, vous pourrez compter sur notre dévouement.
<( Il est vrai que ma canne ne se fera pas remarquer par un grand talent d'élocution, qu'elle n'égayera pas la discussion par un de ces jolis calembours dont les avoués de Clamecy régalent au dessert leurs convives, et qui ont porté mon nom jusqu'aux limites les plus reculées de l'octroi, mais je lui prêterai une de mes vieilles toques, afin qu'elle puisse opiner du bonnet. »
Si, dis-je, M. Paillet tenait aux électeurs ce petit discours, sa canne obtiendrait dans sa section une imposante majorité.
iboi