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LA BOURGEOISIE ET LE PEUPLE LE TITRE DE CITOYEN

O électeurs! quand reviendrez-vous de la sotte admiration que vous professez pour cette aristocratie de bas étage? Ils se disent honorés de vos suffrages; mais ne voyez-vous pas combien ils vous méprisent. Ils ne vous parlent, ils ne vous abordent qu'une fois en trois ans; tout le reste du temps vous êtes pour eux des hommes d'une nature infime, une sécrétion de Dieu plutôt que sa création; vous avez tout juste l'intelligence nécessaire pour comprendre leur mérite; vous êtes un limon grossier mis ici-bas pour fabriquer des conseillers. Si ces hommes fondaient une religion, ils feraient de Dieu un bourgeois, et le représenteraient en habit à la française et en jabot.

Du reste, le culte superstitieux que vous leur rendez les justifie. Vous êtes plus stupides que les sauvages qui, d'un fétu, d'un morceau de bois pourri, se font un fétiche; plus stupides que les Egyptiens qui, au lieu de les mettre au pot, adoraient les carottes de leurs jardins. Vous êtes aussi honnêtes gens, vous êtes aussi intelligents qu'eux, vous comprenez mieux qu'eux vos intérêts; ne vous viendra-t-il jamais à l'idée que vous êtes plus capables qu'eux d'administrer vos propres affaires? Pourquoi vous mépriser vous-mêmes en préférant à vos amis, à vos frères, à vous-mêmes, des gens que vous ne connaissez que par leur surface? pourquoi glorifier ceux qui vous rabaissent. Qu'on me cite un bourgeois qui, dans une élection, ait donné sa voix à un homme du peuple et je déchirerai ce pamphlet.

Le peuple est comme le bœuf : ceux qui sont au-dessus de lui par leur position sociale, il les voit d'une grandeur démesurée; il leur prendrait volontiers le pied pour le mettre sur son cou. C'est cette fatale idée de supériorité qu'il attache à tout, qui prédomine par la fortune, qui le maintient dans l'esclavage. Du moment où le peuple sera convaincu qu'il est égal en intelligence à ceux qui le surpassent en richesse, toutes les aristocraties disparaîtront de la surface de la nation et l'égalité fera passer les hommes sous sa guirlande de fleurs.

Une autre erreur qui n'est pas moins funeste, c'est que nous ne nous trouvons pas assez liés par nos devoirs de citoyen. Le titre de citoyen est la noblesse de l'homme social; c'est la seule et véritable noblesse. L'ancienne noblesse concédait des privilèges, ce sont des charges que celle-ci impose; au lieu d'armoiries, elle a des devoirs gravés sur son écusson.

Vous êtes, dites-vous, bon fils, bon père, bon épicier; c'est très bien, mais vous n'êtes encore que la moitié d'un honnête homme. Ces petites vertus de coin du feu, de comptoir, de tribunal de commerce, ne suffisent pas au citoyen. Croyez-moi, vous êtes obligés de voter en conscience, aussi bien que d'acquitter vos billets à leur terme. Il y a pour l'homme libre d'autres délits que ceux qui sont gravés au Code pénal. Celui qui vend son bulletin pour des intérêts particuliers est un voleur, et celui qui le cède à des considérations de société, est un lâche.

A quoi sert, dites-vous, que nous allions aux élections? Mais qui vous a donné le droit de faire faillite de votre bulletin à la patrie? Que deviendraient nos institutions si tout le monde agissait ainsi? Voulez-vous laisser le champ libre aux intrigants et aux racoleurs de scrutins?

Les électeurs, c'est toute la liberté! C'est parce que la majorité des électeurs ne remplit pas les devoirs que le privilège de citoyen leur impose, que nos institutions sont faussées, que nous n'avons plus qu'un simulacre de Constitution, que le despotisme du plus fort, que les gouvernants trahissent les peuples avec impunité, et que la loi est une toile d'araignée où les moucherons eux-mêmes ne sont plus arrêtés.

Ne soyons pas si fiers de la Révolution de Juillet. Pour reconquérir la liberté, il ne faut qu'un accès de courage, que la flèche de Tell au cœur d'un despote; mais pour la garder longtemps et toujours, il faut l'exercice constant des devoirs qu'elle impose. Si les électeurs votaient selon leur conscience, les députés rempliraient fidèlement leur mandat, et demain la souveraineté du peuple ne serait plus un mensonge. En 93, on mourait pour la patrie; aujourd'hui, on n'ose lui donner un vote consciencieux.

O France! dans quel abaissement te voilà descendue! Où sont tes admirables citoyens de 93, et les grands soldats de l'Empire? Qu'as-tu fait de tes couronnes de Fleurus et de Marengo? Mire-toi dans les deux mers qui baignent ton rivage et tu verras quels honteux stigmates ils t'ont mis au front. Va, tu me fais l'eifet d'un homme décoré attaché au pilori.

Pamphlet VII

NOTICE

Dans les derniers mois de 1841 (août-septembre), une des questions qui passionnèrent le plus l'opinion publique, fut celle du recensement pour la contribution personnelle, pour le montant des loyers d'habitation et le nombre des portes et fenêtres imposables. Le ministre des finances, M. Humann, avait pris des mesures vexatoires qui provoquèrent un mécontentement général. Ces mesures fiscales consistaient à faire faire le recensement aux agents du fisc, contrairement à la loi qui conférait les opérations du recensement presque tout entières au pouvoir municipal, c'est-à-dire au maire et à deux délégués de la commune, assistés du contrôleur des contributions. Cette dérogation à la loi avait pour but de faire une nouvelle et plus sévère estimation des électeurs censitaires et de grossir le budget. Les agents du fisc, devenus recenseurs, furent en butte à toutes sortes d'humiliations et la résistance, dans certaines villes, alla jusqu'à la sédition ouverte. Le sang coula à Toulouse et surtout à Clermont où, le 10 septembre, un feu de peloton fut dirigé sur une masse de plus de quinze cents personnes. Tillier profita de ces circonstances pour faire le procès non seulement au ministère Guizot, mais à la Monarchie censitaire. Son pamphlet : Je veux être recensé! est un petit chef-d'œuvre d'iionie et de persiflage. Il s'élève, par le symbole, presque jusqu'au lyrisme.

TEXTE. — Association (11, 16, 21 novembre 1841); — en brochure (1842 [Cf. Pamphlet 111, Te.xte] et 1844), pour compléter sous le N° 10 une dernière série de douze pamphlets, après la mort de Tillier; — en volume (Edition Sionest, Nevers, 1846, t. IV, p. 107).

SOURCES. — Elias Regnault : Histoire de huit ans (op. cit.), t. II, le recensement. — Cormenin : Lettres sur la liste civile (1832) et Questions scandaleuses d'un Jacobin au sujet d'une dotation (1840), — Biographie des députés (sessions de 1838-39 [Paris, Pagnerre, 1839]).

JE VEUX ETRE RECENSE! (i>

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