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AVIS AU PUBLIC

« Art. le.

« Tous ceux qui voudront s'affranchir des diverses abstinences du Carême pour l'année 1844, paieront à nos établissements diocésains ie dixième des notes réunies de leur boucher, de leur rôtisseur et de leur laitière.

« Art. 2.

« Ils seront tenus de présenter ces notes à leur curé le jour du Vendredi-Saint, et de jurer sur l'Évangile, ou sur mon mandement, ce qui est la même chose, qu'elles sont pures de toute fraude.

« Art. 3.

« M. le Curé leur délivrera quittance des sommes versées par eux, ainsi que des péchés dont ils auront acquis la rémission, et ils ne seront plus obligés d'en faire mention dans leur confession générale.

« Art. 4.

« S'ils font leurs pàques dans une paroisse qui ne soit pas la leur, ils seront tenus de présenter à l'ofiiciant, avant de s'approcher de la sainte table, la quittance de leur curé dûment légalisée.

« Art. 5.

« Nous prévenons les mangeurs de viande et de laitage qui ne se conformeraient point aux conditions prescrites par les articles précédents, qu'ils encourront des maladies d'estomac dont aucun docteur de la Faculté ne pourra les guérir. »

De cette façon, la créance des établissements diocésains eût été bien mieux assurée. Mais, là n'est pas la question. Quand j'aurai payé mon pot-au-feu à mon boucher, et que je l'aurai repayé à mon évoque, je serai bien quitte de mon dîner envers les hommes, mais, en serai-je pareillement

quitte envers Dieu? voilà ce qui me tient en cervelle; car,

pour tout le gibier de la Nièvre, aromatisé de toutes les truffes du Périgord, je ne voudrais pas contrevenir à la moindre de ses volontés. J'ouvre les Commandements de l'Eglise, et je lis :

Quatre temps vigiles jeûneras.

Et le Carême entièrement.

Je présume que ce n'est pas pour la rime que le poète secrétaire de l'Église a écrit : le Carême entièrement. Donc, l'Eglise veut formellement que nous jeûnions tout le Carême. Or, il me semble que jeûner et donner de l'argent aux établissements diocésains, ce n'est pas la même chose; qu'on ne peut, par le moyen d'écus qu'on fait tomber dans un tronc, changer en orgies un temps d'abstinence. S'il en était ainsi, l'Église s'en fût nettement expliquée avec nous. Et qui l'empêchait d'ajouter, après le Carême entièrement :

Ou de ce jeûne tu pourras Te dispenser en finançant?

Mais l'Eglise n'a pu vouloir nous affranchir, pour de l'argent, des obligations qu'elle nous avait imposées : cela eût fait causer les impies. Ils n'eussent pas manqué de dire que l'épouse de Jésus-Christ trafiquait de ses propres commandements; qu'elle n'avait fait le Carême si rigoureux que pour vendre à un plus grand nombre l'autorisation de s'en aff"ranchir. Du reste, en agissant ainsi, l'Église eût mis la religion à la merci des évêques et livré ses commandements au pillage. Voici, par exemple, M. Dufêtre qui nous vend aujourd'hui, au profit de ses établissements diocésains dans le besoin, la

permission de faire gras ce Carême Mais, demain, s'il

vient, pour ces établissements, une recrudescence de besoins; si un grand mur s'écroule au séminaire, si les ouragans de l'équinoxe emportent la toiture d'une de ses écoles, qui empêchera que notre vertueux évêque, inspiré par ce qu'il y a en lui de saint Vincent de Paul, ne s'arrange avec nous des Quatre-Temps, et ne finisse par nous vendre le vendredi lui-même, quand il n'aura plus d'autre ressource.

Je ne conteste pas à l'Église le droit de permettre, à certains de ses enfants, de déjeuner, pendant le Carême, avec du lait, et de dîner avec de la viande; mais, cette permission, elle ne saurait en faire un objet de commerce; elle ne l'accorde qu'à des chrétiens auxquels leur âge, leurs infirmités ou les exigences de leur position rendraient l'observation du

Carême impossible. Cependant, comme toute pénitence est un châtiment, et qu'en définitive, il faut que justice se fasse, ce qu'Os ne peuvent payer à Dieu de leur corps, elle les astreint à le payer aux pauvres de leur bourse. C'est ainsi qu'un juge éclairé et indulgent convertit, pour certains, la peine de la prison en celle de l'amende. Voilà en quoi consiste ce droit d'affranchissement que l'Eglise a conféré aux évêques, et qu'ils s'adjugent, eux, sans réserve aucune. Quand M. Dufêtre relève tout le diocèse en masse du cinquième commandement de l'Église, il ressemble à un conseil de révision qui s'aviserait, parce quil a le droit d'exempter du service militaire les bossus, les aveugles et les boiteux, d'en exempter tout le contingent. Pour moi, qui ne suis ni docteur, ni théologien, je n'ergote pas avec les saintes Ecritures. Ce que Dieu a dit est dit, et ce qu'il a inspiré est inspiré; il n'y a plus à 3' revenir. Nul n'a le droit de corriger sa 'parole. C'est lui qui a établi le Carême, et s'il l'a établi, c'est probablement pour que nous l'observions. Si M. Dufêtre pouvait, par un ai'ticle de mandement, annuler le Carême, il serait plus puissant que Dieu; or, je crois qu'on peut, sans impiété, admettre le contraire.

Pour moi, voici comment je comprends le Carême : Si j'avais une paroisse à gouverner, je ne dirais pas, le mercredi des Cendres, à mes chrétiens, l'Eglise ouvrira bientôt la carrière de la pénitence; (2) je leur dirais :

« Mes très chers frères. Dieu ordonne que vous jeûniez durant le Carême, et ni moi, ni d'autres n'avons le droit de vous en dispenser; mais voici comment il veut que vous jeûniez : les privations que vous devez vous imposer vont être pour vous un sujet d'économie; car, enfin, si au lieu d'un poulet, vous ne mangez qu'une poignée de légumes secs à votre dîner, c'est l'argent d'un poulet qui restera entre vos mains. Or, n'allez pas serrer précieusement cet argent dans votre secrétaire, et dire: de cette pièce de monnaie et des autres que je mettrai à côté, je m'achèterai un habit neuf à Pâques, ou je rembourserai les cent francs que je redois sur mon champ; ou bien encore, je donnerai à mes amis et à mes parents un grand dîner dans lequel on boira beaucoup de bordeaux et de Champagne....; votre jeûne serait comme non avenu aux yeux du Maître. Peu lui importe, à lui, que vous vous torturiez les entrailles pendant quarante jours, si les privations que vous vous imposez vous reviennent plus tard en jouissances. Ce que vous ôtez de votre table, vous le retrouvez dans votre poche. Vous n'avez pas plus de mérite à ses yeux que le paysan qui, au lieu de manger ses poulets, va les porter

au marché. Votre histoire est celle d'un enfant gâté qui exige un décime de sa mère si elle veut qu'il jeûne le vendredisaint. Mais, l'argent que vous auront épargné vos jeûnes, mettez-le soigneusement de côté, et quand vous aurez réuni deux pièces de cinq francs, allez acheter deux mesures de blé à cette pauvre veuve qui a cinq enfants et n'a pas de pain à leur donner, ou une couverture de laine à votre vieux voisin qui grelotte, malade et sans feu, sur son grabat. Ainsi, la charité aura fécondé votre jeûne, et Dieu agréera votre pénitence parce qu'elle aura été profitable aux hommes. »

Toutefois, j'accorderai, s'il le veut, à M. Dufêtre, qu'on peut, par l'aumône, se racheter du Carême, et même se donner, pendant ces jours, toutes les liesses du carnaval ; mais, l'argent que nous mettrions au tronc de ses établissements diocésains, serait-ce bien une aumône? fait-on l'aumône à des gens qui ne manquent que du superflu? Dieu n'a envoyé l'aumône sur la terre que pour les malheureux, et elle ne s'arrête que devant leur humble seuil. Vous la voyez parcourant les rues avec un paquet de hardes dans une main, et une corbeille de pain dans l'autre; or, si elle rencontrait un prêtre le nez dans son manteau, ou un ignorantin enterré sous son capuce, qu'aurait-elle à leur offrir? Ne savez-vous point, à la fin de cette rigoureuse saison, tout ce qu'il y a de misère dans la ville? Il y a des ouvriers qui ont vendu, pour avoir le pain quotidien, tout ce qui n'était pas haillon parmi leurs hardes; il y a des familles qu'on jette à la rue parce qu'elles n'ont pas de quoi payer le loyer de leur galetas; il y a de pauvres mères, qui n'ont, pour envelopper leur nourrisson, que de hideuses guenilles, et n'ont pas assez de lait dans leurs mamelles pour lui mettre aux joues un peu de rose, et vous voulez qu'en présence de ces misères vives et criantes qui sont sous nos yeux, qui supplient à nos portes, qui troublent notre repos de leurs gémissements, nous fassions attention à vos misères postichées, délibérées et arrêtées dans

votre chapitre! Oh! non. Si nous agissions, ainsi nous

serions de mauvais chrétiens, et Dieu ne nous bénirait pas. Que vos béates prennent pour elles, si elles le veulent, cette charité d'église qui fait retentir son décime dans la sébile du fabricien, et lui fait la révérence; nous, nous aimons mieux cette douce charité qui glisse une pièce d'argent dans la main du pauvre, et s'éloigne les larmes aux yeux. Je sais qu'il fut un temps où bâtir des monastères et engraisser des moines était une bonne œuvre, et il ne tient pas à vous que ce temps

ne revienne; mais Jésus-Christ ne nous recommande point de faire l'aumône aux prêtres, et, dans son Évangile, il nous recommande, avec une sollicitude toute paternelle, de la faire aux pauvres; il va même jusqu'à dire que les pauvres sont ses membres. Je sais bien que l'Église s'attribue le titre d'épouse de Jésus-Christ; mais, enfin, l'époux tient plus à ses membres qu'à son épouse, et je sais bien, moi, que si j'avais un membre souffrant et mordu sans cesse par un implacable rhumatisme, je saurais bien plus de gré à celui qui mettrait dessus un salutaire emplâtre, qu'à l'homme qui ferait cadeau d'une belle robe à mon épouse.

Mais, vos établissements diocésains, quels sont-ils! Vous auriez dû nous décliner leurs noms dans votre mandement; car, pour savoir s'ils méritent notre intérêt, il faudrait que nous eussions l'honneur de les connaître. Mais ne voilà-t-il pas ce grand serin de grand séminaire qui vient, tenant son petit frère de Corbignj^ par la main, nous tendre son tricorne. Je veux dire un mot à ces deux personnages. Or çà, mes frères, que nous demandez-vous? Il me semble que sous le règne de M. Naudot ce n'était pas à vous qu'on était obligé de payer le droit de ne pas maigrir en carême. Quel accident vous est-il donc survenu qui vous oblige à agrandir votre besace? Avez-vous été brûlés? avez- vous été inondés? êtesvous les victimes d'un tremblement de terre? Enfin, raconteznous vos misères. Pour moi, j'ai beau vous examiner de votre rabat à la semelle de vos souliers, je ne vois rien chez vous qui annonce la détresse. Votre habit n'est pas élégant, mais il est du drap dont s'habillent les gens comme il faut. Votre table n'est pas délicatement servie, mais vous avez cette nourriture saine et abondante que promettent les prospectus de collège. Jamais la disette n'a montré ses longs crocs à la porte de votre réfectoire. A la vérité, vous n'êtes pas frais; je trouve même que vous tirez un peu sur le jaune : mais vous vous portez bien, et voilà l'essentiel. Moi, à la condition de me bien porter, je me ferais séminariste. Je ne vois pas que votre titre d'établissement diocésain nous oblige envers vous à quelque chose. Pourquoi vous donnerions-nous notre argent plutôt qu'à l'école des arts et métiers de Chàlons, qu'à l'école de cavalerie de Saumur, qu'à l'école forestière de Nancy, qu'à l'école des mines de Saint-Etienne, qu'à l'école des chartes de Paris, qu'à cent autres écoles enfin qui ont aussi leurs besoins? Je sais que vous êtes fort utiles à la société, qui, sans vous, se passerait d'eau bénite; mais les hommes que produisent ces écoles n'ont-ils pas aussi leur utilité? Et si un

bon chanoine vaut un bon déchiffreur de chartes, un bon déchiffreur de chartes ne vaut-il pas un bon chanoine? Du reste, mes révérends, je ne vois pas que vous soyez si mal dans vos affaires: il faudrait que vous eussiez des vices que nous ne connaissons pas; que vous fussiez des bombanciers, des coureurs de nuit ; que vous missiez de trop bon vin dans vos burettes.

Vous d'abord, petit séminaire de Corbigny, vous êtes en position de gagner de l'argent; vous êtes un maître de pension bien achalandé : de tous les points du département les curés vous envoient une sainte marmaille. Si vous ne placez votre argent à intérêt, vous devez être à même de venir en aide à votre grand frère; et vous, grand séminaire, vous devez n'avoir besoin des secours de personne : vous êtes, comme les collèges royaux, entretenu par le gouvernement, et même il vous fait des bourses. Que vous ne trouviez pas le gouvernement assez généreux envers vous, cela se conçoit; mais le gouvernement a sans doute de bonnes raisons pour ne pas l'être davantage. A quoi bon, en effet, faire tant de prêtres? Quel autel n'a maintenant son ministre, et quelle paroisse se passe le dimanche de la grand'messe? Voulez-vous donc vous former un corps de réserve?

Je conçois qu'il est fort désagréable, quand on a de la vocation pour une bonne cure, de ne pouvoir, faute de quelque argent, arriver à son but; mais que voulez-vous? c'est un malheur auquel feu les Saint-Simoniens avait seuls trouvé un remède. Vous avez soif; à quelques mètres de vous est une magnifique treille de muscat; mais un fossé profond vous arrête. Vous priez les passants d'avoir pitié de vous et de vous aider à combler le fossé, afin que vous puissiez atteindre ces délicieuses grappes pour lesquelles vous avez de la vocation. Ils se rient de vous, et ils font bien. Allez boire, comme les autres, à la rivière.

Rien n'est plus commun que ces désappointements. S'il fallait en pleurer, la rue serait un torrent de larmes. Sur trois hommes qui passent, il y en a deux qui n'ont pu choisir leur profession, et pour choisir sa profession, il faut avoir vingt mille francs de rente. La société se fait un malin plaisir de contrarier nos penchants : si nous lui demandons blanc, elle nous donne noir; vous avez faim, elle vous offre un verre d'eau à la glace; au fantassin elle fait présent d'une paire d'éperons, et au cavalier d'un sous-pied de guêtre; vous auriez voulu être couvreur, elle vous fait garçon de cave;

VOUS aviez des jarrets articulés pour la danse, et vous êtes obligé de vous croiser les jambes sur l'établi d'un tailleur. Tout ce qui existe est soumis à cette loi : la rose aime les papillons, et une couturière la met dans un pot sur la fenêtre de sa mansarde, où les mouches la tachètent de leurs ordures; telle plante aime l'humidité des gras terrains et l'ombre des grands arbres, et le vent qui passe la sème sur le faîte d'un vieux mur. Ce ruisseau qui serait content de serpenter paresseusement dans la campagne, la pente tyrannique du sol l'entraîne au milieu des rochers et déchire ses eaux sur leurs pointes. Vous vous plaignez de ne pouvoir dire la messe, vous qui la diriez si bien ; mais est-ce donc à vous seul qu'un pareil malheur est arrivé? Que de poètes qui n'ont point trouvé de lyre ! que de musiciens auxquels un archet n'est point venu ! que de peintres qui ne sont point allés à Rome! que de journalistes qui n'ont pu arriver au ministère! et que de Napoléons, peut-être, qui n'ont pu tirer leur épée du fourreau! S'il fallait que nous aidassions de notre bourse chacun à se placer sur l'échelon social où il voudrait bien être, il faudrait que notre bourse fût une mine d'or. Et, d'ailleurs, pourquoi aiderais-je plutôt à suivre sa vocation un rhétoricien qui a des dispositions pour la prêtrise, qu'un marmiton qui a des dispositions pour la cuisine. Si plusieurs préfèrent une grand'messe à un bon déjeuner, beaucoup aussi préfèrent un bon déjeuner à une grand'messe.

Mais je souris en moi-même, quand vous me parlez de la vocation de ces apôtres qui courent après une bourse de séminaire. .T'en connais plus d'un qui s'est courbé avec désespoir sous votre lourde tonsure. Ce monde dont vous l'avez violemment arraché, il n'en avait foulé que les bords; mais il avait entendu de loin le son des violons, et vu llotter de loin les rubans des jeunes fdles. En vain vous lui dites que sous les gazons de ce trompeur Eden il y a d'horribles serpents; il n'y a vu que des fleurs; que la belle dame qui une fois lui a souri avait un cancer sous son chàle : sur son front, sur ses joues, sur ses lèvres en fleur il n'a vu que des roses. Il s'est enfermé dans votre étroite soutane, qui presse et gêne l'homme de tous les côtés, comme dans un cercueil ; il gèle entre les froides murailles de votre séminaire; des dalles jaunes de l'église il s'élève pour lui comme une poussière de tombe! A cette oisiveté pleine de liesses que vous lui promettez, il préférerait une pioche de cantonnier avec une maison blanche sur le bord du chemin, entre deux grands noyers, et une

jeune femme. Mais la vocation de tous ces pauvres diables, savez-vous ce que c'est? c'est légoïsme abominable de leurs père et mère, de leur mère surtout, qui rêvent d'une heureuse vieillesse sous le toit paisible d'un presbytère; misérables qui tuent leur enfant pour en manger le cœur!

Ils étaient vignerons, tisserands, cardeurs de laine ; ils n'avaient pas seulement de quoi acheter un rabat à leur abbé. Aussi ont-ils mendié son éducation à toutes les portes, et, dans le trousseau qu'il emporte au séminaire, il n'y a souvent pas un fil qui n'ait été le produit d'une aumône. Que résulte-t-il de là? c'est que le pauvre jeune homme est à peine en possession d'une cure, que son père, sa mère, sa grande sœur lui tombent sur les bras, et souvent il y a un petit frère pour appoint. Lui, prêtre de fortune, qui ne possède que le bréviaire et la soutane, qui n'a que tout juste de quoi vivre dans un économique célibat, il se trouve tout d'un coup chargé d'une nombreuse famille à laquelle une longue diète a aiguisé les dents, et qu'il faut habiller de neuf. Pour rassasier tous ces appétits, pour fournir à tous ces besoins, il est obligé de tirer de son petit autel tout ce qu'il peut produire; il est âpre envers le riche, impitoyable envers le malheureux : de celui qui ne peut donner d'argent, il prend de la toile ou de la filasse. Il est bien entendu que la porte du presbytère est close aux pauvres : si quelque pauvre s'avisait d'y sonner, la vieille mère du curé le dévorerait. Cette misère, si héroïquement supportée, et qui devrait le rehausser, ne fait que le ravaler dans l'esprit de ses paroissiens. M. le Maire se croit infiniment au-dessus de lui; le paj'san qui a un journal ou deux de terre se trouve son égal; tous ne voient en lui qu'un pauvre diable parvenu, et, quand ils n'ont pas autre chose à lui reprocher, ils lui reprochent la pi'ofession de son père. De là vient qu'il est sans autorité dans la commune, qu'on n'y écoute point sa parole, qu'on n'y suit point son exemple, et que son ministère est à peu près stérile.

Puis, chez la plupart de ces prêtres, ni l'éducation ni le bien-être d'une condition meilleure n'effacent la rouille de leur naissance. Ces âmes trop longtemps et trop violemment courbées sous la pression de la misère ne se relèvent plus ; ils ont gardé cette sordide parcimonie dont ils avaient pris l'habitude dans leur pauvre famille, et à quelque aisance qu'ils parviennent, chez eux la main qui reçoit est toujours plus grande que celle qui donne. Leur imagination s'est étiolée sous les froides et humides solives du toit

paternel; quand le soleil luit sur eux, elle ne repousse plus. Une fois prêtres, ils ne lisent plus que leur bréviaire — ceux qui le lisent; — ils restent étrangers à nos arts, à notre littérature, à nos sciences, et même à notre histoire; ils ne savent parler que de leur jardin, de leur cave, de leur bassecour; vous aimeriez mieux causer une heure avec le rustre le plus fieffé du village — pourvu qu'il ne sentît pas l'oignon — qu'un quart d'heure avec certains d'entre eux. La trivialité de leur esprit se révèle, du reste, par celle de leur personne : leurs formes sont lourdes, épaisses, carrées comme celles d'un vieux bœuf; dans cette chair il n'y a rien qui soit sentiment et pensée. Quand vous rencontrez un curé de campagne sur votre chemin, vous diriez un vigneron qui, en revenant de son coteau, a trouvé la défroque d'un ecclésiastique, et la endossée. Comment de tels prêtres peuvent-ils en imposer au peuple? Ils produisent, lorsqu'ils sont à l'autel, la même dissonance qu'une sainte Vierge à laquelle on aurait donné la tournure d'une nourrice, ou qu'un Christ qui aurait l'air d'un professeur de bâton. Les railleries qu'on leur iette de tous côtés sont mauvaises, j'en conviens, et elles tombent à terre; mais toujours est-il qu'elles rejaillissent sur leur ministère. Loin donc de contribuer de mon argent à faire arriver le fils d'un pauvre ouvrier à la prêtrise, si j'étais concile, je voudrais qu'on ne pût conférer les ordres qu'à des individus jouissant d'au moins mille francs de rente.

Lesignorantins ont aussi, sans doute, l'honneur d'être un

établissement diocésain Quant à ceux-ci, je les tiens assez

riches des éloges et des bénédictions de leur évêque. Ce sont des gens qu'on ne voudrait pas tuer, mais auxquels on serait bien fâché d'aider à vivre. S'il fallait absolument les aumôner pour me racheter de mes péchés, j'aimerais mieux n'en jamais commettre. Le clergé sait très bien que des instituteurs laïques valent mieux pour nos enfants que ses Ignorantins, et que les prêtres ne sont bons qu'à élever des prêtres ; mais voici pourquoi il établit ses boutiques de saints en face de nos écoles. Il n'a pas renoncé à ses vieilles idées de domination. C'est un propriétaire évincé qui n'a pas un écu vaillant, mais qui espère toujours rentrer dans ses domaines. L'autorité qu'il a perdue, il voudrait la rattraper par l'instruction publique; il demande les enfants pour avoir les hommes : donnez-lui le champ à ensemencer, et il saura bien y faire croître une moisson qui lui revienne. Ses écoles chrétiennes, c'est un pied qu'il met chez nous, une prise de possession qu'il fait de la génération actuelle ; ce sont des

baraques par lesquelles il prélude à ces grandes maisons religieuses dont il espère couvrir la France. Mais, quand bien même il parviendrait à s'emparer de l'instruction publique, où cela le conduirait-il? La société n'est pas religieuse : luimême s'en plaint tous les jours; or, comme les masses réagissent sur les individus, que c'est une loi du monde moral, aussi bien qu'une loi du monde physique, ces jeunes gens qui viennent incessamment, et de toutes parts, se mêler avec les hommes, au lieu de nous donner leurs idées, se laissent, malgré eux, et à leur insu, infiltrer par les nôtres ; ils ne nous donnent rien de leur dévotion, et nous leur donnons toute notre indifférence religieuse : c'est ainsi que la pluie qui est douce s'imprègne de sel en se confondant avec l'Océan.

Voici donc le dilemme que je pose à mes lecteurs : Ou vous êtes hostiles aux prêtres, ou vous leur êtes favorables. Si vous leur êtes hostiles, il ne faut point les aider; car le but qu'ils se proposent est détestable. Si vous leur êtes favorables, il est fort inutile que vous les aidiez, puisque le résultat qu'ils veulent obtenir est impossible : on n'équipe pas un vaisseau quand on est sûr qu'il fera naufrage pendant la traversée.

L'œuvre de la propagation de la foi*^' est-elle aussi un établissement diocésain? Je ne le sais; mais, comme M. Dufêtre nous recommande cette œuvre avec une sollicitude toute spéciale, je suis bien aise d'en raisonner avec lui. L'émule de saint Vincent de Paul ne prend pas sans doute à la lettre ce principe : Hors l'Église, point de salut. S'il n'j' avait point de salut hors l'Église, Jésus-Christ, au lieu d'être mort pour tous, serait mort tout au plus pour un cent millionnième du genre humain, résultat mesquin et petit pour lequel, bien certainement. Dieu n'eût pas laissé mettre son fils en croix. Ensuite, admettre que Dieu peut condamner à d'horribles supplices des hommes auxquels il a été impossible non seulement de le connaître, mais même de soupçonner son existence, ce serait admettre qu'il est le plus injuste et le plus cruel de tous les êtres. Si de longs ouragans empêchaient qu'une loi publiée en France arrivât en Corse, le gouvernement mettrait-il la Corse à feu et à sang parce que sa loi n'y aurait pas été exécutée? Comment donc Dieu, qui est bien autrement bon, bien autrement juste que notre gouvernement, pourrait-il faire un crime de ne point pratiquer sa loi à de pauvres sauvages que trois à quatre mille lieues de vagues et de tempêtes séparent des contrées où il

est adoré? ou bien il faudrait dire qu'un fils de Dieu a été . crucifié dans chacune des îles de l'Océanie.

Vous répondez à cela que les décrets de Dieu sont impénétrables Impénétrables tant que vous voudrez, mais Dieu

a fait notre raison d'un rayon de la sienne. C'est là, sans doute, ce qu'entend l'Écriture sainte, quand elle dit qu'il a fait l'homme à son image. Cette raison, c'est, à la vérité, une bougie allumée à un soleil et autour de laquelle s'étend une zone d'épaisses ténèbres que ses lueurs ne peuvent percer; mais toujours est-il qu'elle doit nous montrer tels qu'ils sont les objets qu'elle éclaire. Du moment que nous n'avons, pour juger Dieu, que notre intelligence, il est impossible que notre intelligence nous trompe sur les qualités qui constituent son essence. Si Dieu pouvait commettre un acte absurde et cruel aux j'eux de notre raison, nous serions obligés de ne voir en lui qu'une divinité absurde et cruelle. Alors, au lieu de le révérer, nous le mépriserions; au lieu de l'aimer, nous le détesterions, et il ne recevrait, pour tout encens, que des malédictions et des blasphèmes. Il y a plus, cette impiété de notre part serait obligée; il ne pourrait pas plus nous en vouloir à cause de cela, qu'il ne pourrait en vouloir à un cuisinier d'avoir mis un enfant à la broche, s'il avait fait les yeux de cet artiste de telle façon qu'il prît un enfant pour un poulet. Ainsi donc, puisque ces sauvages heureux sont sauvés par leur ignorance, pourquoi voulez-vous la leur ôter? qu'ont-ils besoin, puisqu'ils dorment, du flambeau que vous allumez pour eux? Dieu lui-même l'a dit dans son Évangile : il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Si donc les choses se passent comme Dieu l'a prévu, pour un que vous sauverez en le catéchisant, vous en damnerez cinquante. Vous appelez ces hommes d'horribles cannibales, parce qu'ils mangent vos missionnaii'es après que ceux-ci les ont afi'riandés cinq à six mois de leur chair blanche; mais, quand vos missionnaires veulent les initier aux mystères de notre religion, ils sont mille fois plus cruels envers eux que s'ils les mettaient à la broche. Et vous voudriez que nous contribuassions de notre argent à une telle œuvre!

Mais j'ai une autre objection à faire à M. Dufètre. Dans son Onguent contre la morsure de la vipère noire, il nous fait dire très sérieusement par le docteur Gypendole, charlatan qui sent son emplâtre d'une lieue, que la propagation de la foi par le monde est l'efTet dun uîiracle continuel. J'admets cela très volontiers, moi; mais alors, de quoi vous mêlezvous? laissez donc agir le miracle. Croyez-vous que Dieu, si

VOUS ne lui donniez un coup de main, ne pourrait achever sa besogne, et que vous soyez obligés d'ouvrir pour lui des souscriptions? Puisque le coche va tout seul, pourquoi donc allez-vous, mouche insolente, vous asseoir sur le nez du cocher? Ne pouvez-vous attendre l'heure du maître? Quand le miracle qui chemine toujours sera arrivé, à force de cheminer, sur ces plages lointaines, les croix y pousseront d'ellesmêmes, les feuilles des arbres se changeront en petites images de saints, et les serpents à sonnettes deviendront des missionnaires.

Tout en convertissant les sauvages, vous les civiliserez. — C'est bien! j'aime assez qu'on fasse d'une pierre deux coups. — Et dans quel but voulez-vous les civiliser, s'il vous plaît? — Dans le but de les rendre heureux, dites-vous? — Mais est-ce qu'Adam et Eve étaient civilisés, lorsqu'ils habitaient le paradis terrestre? Or, cette existence qui ne leur mesurait point le soleil, et qui s'écoulait intarissable et pure comme le flot de leurs ruisseaux, n'est-ce pas, à la durée près, celle que menaient ces heureuses peuplades de l'Océanie avant que vous eussiez corrompu leur innocence en éclairant leur simplicité?

. N'était-ce pas encore cette vie paisible, sans douleur et sans ivresse, semblable à un sommeil plein de doux rêves, que Dieu nous destinait, et notre civilisation n'est-elle pas une suite de la désobéissance de nos premiers parents? Oh! si parmi ces petits Edens que Dieu avait cachés entre les plis de l'Océan pour des hommes d'une autre race, il en est encore où le pied de l'Europe, ardent comme celui de Satan, n'ait point enfoncé sa trace, ne vous en faites point le serpent tentateur, ne leur montrez point quel est entre leurs arbres l'arbre de la science du bien et du mal! Sous votre haleine, ces bois en fleurs se flétriraient jusque dans leurs racines.

Cette civilisation que vous leur apportez, ne savez-vous pas encore quelle elle est? N'avez-vous donc jamais vu cette vapeur de larmes qui fume autour de nos maisons, et ce cri de blasphème et de désespoir qui s'élève de tout groupe d'hommes vers les cieux avec l'hosanna perpétuel de vos cloches, n'a-t-il jamais frappé votre oreille? Sans doute, pour le riche, votre société est pleine de liesses; mais, pour faire le bien-être d'un riche, il faut le travail de cent pauvres. Un gros homme épanoui dans sa serviette, qui dîne, et vingt autres hommes chétifs et aff'amés, dont les uns chargent de mets son assiette, dont les autres emplissent son verre, voilà l'image de

votre société. N'est-ce pas là un beau cadeau à faire à vos amis les sauvages?

Vous parlez de vos arts et métiers; mais quels arts et quels métiers leur enseignerez-vous? Savez-vous couper le bois, tailler la pierre, forger le fer? Si, en passant dans la forêt, une ronce faisait un accroc à votre soutane, seriez-vous assez tailleurs pour réparer cet accident? Vous êtes des docteurs en théologie fort habiles, je l'admets; mais je doute fort que vous soyez compagnons du devoir. Quand vous aurez fait une croix avec deux perches, vous serez au bout de votre science, et il faudra que ceux auxquels vous êtes venus enseigner les secrets de vos fabriques et de vos ateliers, vous bâtissent une hutte et vous apprennent à faire cuire vos racines.

Eh! qu'ont donc besoin de vos arts ces riches enfants de la nature? Leur tiède atmosphère n'est-elle pas un meilleur vêtement que les plus beaux draps de M. Gridaine? Ces fruits que leurs arbres produisent d'eux-mêmes et que la brise secoue complaisamment à leurs pieds, ne valent-ils pas bien ce blé qu'il faut extraire du sol comme un métal, et qui ne peut se pétrir qu'avec la sueur et les larmes des hommes? Je m'en rapporte à vous, durs travailleurs, dont la peau est presque une écorce, à vous qui passez votre vie dans la fumée des ateliers et sous les dents des machines; à vous qui vous ensevelissez dans les entrailles de la terre, et pour lesquels il n'3' a plus de firmament; à vous qui êtes attachés au sillon comme la plante, et comme elle ne perdez ni une goutte de pluie ni un raj'on de soleil; à vous tous, forçats de la société, dont la journée est si lourde que dix prêtres ensemble ne pourraient la porter! ne donneriez-vous pas bien votre part de civilisation et de liberté sous la loi, pour la liberté sans limites de la savane, votre noir taudis pour une hutte en feuillage, et tous vos outils pour un canot sur les flots non amodiés du lac, dans lequel vous raccommoderiez vos filets, tandis que le vent balancerait aux rameaux d'un arbre le berceau en écorce de votre enfant?

Et pourquoi s'expatrient donc ces prêtres vagabonds? Manquent-ils chez nous d'infidèles à convertir, pour qu'ils aillent en chercher si loin? Qu'ils récitent leur bréviaire à l'ombre de leur charmille; qu'ils mangent les asperges de leurs jardins ; qu'ils vivent, qu'ils engraissent, qu'ils vieillissent où ils sont nés! S'ils pouvaient faire tout le bien qu'il y a à accomplir autour d'eux, ils seraient bien sûrs que Dieu trou-

verait leur existence assez bien occupée, et qu'il leur donnerait une bonne place en son paradis.

C'était là, d'abord, tout ce que je voulais dire à l'occasion du mandement de M. Dufêtre. J'avais une bonne raison pour être tant circonspect : c'est que, par suite de l'accident dont j'ai parlé au commencement de ce pamphlet, la première partie de l'œuvre épiscopale m'était tout à fait inconnue; mais des personnes charitables auxquelles ma réputation est chère, et qui ont peu de tendresse pour celle de leur évêque, sont venues me trouver chacune avec un mandement. Lisez! m'ont-elles dit. Je m'ébrouai d'abord comme un cheval auquel on présente un seau d'eau bourbeuse ; mais, bon gré mal gré, il fallut lire et me laisser démontrer que j'étais très mal traité dans l'écrit de M. Dufêtre; que les allusions dont j'étais l'objet équivalaient à mes noms et prénoms écrits en toutes lettres; qu'il m'avait caché sous un globe de verre, et que j'avais dix fois le droit d'user de représailles.

— Mais, leur ai-je dit, l'Evangile nous ordonne de pardonner à ceux qui nous offensent; si M. Dufêtre ne le fait pas envers moi, ce n'est pas une raison

— Point! m'ont-elles répondu, il y a exception pour les pamphlétaires, quand ils sont attaqués par des évêques. Un mandement, ce n'est pas chose légère comme vos feuilles, ou comme celles de VEcho de la Nièvre qu'on trouve sans cesse au coin des bornes en état de vagabondage; un mandement se prêche et se reprêche; un mandement s'affiche à la porte des églises, et cela est scellé, au commencement, de deux vertus théologales, et à la fin, d'une croix. Quand un mandement se fait agresseur, il faut le traiter comme il le mérite, afin que cela n'arrive point au mandement de l'année suivante. Cette sévérité est agréable à Jésus-Christ, qui n'a point donné leur crosse aux évêques pour en battre tous ceux qui leur déplaisent. Et, d'ailleurs, en prenant le titre de pamphlétaire, vous vous êtes chargé tacitement de la police littéraire de la ville. Vous n'avez pas plus le droit de dire à un mauvais écrit : Va te faire siffier par d'autres, qu'un procureur du roi n'a le droit de dire à un larron : Va te faire pendre ailleurs. Quand un chétif enfleur de phrases veut monter à notre petit Parnasse nivernais, et marche sur le brodequin de nos poètes, vous devez lui barrer le passage. Il est bon de remettre cha-

cun à sa place ; et si le sacristain de la cathédrale trouvait, un beau matin, un dieu de l'ancien Olympe sur le cochon de saint Cyr, il l'en ferait descendre plus vite qu'il n'y serait monté.

Que faire, donc, et comment résister à tant de raisons, moi qui me rends ordinairement à une seule, quand elle est bonne? Que M. Dufêtre, donc, me pardonne le mal que je vais dire de son écrit; il voit que c'est une nécessité de ma profession.

Du reste, toutes les fois que mon devoir me le permettra, je serai bienveillant envers lui. Ainsi, je ne nie pas qu'il n'y ait en lui beaucoup de saint Vincent de Paul; mais je ne crois pas qu'il s'y trouve autant de Fénelon que le prétend l'Echo de la Nièvre. Toujours est-il qu'il y a fort peu de Télémaque dans son mandement. Il est possible que ce mandement le mène au ciel, ainsi qu'il l'espère; mais il en faudrait beaucoup de pareils pour le mener à l'académie. Le stj'le de l'Évangile, si simple et en même temps si pittoresque, n'est pas assez bon pour M. Dufêtre. Est-ce parce que VEcho de la Nièvre lui a affirmé qu'il était l'envoyé de Dieu, qu'il se croit obligé d'écrire en prophète? Je ne le sais; mais il lui faut du Psalraiste, de l'Isaïe, du Jérémie; il hérisse ses phrases d'Écriture Sainte W, et il ne soupçonne pas que ce qui était beau pour les Galates et les Ephésiens d'il y a dix-huit cents ans, pourrait bien être ridicule pour des Nivernais de 1844 ; il ne voit point — et il a, du reste, cela de commun avec tous les prêtres qui griffonnent — que ces morceaux de prophète qu'il fait entrer dans ses maigres écrits y font l'effet de pierres sculptées, tombées du portail d'une cathédrale, et enfoncées à grands coups de marteau dans le pignon d'une grange. Les pensées qui lui viennent sont, pour la plupart, très communes, et il a la manie de les habiller magnifiquement. Vous diriez, de ces idées triviales parées avec tant de recherche, une réunion de paysannes habillées en duchesses. Il cherche trop à produire de l'effet : cela est cause qu'il fait toujours plus d'effort qu'il ne lui en faut; il n'a qu'un pois rond à manger, et il ouvre la bouche comme s'il voulait avaler une citrouille. Son style est trop fleuri, trop parfumé. On devine que c'est un homme qui prend des odeurs parce qu'il a une infirmité secrète. Vous diriez, de ce style qui sent si bon, les mains d'un coiffeur qui vous passent sur le visage. M. Dufêtre a peu d'idées, mais il a la bouche enflée de mots comme une musette; pour que sa phrase soit sonore, il la fait creuse et il l'écoute résonner. Buffon a dit : « Le style est tout l'homme. »

Cela est surtout vrai de M. Dufêtre. A sa manière d'écrire, vous reconnaissez tout de suite l'homme qui veut occuper plus de place que son volume ne le comporte; un petit homme assez bien pris dans sa taille, mais qui affecte les allures d'un tambour-major. Il a les doigts grêles comme vous et moi, et il veut écrire avec une plume grosse comme un peuplier. En un mot, M. Dufêtre écrivain, c'est toujours ce M. Dufêtre ampoulé, enluminé, redondant que vous avez entendu prêcher, moins sa voix de quarante-huit et son geste long d'une lieue.

J'aime peu à éplucher les fautes de style d'un auteur; cela sent trop un régent de rhétorique corrigeant les copies de ses élèves. Cependant, cela peut être utile. Prenons, pour exemple de ce que je viens d'avancer, les deux ou trois premières phrases du mandement — vous ne m'accuserez point de choisir. — « Bientôt, dit M. Dufêtre, l'Eglise ouvrira la carrière de la pénitence; bientôt elle appellera tous ses enfants aux pieds de la croix de son divin époux, pour les purifier par la prière et les larmes. » La carrière de la pénitence! Quel rapport y a-t-il entre la pénitence et une

carrière? qui s'est jamais avisé de dire : la carrière de la

pénitence? Ensuite, pourquoi ouvrira? Est-ce que la

carrière de la pénitence, puisque carrière il y a, est jamais fermée? est-ce que tout chrétien n'est pas libre de se repentir de ses péchés quand bon lui semble, et est-il besoin qu'il en demande la permission à son évêque? M. Dufêtre ne fait-il pas ici de l'Eglise une ouvreuse de portes ouvertes? Du reste, si je fais cette critique, c'est pour que quelque bon curé de campagne, croyant ne pouvoir mieux faire que de copier son évêque, ne vienne, quelque jour, dire à ses ouailles : « Mes très chers frères, dimanche prochain, j'ouvrirai la carrière du catéchisme. » L'épouse de Jésus-Christ, en parlant de

l'Eglise! qu'est-ce que cela signifie? sous quel rapport

l'Eglise est-elle l'épouse de Jésus-Christ? et pourquoi ne pas dire d'elle madame Jésus-Christ?

« Il me tarde, nos très chers frères, continue M. Dufêtre, de répandre notre âme dans la vôtre, et de vous dire que notre cœur s'étend de plus en plus par l'affection que nous vous portons; que nos entrailles se dilatent, parce que vous serez un jour, s'il plaît à la divine miséricorde, notre couronne de gloire. » — D'abord, qu'a-t-il donc de si pressant à répandre de son âme dans la nôtre, qu'il nous permet, ce

carême, l'usage du lait et de la viande moyennant une aumône obligatoire pour ses établissements diocésains? — et voilà ce qu'il appelle un épanchement de l'âme! — Son cœar s'étend de plus en plus / » — Ne diriez-vous pas la déclaration d'amour d'un poète ridicule à sa maîtresse? Pour peu que l'affection qu'il nous porte augmente, son cœur deviendra gros comme un cantaloup. — Ses entrailles se dilatent... En vérité, bientôt M. Dufètre ne pourra plus entrer dans un confessionnal. Mais est-il bien sur que tous ses diocésains aient compris comme lui la dilatation de ses augustes entrailles? et plus d'une vieille femme, en entendant parler de la dilatation des entrailles épiscopales, ne s'est-elle pas imaginé que M. le Curé leur demandait des prières pour leur évêque devenu hj^dropique? — Parce que vous serez ma couronne de gloire! Vous représentez-vous M. Dufètre couronné dans le ciel de ses deux ou trois cent mille diocésains? Saint homme, va! je ne m'étonne plus que vos entrailles sedilatentà l'espérance d'être si bien coiffé! De bonne foi, est-ce avec cette parole baroque et tourmentée qu'il faut parler au peuple, quand on a sérieusement l'intention de l'instruire, et n'aimeriez-vous pas mieux le langage simple et tout nu d'un bon curé de village, quand bien même encore il se trouverait allié d'un peu de patois.

Les phrases que j'ai rapportées peuvent vous donner une idée du style de M. Dufètre. Suivons maintenant la contexture de son mandement. Le digne prélat commence par se féliciter du progrès de la religion dans son diocèse : « Aussi rendonsnous au Seigneur de vives actions de grâces de ce que votre foi s'accroît. » Mais la joie de M. Dufètre est imprégnée de tristesse, et je la comparerais presque à un bouquet mouillé de larmes. — A quelques lignes de là, notre évêque prend sa voix la plus lamentable pour déplorer les progrès de l'impiété dans ce même département, et il n'est point de crime si noir dont elle ne soit coupable. « C'est surtout par une presse hardie et licencieuse qu'elle étend ses ravages; elle flétrit la vertu, elle canonise le vice; elle s'applique à imprimer son sceau flétrissant sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus respectable, » - sur M. Dufètre, par exemple. — Ce n'est pas tout: si cette soumission religieuse qui unissait le citoyen au magistrat, l'ouvrier à son chef, le serviteur à son maître, n'existe plus, c'est elle, l'infâme, qui en est la cause. Allez, si comme me l'ont affirmé les personnes respectables dont je vous ai déjà parlé, c'est moi que M. Dufètre a voulu peindre sous

les traits de l'impiété, je vous assure qu'il ne m'a point flatté. Il n'y a point, dans l'Apocalypse, de bête plus hideuse et plus baroque que votre pamphlétaire. Je suis tantôt une noire fumée qui monte de l'abîme, tantôt un vent brûlant qui passe et dessèche, tantôt un poison plus corrosif que celui de la vipère noire ; et si, malheureusement, je mordais quelqu'un, le docteur Gypendole, avec tout son onguent, ne pourrait le guérir.

Dans cette vague et incohérente amplification, qu'y a-t-il à réfuter? Fait-on une charge de cavalerie contre un tourbillon de poussière? Ceux qui me connaissent et ceux qui ne me connaissent pas savent bien que je ne suis ni un vent brûlant ni une fumée. Quand M. Dufètre m'appelle noire fumée, je pourrais très bien lui répondre : noire fumée vous-même! Mais à quoi cela aboutirait-il? Deux adversaires qui se combattent avec des assertions, ressemblent, selon moi, à deux hommes qui se battent en duel avec des pistolets chargés de liège. Qu'ils disent tant qu'ils voudront que je suis un impie! ce mot d'impie ils l'ont toujours à la bouche. En dehors d'eux et de leur entourage, ils ne voient qu'ignorance, immoralité et damnation. Leur orgueilleuse pensée se représente Dieu paré d'un rabat et coiffé d'un tricorne ; ils sont convaincus que s'il se recommençait, il se ferait à leur image. Mais cette accusation d'impiété dont ils me poursuivent, que prouve-telle, sinon que je pense autrement qu'eux? Je ne suis pas, moi, obstiné dans mes erreurs. Au lieu de me dire tant de fois que je suis un impie, qu'ils me prouvent une seule fois que j'en suis véritablement un, et le lendemain j'irai faire amende honorable, la corde au cou et en chemise, à la porte de leur cathédrale. Quoi! je demande à grands cris à me convertir, et dans cette ville où les rues sont tachetées de tant de soutanes, je ne trouve point un convertisseur! Mais ce qu'il ne veut point faire à cause de moi. M. Dufêtre devrait le faire du moins à cause de ses diocésains. Ils sont mille à quinze cents qui lisent mes pamphlets, et qui se damnent en les lisant. C'est là, certes, un affreux malheur, un malheur plus déplorable que si la cathédrale s'écroulait un dimanche pendant la grand'messe. Eh bien! M. Dufêtre, cet homme dont le cœur s'étend de plus en plus par l'affection qu'il porte à son diocèse, ne veut point y porter remède. Il dit et souvent répète que mes pamphlets sont une œuvre impie; mais suppose-t-il donc à ses diocésains la simplicité d'un enfant auquel il suffit de dire, pour l'empêcher de toucher à une

chose qui lui plaît, que c'est de l'ordure? Cette vague excommunication qu'il jette sur mes écrits ne fait que les recommander davantage. Mes lecteurs se disent que si les prêtres pouvaient me convaincre d'impiété, ils ne se refuseraient pas cette satisfaction; que du moment qu'ils n'ajoutent à leur accusation aucune preuve, leur accusation est un mensonge; et ce raisonnement me semble assez logique. Mais si on leur démontrait que mes petits livres sont l'œuvre du démon, qu'on se damne rien qu'en les dépliant, ils ne seraient pas assez ennemis de leur âme pour les lire, et, dussent-ils allumer du feu tout exprès, ils les brûleraient aussitôt qu'ils seraient entre leurs mains. Cela aurait, du reste, un autre avantage pour les prêtres : celui de me faire beaucoup de tort.

Vous dites que je canonise le vice! Ce ne serait pas, en tout cas, la première fois que le vice aurait été canonisé. Mais gardez cette expression d'église pour une occasion meilleure. Je ne canonise pas, moi, ceux que j'admire, ce serait trop peu de chose : je les glorifie. Or, quel vice ai-je donc glorifié? Vous ne sauriez le dire. Mais moi je vous dirais bien, à vous qui m'accusez de flétrir la vertu, quelles vertus vous avez flétries. Et encore, ce que vous avez flétri, c'est plus que de la vertu : c'est de la gloire! Ainsi, à propos de ces deux petits os que M. Gaume a apportés de Rome, et que vous avez appelés Sainte Flavie, n'avez-vous pas blâmé comme une apothéose impie cette tardive sépulture que la France donnait aux restes amnistiés de Napoléon? N'insultiez-vous pas en vous-même notre empereur de vos réticences, et n'éleviezvous pas au-dessus de lui votre sainte nouvelle, cette sainte à miracles qui prenait tout le diocèse sous sa protection, et qui s'est laissé manger le visage par les rats? Et ce Panthéon que la République avait ouvert à ses grands hommes, et dont nous avons lâchement laissé chasser leurs cendres, ne l'avezvous pas conspué? N'avez-vous pas essayé de faire monter jusqu'aux héros réfugiés sur son fronton les éclaboussures de votre lourde parole? Cette inscription : « aux grands hommes, LA PATRIE reconnaissante! » n'a-elle pas fait saigner votre cœur de désespoir? Dernièrement encore, dans vos Etrennes religieuses, ne vouliez-vous pas qu'on mît un bénitier à la porte de notre temple de gloire; que sur ce dôme si haut monté et que le soleil dore avant vos cathédrales, on plaçât une statue de sainte grosse comme le poing? S'il m'était échappé de telles paroles, à moi, je m'en repentirais toute

ma vie; je me regarderais comme un sacrilège, si j'avais de mon petit souffle voulu éteindre un seul raj'^on de notre gloire !

Mais vous, prêtres, ces choses vous sont permises; chez >ous, elles n'indignent personne. Vous, vous n'êtes point de la France; vous êtes de Rome; vous êtes au milieu de nous comme un vaisseau à l'ancre que rien n'attache aux flots qui le portent; votre nation, c'est cette congrégation d'hommes tonsurés, disséminés à la surface de l'Europe; vous n'avez d'autre charte que les canons de l'Eglise, et le pape seul est "votre roi. Si quelque jour ce monarque en surplis envahissait la France, à la tête d'une procession, et nous laissait un de ses sacristains pour vice-roi, vous seriez au comble de vos ▼ceux. Les gloires rayonnantes de notre siècle vous font cligner les yeux; il vous faut, à vous, les gloires dépolies de l'ancien régime; pour vous, notre histoire commence à la Sainte - Ampoule et finit à l'échafaud de Louis XVI; les victoires de nos pères ne sont que des assassinats, et leurs conquêtes que des brigandages : vous ne pouvez concevoir comment Dieu a pu leur laisser gagner les batailles de Marengo et d'Austerlitz, et dans mille ans, vos jésuites écriront, pour l'instruction de la jeunesse, que, durant la République et l'Empire, il ne s'est levé ni soleil ni lune pour la France. Vous qui m'accusez de canoniser le vice, vos héros, quels sont-ils? Vous n'osez nous les dénoncer; mais nous les connaissons. Vos héros, ce sont les hommes de la Vendée ; ce sont ces curés impies qui menaient leurs pa3'sans insurgés, un crucifix dans une main et un sabre dans l'autre, contre les soldats de la France; ce sont ces abominables prêtres qui allaient de cour en cour mendier des ennemis à leur pays, et bénissaient les drapeaux étrangers. Croyez-moi, Monsieur Dufêtre, faites votre eau bénite, confessez vos béates, et n'allez pas vous heurter imprudemment contre mes pamphlets qui ne demanderaient pas mieux que de vous oublier; ne jetez pas de pierres sur un toit d'acier quand vous avez un toit de verre.

Quoi qu'il en soit, puisque la foi progresse d'un côté, comment l'impiété peut-elle progresser de l'autre? Le docteur Barot(5) serait-il assez bon professeur de théologie pour expliquer ce phénomène? Je soupçonne qu'il y a ici une légère contradiction. Heureusement M. Dufêtre a un moyen de justifier sa logique. Au bas de son mandement, il y a deux noms: qu'il attribue les premières pages dudit mandement à son co-signataire M. Lacroix (6), et qu'il garde pour lui les autres

pages ; de cette façon, c'est M. Lacroix qui se félicitera des progrès de la foi, et lui, M. Dufêtre, qui déplorera ceux de l'impiété. Je ne vois rien qui doive s'opposer à cet arrangement. Pour moi, peu m'importe qui me fasse monter en noire fumée de l'abîme! et quant au diocèse, je crois bien qu'il aime autant servir de couronne de gloire à M. Lacroix qu'à M. Dufêtre. La question, par exemple, est de savoir si M. Lacroix voudra consentir à passer pour le complice de son évêque.

Toutefois, si ce petit morceau où on accuse la presse d'avoir détruit la soumission qui unissait le citoyen au magistrat, l'ouvrier à son chef, le serviteur à son maître, a peu le mérite du style, il a à un haut degré celui de l'adresse. On prend les premiers de la société par leurs intérêts les plus chers; on leur prêche que c'est par la grâce de Dieu qu'ils sont maîtres et rentiers ; on veut leur persuader qu'à mesure que la religion descendra, leur suprématie ira en s'abaissant. Après cela, s'ils ne se rallient au clergé, il faudra qu'ils soient bien ennemis d'eux-mêmes. Malheureusement pour M, Dufêtre, rien de ce qu'il avance n'est exact. Ce qu'il a pris pour la fumée de l'abîme, c'est probablement la fumée de quelque cigare, et son vent brûlant qui dessèche les paroisses pourrait à peine boire une goutte de pluie sur la feuille d'un buisson. Pour admettre que l'autorité des maîtres sur leurs domestiques, et celle des chefs sur leurs ouvriers a décru, il faudrait n'être jamais entré dans un atelier, et n'avoir jamais eu à son service la moindre femme de ménage. A la vérité, il y a des magistrats qui sont violemment attaqués, aujourd'hui, et qu'autrefois on eût été obligé de respecter; mais cela ne vient point de ce que la foi se retire des masses : c'est qu'aujourd'hui on n'imprime plus par privilège du roi ; qu'aujourd'hui le peuple n'est plus obligé de ronger son frein en silence; que tout acte d'iniquité et d'oppression trouve un accusateur; qu'enfin il y a, dans la Nation, une voix qui n'y était pas autrefois : la grande voix de la presse !

Du reste, voyez comme les prêtres règlent leur conduite sur leurs préceptes. Quel magistrat ont-ils respecté, alors que celui-ci leur nuisait ou même ne les favorisait pas assez ? Et ce pauvre M. Villemain qui est si indulgent pour eux, comment le traitent-ils? Pour que leurs feuilles religieuses lui laissent un peu de repos, ne sera-t-ilpas obligé de se faire jésuite ? En vain M. Dufêtre dirait que ces feuilles n'ont qu'une effigie religieuse, j'ai sous les yeux un dégoûtant

pamphlet — l'Onguent contre la morsure de la vipère noire (7), puisqu'il faut le nommer deux fois — où les trois pouvoirs de l'Etat sont attaqués avec une violence que les feuilles démocrates n'oseraient se permettre, et qu'elles ne se permettraient pas impunément. Un docteur Gypendole, aflublé d'une moitié de soutane et d'un haillon de charlatan, y débite, à chaque page, les absurdités les plus injurieuses contre les Chambres, et la royauté elle-même y est violée par des quolibets qu'un charretier ne voudrait pas jeter à son compagnon.

Du reste, vous pouvez vous faire une idée de la modération de ce Gypendole et de la délicatesse de sa plaisanterie par le petit morceau suivant :

« Vous serez aussi en sûreté que si vous aviez sous le « nez votre flacon de vinaigre des quatre ministres... je me « trompe, des quatre voleurs. »

Cependant, ce pamphlet, M. Dufètre le vend, le colporte ; il le recommande à ses béates, et il l'impose à ses curés, comme un excellent livre : je le soupçonne même d'en être le père. Si vous m'en demandez la raison, c'est que l'auteur semble très content de lui, qu'il vous lance ses arguments comme des coups de poing, et que dans tout le livre il n'y a pas un trait d'esprit. Mais, peut-être M. Dufêtre n'a-t-il fait son mandement que pour se faire '.pardonner le pamphlet. Que M. Martin (du Nord) lui fasse miséricorde !...

Et voilà les hommes qui nous font un crime de cette guerre périlleuse et sans butin possible^ que nous faisons aux traîtres, aux hypocrites, aux vendeurs et aux acheteurs de consciences, aux écornifleurs de sinécures, aux misérables qui courbent leur pays devant l'étranger ! à cette multitude de pandours, enfin, qui se ruent par toutes les brèches sur le budget, et l'emportent à pleines sacoches. Mais depuis quand donc la religion défend-elle de flétrir les actions lâches et honteuses? Si M. Dufêtre a reçu d'en haut de nouvelles instructions, qu'il nous les fasse connaître! Les prêtres s'imaginent-ils que nous ne lisions l'Evangile qu'avec leurs yeux, et que pour le comprendre nous attendions qu'ils nous l'aient expliqué? Ces pages éloquentes où Jésus-Christ éclate en reproches contre les docteurs de la loi, qui étaient aussi les chefs politiques du peuple, croient-ils qu'elles ne sont jamais tombées sous nos yeux ? Leur conscience est-elle donc plus scrupuleuse que celle du Maître, et craignent-ils de se damner en suivant son exemple? ou bien répondront-ils,

comme un des leurs, qui défendait d'aller aux noces, et auquel on objectait que le Fils de Dieu était bien allé à celles de Cana : « Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux ? » Us ne veulent pas voir un réformateur dans Jésus-Christ : son Evangile n'est pour eux qu'un livre de prières. Ils ont enchâssé dans des reliquaires le bois de son gibet, et ils l'adorent ; mais les verges avec lesquelles il chassait les vendeurs du temple, que sont-elles devenues ? Si, au lieu de poursuivre ces vices mortels qui tuent notre société, ils les protègent ; si, au lieu d'attaquer les oppresseurs, ils les flagornent, à quoi nous sont-ils bons? La haie qui pique le maraudeur lorsqu'il viole l'héritage d'autrui nous est plus utile qu'eux.

Suffit-il donc de se faire couper une poignée [de cheveux sur le sommet de la tète et d'endosser une soutane pour être prêtre ? Qu'avons-nous tant besoin de leurs oraisons ? Est-ce parce que tous les ans, aux Rogations, ils arrosent la terre d'eau bénite, qu'elle est féconde ? S'ils n'envoyaient tous les jours à Dieu son contingent de Gloria Patri et Filio, ne ferait-il plus lever sur nous son soleil, et le genre humain tomberaitil dans sa disgrâce s'ils ne lui répétaient sans cesse par mille chantres qu'il est ce qu'il a toujours été, et qu'il sera toujours ce qu'il est: Sicut erat in principio. — Qu'ils se mettent bien en tête qu'on ne leur bâtit pas des églises seulement pour les emplir de fumée et de plain-chant; au milieu il y a une chaire, et c'est là que doit s'accomplir la partie la plus importante de leur ministère. Ils ne doivent pas en descendre une seule fois sans avoir fait tomber sur la foule quelque parole qui lui soit utile. Je trouve très bon, sans doute, qu'ils nous expliquent combien de sortes d'anges il y a au ciel; mais pourquoi se ferment-ils la moitié de la bouche ? Pourquoi ne rappellent-ils point le citoyen comme le chrétien à ses devoirs? pourquoi, à propos du vol d'argent, ne parlent-ils point du vol de places, et à propos de l'homicide, de l'assassinat juridique? Lorsqu'ils parlent de l'obéissance qu'on doit à Dieu, pourquoi ne disent-ils et ne prouvent-ils point que le magistrat lui désobéit, quand il courbe servilement sa conviction sous la volonté inique du pouvoir ?

M. Dufètre n'a-t-il point la langue assez forte pour remuer ces lourds sujets? C'est de ce côté qu'il devrait diriger les bruyantes décharges de son éloquence. Quand il prêche des retraites, quand il tonne à froid, comme un orage d'hiver, contre des vices de vieilles femmes qui ne font de mal à personne, et dont Dieu ne daigne pas seulement prendre note.

il me semble voir un épicier de formes athlétiques pesant une demi-once de poivre. Ses biographes lui disent qu'il est un vaillant soldat d'Israël, couvert d'armes noircies, et entouré de trophées !... Mais, s'il n'a jamais combattu que sur de tels champs de bataille, quels peuvent donc être ses trophées ? des ailes de moucheron, ou tout au plus des cornes de cerfvolant. Au lieu de tirer son épée noire contre un pauvre ver qui s'ébat dans la poussière du chemin, que n'attaque-t-il ces formidables bêtes qui dévorent les hommes ? Des pattes de loup-cervier, des peaux de tigre, des têtes échevelées de lion, voilà le butin qui convient à un brave Israélite. Que lui a donc fait la presse ? Le christianisme avait une mission sainte à remplir ; il avait été envoyé d'en haut pour affranchir le monde, et resemer une autre civilisation à la surface de la terre ; les prêtres n'ont point voulu se charger de cette tâche, et la presse l'a volontairement prise pour elle ; est-ce une raison pour que M. Dufètre la poursuive de ses invectives? A-t-il coutume de se fâcher contre ceux qui font sa besogne? est-il comme mon vieux père qui nous reprochait, quand il nous arrivait de lui mettre son registre au courant, que nous nous le lui gâtions ?

En vérité, je suis tenté de lui répéter ce que Jésus-Christ disait à Simon-Pierre : « Au lieu de vous amuser là à pêcher des goujons avec un bout de fil, venez pêcher des hommes. » Prouvez à cette société indifférente et corrompue que bien servir son pays c'est servir le ciel, et que le culte de la patrie est aussi le culte de Dieu ; rappelez-leur cette parole de Jésus-Christ aux docteurs qui lui demandaient quel était le plus grand commandement de la loi : « Le plus grand commandement de la loi, c'est celui-ci : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit ; et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Or, il n'5' a ici qu'une équation à mettre à la place d'une autre. Vous n'aurez pas de peine à nous prouver, éloquent comme vous l'êtes, qu'aimer son prochain, c'est aimer Dieu, et que le prochain d'un Français, ce ne peut être que la France. En prêchant cette doctrine, vous ne deviendrez peut-être pas archevêque ; mais vous vous préparerez une bonne place au paradis, et moi, en particulier, je serai enchanté de faire partie de votre couronne de gloire.

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