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PIÈCE JUSTIFICATIVE

(Brochure de M. l'abbé Gaume, distribuée avant la translation des reliques.)

Jeudi 29 juin, aura lieu la translation solennelle du corps de SAINTE FLAVIE, VIERGE ET MARTYRE. Nevers doit ce précieux trésor à la bonté toute particulière du souverain pontife Grégoire X VI, actuellement régnant.

La procession partira de l'évêchéà sept heures du matin, traversera la place Ducale, et entrera dans la cathédrale par la porte du Doyenné. La Sainte sera déposée à la chapelle de Sainte- Julitte, sur un autel provisoire. Mo'' l'Evêque célébrera la messe et fera une instruction sur la solennité. Vers le soir, les saintes reliques seront transportées à la chapelle du Catéchisme de persévérance, où elles resteront exposées, pendant neuf jours, à la vénération de tous les fidèles.

L'arrivée d'un saint dans un pays est un grand événement. Or, dans les clioses purement humaines, tout ce qui se rapporte aux faits de quelque importance, acquiert un vif intérêt ; il en est de même, à plus forte raison, dans les choses divines. Quand un personnage mystérieux se présente avec un grand appareil aux portes d'une ville, on se presse sur son passage ; chacun est impatient de le voir, de connaître son pays, son nom, ses qualités, le but de son voyage.

Une illustre voyageuse se prépare à faire son entrée solennelle dans notre ville. Déjà beaucoup de personnes se préoccupent d'un spectacle si nouveau et se disposent à se trouver sur le chemin du cortège. Si vous demandez à la noble Inconnue d'où elle vient, elle vous répond : « Je viens du milieu de la grande tribulation. Je suis de ceux qui ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau : je viens de la cité des martyrs. »

Après la Terre Sainte, consacrée par la présence de l'Homme- Dieu, il n'y a pas sous le ciel de lieu plus saint que les catacombes de Rome, la cité des martyrs. Sous cette vaste plaine de trente lieues de circonférence, dans laquelle était assise l'ancienne capitale du monde, est une ville souterraine d'une immense étendue. Cette ville a ses rues qui fuient et qui se coupent en tous sens ; elle a ses carrefours et ses églises, ses demeures à plusieurs étages, tombes des morts et habitations des vivants. Cette ville souterraine, ce sont les catacombes.

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Dus à l'extraction de la pouzzolane (1) employée par les Romains à leurs gigantesques monuments, ces immenses souterrains furent l'asile de nos pères dans la foi, pendant les grandes persécutions. C'est là qu'ils se réfugièrent et qu'ils vécurent habituellement durant trois siècles. Des millions de tombeaux (loculi), creusés dans les parois des galeries souterraines, renferment les restes sacrés de plusieurs millions de martyrs. (2)

Quand vous visitez les ruines de Pompéï et d'Herculanum, où vous surprenez le paganisme dans les plaisirs impurs de sa vie toute sensuelle, vous ne pouvez vous défendre d'un profond dégoût, malgré le luxe et la beauté des objets offerts à votre vue. Dans les catacombes, au contraire, malgré la pauvreté et les tombeaux qui vous environnent, votre cœur se dilate, vous respirez à l'aise, vous vous trouvez transporté aux beaux jours de la primitive église : jours d'innocence, de charité et de résignation sublime. Vous assistez à la régénération du monde par le sang et la vertu. Vous n'avez plus de peine à croire, vous voyez de vos yeux, vous touchez de vos maios, vous sentez profondément la divinité du christianisme; et votre cœur s'attendrit, votre âme s'humilie, votre bouche devient muette, et des larmes bien douces coulent de vos yeux. Telle est l'impression que produit le pèlerinage aux catacombes.

Dans cette ville immense, il y a, comme dans toutes les autres, un grand nombre de quartiers : chacun est désigné par son nom. Or, entre tous, il eu est un doublement vénérable par son origine et par son antiquité : c'est la catacombe de Sainte-Priscille.

Arrivé à Rome pour la première fois, neuf ans après l'ascension de J.-C, saint Pierre convertit le sénateur Pudens avec toute sa famille. La maison de ces heureux néophytes fut pendant plusieurs années la demeure du pêcheur galiléen. Cependant le feu de la persécution s'alluma ; de nombreux chrétiens triomphèrent, soit dans le cirque de Néron, soit dans l'amphithéâtre Flavien. Leurs restes sacrés devaient être pieusement recueillis. La mère du sénateur Pudens fut une des premières à se charger de ce soin religieux. Plus illustre par sa sainteté que par sa naissance, Priscille donna un vaste terrain, (3) qu'elle possédait aux portes de Rome, pour en faire la sépulture des martyrs. Du nom de la fondatrice, ce cimetière vénérable s'appelle la catacombe de Sainte-Priscille. Là furent ensevelies par la noble matrone et par ses illustres filles, sainte Praxéde et sainte Pudentienne, les glorieux témoins de notre foi durant les premières persécutions. Là fut déposée à son tour, là a été trouvée, de là est partie, pour venir au milieu de nous, l'illustre inconnue qui attend le jour de son entrée.

(1) M. Gaston Boissier (Promenades archéologiques, p. 113) combat cette opinion d'après le grand ouvrage de M. de Rossi (La Roma sotlerranea cristiana, 3 vol., 1864-1878).

(2) Les catacombes sont le lieu où les premiers chrétiens enterraient leurs morts qui n'étaient pas tous des martyrs.

(3) Sur l'histoire des cimetières chrétiens {Cf. G. Boissier, Prom, arch. : Les Catacombes, V).

Vous connaissez son pays ; mais quel est son nom ? Si vous le lui demandez, elle vous répondra : Je m'appelle Flavie. Ce nom est gravé dans l'intérieur même de son tombeau. Or, ce nom, la position de la sainte dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir que notre illustre martyre appartient à la famille Flavia, famille impériale d'où sortirent Vespasien, Titus, Domitien, et qu'elle fut, comme plusieurs de ses proches, une des victimes de leur affreux parent, le farouche Domitien, second persécuteur de l'Église. (1)

Probablement princesse de la famille impériale, et proche parente des maîtres du monde, voilà tout ce que nous dit sainte Flavie de sa condition aux yeux des hommes. Mais la gloire d'être née sur les marches du trône, s'éclipse devant une autre gloire dont Flavie jouit aux yeux de Dieu et de l'Eglise catholique. Vierge et martyre, une double auréole, bien plus brillante que tous les diadèmes des rois, environne sa tête auguste.

Martj're, elle précède dans la liturgie et dans les honneurs de l'Eglise les pontifes, les docteurs, les prêtres, tous les saints qui ne sont pas martyrs; dans le ciel, elle est assise sur un de ces trônes sublimes qui approchent de plus près le trône éternel de Dieu.

Vierge, elle a le droit exclusif de suivre, avec ses brillantes compagnes, l'Agneau sans tache partout où il va. Nous la verrons un jour revêtue de cette double gloire; et sur son corps, plus pur et plus brillant que le diamant, resplendiront, comme autant de rubis et d'émeraudes, les glorieuses blessures qu'elle reçut pour son divin époux.

Vierge et martyre ! Qu'à ce titre sacré tous les fronts s'inclinent, comme ils s'inclinent au nom des héros. Vaincre la concupiscence et la mort, les deux plus redoutables ennemis du genre humain, ceux qui traînèrent à leur char, confondus et enchaînés, la plupart des héros que le monde admire; les vaincre, faible et timide, dans le plus périlleux des combats, certes, je le répète, devant un semblable héroïsme que tous les fronts s'inclinent. Que le monde luimême s'associe non seulement à notre admiration pour les martyrs, mais encore à notre reconnaissance. O hommes, qui que vous soyez ! savez-vous bien à qui vous devez les lumières, la civilisation, la liberté dont vous êtes si fiers ? Au christianisme, sans doute. Mais le christianisme, lui-même, à qui fut-il redevable de son triomphe ? Aux martyrs. De quel sang naquirent les peuples chrétiens ? Du sang des martjTS. Par quel sang furent cimentés les fondements des sociétés modernes ? Par le sang des martyrs.

L'illustre voj'ageuse qui nous arrive réunit donc tous les titres aux hommages et à la reconnaissance universelle. Que le jour de

(1) M. Crosnier (Hagiologie nivernaise [op. cit.J), s'est bien rendu compte de la témérité de ces aflirmations quand il dit, p. 246 : « Que sainte Flavie ait appartenu à la famille des Flavia, qui donna le jour à Vespasien. à Titus, à Domitien ; que son berceau ait été abrité sous la pourpre impériale ; que nous importe ? »

son entrée soit donc pour tous un jour de fête et d'allégresse. Elle possède aussi tous les droits à notre confiance et à notre amour. Quelle puissance lui donnent auprès de Dieu ses qualités augustes de vierge et de martyre ! L'héroïsme de ses vertus, la voix de son sang demanderont miséricorde pour nous, et ils l'obtiendront de celui qui est la bonté et la justice infinie. Ses ossements mêmes, brisés pour l'amour de Dieu, ne sont pas une froide poussière (1), ils sont pleins de la puissance et de la grâce du Saint-Esprit. Des tombeaux des martyrs sort une vertu secrète qui vivifie, qui console et qui guérit les maladies du corps et les infirmités de l'âme. Messagère de la primitive Eglise, sainte Flavie vient nous redire par sa présence la charité, l'innocence, le détachement, le noble courage de nos pères dans la foi. Elle vient ranimer notre zèle, soutenir nos espérances, diriger nos combats, protéger notre pèlerinage, et nous obtenir la plus précieuse de toutes les grâces, la persévérance finale qui, seule, peut nous associer pendant l'éternité au bonheur et à la gloire des saints et des martjTs.

PRIERE A SAINTE FLAVIE, POUR TOUS LES JOURS DE LA NEUVAINE SOLENNELLE QUI SUIVRA LA TRANSLATION DE SES RELIQUES.

Seigneur, tout mon désir est devant vous, et mon gémissement ne vous est point inconnu. Depuis longtemps je répands mon âme en votre présence, vous suppliant de me consoler et de m'accorder la grâce que je sollicite (exprimer ici en particulier les faveurs que l'on demande pour soi ou pour les autres). Soj'ez touché de mes prières et de mes larmes; oubliez mon indignité pour ne vous souvenir que de mes misères et de vos miséricordes. Portez vos regards sur Jésus-Christ mon Sauveur, l'objet de vos complaisances, qui demande pour moi et avec moi ; portez-les sur tant d'âmes pieuses qui vous supplient de vous laisser toucher. Portez-les sur une de vos plus glorieuses martyres, sainte Flavie, qui se joint à moi pour faire violence à votre cœur.

Quand vous lui avez demandé le sacrifice de sa vie au milieu des tourments, elle l'a fait avec joie; aujourd'hui elle vous demande une grâce qui doit la faire connaître, aimer et honorer : ô mon Dieu! pourriez-vous être insensible à la voix de sa prière, à la voix de son sang, à la voix de ses ossements brisés, pour l'amour de vous?

Sainte Flavie, notre protectrice, notre amie, notre sœur, ce n'est pas sans raison que Dieu a permis qu'après tant de siècles vous fussiez retirée du tombeau où vous étiez inconnue à la terre. 11 veut que votre nom, votre puissance, votre bonté soient manifestées au monde, et que la terre s'associe avec transport aux honneurs qui

(1) Chrysost., in S. Ignat.

vous sont rendus dans le ciel. Secondez les desseins du Seigneur, soj'ez sensible à vos propres intérêts. Signalez votre crédit auprès de Dieu et votre tendre affection pour nous. Que tous ceux qui viendront prier à votre tombeau s'en retournent consolés et exaucés, afin qu'ils publient partout l'étendue de votre charité et le pouvoir de votre intercession.

Ce n'est pas non plus sans une vue toute particulière de miséricorde que le Seigneur a permis que vous vinssiez résider dans ce diocèse, dans cette ville, dans cette chapelle, au milieu de nous, préférablement à tant d'autres. Quel honneur pour nous, aimable sainte, d'avoir été choisies(l) de toute éternité pour vous rendre les premières un culte public! Le Seigneur ne semble-t-il pas nous dire qu'il nous réserve les prémices de vos bienfaits? Justifiez nos espérances ; sojez désormais pour nous la source toujours féconde des grâces les plus abondantes et des faveurs les plus signalées, puisque vous serez désormais notre sœur et notre inséparable compagne.

Prenez donc en main la cause de votre gloire : elle dépend en partie de la grâce que je sollicite en ce moment. Vous vous devez à vous-même, de me l'obtenir; vous le pouvez, et, j'en ai la douce confiance, vous le ferez. Oui, vous le ferez; et votre nom sera béni, et mon cœur sera rempli de joie, et je vous aimerai du plus tendre amour, et je vous ferai aimer de tout mon pouvoir, et je vous imiterai, et je vous remercierai tous les jours de ma vie, jusqu'à ce qu'il me soit donné de publier en présence de toute la cour céleste votre puissance et votre bonté. Ainsi soit-il.

(1) Cette prière était spécialement composée pour les jeunes filles du Catéchisme de persévérance.

Pamphlet XIII

NOTICE

Le mécontentement excité chez les partisans de l'évêque par le pamphlet de sainte Flavie fut des plus vifs. Un docteur en théologie du grand séminaire, que Tillier ne désigne pas autrement, « de peur, dit-il, que M. Dufêtre ne lui donne de l'avancement, » déclare son pamphlet « ordurier, » « d'un cynisme dégoûtant, » et lui oppose un pamphlet catholique, l'Onguent contre la morsure de la vipère noire. Il prétend en outre que Tillier veut se vendre; il a pris au sérieux la plaisante idée du pamphlétaire de se procurer des fonds, pour créer un nouveau journal, au moyen de souscriptions qu'il obtiendrait de ses adversaires, M. Avril et M. Dufêtre. « Voltaire et Marat on pu penser de pareilles choses, mais ils ont eu la pudeur de ne pas les écrire. » En second lieu, le juge de paix, M. Paillet, après la lecture de son pamphlet Comment V " Association " peut être remplacée (XI) s'est écrié : « Mais cet homme demande l'aumône ! » D'autre part, le curé d'une paroisse s'est permis de l'excommunier et les vierges de la congrégation de M. Gaume le menacent d'une mort prochaine par la protection de sainte Flavie. M. Dufêtre, enfin, a prêché contre lui et l'a traité « d'esprit infernal. » Ces « pamphlets chuchotes » appelaient une prompte réplique et Tillier la fit avec vigueur. La raillerie, cette fois, s'imprègne d'amertume. Se sentant, par certains traits, atteint dans son honnêteté et dans sa bonne foi, il riposte d'une plume enfiellée.

TEXTE. — 1° en brochure (août 1843 [Nevers, Sionest]); — 2' en volume : De choses et d'autres (i" pamph. [Nevers, Sionest, 1844]). — Œuvres en quatre volumes, t. 111, p. 107 (Nevers, Sionest, 1846).

SOURCES. — L'Onguent contre la morsure de la vipère noire (Cf. note 1).

Voj^ez un peu comme j'étais sot ! Je me figurais que

j'étais le seul pamphlétaire de la Nièvre; que j'avais sucé tout le fiel du département aux mamelles de ma mère, et que cette argile, dont on faisait le reste de mes concitoyens, était pétrie, comme la pâte de jujube, avec du sucre et de la fleur d'orange. J'aurais surtout garanti la mansuétude des prêtres. Une noire vipère, au fond d'un bénitier, m'eût étonné moins et moins effrayé qu'une parole méchante tombée de la bouche d'un homme à soutane. Voici, du reste, ce que je m'imaginais des prêtres : le jour de leur consécration, un ange, pendant leur sommeil, avait extrait délicatement leur cœur de leur poitrine; le tordant, il en avait exprimé toutes les choses impures qui sont dans le nôtre, et l'avait doucement remis à sa place.

Maintenant, je reconnais mon erreur. Je n'ai que ma part de méchanceté, et bien juste. Il y a, dans ce département, au-delà de trois cent mille pamphlétaires; et à Nevers, d'après le dernier recensement, il en est un peu plus de dix-sept mille : pamphlétaires en jupes de bure, en robes de soie, en fauxtoupet, en perruque, en bottes, en sabots, en tricornes; et tel qui m'appelle infâme pamphlétaire, est lui-même un pamphlétaire très infâme. Entre les pamphlets de ces gens-là et les miens, toute la différence qu'il y a, c'est que les leurs ont

la pointe émoussée, au lieu que Mais quoi! lorsque la

mouche vous mord, si sa morsure n'enfle pas comme celle de la guêpe, devez-vous lui en savoir beaucoup de gré ?

Du reste, chers abonnés, on ne peut toujours se fendre la bouche à faire de grandes phrases. Je veux vous donner aujourd'hui quelques échantillons des mille et mille pamphlets qui se chuchotent contre moi. Vous verrez que, si quelque chose manque à mes adversaires, ce n'est assurément pas la méchanceté.

Le premier, et le plus joli peut-être, est l'œuvre d'un docteur en théologie. Ce savant ne connaît ni métaphore, ni hyperbole, ni ironie. Il a fait toute sa rhétorique sans se permettre la moindre figure. Pour lui, les mots n'ont que la valeur que leur donne le Dictionnaire de l'Académie, et les

phrases ne signifient que ce que disent les mots. Il est peu gentil et quelque peu vieux, le cher homme. Eh bien ! si une jeune et folâtre béate lui disait en plaisantant : « Monsieur l'abbé, je raffole de vous, » rien ne lui paraîtrait plus sérieux. De sa vie, il ne la verrait; et si elle demeurait à la porte de la Barre, il s'enfuirait, avec ses in-folio, sur le quai de Loire. Je suis bien sûr qu'il a pris à la lettre ce mot de l'Évangile : « Heureux les pauvres d'esprit, » et que si, par cas fortuit, il lui échappait un mot spirituel, il irait s'en confesser de suite. Au demeurant, c'est un homme de science et de bon sens.

Maintenant, revenons au pamphlet du révérend. Le révérend dînait chez un fonctionnaire, et disait : « Cet écrit, — c'est de mon pamphlet qu'il parlait, — est plein d'ordures; il est d'un cynisme dégoûtant. Voltaire et Marat ont pu penser de pareilles choses, mais ils ont eu la pudeur de ne pas les écrire. »

Que dites-vous de ce petit morceau? Marat et Voltaire qui ont pu penser que M. Dufêtre péchait un peu du côté de la simplicité et de la modestie, mais qui ont eu la discrétion

de n'en rien dire à personne Je ne suis pas riche, mais je

donnerais bien cinquante francs pour que VEcho de la Nièvre eût dit de telles choses.

Le révérend ajoutait : « Cet homme, — c'est moi maintenant qui suis sur la sellette du révérend, — a une âme vile. Imaginez -vous, Monsieur, imaginez -vous. Madame, qu'il voulait se vendre à M. Avril, pour la somme de mille écus ! »

— « Mais, objecta quelqu'un dont j'ai l'honneur d'être connu, c'est sans doute là une plaisanterie de pamphlétaire. Claude Tillier sait bien qu'il vaut à peine quinze cents francs; or, quand on a envie de vendre, on ne surfait pas de moitié sa marchandise.

— « C'est une infamie de plus ! mon cher Monsieur, poursuivit le révérend, presque scandalisé de ce qu'on n'était pas de son avis; rien n'est plus certain. Il veut se vendre : il se vendrait à un marchand d'hommes, s'il avait les qualités requises pour remplacer. Il s'est offert à Monseigneur luimême. Je n'ai pas de conseil à donner à ce sage prélat; mais, à sa place, j'achèterais le quidam par souscription : nous l'emploierions à faire des catéchismes, ou à composer de l'onguent contre la morsure de la vipère noire.

— « Qu'est-ce, Monsieur, fit l'unique et officieux auditeur du révérend, que cet onguent contre la morsure de la vipère noire ?

— « Quoi ! Monsieur, vous ne connaissez pas l'onguent

contre la morsure de la vipère noire ?(i) La vipère noire, c'est l'incrédulité; l'onguent, c'est la doctrine chrétienne; un livre magnifique, Monsieur, qui fait partie de la bibliothèque formée par Monseigneur, pour orner l'esprit, former le cœur et rafl'ermir les croyances religieuses de ses ouailles. Quand on se mêle de faire des pamphlets, voilà. Monsieur, comme il faut en faire; tenez, je vais vous en citer un passage :

« Messieurs et Mesdames, vous allez voir ce que vous « allez voir : une chose merveilleuse que vous n'avez pas « encore vue. Et cependant. Messieurs et Mesdames, en fait « de bêtes et en fait d'hommes, en fait d'inventions et en fait « de remèdes, que n'avez-vous pas vu ?

« Des chiens savants qui jouent aux échecs, comme feu « M. de Talleyrand aux protocoles, vous en avez vu; des « puces militaires faisant l'exercice en douze temps, et capa- « blés de former la première batterie d'artillerie à cheval de « cette brave garde nationale parisienne, dont nous sommes « tous susceptibles de marcher avec, vous en avez vu; des « artistes en vers, en prose, en législature, en philosophie, « dont les yeux, ornés de doubles lunettes, ne les rendent « pas très capables de distinguer nettement le bout de leur « nez, et qui se flattent de lire dans la nue, vous en avez vu ; « les quatorze mille vérités de la Charte constitutionnelle, « vous les avez vues; les cendres du grand Napoléon, vous « les avez vues; du bitume de toute qualité et de toute cou- « leur, vous en avez vu

« Ainsi, Messieurs et Mesdames, prenez une boîte de mon « onguent, respirez-en seulement l'odeur, et vous pouvez « voyager dans tous les lieux infectés par la vipère noire, « fréquenter nuit et jour les malheureuses victimes de ses « morsures contagieuses, avec la même assurance que le « médecin visite les lazarets de pestiférés, lorsqu'il a sous le « nez son flacon de vinaigre des quatre ministres, pardon, « des quatre voleurs. »

— « Et tout le livre, Monsieur, est de cette force.

— « Pouah! » firent tous les convives.

Cette explication ne découragea pas le docteur et il poursuivit :

— « Imaginez-vous, Monsieur, que, l'an passé, j'ai, sans le savoir, voyagé avec ce drôle! — c'est toujours de moi qu'il est question. — Oui, nous avons fait deux myriamètres côte à côte. Il m'a brûlé la moitié de mon tricorne avec son cigare, et il ne m'a pas seulement dit : « excusez! »

Et le saint homme semblait éprouver les deux sentiments que voici : d'abord, une sorte d'étonnement de ce qu'il ne fût pas raj'onné de lui, alors que nous étions sur le même coussin, quelque chose qui m'eût sanctifié; puis cet effroi qu'éprouverait une jeune fille, si sa femme de chambre venait lui dire que dans le panier à ouvrage, qui était tout à l'heure sur ses genoux, il y avait une vipère noire.

Excellent prêtre, va! heureux ceux qui dînent avec toi, surtout si on leur sert du bon Champagne, et qu'ils aient une jolie voisine !

Vous comprenez, chers abonnés, que je ne suis pas assez docteur en théologie pour me mettre en souci de tels propos. Si je les consigne ici, c'est qu'il est bon qu'on se fasse une idée de la portée d'esprit de ceux qui sont chargés d'enseigner les choses saintes à nos jeunes prêtres, et de la charité de tous ces professeurs d'évangile. Du reste, ne me demandez pas le nom de ce spirituel abbé : je ne vous le dirais pas, quand bien même vous me mettriez à la question; j'aurais peur que M. Dufêtre lui donnât de l'avancement.

Le second pamphlet est de M. Paillet. (2) M. Paillet a fait contre moi des pamphlets qui valent beaucoup mieux que celui-ci. Ainsi, il m'a fait condamner à huit jours de prison (3);

ainsi, quand il était du Comité cantonal Mais qu'importe,

je vous donne son pamphlet pour ce qu'il vaut.

D'abord, il faut vous dire que, de son vivant, M. Paillet jouissait de l'estime de ses concitoyens, sa canne inclusivement; il parlait sans trêve et sans repos de l'estime de ses concitoyens. Vous lui eussiez dit, au cercle littéraire de Claraecy : « M. Paillet, vous avez fait une grande faute de littérature, en tirant cette bille au doublé ; » vous lui eussiez dit, dans un bal aux frais de la ville : « M. Paillet, vous avez mal exécuté cet en-avant-deux; » il vous eût répondu, se rejetant fièrement en arrière : « Apprenez, Monsieur, que je jouis de l'estime de mes concitoyens! » Mais, je ne sais comment cela se fit, bien qu'il jouît de l'estime de tous ses concitoyens, M. Paillet fut tué raide aux dernières élections municipales, et Dieu sait ce que sa fin déplorable a coûté de larmes aux ménétriers et aux divers employés des bals bourgeois! M. Micot en fut indisposé de chagrin; son épouse en eût des vapeurs, et, pendant trois jours, tous les violons salariés du canton exhalèrent des sons plaintifs de leurs cordes. Cependant, M. Paillet revient. D'abord, il revient le samedi de chaque semaine à son audience; ensuite, il revient tous les soirs au

cercle littéraire de Clamecy, dont ses talents au billard et à l'impériale, deux genres de littérature qu'il possède à un haut degré, l'avaient fait nommer président.

Or, audit cercle littéraire, après avoir lu mon premier pamphlet, il ouvrit, pour me servir de l'expression de Virgile, la bouche en ces termes : « Mais cet homme demande l'aumône! » Je soupçonne fort M. Paillet d'avoir fait un peu de théologie.

Ses collègues, ébahis, attendaient qu'il s'expliquât; mais le grand trépassé se drapa majestueusement dans son linceul, et se tut; c'en était fait, le coup était porté. Ce trait de littérature m'avait mis hors de combat. Celui qui fait des sabots pour vivre, travaille; mais celui qui gagne sa vie en écrivant, mendie; cela est évident, et si évident qu'un célèbre avocat du cru l'a confirmé. Ainsi, il ne me reste plus qu'à briser ma plume et à épandre mon encre de la Petite-Vertu dans le ruisseau; bien heureux encore si, quand j'irai revoir mon pays natal, M. le Maire de Clamecy, qui est l'avocat cidessus, ne me fait pas arrêter comme vagabond!

Et pourtant, ce M. Paillet, je l'avais amnistié à l'occasion du baptême du comte de Paris. O clémence humaine, ne feras-tu donc jamais que des ingrats!

Je sais les égards qu'on doit aux grandeurs déchues : aussi ne voudrais-je rien dire qui fût trop dur à cette âme en peine; et même, si elle avait besoin de quelques De Profundis, j'en aurais à son service; mais il ne faut pas que M. Paillet abuse de sa qualité de défunt pour attaquer les vivants : je n'admets pas que la grande infortune dont il a été frappé lui confère le droit d'insolence. Les ruines, si elles veulent être respectées, ne doivent pas faire tomber leurs pierres sur les passants.

Toutefois, j'ai de l'obligation à M. Paillet : si je ne suis plus maître d'école, c'est à ses complots que je le dois. Je me contenterai donc de lui répondre qu'il me prend pour un autre. Peut-être me prend-il pour un homme dont je vais vous raconter l'histoire en peu de mots; car ce n'est pas une trop belle histoire. L'individu qui en est le héros pourra quelque jour être mis au rang des avoués célèbres; mais je doute fort que sa biographie fasse jamais partie du Plutarque de la jeunesse.

Le héros, donc, de mon histoire était, sous la Restauration, »n pauvre petit clerc râpé, besogneux, dînant de peu et déjeunant à peine, très actif, du reste, très griffonneur, mais, au demeurant, ne sachant où prendre une charge, et attendant qu'il lui en tombât une du ciel. En ce temps-là, un avoué de

l'arrondissement se fît destituer, et notre petit monsieur de demander sa charge. Il dit tant et tant de patenôtres à la porte des ministres, à la porte de Mme d'Angoulême, à la porte du roi de France et de Navarre, à la porte des valets de chambre du palais, qu'on lui fit la charité de la charge de son confrère, et, à vrai dire, il est le seul homme au monde auquel ledit confrère ait fait du bien.

Or, il advint qu'à son tour la Restauration fut destituée; alors notre avoué se mit à déblatérer contre la Restauration, comme s'il n'eût fait que cela de sa vie.

« A la vérité, disait-il, cette dynastie a rendu un grand service à la France en me faisant avoué, je ne puis dire le contraire; mais son parjure a effacé le mérite de cette action : je ne la connais plus. »

Il fut d'abord tout liberté, tout ordre public; mais, la liberté étant tombée dans la disgrâce de la cour, il finit par n'être plus qu'ordre public. A cette époque, il prit une canne, porta le ventre en avant, et rejeta les épaules en arrière : pose s^'mbolique qui indiquait la stabilité du Gouvernement en même temps que l'importance du personnage. Vous sentez que les bienfaits de la Restauration devaient brûler les mains à ce généreux patriote; aussi, n'avait-il rien tant à cœur que de s'en débarrasser. Il eût bien pu, comme tant d'autres, donner sa démission; mais le député de l'arrondissement eût été assailli de pétitions au sujet de sa succession, et il voulait épargner cet embarras au grand homme. Ayant donc trouvé un bon prix de sa charge, il la lava.

« Louis-Philippe, ô mon roi! s'écria-t-il alors, tu le vois, je n'ai plus rien à cette coupable dynastie! gratifie maintenant ton serviteur d'un bon emploi! »

« Mais, me dit quelqu'un, cet homme ressemble beaucoup à un mendiant qui, sa besace pleine, va vendre le pain qu'il a ramassé, et revient dire à d'autres portes : Un morceau de pain, s'il vous plaît, pour ce pauvre homme qui meurt de faim !

— Monsieur ou Madame, allez demander cela à M. le Maire de Clamecy, qui apprécie si bien la mendicité, et laissez-moi achever mon histoire. »

Il n'j' avait pas, pour le moment, d'avoué destitué dans le pays. Le héros infortuné de cette histoire fut donc obligé de se contenter d'un emploi non traficable. A la vérité, cet emploi lui donne peu de peine et lui rapporte pas mal d'argent; mais il est toujours fort désagréable de ne pouvoir vendre ce qui ne vous a rien coûté. Ce qui console, du reste, cet honnête

fonctionnaire, c'est que, quand l'âge le forcera d'abdiquer, il pourra revendre à son successeur sa robe et ses vieux rabats.

Si M. Paillet me prenait pour ce grand mendiant, il me ferait beaucoup trop d'honneur; j'avoue, en toute humilité, que je ne suis pas digne de délier les cordons de sa besace, et même que je n'aurais pas la force de la porter.

Adieu, M. Paillet; quoi qu'il advienne, c'est un suprême adieu que je vous fais. J'aurais pu répondre plus au long à votre pamphlet; mais j'ai craint de faire de la peine à votre canne, à votre canne, veuve inconsolable, qu'on voit toutes les nuits rôder autour de la boîte où les électeurs vous ont enterré, et qui s'en retourne chancelante, désespérée, et jetant comme un bruit de gémissements sur le pavé, parce que votre main ne s'est pas appuyée sur sa pomme. On dit même que, dernièrement, elle a battu votre greffier qui, l'ayant rencontrée dans la rue, voulait la ramener à la maison. Toujours est-il que je perds en vous un beau sujet de pamphlet, M. Paillet.

Voici maintenant quelques pamphlets de la façon des béates. Il y a, à mon égard, un schisme dans la congrégation de M. Gaume : beaucoup de ses vierges prétendent que je me meurs par la protection de sainte Flavie;!ibeaucoup, aussi, plus impatientes que les autres, veulent que je sois déjà mort, très mort, et même enterré. Je me meurs, soit; cela est possible. Il y a longtemps, en effet, que les années de la jeunesse, ces beaux oiseaux de passage, qui fuient aux approches de l'hiver, se sont envolées de moi. J'ai fait plus de la moitié de mon voyage; déjà je suis sur l'autre versant de la vie, terre morne où il reste à peine aux arbres quelques feuilles, et dont le ciel gris et gypseux est plein de neiges qui voltigent! Or, quand on est arrivé à cette pente, on roule plutôt qu'on ne descend. Mais, que je sois mort, je le conteste. Voilà, du reste, un miracle qui est hoc à sainte Flavie; que je meure aujourd'hui, que je meure demain, que je meure dans dix ans, les vierges émérites de M. Gaume ne manqueront pas de dire que c'est leur sainte qui m'a tué.

Ces menaces d'une mort prochaine m'effrayaient, je l'avoue; mais saint Claude, mon vénérable patron, m'est apparu une de ces dernières nuits : « Ne crains rien, mon cher Claude, m'a-t-il dit, Jésus-Christ a lu tes pamphlets, il les approuve, et s'il ne s'y abonne point, c'est seulement pour ne pas désobliger M. Dufêtre. C'est toi qui défends la religion, et

ceux qui l'attaquent, c'est cette tourbe de jésuites qui la manipulent, qui la façonnent dans l'intérêt de leur ambition, comme si elle était leur chose. Tu tousses, je lésais; de là-haut je t'entends tousser, et, sans compliment, je trouve que tu tousses très bien; mais ne prends point de sirop de gomme, c'est un liquide insignifiant; couche-toi tôt, lève-toi tard, et va t'imprégner de l'air salutaire de la campagne. Je n'aflirme pas que ce régime te guérira, je ne suis pas, moi, un de ces saints empiriques qui font la médecine comme s'ils avaient besoin de cela pour gagner leur vie. Mais si sainte Flavie touche à ta poitrine, elle apprendra ce que c'est qu'un Claude : d'un coup de ma crosse, je lui mets son fémur en cent morceaux, « Cher patron, lui répondis-je, est-ce que par hasard votre crosse serait plombée? Mais, en tout cas, vous ne voudriez pas en faire usage contre une femme, vous êtes trop Franc-Comtois pour cela !

— Une femme, me répondit-il, une femme ! qu'est-ce que cela signifie ? La méchanceté est-elle donc inviolable, du moment qu'elle est jointe à la faiblesse? Et toi-même, Claude, tout Claude que tu es, t'abstiens-tu de tuer une puce qui t'a mordu, par la raison que tu es plus fort qu'elle? »

Là-dessus, je m'inclinai, et mon saint patron disparut, ne laissant d'autres traces de sa présence que quelques fils de son interminable barbe.

Mais, voyez un peu, mes abonnés, quelle idée ces saintes femmes, élevées à l'école des prêtres, et nourries du corps et du sang de Jésus-Christ, se forment des objets de leur culte ! Leurs superstitions sont-elles moins féroces que celles des sauvages qui engraissent leurs idoles de chair et de sang humain? Quoi! voilà une jeune fille qu'elles adorent entre tous les saints, pour laquelle leur capricieuse dévotion a délaissé le grand saint Cyr lui-même, et elles s'imaginent qu'elle va assassiner par miracle un pauvre écrivain, père de famille du reste, pour quelques phrases qui ont mal sonné à ses oreilles ! S'il en était ainsi, elle serait, certes, beaucoup plus proche parente de Domitien que ne l'établissait sa position dans les catacombes.

Mais alors, moi que vous traitez d'impie, je vaux beaucoup mieux que vos saints. Dieu sait toutes les plaisanteries que l'Echo de la Nièvre a faites contre moi quand j'étais VAssociation ! Deux fois par semaine, il m'appelait patriote, indépendant et vertueux; or, voyez un peu comme c'est agréable d'être traité de vertueux par YEcho de la Nièvre ! Cependant, je ne suis pas allé attendre ledit Echo au détour

d'une rue, et je n'ai perforé aucune de ses neuf colonnes avec ma bonne lame de Tolède. Si ces saintes femmes écrivaient ce qu'elles disent, elles feraient contre la religion le plus sanglant de tous les pamphlets. De cette idée que les saints assassinent ceux qui les raillent, à cette conclusion qu'il faut assassiner ceux qui raillent les saints, quelle distance y a-t-il donc?

D'autre part, un curé, je ne dis pas de ma paroisse, car je ne sais guère de quelle paroisse je suis, s'est permis de m'excommunier. Comme ce pamphlet est antidaté d'au moins trois cents ans, je n'en parle que pour la forme. Ce ministre de l'Évangile s'imaginait, sans doute, que ma femme me servirait à dîner au bout d'une perche, que mon valet de chambre ferait mon lit avec des pinces, et que mon chien, cessant tout rapport avec un hérétique, refuserait de me donner la patte; mais je le préviens, pour sa gouverne, que rien de semblable ne s'est passé : il y a plus, hier, j'étais témoin à la justice de paix, et on m'a déféré le serment comme aux autres.

Passons maintenant à M. Dufêtre. M. Dufêtre a prêché contre moi; or, comme j'écris ici et que M. Dufêtre prêche là-bas, il est difficile que nous nous entendions. Pour éviter cet inconvénient, désormais j'enverrai mes pamphlets à M. Dufêtre; j'espère que, de son côté, quand il lui prendra fantaisie de parler de moi dans sa chaire, il m'invitera à son sermon : de cette façon, nous serons les meilleurs ennemis du monde.

Mais ce n'est pas là tout; M. Dufêtre a dit, dans des lieux à moi inaccessibles, que j'étais un esprit infernal. Comme le digne prélat ne peut ni se tromper, ni tromper les autres, j'ai douté un instant de ma nature. Ala vérité, je n'apercevais sur mon front aucun stigmate, pas le moindre bouton, pas la plus insignifiante verrue ; mais cela ne me tranquillisait qu'à demi. Enfin, j'essayai de faire le signe de la croix, et l'opération ayant très bien réussi, je fus complètement rassuré.

Mais, sérieusement, M. Dufêtre, pourquoi donc suis-je un esprit infernal? Est-ce parce que j'ai révoqué en doute l'identité de votre sainte ? Mais, vous-même, vous avez dit quelque part que vous étiez presque sûr qu'elle était parente de Domitien. Si vous en êtes presque sûr, vous n'en êtes pas entièrement sûr; si vous n'en êtes pas entièrement sûr, vous en doutez, et si vous en doutez, vous êtes vous-même un esprit infernal : la logique n'a pas deux poids et deux mesures.

Est-ce parce que je ne veux pas croire à ces absurdes miracles que les Jésuites vont colportant parmi le peuple, à ces enfants guéris par l'application d'une image, à ces lettres écrites du ciel par Jésus-Christ, et qui donnent de son style épistolaire une si malheureuse idée ? Mais ces misérables charlatans, dignes tout au plus d'être écoutés par ces chrétiens de foire qui achètent des bagues de Saint-Hubert pour se préserver de la rage, rapetissent Dieu avec toutes leurs jongleries; ils le rendent ridicule, ils dépouillent sa face de ses rayons resplendissants, et nous le montrent sous les traits grotesques d'une caricature. Lui, l'auteur de toute intelligence et de toute raison, ces mauvais porteurs de tricorne le feraient volontiers passer pour un imbécile. S'il avait fait tout ce qu'ils racontent de lui, le sceptre de l'Univers commencerait à trembler dans sa main caduque, et il ne serait pas trop tôt qu'il confiât à un conseil d'archanges le gouvernement des mondes. Que dire, en etîet, d'un Dieu qui écrit aux hommes pour se plaindre qu'il est trahi par eux, et leur recommande de bien garder sa lettre ? Ce ciel où tant de soleils resplendissent, cette terre si féconde, si parée, et qui nourrit tant d'êtres à ses larges mamelles, n'est-ce pas là des miracles assez éclatants pour révéler sa grandeur, sans que de maladroits serviteurs lui prêtent, croyant ainsi le rehausser, le rôle d'un écrivain public, d'une médecine ou d'un emplâtre ? Mais ces colporteurs de miracles, ces marchands de reliques, ne s'aperçoivent donc pas que, dans l'intérêt passager de leurs ambitions impies, ils ruinent la religion en la livrant aux dérisions des incrédules ! Ne se rappellent-ils pas que Voltaire, avec les légères, mais retentissantes boulettes de sa plaisanterie, a plus endommagé nos autels que tous les philosophes du dix-huitième siècle avec les gros canons de leur logique ! et d'ailleurs, cet axiome : « On ne croit pas au menteur, alors même qu'il dit la vérité, » croient-ils qu'ils n'en sont pas justiciables comme les autres? La plupart des chrétiens d'aujourd'hui ne savent des choses saintes que ce qu'ils en entendent dire à l'église; leur raison aventureuse, éclose au soleil ardent de nos révolutions, ne se soumet plus à l'autorité des prêtres: quand ces prêcheurs de miracles apocr3'phes leur enseigneront les vraies vérités de la religion, ils leur riront à la face; ils prendront pour de la fausse monnaie l'or le plus pur de l'Évangile; dans le ministre de Jésus- Christ, ils ne verront toujours que le charlatan; à ses arguments les plus victorieux, ils opposeront cette objection profondément stéréotypée dans leur esprit : « Il a déjà

voulu me tromper, il peut bien vouloir me tromper encore. » Quelle confiance, en effet, peuvent-ils avoir dans la parole de ce jésuite qu'ils surprennent à chaque instant en flagrant délit d'absurdité ? Ils n'ont certes pas trop de toute leur foi pour admettre les mystères du christianisme, sans qu'on leur en fasse dépenser une partie à croire de ridicules miracles !

Est-ce parce que j'ai attaqué vos neuvaines ? Mais la prière que Jésus-Christ a faite pour nous ne vaut-elle pas bien toutes celles que peut composer M. Gaume ? Jésus-Christ savait probablement aussi bien que vous tout ce qui est bon aux chrétiens. Or, si les neuvaines sont pour nous un moyen de salut, pourquoi ne nous les recommande-t-il pas dans son Évangile ? Si, au contraire, elles ne sont qu'un vain bruit, que des genoux souillés d'une inutile poussière, pourquoi faire dépenser à ces pauvres femmes leur temps dans une opération frivole ? Soit une heure qu'elles perdent avec votre sainte, et supposons qu'elles soient mille; si pendant neut jours elles travaillaient toutes les mille une heure pour les pauvres, elle pourraient changer en chauds vêtements les haillons d'une cinquantaine d'entre eux; et quand bien même elles n'auraient procuré ce bien-être qu'à un pauvre petit enfant grelottant dans ses guenilles, un malheureux soulagé n'est-il pas plus agréable à Jésus-Christ que toutes ces mauvaises phrases, algues plutôt que fleurs de rhétorique, que lui fait jeter M. Gaume par ses béates?

Est-ce enfin parce que j'ai effleuré vos congrégations de mes railleries ? Homme ingrat ! au lieu de m'en vouloir de ce que j'ai dit, remerciez-moi donc plutôt de n'avoir pas dit davantage. Le cœur vous a saigné de désespoir, à vous, quand vous avez lu sur le frontispice du Panthéon : aux

GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE ! Je n'ai paS dit,

pour cela, que vous fussiez un esprit infernal, ni même un jésuite. Eh bien ! j'éprouve, moi, la même douleur, quand je vois manœuvrer par la ville ces régiments de femmes que vous commandez en colonel, et dont le suisse de la cathédrale se fait le tambour-major; et je ne conçois pas comment il se trouve des mères qui y laissent enrôler leurs filles. Quel avantage trouvent-elles donc à vous confier la direction de ces jeunes âmes, à vous qui ne savez ni ce que c'est qu'un enfant, ni ce que c'est qu'un père? Nous ne voulons pas, nous, faire de nos filles des vierges, des religieuses, des saintes à miracles; nous voulons qu'elles soient mères de famille, parce que c'est pour cela, et rien que pour cela que Dieu les a faites. Or, cette dévotion, surchargée de pratiques

de cent sortes, et toute hérissée de scrupules que vous leur inspirez, sera-t-elle bien de mise dans leur ménage, à moins que ce ne soit un sacristain qu'elles épousent ? Pendant qu'elles seront à l'église, leur mari bercera-t-il l'enfant ou fera-t-il bouillir la marmite conjugale? est-ce avec des lambeaux de sermon qu'elles le retiendront au logis ? et lorsque s'approchant d'elles, il se sera deux ou trois fois piqué aux épines de leur vertu, ne laissera-t-il pas sa sainte dans sa niche pour aller chercher des distractions là où on ne parle ni de l'enfer ni du paradis?

Et sans que nos femmes se mêlent à nos luttes politiques, n'est-t-il pas bon qu'elles aussi elles aient une âme citoyenne? oui, une âme citoyenne ! d'abord, afin que nos enfants entendent dès leur berceau prononcer avec amour le nom de la patrie; puis, afin qu'elles n'abusent point du pouvoir décevant de leurs charmes pour nous détourner, nous, leurs époux, des devoirs que nous avons à remplir envers la France.

Et qui sait, d'ailleurs, ce que l'avenir nous réserve ? Qui sait si ces canons qui sont depuis si longtemps assoupis sur leurs affûts ne se réveilleront pas, et si nous n'aurons pas encore besoin des blanches mains de nos femmes pour nous pétrir du salpêtre ? Est-ce dans vos congrégations que nous trouverons de ces jeunes fdles qui se seraient crues flétries par l'attouchement d'un traître; de ces épouses qui vendaient leurs bijoux pour que leur mari pût aller rejoindre le drapeau national à la frontière; de ces mères qui étaient à demiconsolées quand leur fils avait pour linceul la terre d'un glorieux champ de bataille ? Qui êtes-vous, vous qui voulez qu'on vous laisse pétrir à votre gré l'âme de nos enfants? Votre patrie est-elle en France ou à Rome ? avez-vous une famille? à quoi tenez-vous? pour qui travaillez-vous? que laissez-vous après vous ? quels rejetons pousseront de vos racines? êtes-vous autre chose qu'un pieu stérile enfoncé dans le sol de la France ? Vous voulez l'éducation de notre jeunesse; mais vous vous trouvez très bien comme vous êtes, sans doute : donc vous façonnerez vos élèves à votre image ; or, quel germe de liberté et de patriotisme avez-vous rencontré que vous ne l'ayez écrasé sous vos pieds ?

Savez-vous, pour en revenir à vos congrégations, ce qui est arrivé ici sous les derniers mois de l'Empire? Tandis que la France, épuisée de sang, se défendait encore du tronçon de son armée contre l'Europe entière, un prêtre français se mettait tous les matins à la tête de nos vierges et leur faisait

faire le chemin de croix pour le succès des armées coalisées. Oui, on faisait prier ces malheureuses jeunes filles pour que nos soldats tombassent sous les balles des Prussiens, et que la Restauration arrivât à nous avec tous ses transfuges sur leurs cadavres ? et leurs mères n'en savaient rien ! Et pendant ce temps-là, peut-être, quelques-unes, prosternées à un autre autel, demandaient à Dieu le salut d'un fils ou d'un époux expirant sur notre dernier champ de bataille. Voilà comme on dirigeait nos jeunes filles; et qui sait encore si cet abominable prêtre ne leur a pas dit qu'elles pouvaient, sans pécher, laisser un immonde cosaque se vautrer sur leur couronne ?

A quoi sert-il, d'ailleurs, que nos filles aillent faire parla ville étalage de leur chasteté représentée par un cordon bleu ? Les vierges qui vont ainsi sont-elles plus chastes que celles qui, pudiquement cachées derrière les blancs rideaux de leur chambrette, rajeunissent, avec leur industrieuse aiguille, le linge de la maison ou les vêtements de leurs jeunes frères? Cette blanche vertu de jeune fille dont vous voulez qu'elles fassent parade dans vos fêtes, vous les exposez précisément à la tacher. C'est quelque chose de joli, sans doute, que ces deux fraîches guirlandes que vous suspendez à votre procession; mais, parmi ces roses, quelques-unes ne laissent-elles point tomber de leurs pétales aux fanges de la rue ? et même, si l'on cherchait bien, ne trouverait-on pas au calice d'aucunes quelque poussière laissée par l'aile d'un papillon ?

Directeurs des âmes, êtes-vous donc si étrangers aux choses de la vie, que vous ne sachiez pas que des hommes démesurément corrompus, ennemis infatigables de la chasteté des femmes, guettent vos vierges au passage, et que, tandis qu'elles vont le front baissé sous leur voile, ils les analysent, ils les discutent, comme des objets d'art, et choisissent, parmi elles, celle qu'ils veulent faire tomber dans leurs embûches? Sont-ce vos bedeaux qui repousseront, avec leur batte, les regards passionnés des beaux-fils? C'est une chose déplorable à dire, mais il est bien des liaisons peu honnêtes qui ont commencé à la procession et qu'on n'est jamais venu vous faire bénir à l'église. Que diriez-vous donc d'un berger qui, fier de son troupeau, le ferait parader au front d'un bois, devant une rangée de loups, afin que ces féroces animaux pussent choisir la grasse brebis que le lendemain ils attaqueront? Et cependant, voilà, dans l'intention d'honorer Dieu, ce que vous faites. Allez ! ne venez jamais

m'emprunter ma fille pour parer vos processions; j'aurais la douleur de vous éconduire !

Voilà, dans la simplicité de mon cœur, ce que je pense; et j'ai cru servir la religion en le publiant. Si, pour cela, je suis un esprit infernal, alors je me fais gloire de n'être pas chrétien; car ce n'est plus du ciel, c'est de l'enfer que la vérité nous arrive !

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