J. MIOT
(4) Sur M. Lapaulme (Cf. Pamph. XXIII, note 6).
(5) Allusion au poète Rouget (Cf. Pamph. XVII, note 5).
(6) La fin du pamphlet depuis : « Nous voyons bien, diraient-ils...., » a été citée par la Réforme (Cf. Préface de Félix Pyat, édit. des Œuvres de C. Tillier, t. I).
(7) Sur Dupoty, Cf. G. Weill, Histoire du Parti républicain, p. 188. — « Après l'attentat de Quénisset contre le duc d'Aumale, en 1841, le procureur général Hébert se servit de lettres insignifiantes échangées entre Duj)oty et le coupaljle pour comprendre Dupoty dans l'accusation. La Cour des Pairs, ne pouvant établir la culpabilité matérielle, inventa la théorie de la « complicité morale. » Dupoty fut condamné. Tous les journaux d'opposition protestèrent contre l'arrêt (décembre 1841). Sur Hébert, Cf. Pamp.VII, note?.
Pamphlet XXVIII
Ce pamphlet, le dernier publié du vivant de Tillier, est un jugement général sur la politique extérieure et sur la politique intérieure du gouvernement de Louis-Philippe. Il a été écrit à l'occasion du quatorzième anniversaire de la Révolution de Juillet.
La phrase qui lui sert de titre se trouve déjà emploj'^ée par Tillier dans le Premier-Nevers de l'Association du 1" août 1841 :
« Oh! non, il n'}^ a pas eu de Révolution de Juillet Oh ! mon
Dieu, tant de gloire il y a quarante ans, et aujourd'hui tant de honte, et nous sommes encore le même peuple, et nous portons le nom de Français, et il y a encore parmi nous de ces vieux guerriers de l'Empire qui ont, de leur éperon, déchiré des pourpres rojales et Napoléon est encore debout sur sa colonne, nous contemplant d'un regard immobile et morne. Oh! nous sommes un peuple changé en fourmis et ramassant des fétus entre les grands monuments de ses pères. »
Les idées développées dans ce pamphlet diffèrent peu de celles que Louis Blanc a exprimées dans son Histoire de dix ans, qui parut de 1841 à 1844. L'influence de l'historien est très sensible sur le pamphlétaire. Mêmes sj'mpathies, mêmes haines chez l'un et chez l'autre. Comparer notamment ce qui est dit sur l'Angleterre, la Belgique, la Pologne, l'Italie, sur M. de Talleyrand, dans le pamphlet et dans le tome II de l'Histoire de dix ans.
TEXTE. — En brochure : t série, 2« et 3* pamphlets, août 1844 (Nevers, Sionest). — En volume : Œuvres en 4 vol., t. IV, p. 131 (Nevers, Sionest, 1846).
SOURCES. — Louis Blanc : Histoire de dix ans, 1830-1840 (Paris, Pagnerre, 1841-1844). — Elias Regnault : Histoire de huit ans, 1840-1848 (Paris, Pagnerre, 1852).
Charlatans ! ôtez d'ici vos tréteaux ! allez représenter vos parades de fête ailleurs !... Ce ne sont point des fêtes que vous demandent ces masses affamées : c'est du travail; non ce travail ingrat qui ne profite qu'à celui qui fournit la brouette et la pioche, mais le travail qui donne du pain à l'ouvrier. Vous célébrez une révolution !... mais, tout ce feu que met une révolution au cœur d'un citoyen, est-il dans le vôtre ?... Croyez-moi, envoyez à votre place les acteurs de vos théâtres; ils s'acquitteront mieux que vous de votre rôle: votre tristesse nous amuse, et vos grimaces d'allégresse nous font pitié. Vous dites que vous célébrez une révolution !... mais, pour célébrer une révolution, il faut tout un peuple ivre d'enthousiasme; il faut des milliers de voix criant ensemble :
VIVE LA LIBERTÉ ! MORT AUX TYRANS ! !... Quoi ! VOUS célébrCZ
une révolution ! et si quelqu'un de nous, trompé par vôtre programme, 0) troublait, par un refrain de la Marseillaise, votre petit bruit de fête, vous le feriez arrêter par vos gendarmes.
Vous avez fait, dites-vous, une révolution !... mais, par où donc a-t-elle passé, que nulle part nous n'en vojàons la trace ? Un incendie laisse après lui des cendres; or, les cendres de l'ancien régime, où sont-elles? Vous avez fait une révolution!.,, mais une révolution n'est pas un événement isolé, un grand fait s'élevant solitaire au milieu de son siècle comme un pic au milieu d'une plaine, un mortier qui ne lance qu'une bombe; une révolution a des suites; or, les suites de votre révolution, quelles sont-elles ? où est sa vigoureuse et turbulente famille ? Je ne remarque, à la surface de l'Europe, aucun champ de bataille de plus ; la Marseillaise dort dans le cercueil de nos pères; il n'j- a point de bruits de canon dans l'écho ; je ne vois pas traîner à l'horizon ces longs nuages de poudre qui suivent la marche des armées; les souverains sont tranquilles sur leurs trônes; les peuples ne bougent point sous leurs fers, et la France, vieille cantinière réformée, est assise
sur une escabelle, soignant sa marmite et se tricotant des chausses. Les rois ont-ils donc coutume de vivre en bons voisins avec une révolution qui s'établit auprès d'eux ? Quelle révolution avez-vous donc faite, qu'ils n'aient pas cherché à faire passer dessus leurs armées ? Autour d'un volcan qui s'élève de la mer, les flots bouillonnent; encore une fois, quelle révolution avez-vous donc faite, que l'Europe soit restée froide à son contact ?
Vous vous vantez d'avoir fait une révolution!... mais, voyez donc qui vous êtes! avec vos barbes de toutes sortes vous ne savez que rouler des ballots et mesurer des étoffes. Non, si une révolution avait éclaté en France, ce n'est point vous, ce seraient vos femmes qui l'auraient faite : leur quenouille est plus lourde que votre épée.
Vous dites que vous avez fait une révolution !... Mais, une révolution, croyez-vous que nous ne sachions pas ce que c'est? que nous prendrons la fumée de votre chiffon mouillé pour un incendie? Nos pères aussi ont fait une révolution, et cette révolution tressaille encore dans nos cœurs. Chez eux, la montagne n'est pas accouchée d'une fourmi, la lionne d'un petit chien ; mais la France a failli périr dans ce grand enfantement; mais eux, nos pères, ils ont écrit leur nom sur d'immortels champs de bataille ; de leurs fers brisés, ils ont fait une colonne plus haute que toutes celles que les rois et les. empereurs ont élevées : tous, soldats ou citoyens, ils étaient des hommes extraordinaires, chacun dans les limites de son existence. Autour d'eux, ils ont tout réformé; ils ont arraché la surface de la vieille France, et ils ont mis à la place un sol nouveau. Les lâches ne venaient point tendre la main à leur révolution pour avoir de l'argent et du galon, car elle ne leur eût donné qu'une épée, et quand les traîtres voulaient la faire reculer, elle faisait un pas en avant et les écrasait. Si on a des crimes à reprocher à nos pères, ces crimes n'étaient que l'excès de leurs vertus. Ils ont fait couler à flots leur sang et celui des autres; mais c'est sur cette couche de sang calciné que vous avez élevé vos monuments, que vous avez planté vos institutions, arbustes malades dont vous arrachez les branches à mesure qu'elles poussent. Si vous avez encore quelque reste d'éclat, c'est que vous êtes la queue refroidie de cette flamboyante comète qui a tant rayonné sur le monde.
Et c'est le peuple qui a fait cette révolution!... Mais, ce peuple, où est-il? qu'est-il devenu? Je ne le rencontre ni dans la Chambre des députés, ni dans la Chambre des pairs.
ni dans les Conseils généraux, ni dans les Conseils d'arrondissement; il n'a pas même quelques chaises dans les Conseils des communes! Où se cache-t-il donc? Est-il comme ces preux de la Table-Ronde qui se jetaient corps perdu dans une bataille et disparaissaient après l'avoir gagnée? Je vois bien, dans la fumée des ateliers, au milieu de la poussière des fabriques, des hommes, des femmes, des enfants courbés sous un travail qu'ils ne quittent que pour manger et dormir, travail mortel qui use, comme une pierre à aiguiser, l'organisation la plus dure, qui tue une moitié du corps pour faire vivre l'autre. Or, si ces gens-là avaient fait une révolution, est-ce qu'ils seraient si misérables? Pour prix de leur sang, ils auraient au moins exigé du pain : le droit de manger est celui de tous qu'ils comprennent le mieux; car ils ont trentedeux dents aussi bien que le riche, et, celui-là, ils n'auraient pas souffert qu'on le leur prît.
Vous dites qu'une révolution s'est accomplie!... Mais, voyez donc quels sont ceux qui prédominent; quelles herbes, dans le champ national, montent par dessus les épis!... Si je regarde en haut, je n'aperçois que des lâches, des traîtres, des transfuges, des voleurs, oui des voleurs; car l'argent qu'on reçoit sans l'avoir gagné, ou quand on la mal gagné, on le vole; vieillards taris dont l'âme est morte depuis trente ans, qui depuis trente ans n'ont plus de patrie; vieux chênes qui n'ont plus que l'écorce, poignée de cendres et de pourriture enfermée dans un vase de Sèvres! Quant à la capacité de ces gens-là, elle est faite de l'expérience de leurs premiers subalternes et de la faconde de leur secrétaire, habile à dorer des mensonges : c'est une stérile limaille d'or qui n'est bonne qu'à sécher des signatures. Or, je vous le demande, de tels êtres pourraient-ils vivre dans l'air vif et pur d'une révolution? Voit-on l'immonde crapaud pulluler dans l'eau claire?...
Vous prétendez avoir fait une révolution!... Mais, que s'est-il donc passé depuis? Les rois attendaient avec anxiété ce que vous alliez faire; déjà le chant terrible de votre Marseillaise leur bourdonnait dans les oreilles, et ils sentaient comme un abîme remuer sous leur trône. Ils tremblaient que vous ne vous souvinssiez du chemin de leurs capitales ; que votre coq, ramassant la foudre éteinte et les ailes tombées de l'aigle, ne vînt enfoncer ses jeunes ergots au cœur de leurs états. Trop peu sûrs de leurs peuples pour vous attaquer, ils ne songeaient encore qu'à se liguer pour se défendre. Si vous vous étiez moins hâtés d'avoir peur, ils auraient envoyé leurs
ambassadeurs vous demander non votre amitié, mais la faveur de votre indifférence: entre deux généraux décidés à la retraite, c'est à celui qui reste le plus longtemps dans son camp qu'appartient Thonneur de la victoire. Mais, quand il s'agit de s'alarmer, vous ne vous laissez devancer par personne. Vous ne connaissez point le pouvoir des fortes paroles: ces mots souverains que prononçaient la République et l'Empire vous feraient éclater la mâchoire. Vous avez envoyé des notes suppliantes aux principales cours de l'Europe; devant ces souverains mal rassurés encore, vous avez renié votre liberté; vous l'avez déguisée en demoiselle ; vous leur avez dit que ce n'était point une liberté de peuple, mais une liberté bourgeoise, un être avorté auquel il ne pousserait jamais de dents pour déchirer la poudre, qu'on laisserait s'étioler à l'ombre d'un comptoir, et qui n'était destiné qu'à faire des cornets; que la charte conquise ne serait qu'une édition mal revue de la charte octroj ée ; que si vous vous étiez mis à la tête de la révolution, c'était pour en réprimer le mouvement, et non pour l'accélérer ; qu'on vous laissât faire, qu'aussitôt que vous seriez maîtres dans votre ciel, vous épancheriez de froides et continuelles pluies sur cet ardent été qui venait de s'allumer parmi nous ; que vous l'envelopperiez de brumes épaisses et que vous en auriez bientôt fait une fin d'automne. En 93, la France, c'était le soleil : tant pis pour ceux qui ne voulaient pas la voir ! et maintenant, planète éteinte, elle obtient à peine la faveur d'être vue et notée sur les tables astronomiques de l'Europe. On vous a fait grâce; mais, depuis qu'on ne vous hait plus, on vous méprise, et vous êtes sous la surveillance de la haute police de l'Europe. Si vous aviez fait une révolution, ne préfèreriez-vous pas une mort glorieuse à une telle vie?
Et que s'est-il donc passé encore?... L'Angleterre est notre éternelle ennemie : c'est une phrase qui est au cœur et dans la bouche de tous les Français; et, d'ailleurs, elle est l'ennemie de tous les peuples. La France et elle, c'est un lion et un tigre dont les retraites se touchent : elle n'oubliera jamais que, pendant vingt ans, nous l'avons effacée par notre gloire, et nous, nous n'oublierons jamais Waterloo, cette fatale et suprême rupture de Napoléon et de la fortune, Waterloo, cette victoire de hasard que Wellington a trouvée ; la colonne qu'ils ont mise là sur le cercueil de l'Empire nous pèse aussi sur la poitrine. Cependant, vous avez sollicité l'alliance de l'Angleterre... que dis-je, sollicité? vous l'avez achetée. Ce
que vous avez donné en échange, nous le savons; ce que vous avez promis, nous ne pouvons que le soupçonner; mais, au fond de ces négociations, il a dû y avoir de la honte pour la France, puisque Talleyrand en était chargé! Vous dites que les haines nationales ne peuvent être éternelles, soit ; mais votre amitié ne vaut-elle pas bien celle de l'Angleterre? Pourquoi donc est-ce vous qui lui tendez les premiers la main? L'Angleterre, ce monstre difforme, qui a les membres plus gros que le corps, est-elle si puissante que vous lui abandonniez le premier rang? Paris ne pouvait-il être, comme Londres, la capitale des protocoles? Êtes-vous de ces gens sans importance qu'on fait venir chez soi quand on veut leur parler?... Non, si vous aviez fait une révolution, vous aimeriez mieux avoir l'Angleterre pour ennemie que de l'avoir pour protectrice!
Et que s'est-il passé encore? Une étincelle de vos Trois Journées était tombée sur la Belgique. Elle se débarrassa de la domination de la Hollande. Mais se sentant trop faible pour être un peuple, elle voulut effacer cette ligne de démarcation tracée dans la poussière, qui la séparait de la France, et elle vous offrit sa liberté. C'étaient cinq à six millions de Français faits prisonniers par la Sainte-Alliance qui venaient, comme le bras d'un fleuve se réunit au lit natal après en avoir été quelque temps séparé, se réunir à la mère-patrie. Vous alliez lui tendre les bras ; mais l'Angleterre a secoué la tête, et vous les avez bien vite fermés! Il y a plus : il entrait dans les projets des souverains que la Belgique fût un peuple nul ; vous y avez prêté les mains. Vous avez laissé couper les bras et les jambes à votre allié, de peur qu'au jour d'une guerre européenne il n'accourût dans vos rangs, tant vous aviez peur qu'on vous prît pour des révolutionnaires! Pour comble de précaution, les mêmes souverains ont voulu qu'une haine nationale surgît contre vous en Belgique ; cette haine, vous vous êtes chargés vous-mêmes de la faire naître. Vous avez consenti à ne laisser déployer sous les murs d'Anvers que le seul drapeau français, vous avez exclu de l'expédition l'armée belge qui en réclamait à grands cris sa part. Ainsi le voulaient les protocoles. La Belgique ne vous a point pardonné cet affront, et vous êtes revenus du siège d'Anvers chargés de ses malédictions! Si, du moins, vous eussiez renversé, en passant, le lion de Waterloo, qui pèse d'un poids si lourd sur la poitrine de nos braves, la France ne regretterait pas le peu de sang qu'elle a versé dans cette expédition! Allez! un peuple qui a fait une révolution ne
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se laisse pas lier les mains avec les bandes d'un protocole ! (2)
Et que s'est-il encore passé? La Pologne avait vu du fond de ses brumes un éclair briller à votre horizon. Elle crut que la chaude saison était revenue pour vous. Elle était déjà notre sœur de gloire et de combats, elle voulut être aussi notre sœur de liberté. Elle avait couché avec la France aux mêmes bivouacs, elle avait été avec nos pères sur les grands champs de bataille de l'Empire, elle n'avait point profité de nos victoires, et elle avait souffert de nos désastres. Elle crut que vous ne renieriez pas la dette de sang contractée envers elle; qu'à son premier cri d'alarme, vous voleriez à son secours à travers tous les obstacles. Elle alla bravement enfoncer sa lance dans les flancs du boa russe, et le força de rouler ses anneaux jusque sur ses domaines. Mais, débris mutilé d'un petit royaume, elle était trop faible pour lutter contre un empire; elle ne pouvait que se débattre sous l'étreinte du colosse et déchirer les bras fermés sur elle qui l'étouffaient. Au milieu de ses combats désespérés, elle tournait de temps en temps la tête de votre côté, et s'écriait: « A moi, ma sœur, on m'assassine! » Mais vous, pendant qu'elle mourait abandonnée, vous criiez : « Vive la Pologne ! vivent les braves Polonais ! » Une stérile admiration et des acclamations, voilà tout le secours qu'elle a eu de vous, et plus tard, le sang que vous deviez à cette malheureuse nation, vous étiez obligés de l'acquitter par une aumône envers ses enfants orphelins!...
Vous ne pouviez, dites-vous, secourir la Pologne ; la Prusse vous barrait le passage. Mais qu'est-ce que la Prusse pour la France qui marche en armes ? Une poutre, un sillon^ une ornière ! j'aurais roulé mes canons jusqu'à sa frontière, et j'aurais dit à la Prusse: «Ces hommes qu'on assassine là-bas sont nos frères; laisse-nous aller à leur secours, ou nous allons te percer de part en part de nos boulets! » Et si elle eût dit /ion, je l'aurais enfoncée comme un vitrage! Entre elle et une révolution qu'on égorge, une révolution qui grandit trouve-t-elle des obstacles? Les souverains eussent menacé; ils eussent dit: « Nous ne pouvons souffrir... les puissances de l'Europe ne sauraient permettre... nous regarderions comme une déclaration de guerre, si... » Il fallait répondre : «Je veux! » — syllabe de fer qui vaut, lorsqu'elle est dite à propos, des arrpées, — et pousser en avant le vagon terrible de votre révolution! La Pologne ne serait point morte; elle serait là, veillant à votre seconde frontière, prête à
percer de sa balle l'ours blanc de la Russie, s'il voulait sortir de ses frimas. Si les souverains eussent été assez forts pour vous attaquer, ils l'eussent fait. Ce ne sont pas vos concessions et vos airs d'obséquiosité qui les eussent désarmés. Voilà ce qu'il fallait comprendre ! Ils savaient bien que leurs peuples étaient nos secrets alliés, et que s'ils montaient à cheval pour nous faire la guerre, leur coursier, appelé par le hennissement des nôtres, les emporterait dans nos rangs. Mais vous n'avez de ceux qui font une révolution ni l'œil, ni le cœur, ni le bras. Vous n'avez pas su profiter de la position admirable que vous vous étiez faite. Vous aviez en main la liberté de l'Europe, et vous avez craint d'ouvrir la main. La foudre était à côté de vous, et vous avez eu peur de vous brûler les doigts en la prenant! Le bruit de cet immense océan qui roulait ses vagues devant vous, vous a effrayés, et vous avez refusé de quitter la terre. Non, vous n'avez pas fait de révolution ! Si vous eussiez fait une révolution, on n'entendrait point un seul bruit de chaînes à la surface du monde.
Et que s'est-il passé encore? L'Italie, cette solfatare qui toujours fume, cette cendre encore chaude de l'ancienne Rome, jetait des flammes. L'Italie avait secoué le joug de ses trente-six roitelets et arraché de sa chair la trompe de ces puces féroces qui sucent son sang depuis si longtemps. Elle se croyait à l'abri d'une invasion de l'Autriche, parce que le principe de non-intervention avait été solennellement posé par la France, et que, d'ailleurs, la France l'avait encouragée et lui avait promis son appui. Mais, ce principe de non-intervention, l'Autriche l'a déchiré comme une toile d'araignée. Ce que vous n'avez osé faire pour sauver la Pologne, elle l'a fait, elle qui, cependant, n'est pas accoutumée à gagner des batailles, pour maintenir l'Italie dans la servitude. A peine celle-ci a-t-elle eu relevé son drapeau, qu'elle a envoyé ses lourds bataillons le fouler aux pieds, et servir de gendai'mes aux bourreaux qui coupaient la tête des patriotes. Quoi! vous avez fait une révolution, et vous êtes une puissance sans ultimatum; vous ne pouvez rien faire, ni rien empêcher en Europe; on prend toujours le contrepied de ce que vous demandez. Et ici quels sont ceux qui vous bravent? Ces mêmes Autrichiens qui ont toujours tourné le dos devant vos soldats, et dont les canons sont sur votre place Vendôme, roulés en images de bronze ! C'est ce même monarque que vous avez forcé deux fois de déménager et qui a été obligé de donner sa fille pour faire des héritiers à notre empereur. Un
principe posé par un peuple, c'est sa frontière ; celui qui le viole lui déclare la guerre. Vous dites que vous avez fait une révolution ! Mais, cette insulte devant laquelle vous restez impassibles, vos pères fussent allés la venger jusqu'à Vienne! Si vous eussiez eu aux tempes la sueur d'une révolution, vous eussiez été enchantés qu'on vous fournît l'occasion de revoir ces vieux champs de bataille dont vos pères avaient semé l'Italie, de saluer du bruit de vos canons leurs grandes ombres, de cueillir quelques branches à leur laurier en fleurs pour vous faire une couronne, de faire boire encore un peu de sang Autrichien à cette terre d'Italie qui le trouve si bon et qui en a perdu le goût. Mais vous n'avez plus l'haleine assez longue pour franchir les Alpes. Tout ce que vous avez osé faire, ce fut d'envoyer quelque infanterie à Ancône(3); et, encore, dans quel but cette expédition a-t-elle été entreprise?... En entrant en Italie, les Autrichiens savaient, du moins, ce qu'ils y venaient faire, et ce qu'ils y venaient faire, ils l'ont fait; mais vous,savez-vous, même aujourd'hui, ce que vous êtes allés faire à Ancône? Tandis que vos soldats jouaient à la drogue derrière leurs murailles, les Autrichiens achevaient d'asservir l'Italie, et on eût dit que vous n'étiez venus là que pour voir s'ils s'acquittaient bien de leur besogne ; et encore, si notre drapeau flâneur s'est montré sur les murs d'Ancône, c'est que nos soldats ont été trop tôt vainqueurs, qu'ils n'ont pu recevoir à temps l'ordre de leur retraite. Comme cet acte d'énergie a dû vous rehausser aux yeux de l'Europe ! La belle expédition que la prise d'Ancône!... S'il n'y a pas encore, au musée de Versailles, un tableau représentant le siège d'Ancône, il faut vous dépêcher d'en commander un. Prise d'Anvers, prise d'Ancône : le magnifique total que cela présente!... Vous dites: «Cet homme est mon parent, et je défends à qui que ce soit d'y toucher. — Et moi, répond un chenapan, il est mon ennemi, et je vais le battre jusqu'à ce que mort s'en suive! » Alors, vous prenez une attitude menaçante, et vous répondez : « Bats-le tant que tu voudras; mais je me mettrai à ma fenêtre, et je te regarderai faire. » Pour un peuple qui a fait une révolution, quel courage, quelle force de volonté, et qu'on est heureux d'avoir un pareil allié !... Et n'est-ce pas à cette occasion qu'un des vôtres, un brave avocat qui ne peut souff'rir ceux qui ont le sabre au côté, parce qu'il porte, lui, la plume derrière l'oreille, a dit : « Le sang de la France n'appartient qu'à la France? » (4) Or, si vous eussiez fait une révolution, eût-il osé vous tenir ce langage? Oui, le sang de la France gouvernée par des avocats, abrutie
par l'égoïsme, n'appartient qu'à la France ; mais le sang de la France, quand elle a fait une révolution, appartient à tout opprimé qui réclame son secours : tous les tyrans sont ses ennemis, et tous les peuples qui s'affranchissent sont ses frères.
Que s'est-il passé encore ? Méhémet-Ali était notre ami, c'était du reste notre dernier allié. Sous son gouvernement, l'Egypte commençait à devenir une puissance. Nos officiers lui disciplinaient une armée, et notre pavillon, joint au sien, eût été aussi large que celui de l'Angleterre. Maintenant il n'a plus d'armée, il n'a plus de flotte ; de souverain qu'il s'était fait, le voilà redevenu vassal. La vieille Egypte est enfouie à tout jamais sous le limon du Nil ! Et pourquoi Méhémet-Ali est-il tombé dans la disgTâce des souverains protocoliseurs de l'Europe ? Parce qu'il était votre ami et votre allié. Il y a en Amérique un gros arbre de belle apparence qui donne la mort à ceux qui cherchent un abri sous son feuillage. Vous êtes de même. Votre protection est une cause de ruine; et encore devez-vous vous trouver bien heureux que le congrès ne vous ait point forcés à prendre vous-mêmes Beyrouth !
L'Angleterre vous fait une guerre bien habile et parfaitement combinée. Elle vous aff"aiblit en vous déconsidérant. Elle sait bien, la perfide qu'elle est, qu'un acte de lâcheté est plus fatal à un peuple que dix défaites ! C'est non seulement vos alliés présents quelle vous ôte ; c'est encore les alliés que pourrait vous donner l'avenir. Et, en effet, à quel peuple oserez-vous présenter votre alliance, quand on saura qu'elle se retire aussitôt qu'on a besoin d'appui? Cependant la honte était montée au front de vos ministres ; ils s'étaient retirés du congrès européen. Mais vous êtes comme les enfants qui ont peur quand ils sont seuls, vous vous êtes effrayés de votre isolement. Ces hommes qui avaient laissé percer leur mécontentement de ce qu'on humiliait la France, étaient trop fiers pour vous. Vous avez pris un traître de notoriété publique et une poignée de ces hommes sans fibre nationale pour lesquels tous les portefeuilles sont bons, et vous les avez envoyés redemander aux rois la grâce de vous rasseoir à leur table verte et de signer après eux leurs protocoles! Or, je vous le demande, un peuple sorti d'une révolution eût-il voulu descendre à une telle humiliation ? Agir ainsi, n'est-ce pas faire comme un valet qui, après avoir brusquement quitté son maître, revient le lendemain lui demander la faveur de reprendre sa place ? Ici c'est la même chose qu'en Italie : vous vous fâchez, on fait toujours, et vous laissez faire. Cette colère
est-elle donc celle du vaillant et du fort ? Pour un peuple fort, ses alliés, c'est lui-même, et malheur à qui les touche î ou il tombe avec eux, ou il les venge. Il sait que ce n'est qu'à ce prix qu'on a des alliés fidèles. Pour venger la ruine de Sagonte, Rome s'est mise à deux doigts de sa perte ; mais aussi Rome est devenue la maîtresse de l'univers. Si Méhémet- Ali eût été l'allié de nos pères, au premier boulet tiré contre BejTouth, tous nos canons fussent partis d'eux-mêmes, et le commandant de notre escadre, pour attaquer les Anglais, n'eût pas seulement cru devoir attendre un ordre de guerre. Céder toujours n'est pas une maxime à l'usage d'un peuple libre. L'honneur et la liberté sont sœurs; là d'où l'honneur s'est retiré, la liberté ne reste pas longtemps.
Que s'est-il donc passé encore? Jusque-là les Anglais s'étaient donné la peine de cacher leurs jalousies sous une apparence d'intérêt européen. Ils ne nous avaient encore attaqués que dans la personne de nos alliés. Mais votre impassibilité les a enhardis; ils ont profité de la bonne volonté de M. Guizot pour élever leurs insultes jusqu'à notre pavillon lui-même. Sous prétexte d'un droit de visite équivoque, ils ont exercé sur nos navires marchands une espèce de piraterie. Ils les ont arrêtés au milieu de leur course; ils y ont porté le désordre et le pillage, et le nom français n'a pu préserver nos matelots de ces indignes traitements dont on ne flétrit que les esclaves. Oui, des officiers anglais ont frappé nos concitoyens ! Ces faits ont été portés à la tribune; mais l'insulte est demeurée impunie. M. Guizot semblait même penser que les Anglais n'avaient pas usé assez complètement de leur droit, et il voulait qu'on étendît encore le traité qui avait servi de prétexte à ces avanies. Et vous dites que vous avez fait une révolution ! Mais cette révolution, de quelle nature est-elle donc ? Il y a donc des révolutions qui vieillissent au lieu de rajeunir, et au lieu d'aviver qui éteignent ! Sous quel gouvernement la France a-t-elle donc laissé insulter son drapeau? et la vieille monarchie, elle-même, avait-elle habitué les Anglais à tant d'audace ? Vous avez dit que ce serait un cas de guerre si on attaquait votre frontière, (5) — c'est, je crois, M. Dupin qui a osé prononcer cette belliqueuse parole; — vous avez dit encore que le vaisseau décoré de son pavillon était la frontière qui s'éloignait du rivage. Est-ce donc encore là une vaine parole ? Pour repousser la violence par la force, attendez-vous donc que les Anglais jettent leurs bombes dans vos ports ? Depuis que M. Dupin a parlé ainsi, vos boulets ne sont-ils plus aussi pesants qu'auparavant ? vos caronades (•»)
n'ont-elles plus la même portée, ou est-ce l'Océan qui refuse de plier sous vos vaisseaux ? Pourquoi donc tous ces sacrifices d'intérêts et d'honneur que vous faites à l'Angleterre, et quand le dernier sera-t-il accompli? L'Angleterre est-elle donc, ô mon Dieu, l'arbitre de nos destinées ! La France a vécu trois à quatre cents ans avec l'inimitié acharnée de l'Angleterre; comment se fait-il donc qu'elle ne puisse maintenant se passer de son alliance? La République était seule en Europe; son isolement ne l'a pas empêchée de triompher de ses ennemis, et vous, ses fils, vous ne pouvez faire un pas sans vous tenir au bras de l'Angleterre ! Mais vous n'êtes donc que la rouille d'une épée, que la cendre d'un amas de poudre ?...
Et voyez comme l'insulte amène l'insulte ! Une reine de sauvages, une femme qui était presque notre sujette, ose, elle aussi, excitée par les Anglais, insulter votre drapeau. Le chef de votre escadre eût cru manquer à ses devoirs s'il eût laissé tant d'insolence impunie. Il n'}' avait rien, dans ses instructions, qui lui indiquât la manière dont il devait agir si le cas actuel échéait ; M. Guizot avait oublié de mettre dans sa note que, sous son ministère, il était défendu à nos marins de montrer du courage et de la fierté : il céda à un sentiment d'honneur national, et s'empara de cette poignée d'îles. C'était une conquête bien facile, à la vérité, mais la conduite de notre amiral n'en n'était pas moins ferme et honorable, parce qu'en mettant à la raison ces magots insolents, c'était les Anglais eux-mêmes qu'il châtiait. Cependant M. Dupetit- Thouars a été désavoué ; on a justifié ceux qui nous avaient insultés, et on a donné satisfaction aux Anglais, les provocateurs de l'insulte : volontiers il eût fallu, si la reine des Iles- Marquises lui eût intimé l'ordre de quitter ses rivages, que notre amiral ramenât sa flotte en France. Ainsi, voilà les glorieuses actions que votre révolution a produites ! Il faut que tous les peuples du monde sachent vos faiblesses; que vous les rendiez témoins de vos humiliations. Il semble que vous ayez pris à tâche de démentir tout ce que la renommée leur a dit de nous; que vous teniez à les détromper de notre gloire. François lo', vaincu et prisonnier, s'écriait avec un noble orgueil : « Tout est perdu, hormis l'honneur ! » Vos ministres s'écrient, à la tribune, avec plus de fierté encore : « Tout est sauvé, hormis l'honneur ! » car voilà le résumé de toutes leurs harangues justificatives. Et vous qui avez fait une révolution, vous applaudissez à de telles paroles ! vous appelez ceux qui les disent les sauveurs de la patrie !... Oh ! non.
révolutionnaires transis, ne nous parlez pas de votre révolution; dans l'histoire d'une révolution, il n'y a point de pareilles choses !
Voilà ce qui s'est passé à l'extérieur; mais, à l'intérieur, que se passe-t-il donc ? Sans doute votre révolution a épuré vos mœurs; elle a cautérisé cet ulcère de corruption qui rongeait le corps politique et allait toujours s'élargissant? Les comptoirs électoraux sont renversés? on ne trafique plus du suffrage des arrondissements avec les routes, les canaux, les chemins de fer de la Nation? vos rubans rouges dont vous aviez fait la monnaie de billon de cet infâme commerce, sont redevenus le signe de l'honneur? quand un homme influent a un trou à sa réputation, ils ne servent plus à y mettre une pièce? — Or, est-ce bien là l'efi'et qu'a produit votre révolution sur la morale publique?
Et que se passe-t-il encore à l'intérieur? Sans doute, le candidat à la députation ne veut pas d'autre recommandation que son patriotisme et sa vertu? il est, au milieu des électeurs, sans promesses et sans poignées de main, immobile et muet, comme est une statue à vendre au milieu d'un groupe d'amateurs? Sa vie passée, voilà toute sa profession de foi? Une fois qu'il est à la Chambre, il ne sait plus quel arrondissement l'j^ a envoj^é? Il est libre de toute ambition locale et personnelle; il est inconnu dans les bureaux du ministère, et ses commettants ignorent son adresse? Il ne songe, lui qui est magistrat et père de famille, ni à s'élever, ni à faire entrer au parquet son fils, jeune avocat sans causes, mais plein d'espérances? Il se regarde comme un végétal qui a atteint toute sa croissance, et ne demande au soleil que de le revêtir tous les ans de ses feuilles accoutumées? — Or, est-ce bien là les députés que votre révolution vous a faits?
Que se passe-t-il encore à l'intérieur? De leur côté, sans doute, vos ministres ne veulent exercer autour d'eux aucune influence illégitime? Ils savent que les emplois ne leur appartiennent point ; qu'ils ne peuvent en disposer comme de leur chose? que, dans le choix des fonctionnaires publics, ils ne sont pas aussi libres que l'est un maître dans le choix de ses valets? Ils n'en font ni le patrimoine de leurs parents, ni la solde de leurs créatures? Ils se feraient scrupule de gouverner avec des boules pipées? leurs sulbalternes restent complètement maîtres de leur vote : ils ne savent ce que c'est que de confisquer à quelqu'un sa conscience? Si un fonctionnaire venait dire à M. Guizot: « Faut-il voter pour vous, ou pour l'opposition? » cet austère ministre répondrait : « Pour moi.
si j'ai raison; pour l'opposition, si j'ai tort? » Leur vertu est inflexible avec tout le monde : que le choc vienne d'en haut, qu'il vienne d'en bas, ils résistent? Ils ne reconnaissent d'autre maître que la Nation? Ils veulent bien que le roi les préside, mais ils ne veulent point qu'il leur impose sa volonté : ils le laissent régner, et ils gouvernent? Ils ne font rien pour conserver leur portefeuille; arrivés au pouvoir avec la majorité, comme un bois inerte que le flux pousse, quand le reflux vient, ils ne cherchent point à se retenir au rivage? — Or, est-ce là les ministres que votre révolution a amenés au pouvoir? Répondez!...
Que se passe-t-il encore à l'intérieur? Sans doute la représentation nationale est maintenant une vérité? La Chambre n'est plus encombrée de fonctionnaires salariés, majorité inerte, indifférente, que prend celui qui vient des mains de celui qui s'en va, comme, en prenant une ferme, on prend les troupeaux qui en dépendent? Elle est indépendante comme le sénat d'une vieille république; elle est l'àme et le cerveau de la France; toutes les sympathies et les antipathies de la Nation ont un écho dans son urne? Un ministre qui oserait porter atteinte à l'honneur du paj^s en répondrait sur sa tête, et si quelqu'un de ces chercheurs de portefeuilles s'avisait de déclarer à la tribune qu'il est allé au-devant de nos ennemis autrement que pour les combattre, il serait chassé de la Chambre par une huée? — Or, votre assemblée législative, est-ce ainsi, depuis votre révolution de juillet, qu'elle est faite? Quant à l'autre Chambre, j'en conviens, il n'est point de révolution qui puisse la rajeunir.
Que se passe-t-il encore à l'intérieur? Sans doute cette promesse d'un gouvernement à bon marché qu'on vous faisait n'était pas un leurre? Votre royauté citoyenne ne vous coûte pas plus cher qu'nne présidence de république; peut-être même ce roi bourgeois qui trouvait un parapluie assez bon pour abriter son diadème, se contente-t-il de ses immenses revenus personnels? Qu'avez-vous besoin, d'ailleurs, d'une royauté si bien galonnée? Votre France est-elle plusgrande que du temps de Charlemagne, qui faisait vendre au marché les légumes de ses jardins? est-elle plus glorieuse que sous le gouvernement du premier consul Bonaparte, auquel suffisaient, pour vous représenter, les appointements de trois ministres? Sans doute encore les flls du roi, promus aux premiers grades de l'armée aussitôt qu'ils ont la force de porter de grosses épaulettes, trouvent la ration de général dont Hoche, Kléber, Jourdan, Marceau et tant d'autres grands
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capitaines ont vécu, assez grosse pour les faire vivre? Ils ne nous demandent point, pour se rehausser, des escadrons de laquais et des fdes de carrosses? Ils trouvent que de trop grosses poches ne vont point à un habit militaire? Ils ont, du reste, leurs revenus particuliers et la dot de leur femme; si cela ne suffisait point pour leur faire mener le train d'un prince, c'est à la tendresse de leur père et non à la munificence du peuple qu'ils s'adresseraient? et, en effet, est-ce notre faute, à nous, s'ils sont altesses? — Or, en est-il ainsi, je vous prie?
Que se passe-t-il encore à l'intérieur? Après une révolution, le fer et l'acier sont plus précieux que l'or. Sans doute, donc, ce n'est plus l'or qui fait vos capacités? dans votre âge de sincérité, la richesse ne peut plus être ni un talent, ni une vertu : le titre de Français, voilà la seule capacité électorale que vous reconnaissiez; et, en effet, parce qu'un maçon se retrousse les bras tous les matins, cela empèche-t-il qu'il n'ait de la capacité? Et pourquoi, si l'arrondissement lui payait sa journée, ne le représenterait-il pas aussi bien qu'un avocat qui a la langue enflée ? — Or, je vous le demande, depuis quatorze ans que règne votre révolution, a-t-on vu beaucoup de maçons à la Chambre?
A l'intérieur que voit-on encore? La presse a sans doute sa part de la liberté qu'elle a faite aux autres? Une révolution, parce que tout est tranquille, n'encloue pas son canon d'alarmes : quand le champ est ensemencé, elle ne brise point le semoir qui y a épanché le bon grain : elle ne jette point la faucille qui a coupé les abus, parce qu'elle sait que c'est une mauvaise herbe qui repousse vite. La presse est l'amie des peuples : ce qui le prouve, c'est que les rois la persécutent. Or, si vous êtes le peuple, pourquoi la traiteriezvous en ennemie? Pour craindre la vérité, il faut profiter du mensonge; vous donc qui ne profitez pas du mensonge, quand la presse dit vrai, quel mal peut-elle vous faire ? Si au contraire elle ment, si elle cherche à répandre des doctrines pernicieuses, la raison publique, ce juge qui ne se laisse ni égarer ni corrompre, n'est-elle point là pour en faire justice? Je suppose qu'un fou étalât des poissons dans les rues, trouverait-il le débit de sa marchandise? Ainsi donc, la presse jouit des délices de la paix; elle est libre de faire au peuple son éducation de roi; un mot lâché étourdiment, balle partie avant que l'œil ait été mis au canon, n'est plus un crime qu'il faut absolument juger en cour d'assises? On ne voit plus de journaux dont le cautionnement soit emporté
par une seule amende; plus d'écrivains passer les mains dans une chaîne, tandis que l'assassin protégé va en carrosse à la prison qui lui est destinée"? Les procès de tendance sont morts, la complicité morale n'est plus, et la condamnation de Dupoty est d'une autre époque"? — Or, parlez! est-ce bien là l'âge d'or que votre révolution a fait à la presse?...
Qu'y a-t-il encore à l'intérieur? La garde nationale, qu'en avez-vous fait? Comment avez-vous réorganisé votre armée? Permettez-vous à vos soldats de se souvenir qu'ils ont un père, une mère, des frères; qu'ils sont sortis du peuple, et qu'ils doivent rentrer parmi le peuple? L'armée, est-ce la garde nationale mobilisée, la pointe de l'épée que porte la. France, ou n'est-ce qu'une garde farouche qui se précipite aveuglément sur ceux que vous lui désignez, une lame de sabre ivre qui frappe n'importe où? Voit-on encore les soldats et le peuple en venir aux mains dans nos rues, guerre impie où, quelque parti qui triomphe, c'est toujours la France qui est vaincue, elle qui saigne par toutes les blessures que reçoivent les combattants? voit-on encore des citoyens frappés au seuil de leurs maisons, et des femmes qui tombent en couvrant de leur corps un époux ou un fils? Quand la faim allongeant ses crocs et la cupidité sont eij présence, est-ce toujours pour la cupidité que vous prenez parti? Roulez-vous toujours aux pieds de vos chevaux ceux qui demandent du pain? les percez-vous toujours de vos baïonnettes? Et ceux qui ont échappé à vos soldats, les livrez-vous toujours à vos juges? — Dites-nous non, et je croirai que c'est bien une révolution que vous avez faite.
A l'intérieur, qu'y a-t-il encore? Sans doute on ne court plus risque de mourir de faim en France ? La France nourrit tous ses habitants, comme un bois nourrit tous ses oiseaux et toutes ses bêtes fauves? Vous avez sans doute établi de grands ateliers où tous ceux qui veulent se servir de leurs bras trouvent du travail, moyennant un salaire raisonnable ? Au lieu de livrer les travaux publics à des spéculateurs avides qui font leur bénéfice des rognures enlevées au- salaire de l'ouvrier, c'est vous-mêmes qui vous chargez de leur exécution? Ce sont des ouvriers choisis par vous et bien payés qui font vos routes, vos ponts, vos canaux? Vous avez des forges, des manufactures de drap et de toile, des tanneries; c'est vous qui confectionnez vos armes, les habits de vos soldats, le harnachement de votre cavalerie? vous défrichez des landes, vous assainissez des marais, vous reboisez des montagnes, vous arrosez des plateaux arides, vous exploitez des
mines? Au lieu de perdre l'argent du budget à engraisser des sinécures, à faire vivre dans une fastueuse abondance, des fonctionnaires qui ne servent pas trois fois l'année, vous l'employez à nourrir la nation qui travaille ? Il n'y a plus, en France, une multitude d'ouvriers dont les uns manquent complètement d'occupation, dont les autres tirent à peine, du travail de leur journée, le morceau de pain qui empêche leur famille de mourir ? L'hiver, on n'en voit plus qui soient obligés de vendre leurs hardes pour vivre? on n'en voit plus balayés, comme une ordure, de leur galetas, parce qu'ils ne peuvent en payer le loyer ; plus enfin au devant desquels la charité publique soit obligée de venir? — Si cela est, oui vous avez fait une révolution ! si cela n'est pas, au moins, faites donc une loi qui permette à ceux qui ont trop d'enfants de les exposer, comme en Chine, au courant des fleuves ou à la lisière des forêts. Nous n'avons, il est vrai, ni crocodiles ni tigres; mais il se trouvera bien çà et là quelque loup qui aura pitié d'eux et les dévorera.
Qu'avez-vous fait encore à l'intérieur? Cette révolution que vous célébrez, vous avez sans doute noblement récompensé ceux qui l'ont faite? Les haillons sont des insignes, et ils ont la première place dans vos fêtes? Vos salons étincellent de croix de Juillet (7) dont l'éclat efface celui des décorations neuves? Il n'est point vrai que Talleyrand (8), cet homme de trahison et de fourberies, dont les perfidies pourraient faire dix traîtres, soit revenu à la surface de votre Cour? La renommée de l'austère Dupont de l'Eure vous couvre encore de ses rayons? Lafayette, ce vertueux mais fatal vieillard, qui n'a jamais su faire tourner sa popularité qu'au détriment de la France, est mort dans les bras du gouvernement, et il y avait des altesses aux quatre coins de son cercueil? Laffîtte (9), l'architecte de votre trône, et sous lequel tous les autres n'ont travaillé que comme des maçons, est descendu dans sa tombe entouré de votre reconnaissance et de vos regrets? Aux soldats obscurs qui ont versé leur sang dans votre querelle, vous avez sans doute fait une honorable existence? Ces femmes en haillons de deuil qui viennent s'agenouiller autour de cette longue colonne de fer, ce ne sont point les mères et les épouses des martj^rs de vos trois journées qui prient afin qu'on se souvienne là haut de leurs misères? Mais les plus braves de ceux qui ont fait votre révolution, où sont-ils que nous ne les voyons pas à cette fête? Ne viennent-ils point d'eux ces cris de malédiction qui percent les dalles de vos prisons? Ce brillant soleil, témoin de leur triomphe, jette-t-il
seulement, pour saluer leur gloire, un rayon à travers leurs barreaux ? Mais non ! quand on célèbre une révolution, on n'en traite point ainsi les auteurs! Il est impossible, tandis que vous poursuivez votre orgie dans la salle à manger de ce brillant édifice, que ceux qui l'ont élevé soient enfermés dans les caves! Si vous les aviez crus de trop à la surface de la France, vous n'eussiez pas osé les enfermer dans leur cercueil avant qu'ils fussent morts! Vous eussiez eu le courage de voir couler leur sang, et vous leur eussiez publiquement fait couper la tête ! Entre tuer et faire mourir, vous savez bien qu'il n'}'^ a que la différence d'un petit espace de temps ; que faire boire de la ciguë à un condamné, ou lui faire respirer l'air empoisonné d'un cul-de-basse-fosse, c'est toujours à peu près la même chose. On ne vanterait point votre générosité, si vous n'aviez su que commuer la mort en agonie !
Quoi qu'il en soit, montrez-moi parmi vos fonctionnaires un seul véritable combattant de juillet, et votre révolution ne sera point pour moi une chose invraisemblable. Mais non, quand vous nous dites que vous avez fait une révolution, vous vous vantez! vous n'avez fait que changer la couleur de vos tentures, que hisser un oiseau de basse-cour à la place d'une fleur dont l'odeur était épuisée ! Vous croyez que vous avez édifié, et vous n'avez que badigeonné des décombres. Non ! encore une fois non ! Faites-nous faire, si vous le voulez, trois sommations par le commissaire de police, mais nous ne nous réjouirons pas!...