‹ PamphletsChapitre 52 sur 52 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

Au collège l'e faisais des vers ; depuis ce temps jusqu'à trente-cinq ans, j'ai toujours eu une pièce de vers sur le métier, vers perdus, foulés aux pieds par mes enfants, balayés par ma femme de ménage, transformés souvent par ma femme en note de blanchisseuse, et dont aucuns n'ont eu l'honneur d'être inhumés sous une couverture. VEcho de la Nièvre, lui, a du moins l'avantage d'être lu par trois personnes: par son rédacteur, par l'ouvrier qui le compose et par le prote qui corrige les épreuves. Mais hélas! vous, mes pauvres vers, à peine avez-vous été lus par votre auteur. Cependant, je ne conçois pas comment un homme qui a le goût d'écrire, peut écrire en vers plutôt qu'en prose ; il a deux chemins devant lui : l'un difficile, sans doute, mais où pourtant on peut encore faire par jour, quand on a le jarret fort, une bonne traite; l'autre tout raboteux, tout embarrassé de pierres, tout entrecoupé de fossés, et mon imbécile, qui n'est pourtant pas trop ingambe, choisit ce dernier! Mais votre pensée est-elle donc si libre, si alerte, qu'il faille nécessairement que vous lui attachiez au pied le boulet de la versification ; la prose est-elle trop facile pour vous, et en vous en servant craindriez-vous de trop bien faire? Vous voulez faire un panier; pourquoi donc, quand vous avez de l'osier sous la main, prenez-vous pour le tisser un gros fil d'archal? Vous avez pour vous le mérite de la difficulté vaincue ; mais peu m'importe le mérite de la difficulté vaincue ! Celui qui met une plume en équilibre sur son nez a ce mérite à un plus haut degré que vous; et pourtant croyez-vous que je le tienne pour habile homme? Les écrits s'estiment parleur mérite et non par les difficultés qu'il a fallu vaincre à leur auteur. On ne demande point, quand une œuvre est mauvaise, ce qu'elle a coûté de travail à son auteur, et la Chasse du Burgrave, si difficile à rimer pour tout autre que pour Victor Hugo, n'est toujours pour moi qu'un ramas de vers ridicules. D'abord, quel avantage trouvez -vous donc

à garrotter votre pensée des liens de la versification? Quand vous avez une course pédestre à faire, prenez-vous des bottes qui vous gênent au lieu d'une chaussure large et commode, ou voulez-vous, au lieu d'aller tout droit à Jérusalem, faire comme ces pèlerins qui avançaient de trois pas et reculaient de deux? De bonne foi, croyez-vous que ces petits bouts de phrases que vous coupez à peu près de la même longueur, et que vous faites sonner l'un contre l'autre à peu près comme une paire de cymbales, ajoutent à la beauté de votre style? Ce mot : « La garde meurt et ne se rend pas, » en est-il moins sublime pour avoir été dit en prose ? Et cette pensée :

Le Dieu qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots,

serait-elle moins belle, si le poète eût dit : Le Dieu... sait aussi arrêter les coinplots des inéchants? Vous dites que non. Pourtant elle se compose exactement des mêmes mots. Cela est donc comme une phrase de nécromancien dont les mots, pour qu'elle produise son effet, doivent être prononcés dans un ordre invariable. Pour moi, je suis de l'avis de Michel Zapata, personnage de Scarron, auquel on demandait [son nom],(i) et qui répondait très pertinemment :

Michel Zapata,

Ou Zapata Michel ; car il n'importe guère

Que Michel soit devant ou qu'il soit par derrière.

Vous dites que vos morceaux de phrase cadencée sont plus harmonieux que la prose. J'en doute fort. Cela vous paraît ainsi parce que vous avez l'oreille habituée à votre césure et à votre rime. C'est ainsi que l'habitant des îles du nord trouve de la douceur au clapotement monotone des flots autour de leurs rochers ; ainsi que le meunier ne saurait dormir, s'il n'avait le tictac assourdissant de son moulin. Mais, lisez des vers français à -an homme qui ne connaît point les règles de la versification, il ne les distinguera point de la prose; donc il ny a point d'harmonie naturelle dans votre poésie. Et une autre preuve de cela, c'est que pour que des vers ne soient pas insipides à l'oreille, il faut, quand on les récite, en briser la mesure, en effacer la rime, les lire enfin comme de la prose.

Tu cours après l'harmonie, pauvre poète; mais laisse-la donc de côté. Tu as beau dire : « Je vais monter ma lyre, je fais résonner ma lyre? » Tu n'es pas un joueur d'instrument; courir après l'harmonie et la pensée c'est courir deux lièvres

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à la fois. L'harmonie te fait toujours négliger le sens ; entre deux mots dont l'un rend mal la pensée mais sonne bien, et un autre qui est quelque peu étrange, mais qui la rend très pittoresquement, si tu as à choisir, tu prends le musicien ; pour chanter, tu oublies qu'il faut que tu penses. Si tu as à décrire un champ de bataille, tu prends le plus de mots possible imitant les bruits de la guerre, le son du tambour, le fracas du canon ; tu tâches de leur donner un sens à peu près raisonnable, et voilà ta bataille. J'ai connu un homme avec sept tambours qui en faisait autant. Ton mérite c'est de peindre par des images. Je te paie pour raisonner avec toi: tu prends ton violon, et tu m'en joues jusqu'à me faire tomber en syncope : est-ce là un procédé honnête ? Si je veux de la musique, crois-tu que je ne saurais pas en trouver sans ta lyre? Je ne puis vous comparer, avec vos lyres, qu'à ces petits enfants qui battent du tambour dans la rue seulement pour faire du bruit, et sans savoir ce que dit leur tambour. Qu'est-ce que la poésie? je ne le sais ; je ne le sais pas plus que ce qu'est l'esprit, le génie, le sublime, le beau. Mais celui qui m'inspire de riantes pensées, qui me saisit, qui me frappe par une vive image, qui a l'art de solidifier pour ainsi dire ses idées et de vous les montrer comme un groupe de marbre, est un poète. Ainsi c'était un poète celui qui a dit : « L'égoïste brûlerait une maison pour faire cuire un œuf. » Gilbert était poète aussi, quand il disait que Thomas, le faiseur d'éloges, ouvrait pour ne rien dire une bouche immense. Il y a de la poésie même dans les choses inanimées, souvent dans les objets les plus simples. Une chaumière au bord d'un ruisseau, ombragée par de vieux ormes ; un grand arbre couvrant tout un chemin creux de son feuillage ; une touffe épaisse de ces longues plantes que file la nature, tombant du haut d'un vieux mur, m'ont souvent fait rêver et jeté dans un doux état d'esprit que je ne saurais définir. C'est qu'il y a dans ces herbes el dans ces plantes de la poésie. Peignez-les telles qu'elles sont, d'un seul trait, vous serez poète. Mais quelle que soit la poésie, faut-il donc absolument s'imposer, pour en faire, les mille gênes de la versification ? Si vous aviez à faire un travail pénible qui demandât de l'agilité, mettriezvous une camisole de force? La prose ne vous off're-t-elle point tout ce dont vous avez besoin ? n'a-t-elle point de phrases pour dire ce que vous voulez dire ? Avez-vous quelque pensée à laquelle elle ne puisse fournir des mots, et quelque caprice d'imagination qu'elle ne puisse contenter? Si vous voulez des images, ne pouvez-vous faire des images aussi

bien en prose qu'en vers ? Ne les rendez-vous pas plus facilement, plus nettement avec le secours de cette dernière qu'avec un vers, où souvent vous voudriez mettre lion et où il ne peut tenir que loup; qui tantôt déborde de mots, tantôt n'en a pas assez? Vous ressemblez tantôt à l'homme qui a beaucoup d'effets à emballer dans une petite malle, et tantôt à celui qui a une grande malle et qui n'a qu'une paire de chaussettes à mettre dedans. Quoi ! pauvre poète, on vous donne pour dessiner un crayon fin, léger, qui se prête à tous les traits, qui peut rendre toutes les nuances, et vous le jetez pour un gros crayon qui vous lasse la main à vous l'engourdir, tantôt marquant trop, tantôt pas assez. Vous conviendrez que c'est là de la duperie : et pourtant, presque tous ceux de nos jeunes gens qui ont la fantaisie d'écrire, commencent par faire des vers ; aux étalages des libraires, vous ne voyez qu'essais poétiques, premiers chants, nouvelle lyre! C'est qu'il est plus facile de faire des vers que de la prose ; de mauvais vers que de mauvaise prose, entendons-nous, car je ne veux pas être pris en flagrant délit de contradiction. Faire des vers est un métier qui s'apprend, qui même n'est pas bien difficile à apprendre, et où, avec de l'exercice on devient très habile; il n'y a pas besoin d'idées pour cela. J'ai connu des gens qui versifiaient très bien, et pourtant tout à fait dépourvus de bon sens et incapables de soutenir la discussion la plus simple.

Mais lui, le poète, n'a pas besoin de sujet; il ne lui faut qu'un titre ; sur un mot, il vous bâtit une Ode, une Méditation, un Crépuscule ; à propos d'une fourmi, il vous parle de la terre, de la mer et des cieux ; ses images, s'il en a, se suivent, mais ne se tiennent pas. 11 vous montre la lanterne magique : « Vous venez, messieurs et dames, de voir Saint-Pétersbourg, voilà maintenant, messieurs, le soleil, et, mesdames, la lune ! » Il prend les métaphores et les images des maîtres. Les Méditations poétiques de M. de Lamartine sont le moule où ils jettent toutes leurs pièces, moule d'or où ils fondent du plomb. Lamartine prie et pleure, il est toujours, dans ses strophes, à genoux, fondant en larmes ; à propos de tout il pleure et il prie. Quand l'idée ne vient point, ils ont recours au pathos; le pathos est une des grandes ressources du mauvais poète. Vous n'avez pas compris leurs strophes, vous ne revenez pas dessus, et vous vous en prenez à une distraction. Pourvu que leur vers flatte l'oreille, il dit toujours assez; vous l'écoutez, quoique sans le comprendre, avec une sorte de plaisir, ainsi qu'une paysanne écoute le langage élégant

d'un amant bien élevé. La poésie, c'est la prose devenue folle. Lui, le prosateur, il lui faut un sujet ; il faut qu'il suive un enchaînement d'idées ; qu'il sache bien ce qu'il dise ; que par un raisonnement quelconque, il arrive à une conclusion, et cela n'est pas facile. Il n'a point d'oripeaux pour déguiser sa pauvreté, de manteau bariolé pour couvrir son habit sale. Il n'a point, lui, le privilège du pathos et de ces métaphores vides de sens, faisant un bruit terrible, et pourtant muettes. Cela n'est pas de mise dans ces sujets. Je vous assure qu'à l'époque où je faisais des vers, j'aurais mieux aimé composer cinquante vers comme je viens de dire, que de rédiger convenablement un prospectus d'épicier. La vieille poésie a fait beaucoup de dégât dans notre littérature : elle a créé des mots roturiers et des mots gentilshommes; elle faisait ses vers avec des mots pompeux. Elle a gâté notre langue ; elle en avait fait deux idiomes : l'un pour le peuple, l'autre pour les gens comme il faut. Aussi était-elle d'un ennui mortel. La Henriade, lue d'un bout à l'autre, pourrait faire tomber un homme en catalepsie, mais au moins elle savait ce qu'elle disait ; et vous, si vous bâillez, vous avez la satisfaction de savoir pour quelle cause. La poésie nouvelle est plus belle quand elle veut être raisonnable; elle est belle avec ses allures vives, ses pensées hardies, ses vives images. Il y a en elle de l'inspiration, de la vie, et elle a bien le ton de l'enthousiasme. Telle elle est chez M. Hugo, quand il parle de nos batailles, de nos gloires passées et de notre empereur. Il est charmant encore, Victor Hugo, dans certaines de ses Orientales. Donnez lui un sujet raisonnable, et qu'il s'astreigne à n'écrire que ce qu'il comprend, et il sera le plus grand de nos poètes versifiés; je dis versifiés, parce que je fais mes réserves en faveur de Chateaubriand qui est, lui, le plus grand de tous nos poètes. Mais tout ce qu'il a fait de bon, Victor Hugo l'eût tout aussi bien fait en prose. Mais que de pièces, qui ne sont d'un bout à l'autre qu'un amphigouri retentissant, qu'un galimatias tout parsemé de choses brillantes, n'eût-il pas faites, s'il ne se fut laissé emporter comme un étourdi sur les ailes de sa muse ! Pour bien voir les choses, il faut aller à pied ; M. Hugo les verrait encore bien s'il n'allait qu'en voiture, mais il va presque toujours en chemin de fer, et les tableaux qu'il dessine ressemblent à des nuages de toutes formes. Il est vrai que derrière cette croûte, vous distinguez quelquefois un arbre bien touché, une jolie bergère ; mais ce n'est pas ce qui fait un paysage. Vous voyez que ma critique ne va pas chercher des subalternes, et que c'est à la

tête que j'adresse mes coups. Lisons son Ode intitulée le Poète (^): Victor Hugo, tant Odes, que Ballades et Rayons, en a vingt comme cela.

Qu'il passe en paix, au sein d'un monde qui l'ignore. L'auguste infortuné que son âme dévore !

Respectez ses nobles malheurs ; Fuyez, ô plaisirs vains, son existence austère ; Sa palme qui grandit, jalouse et solitaire.

Ne peut croître parmi vos fleurs.

Il souffre assez de maux, sans y joindre vos joies ! Chaque pas qui l'enfonce en de sublimes voies,

Par une douleur est compté.

Il pleure sa jeunesse avant l'âge envolée. Sa vie, humble roseau, qui se courbe accablée

Du poids de l'immortalité.

Il pleure, ô belle enfance, et ta gi-âce et tes charmes. Et ton rire innocent et tes naïves larmes,

Ton bonheur doux et turbulent.

Et, loin des vastes cieux, l'aile que tu reposes. Et, dans les jeux bruyants, ta couronne de roses

Que flétrirait son front brûlant !

Il accuse et son siècle, et ses chants, et sa lyre. Et la coupe enivrante où, trompant son délire.

La gloire verse tant de fiel.

Et ses vœux, poursuivant des promesses funestes. Et son cœur, et la Muse, et tous ces dons célestes,

Hélas ! qui ne sont pas le ciel !

Ah ! si du moins, couché sur le char de la vie. L'hymne de son triomphe et les cris de l'envie

Passaient, sans troubler son sommeil !

S'il pouvait dans l'oubli préparer sa mémoire ! Ou, voilé de rayons, se cacher dans sa gloire.

Comme un ange dans le soleil !

Mais sans cesse il faut suivre, en la commune arène. Le flot qui le repousse et le flot qui l'entraîne !

Les hommes troublent son chemin !

Sa voix grave se perd dans leurs vaines paroles. Et leur fol orgueil mêle à leurs jouets frivoles

Le sceptre qui pèse à sa main !

Pourquoi traîner ce roi si loin de ses royaumes ? Qu'importe à ce géant un cortège d'atomes ?

Fils du monde, c'est vous qu'il fuit.

Que fait à l'immortel votre éphémère empire ? Sans les chants de sa voix, sans les sons de sa lyre,

N'avez-vous point assez de bruit ?

Laissez-le dans son ombre où descend la lumière. — Savez-vous qu'une Muse, épurant sa poussière,

Y charme en secret ses ennuis ?

Et que, laissant pour lui les éternelles fêtes, La colombe du Christ et l'aigle des Prophètes Souvent y visitent ses nuits ?

Sa veille redoutable, en ses visions saintes, Voit les soleils naissants et les sphères éteintes

Passer en foule au fond du ciel ; Et, suivant dans l'espace un chœur brûlant d'archanges. Cherche, aux mondes lointains, quelles foiTnes étranges.

Y revêt l'Etre universel.

Savez-vous que ses yeux ont des regards de flamme ? Savez-vous que le voile, étendu sur son âme.

Ne se lève jamais en vain ?

De lumière dorée et de flamme rougie.

Son aile, en un instant, de l'infernale orgie

Peut monter au banquet divin.

Laissez donc loin de vous, ô mortels téméraires. Celui que le Seigneur marqua, parmi ses frères.

De ce sigiie funeste et beau, Et dont l'œil entrevoit plus de mystères sombres Que les morts effrayés n'en lisent, dans les ombres.

Sous la pierre de leur tombeau !

Un jour vient dans sa vie, où la Muse elle-même, D'un sacerdoce auguste armant son luth suprême.

L'envoie au monde ivre de sang.

Afin que, nous sauvant de notre propre audace, 11 apporte d'en haut à l'homme qui menace

La prière du Tout-Puissant.

Un formidable esprit descend dans sa pensée. Il paraît; et soudain, en éclairs élancée.

Sa parole luit comme un feu.

Les peuples prosternés en foule l'environnent; Sina mystérieux, les foudres le couronnent.

Et son front porte tout un Dieu !

« Qu'il passe en paix, cet illustre infortuné », c'est le poète, le grand poète couronné de gloire. Mais quels sont donc ces nobles malheurs que vous voulez que nous respections ? Serait-il donc vrai que la gloire fût aussi une illustre infortune ? Dans ce siècle d'égoïsme, à présent que l'amour de soi déprime et abrutit toutes les âmes, la gloire est descendue à rien comme toutes les nobles choses; nos artistes ne travaillent plus que pour avoir im salaire. Donnez cent francs de plus à un peintre, et il effacera son nom du bas de son

tableau ; un morceau de pain à un littérateur, et il vous laissera mettre à son œuvre votre nom au lieu du sien. Mais nous n'en sommes pas encore arrivés à ce que la gloire soit un malheur, et on n'arrête pas un homme par cela seul qu'il a du génie. Nos petites célébrités se passent bien de la gloire, mais, si elle leur arrivait, ils ne voudraient pas la mettre à la porte, d'autant plus que la gloire paie bien sa pension dans les maisons où elle se domicilie. Je suis bien sûr que M. Hugo ne trouve point sa célébrité une maladie très douloureuse et qu'il ne craint rien tant que d'en guérir. Oh ! non, je ne croirai jamais que la gloire soit un malheur, que le génie soit un don funeste, qu'il faille étouffer le feu qui est dans son âme de peur que s'avivant trop il ne réduise en scories son enveloppe. Rien n'est beau, selon moi, comme ce doigt toujours levé qui vous montre à la foule ; comme ce brillant lendemain qui se déroule sans fin devant vous ; comme ces bruits d'applaudissements qu'on entend murmurer confusément dans la postérité. Etant enfant, j'enviais déjà le bonheur des hommes que leurs talents avaient rendus illustres parmi nous. Il m'aurait été égal d'être borgne, manchot, cul-de-jatte, pourvu que je fusse célèbre comme eux, et pour leur existence j'aurais donné l'existence impériale du despote le plus solidement établi de l'Europe. Quand je faisais des vers, sans espoir bien entendu qu'ils feraient scintiller les moindres lueurs de gloire autour de moi, je disais :

Toi qui peux, d'un rayon du feu qui te dévore, Au corps d'un pauvre hère à ton gré faire éclore Un roi de la parole ou bien un simple roi, Apparais, ô Satan ! je te livre mon âme; Allume sur mon front ton stigmate de flamme : J'ai fait pacte avec toi !

Je subirai la loi, quelle que tu la fasses.

Parmi ces flots d'humains (3) pourvu que tu me traces

Un lumineux sillon.

Je veux avoir aussi, poète, ma colonne; Fais-moi grand, parmi ceux dont la lyre rayonne, Comme parmi les rois le fier Napoléon !

Je ne donne point mon autorité, parce qu'elle est en vers, pour un axiome; mais il y a ici cinq à six poètes : qu'on demande à chacun d'eux s'il ne serait pas bien aise d'être célèbre, on verra ce qu'il répondra. Je suis sûr que le poète R..,, (4) dans sa morte saison, toutefois, ferait volontiers à la gloire, pour un de ses sourires, un manteau doublé de son

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plus magnifique tartan. En tout cas, si la gloire est un malheur, c'est un malheur fort recherché : tel, par exemple que celui d'avoir cinquante mille francs de rente. Le poète est donc parti d'une idée fausse, et ce paradoxe du malheur de la gloire ne devrait plus avoir cours parmi nous. Mais au moins, même en partant de ce faux principe, il pouvait dire encore des choses logiques; il pouvait peindre, par exemple, le mauvais côté de la gloire; mais pas du tout : M. Hugo était sorti par une mauvaise porte, et ce chemin était trop droit pour lui ; il s'amuse pendant une vingtaine de strophes à nous recommander son poète, à nous engager à respecter ses nobles malheurs, à ne point le troubler dans son ombre, et vous ne savez pas pourquoi ? parce qu'il y a un aigle et une colombe qui y descendent et qu'il ne faut pas déranger; et tout cela est on ne peut plus extravagant. Si le poète souffre de la gloire, qu'il soit son médecin lui-même, qu'il se réfugie dans son arche ; la maison d'un grand homme n'est pas une maison publique; sa porte, quand cela lui convient, n'est pas plus difficile à fermer que celle d'un autre. Qui donc empêche le poète d'écrire en silence au sein d'un monde qui l'ignore; s'il ne dit rien à personne, qui songera à lui demander quelque chose, à moins que ce ne soit un gendarme qui lui demande son passeport ? Lisez la pièce avec une attention sévère, sans vous laisser abasourdir par le ronflement des vers, et aveugler par l'éclat des métaphores, et vous trouverez que chaque vers a au moins son extravagance. « Sa palme qui grandit jalouse et solitaire, ne peut croître parmi vos fleurs. » Mais où donc a crû la palme de M. de Lamartine et aussi de M. Victor Hugo, si ce n'est au milieu de ces plantes empoisonnées? et le soleil de la cour n'en a-t-il pas fait éclore les premières fleurs ? La palme d'Hégésippe Moreau, (5) au contraire, qui avait été plantée entre les dalles d'un atelier, a-t-elle atteint toute sa hauteur? ne s'est-elle point flétrie au milieu du beau printemps parce qu'on la foulait aux pieds? et le poète lui-même n'a-t-il pas succombé aux lentes douleurs de son obscurité? et sa gloire a-t-elle seulement jeté un rayon sur son agonie?...

« Il souffre assez de maux » : mais si les joies que donnent les plaisirs lui sont douces, pourquoi donc s'en priverait-il ? S'il souff"re, n'est-ce pas une raison pour qu'il leur demande quelques instants agréables? Un malade, parce qu'il souff"re, n'a-t-il pas le droit de sucrer sa tisane ? Si, au contraire, il trouve ces joies amères, qui l'empêche de s'en priver? Un sergent de ville ne viendrait pas le sommer au nom du roi, de

se rendre à la soirée du ministre : tandis qu'il tend son verre à son valet pour avoir un verre d'eau de Seltz, le plaisir n'y verse point du Champagne, et les truffes ne poussent pas d'elles-mêmes dans l'intérieur de ses volailles. Toutes ces images sont donc échafaudées sur une idée fausse. — « Chaque pas qui l'enfonce. » — Cela veut dire que chaque strophe qu'il fait lui fait subir une douleur. Mais quelle sorte de douleur, s'il vous plaît ? car enfin, si vous voulez qu'on vous plaigne, il faut bien savoir ce que vous souffrez ? Cela endommage-t-il le foie, la rate, un poumon, ou bien est-ce votre duodénum qui est tombé malade ? moi aussi j'ai fait des vers, pas si beaux que ceux de notre poète, bien entendu, mais enfin ils me donnaient autant de peine.

Eh bien ! c'était un de mes grands bonheurs de les faire. Combien je la regrette, la belle saison des vers ! qui me rendra ces jeunes et riantes idées que j'éparpillais sous les sombres allées des bois et le long des chemins solitaires ? que me manquait-il, quand j'errais dans un beau chemin de traverse, sous les rameaux pendants de tous côtés sur ma tête, et que l'image venait juste et brillante, et que la rime était sonore ! Quand j'avais rencontré quelques vers à ma fantaisie, je rentrais en ville plus fier et plus joyeux que le chasseur qui revenait avec sa carnassière pleine de gibier. Cela ne m'a jamais incommodé; et même, comme mes vers étaient perdus le lendemain, cela avait l'avantage de n'incommoder personne. — « Il pleure sa jeunesse. » — Comment donc? est-ce que le poète n'a pas sa jeunesse comme les autres ? estce que le mois de mai passe pour lui sans violettes et sans roses? fait-il donc ses vers comme l'alchimiste ses expériences, au feu dévorant des fourneaux? est-il plus dangereux de faire des vers que de faire du droit, de la chimie ou de la physique, que de parcourir la circonférence de la terre pour la mesurer, ou que d'aller sous les pôles étudier une question d'astronomie? La poésie enfin, est-elle une profession insalubre comme certaines professions? — « Il pleure son enfance. » — Comment, est-ce que la poésie a enlevé au poète même son enfance ? Mais il faisait donc des vers sublimes à l'école ! — « Et ton rire et tes larmes. » Miséricorde I est-il possible qu'un poète, un homme de talent dise de pareilles inepties ! Le poète pleure de ne pouvoir pleurer comme les enfants! mais j'ai connu un enfant qui pleurait parce qu'on ne voulait pas le laisser pisser sur un gigot tournant à la broche. Est-ce comme cela que M. Victor Hugo voudrait pleurer?

— «Yosjeuxbruyants.»— Ce grand homme, ce poète illustre,

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que son âme dévore, il pleure de ne pouvoir jouer à la marelle ou au colin-maillard. M. Victor Hugo a raison; respectons ses nobles malheurs ! Et ce n'est point là tout son chagrin, il pleure encore de n'avoir point, comme les petites filles, le jour de la Fête-Dieu, une couronne de roses; mais la délicatesse de sa conscience ne lui permet pas d'en prendre une : son front brûlant la flétrirait. Il accuse son siècle; eh ! de quoi? Si c'est qu'il prodigue étourdiment sa distraite et légère admiration à des muses, cette fois l'illustre poète a raison ; je lui donne mon assentiment. — « Il accuse sa lyre. » — cela ne l'empêche pas de faire de ses œuvres autant d'éditions que possible, et même d'y faire entrer des pièces comme celle du Comte Alexis yi.(^) — De sorte que la pauvre; lyre trouve dans le public un second accusateur. — Il accuse « la coupe enivrante où la gloire verse tant de fiel; et son cœur, et ses vœux et la muse, et ces dons célestes qui ne sont pas le ciel. » — Il résulte de là qu'il accuse à peu près tout le inonde; en définitive, c'est le ciel que veut notre poète; c'est parce que sa muse ne lui donne pas le ciel, qu'il lui cherche querelle. Cet enfant qui battait son domestique parce qu'il ne pouvait point lui donner la lune brillant dans un seau d'eau, était moins niais encore que notre grand homme. — « S'il pouvait dans l'oubli préparer sa mémoire.» -Mais il me semble que cela ne lui serait pas plus difficile qu'à un menuisier de se faire un magnifique cercueil sans que personne en sache rien, qu'à l'avare de se préparer une grande fortune au milieu de l'indigence la plus absolue ; qu'il fasse ses vers en silence, qu'il les mette sous un scellé qui ne puisse se lever qu'après sa mort : de cette façon il est bien sûr de ne point entendre les chants de son triomphe, et s'il lui convient de s'endormir comme un voyageur insouciant et fatigué sur le char de la vie, personne ne s'avisera d'aller le tirer de son sommeil. S'ils veulent passer sans faire de bruit, qu'ils quittent donc les grelots dont ils sont entourés ! Mais cela n'est point l'usage chez les grands poètes : ils attendent que leur muse engraissée ait un fauteuil à l'Académie. C/) - « Se cacher dans sa gloire, » — j'espère que voilà de l'antithèse ! j'aimerais autant dire « se cacher entre quatre flambeaux. » -« Les hommes troublent son chemin » — Mais ce malheur ne résulte point pour lui de ce qu'il est poète; bientôt vous le plaindrez d'être, comme nous, sujet à la colique et à la fièvre. Les hommes vont en foule sur un chemin étroit et ils se gênent nécessairement les uns les autres; il n'est personne qui ne reçoive dans ce pêle-mêle sa blessure au flanc ou son insulte au talon. Mais, dites-moi, votre poète

DE LA POÉSIE 67â

serait-il moins troublé si, étant épicier, il venait s'établir à côté de lui un épicier qui vendît au-dessous du cours ? — « Fils du monde, c'est vous qu'il fuit. » — Comment donc, c'est nous qu'il fuit! mais alors pourquoi donne-t-il des tragédies au théâtre ?(8) pourquoi les afficher aux mille coins de la ville ? pourquoi a-t-il des claqueurs ? Mais au lieu de nous fuir, vous voyez bien que c'est nous qu'il appelle; si personne de nous n'accourait à son nom, il se trouverait le plus contrarié de tous les humains. Voilà un charlatan qui étend son tapis sur la place publique, qui crie, qui bat du tambour, et vous dites qu'il fuit la foule ; vous voyez bien que cela n'est pas raisonnable. — « Fils du monde, je vous fuis, mais, je vous en prie venez à mes pièces, achetez mes œuvres, et admirez-moi. » Voilà vos poètes. Oui, gens du monde, laissez-le dans son ombre. - « Savez- vous qu'une muse épurant sa poussière. » — Voilà une occupation fort agréable pour une déesse ! j'aime autant le dieu qui d'aiguillons pressait les flancs poudreux des chevaux d'Hippolyte. Pauvres habitants de l'Olympe, comme .on vous traite ! Epurer la poussière d'un poète, pourriez-vous me dire ce que cela signifie? Pour moi, si j'avais une muse, j'aimerais autant lui faire cirer mes bottes et brosser mon paletot que d'épurer ma poussière. Pour moi, je ne voudrais pas pour quinze francs par mois être la muse de M. Victor Hugo. Et, savez-vous pourquoi encore il feint de la laisser dans son ombre ? c'est que l'aigle des prophètes et la colombe du Christ viennent l'y visiter. Aussi quel bel intérieur du poète nous peint M. Hugo! Le grand homme est là dans son coin, dévoré par son àme. Sur son épaule est la colombe du Christ qui, de temps en temps, semble lui parler à l'oreille; à ses pieds est couché l'aigle des prophètes tenant sous sa serre un paquet d'éclairs qui jettent par les deux bouts une fumée sanglante, de laquelle s'échappe quelquefois un jet de flamme; plus loin est sa muse, qui pour le distraire tamise sa poussière. C'est de là qu'il voit au fond des cieux le soleil que Dieu allume, et ceux qui ne sont plus que scories; qu'il suit un chœur d'archanges pour tâcher de découvrir Dieu parmi eux et de savoir quelle forme il revêt. Cet homme qui a la vue de cinquante télescopes mis au bout l'un de l'autre, envie aux enfants une méchante couronne de roses. C'est vraiment dommage que ce grand homme ne consacre point ses redoutables veilles à des études astronomiques; quelles choses curieuses il nous raconterait ! car, enfln, il doit voir dans les planètes comme de sa fenêtre il voit sur le toit de la maison voisine. Avec un pareil homme.

les cieux n'auraient plus de mystères, et nous aurions le portrait de l'Eternel lithographie à toutes les boutiques. Non, tant qu'il plaira à cet extravagant rêveur de se tenir dans son ombre, il n'y a pas de risque, tant fils du monde soit-on,quon aille l'y déranger. Ce qui est arrivé à M. Galland le roraancier,(9) est-il déjà arrivé à M. Victor Hugo? des jeunes gens sont-ils venus frapper à sa porte par une âpre gelée, et lui ont-Os crié : « M. Hugo, si l'aigle des prophètes ou la colombe du Christ ne sont pas avec vous dans votre ombre, enflez-nous une de ces odes que vous enflez si bien. » Tous ses vers ont un sens figuré magnifique; mais le sens propre, il faudrait être bien habile pour le trouver; et, je défie M. Victor Hugo, lui-même, de dire ce qu'il entend par le poète qui voit des soleils s'éteindre et s'allumer, et cherche dans les cieux la forme de l'Eternel. Cet entassement d'images gigantesques, semblable à celui des montagnes que les géants mirent lune sur l'autre, c'est de la poésie ! Non seulement on veut bien ne pas comprendre le poète, mais on n'exige pas même de lui qu'il se comprenne lui-même. On l'écoute comme les paj^sans écoutent à la messe le plain-chant de leur curé sans se soucier de savoir ce qu'il dit, et persuadés qu'il dit de belles choses. Or, je le demande, en prose, dix pages de pareilles extravagances seraient-elles possibles, et le rire public n'en ferait-il point justice? J'ai cru devoir hasarder cette critique dans l'intérêt du goût public, altéré et corrompu par les chefs mêmes de notre littérature. M. Victor Hugo a près de la moitié de ses poésies dans le genre de celles que je viens de citer : elles manquent de sujet. Mais quand M. Victor Hugo veut descendre jusqu'à être raisonnable, personne ne l'admire plus que moi; et tel qu'il est, je le tiens pour l'homme le mieux organisé de notre époque littéraire. Quand il est gracieux, pathétique, élevé, noble, fier, nul ne l'est autant que lui. Par exemple, il lui manque comme prosateur,(iO) surtout comme romancier, une qualité essentielle : il n'a point d'esprit. Toujours est-il que je donnerais tous mes pamphlets pour sa charmante pièce intitulée : la Jeune(ii> —

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