M. DE RATISBONNE OU UN COMMIS=VOYAGEUR DE LA SAINTE VIERGE
Il y a quelque temps, je m'étonnais quêtant de bonnes, — qui ne sont rien moins que des modèles de vertu chrétienne, et dont les griffes n'en sont pas ' d'une moins belle venue pour être souvent trempées dans l'eau bénite, — quittassent leur rouet ou leur aiguille une demi-heure avant le temps, et couchassent leur marmot tout criant et mal bercé pour aller flâner au sermon. Car enfin, me disais-je, que viennent donc faire à Saint-Cj'r toutes ces coureuses d'églises? Je les connais: ce n'est pas l'amour de Dieu qui les pousse; elles ne sont point de nature à se laisser affriander par un beau sermon : c'est comme si vous présentiez une botte d'asperges à un âne. Tout ce qui ressort du langage vulgaire n'est point à leur portée ; elles ont leur langue qu'elles savent: elles n'en veulent point apprendre d'autre. Si vous leur lisiez une page de Bossuet, toutes ces belles paroles s'épancheraient, sans y entrer, sur l'étroit plateau de leurs oreilles. C'est comme si vous leur versiez à boire sur le dessus d'un verre. Pour cet auditoire qui, dans toutes les villes de chapitre, est à peu près le même, un sermon c'est du mouvement et du bruit; c'est de grands bras d'une aune, tantôt allongés sur eux pour les bénir, tantôt levés vers le ciel avec des menaces et la colère d'un prophète. On les allonge et on les élève plus ou moins, selon le pathétique qu'on veut mettre dans son morceau. Ensuite, c'est une voix qui parcourt agréablement et adroitement toutes les cordes du clavier, tantôt tonnant comme un orage pris entre deux nuages; ici s'élançant compacte et serrée comme un jet d'eau; là filant déliée et menue comme un morceau de macaroni entre deux lèvres; une voix pleine d'antithèses, qui épèleici et déclame là-bas; qui ailleO)par chutes et par bonds comme un lièvre blessé ; qui soit tantôt fifre, tantôt tambourmajor. A ces conditions, le prédicateur aura des applaudissements; et je parie que si M. Dufètre s'avisait un beau jour de prêcher en latin, toute sa clientèle irait le lendemain ré-
pandre par la ville qu'il n'avait jamais si bien parlé. Combien de gens, du reste, soit en littérature, soit en administration, soit en finances, ont dû leur réputation à un certain talent qu'ils avaient de ne point se faire comprendre! C'étaient des clous qui avaient une tête magnifique, mais qui n'avaient pas de pointe.
Puisque nous voici tombés sur ce propos, et comme vous n'êtes pas bien pressés, je suppose, qu'on vous parle de M. de Ratisbonne, je vais vous raconter un de mes petits souvenirs de collège.
Je faisais ma quatrième avec un nommé Pierre Julien, grand garçon de seize ans, qui ne se souciait guère d'apprendre le latin, mais qui vivait en grand'crainte des punitions. Pierre Julien, donc, payait d'audace. C'était toujours lui qui demandait le premier à réciter sa leçon. Il se levait avec une imperturbable assurance, fermait tous les livres qui étaient autour de lui, et après avoir fait : Oh, ah, ah, broun, ah, ah pendant quelques minutes, il faisait au professeur une grande révérence et se remettait à sa place. « C'est bien. Monsieur Pierre Julien ! » disait ce professeur qui avait l'ouïe un peu dure. Et il nous le citait pour modèle. Il est vrai que Pierre Julien n'en était pas plus fier pour cela.
Quoi qu'il en soit, j'ai vu un sermon aux flambeaux tel que nous les donne ordinairement notre évêque; et ce qui m'étonne maintenant, c'est que la foule ne se rende pas plus nombreuse à ces sortes d'assemblées. Ce n'est pas, en effet, un spectacle vulgaire, un spectacle de fabricien qu'un sermon du soir! A un tel sermon on se passerait presque de prédicateur. Ce jour, que vous voyiez tout à l'heure se coucher autour des cimes de la cathédrale, semble se rallumer à l'intérieur; le banc d'oeuvre et les colonnes se sont éclairés; la lumière des bougies s'enfonce dans les profondeurs de la nef sans pouvoir en percer les derniers arceaux; devant les tourbillons de ténèbres qu'elle chasse devant elle, les murailles reculent, et on a peur que ces mystérieuses galeries ne finissent dans un monde qui n'est pas le nôtre. Les masses rougeàtres de la lumière que projettent les cierges retombent le long des murs, et flottent comme les lambeaux d'une sombre pourpre. Au dessus se dessinent, aux derniers rayons du jour, comme une blanche et chaste bandelette, les ogives, les plqins-cintres et les rosaces, avec leurs élégantes broderies. La voûte, abandonnée de ses colonnes, se perd indécise dans les ténèbres supérieures. Vous croiriez que ce sont des anges qui la portent sur leurs épaules. Il n'est point
jusqu'à ce vieux prêtre accroché à un pilier de la nef, dont les mains ridées et le crâne de cuivre jaune planent sur la foule, qui ne produise aussi son effet. Vous diriez un vieil évêque qui a abandonné sa niche pour annoncer au peuple la parole du vieil évangile.
En présence de cette grandeur si calme, si pleine de sérénité et qui ressemble si peu aux grandeurs des hommes, le doute qui furète partout ferme les yeux, et l'objection garde le silence! On se laisserait presque démontrer que Dieu puisse résider dans cette mystérieuse enceinte. Il semble qu'il y ait des voix qui murmurent de lui dans cet espace; et si l'orgue, enflant tout à coup ses cent poumons de fer, faisait rouler son nom comme un orage sous les voûtes de l'église, peut-être n'en seriez-vous point étonné!...
Aucun monument n'a mieux été approprié à sa destination que nos cathédrales gothiques. Elles sont et resteront toujours le chef-d'œuvre non seulement de l'architecture religieuse, mais encore de toute l'architecture. Nul n'a mieux su que ces sublimes maçons du moyen âge dompter la pierre et lui faire parler leur langage. Eux seuls ont pu prendre le rocher sur sa base et lui dire : « Tu resteras là à prier devant l'image du Christ, jusqu'à la consommation des siècles, pour nous et pour tous nos frères! » Mais si la poésie chrétienne était avec eux, c'est qu'ils avaient la foi. La foi s'en est allée et la muse l'a suivie !
Aujourd'hui, l'art de construire des églises est perdu. Quelle inspiration religieuse pouvez-vous attendre, en effet, d'un architecte qui va par bienséance à la petite messe; de maçons qui chantent Déranger et de goujats qui savent lire? J'ai vu dernièrement un employé à la grande voirie préposé aux réparations à faire à l'église de Clamecy que M. Dupin a fait passer basilique. De combien de sculptures charmantes n'ai-je pas déploré la mutilation, et combien n'ai-je point regretté qu'on eût mis ces travaux entre les mains d'un homme aussi habitué à faire casser des pierres ! (2)
Toutefois, revenons à M. de Ratisbonne. Ce n'était point des impressions poétiques que j'allais chercher à l'église; j'y allais tout trivialement — tout bêtement, — disons le mot, — suivant la foule comme un âne qu'on mène par son licou, pour entendre M. de Ratisbonne. C'est que M. de(3) Ratisbonne n'est pas un piètre personnage ! M. de Ratisbonne est premier prédicateur de la sainte Vierge. Il était venu de Paris dans une bonne berline, pour nous prêcher l'adoration du Sacré- Cœur de Marie avec les sept épées dont il est percé, et pour
nous vendre l'archi-médaille. M. de Ratisbonne avait eu les honneurs de l'affiche religieuse; son nom avait été placardé pendant huit jours sur les piliers de la cathédrale. C'était non seulement un juif, mais même un banquier converti (4), On répandait sourdement dans le public qu'il avait eu l'honneur de voir la sainte Vierge. Enfin, M. Dufêtre comptait sur lui pour réparer les torts de sainte Flavie et redonner de la vogue à son spectacle. On avait déjà une guérison miraculeuse assurée, et on négociait une conversion. Or, pourquoi donc ne serais-je point allé voir M. de Ratisbonne? Un banquier converti à la charité chrétienne !... De ma vie, peut-être, je n'aurais retrouvé l'occasion de revoir pareille chose !...
11 est vrai que, cette fois encore, je m'étais laissé duper par le charlatanisme de l'enseigne. Nonobstant tous les éléments de curiosité qui sont en lui, les attractions de toute espèce qui émanent de sa personne, tout l'appareil dont il s'entoure, M. de Ratisbonne n'est toujours qu'un pauvre sire. Pauvre homme, qui se croit grosse cloche et qui n'est pas même sonnette! Si je ne craignais de me mettre mal avec les vieilles femmes et les jeunes filles de la congrégation, je le comparerais à un gros zéro qui se fait rouler triomphalement par la France. Je n'ai entendu M. de Ratisbonne qu'une fois ; mais est-il besoin, pour savoir s'il y a du bon ou du mauvais vin dans une bouteille, de s'en verser un second verre? Je tiens, soutiens et maintiens que l'homme que j'ai entendu parler est un individu d'une intelligence obtuse, plus apte à sonner un sermon qu'à le prêcher. Si M. Dufêtre n'eût voulu que faire donner à ses ouailles quelques instructions sur la sainte Vierge, le moindre de ses desservants eût mieux convenu que M. de Ratisbonne, et le jeune abbé eût accepté avec reconnaissance cette heureuse corvée. Du reste, je soutiens et maintiens encore qu'on trouverait difficilement dans le diocèse un prédicateur plus mauvais que M. de Ratisbonne. Je ne fais point autorité dans aucune matière ; toutefois, je dis surtout mon avis.
D'abord, parce que son style n'est qu'un insipide commérage de confessionnal : qu'une portière un peu remémorieuse pourrait, d'un bout à l'autre, reproduire son sermon ; que c'est un épouvantable fouillis de phrases sans suite qui ne se parlent ni ne se répondent les unes les autres; que tout y traîne, et qu'à la vérité, rien ne mérite d'y être mis en place ; que cela vous fait l'eff^et d'un galetas.
Il y a des prédicateurs qui prêchent mal sans être complètement ennuyeux; vous êtes frappé, en les écoutant, ici d'un
trait d'esprit qu'ils n'ont point cherché, là d'un éclair d'imagination que vous seul goûtez, plus loin d'une observation fine, d'un bon et sage conseil dont vous pouvez faire votre profit; mais chez M. de Ratisbonne, c'est la nuit, le froid, le brouillard, un soleil qui n'est ni levé, ni couché, des cendres éteintes, une allumette chimique qui n'est point soufrée. M. de Ratisbonne est un chameau qui vous fait traverser son désert toujours dans les mêmes sables, du même pas et sur la même bosse. Tout ce qu'il sait dire, c'est: Il faut aimer Marie. Il ne sort pas de là ; il vous rabâche cela trois fois par jour, chaque séance étant d'une heure, et encore il a le front de vous dire qu'il ne saurait trop répéter d'aimer Marie. Son sermon est comme ces chansons qui n'ont que le refrain, de sorte qu'il le fait durer tant qu'il veut. Si vous étiez un peu gastronome, et que vous voulussiez vous faire une idée de l'effet que produisent les sermons de M. de Ratisbonne, mangez un plat de concombi'es avec du pain sans levain, avalez quelques pintes d'eau bénite, et tâchez d'avoir pour convive M. Lapaulme (5).
Et puisque nous voilà tombés sur un propos gastronomique, un mot de gastronomie, s'il vous plaît! Esope disait que la langue était le meilleur et le pire de tous les mets. Je me doutais bien que la langue de M. de Ratisbonne, à quelque cuisinier qu'elle eût aff'aire, aurait bien de la peine à être rangée dans la première catégorie; je voulus en avoir le cœur net, et je consultai à ce sujet deux artistes de mes amis. L'un d'eux prétendait qu'au cas où, par des circonstances imprévues, une épouvantable catastrophe amènerait la langue de M. de Ratisbonne dans une casserole, elle pourrait être encore bonne, si on la lardait menu pour la graisser ; qu'on la fît mariner trois semaines dans l'huile d'olive pour la rendre moins sèche et moins coriace, et qu'on la servît avec une forte rémoulade pour lui communiquer un peu de goût. L'autre voulait qu'on mît ladite langue dans un pâté avec une demi-douzaine de perdrix truffées, sans plus de cérémonie, et qu'on servît.
Voilà pourquoi M. de Ratisbonne prêche plus mal que tous les prêtres que j'ai entendus; maintenant, pourquoi prêche-t-il plus stupidement? C'est que son sermon n'a ni commencement ni fin; c'est que de cette montagne de paroles vous ne sauriez tirer une bonne pensée; il est toujours à côté du bon sens et de la raison : on dirait qu'il cherche l'absurde. Il n'y a qu'une manière de le réfuter ; c'est de lui répondre : « Vous ne savez pas ce que vous dites. » C'est un de ces prêtres étroits qui non seulement ne peuvent admettre
le vrai, mais produisent le faux. Vous diriez un ciel qui fait des ténèbres. Je vais vous analyser le sermon de M. de Ratisbonne, dans toutes les parties qu'il y a d'analysables, et vous verrez que je n'ai pas tort.
M. de Ratisbonne nous recommande d'aimer Marie : c'est le commencement, le milieu et la fin de son sermon. C'est très bien, monsieur de Ratisbonne ! vous êtes un homme d'un conseil excellent ! Je voudrais, moi, de tout mon cœur, aimer Marie: si cela ne pouvait me faire du bien, cela ne pourrait toujours me faire aucun mal ; mais, comment donc faut-il s'y prendre pour cela? Vous même, puisque vous êtes un Juif converti, vous n'avez pas toujours aimé Marie : dites-nous donc de quel procédé vous vous êtes servi pour arriver à ce résultat. Vous vous êtes agenouillé devant une madone, et vous vous êtes écrié : « Marie, reine dès cieux, « tour d'ivoire, étoile de la mer, je vous aime de tout mon « cœur! » Mais, vous mentiez; vous auriez pu rester dans cette position jusqu'à vous donner des vertiges, votre amour pour Marie n'en fût pas avancé d'un point: cela n'eût servi qu'à vous faire mal à la tête.
Il n'y a qu'un visionnaire qui puisse aimer un être idéal, une abstraction, parce que cet être idéal, il le voit devant ses yeux ; mais vous, vous n'êtes point visionnaire: celui qui est visionnaire, c'est monsieur votre frère. Ne savez-vous donc point que l'amour réside dans les nerfs comme la haine? L'un ou l'autre résulte des impressions agréables ou désagréables que vous fait éprouver un objet; or, ces impressions, est-ce moi qui les crée? ai-je la faculté de les changer en route? l'homme est-il donc le maître dans sa pauvre maison ? suis-je libre de trouver la cerise plus douce que l'abricot? Si je pouvais, à chaque instant, me créer des sensations agréables, ne serais-je pas le maître de mon bonheur? Alors, à quoi servent donc les vingt-sept sermons de M. de Ratisbonne.
Vous voulez que nous aimions Marie, cette mère céleste, plus que toute chose, plus même que notre véritable mère I... Mais, pouvons-nous donc, à force d'abstractions, nous figurer que c'est Marie qui nous a portés dans son sein, Marie qui nous a nourris de ses mamelles?... Ma mère est à côté de mon fauteuil de malade ; elle est sourde, la pauvre femme, et nous ne pouvons guère nous faire entendre ; mais elle est là qui m'enveloppe de tous ses regards, qui cherche à deviner dans mes yeux ce que je désire, et dans le moindre pli de mon front ce qui me déplaît ; elle a quitté l'autre moitié de sa
famille, celle qui n'a pas besoin d'elle, pour prendre sa part de mon agonie. Les soins qu'elle avait donnés à mon enfance, elle les prodigue à ma précoce vieillesse. Elle a déjà vu mourir un fils, et elle vient encore me prêter l'appui de son bras pour me faire descendre plus doucement les pentes de la vie... Et quand j'ai à aimer une pareille mère, on voudrait que j'allasse porter mes adorations à une mère dont mes sens ne me rendent pas compte !...
Pauvre mère! de quelle lourde main Dieu vous a-t-il donc mesuré les larmes qu'il a mises sous votre paupière!... Dieu ne serait-il donc point juste envers les mères? Un fils ne peut enterrer qu'une fois sa mère; mais une mère, de combien de fils souvent ne porte-t-elle pas le deuil!... Suis-je au moins le dernier enfant qu'elle enterrera? lui en restera-t-il un dernier pour lui fermer les yeux et mêler à nos os ses chères dépouilles? est-elle destinée à emporter la clé de notre chétive maison?...
Oh! combien je suis moins à plaindre qu'elle!... Je meurs quelques jours avant ceux de ma génération; mais je meurs dans cet âge où finit la jeunesse, et après lequel la vie n'est plus qu'une longue décadence. Je rendrai à Dieu mes facultés telles qu'il me les a données : mon imagination vole toujours d'un vol libre dans l'espace, et le temps n'a point blanchi les plumes de son aile. Je n'ai perdu que quelques-uns de ceux que j'aimais, et quand je vais, à la Toussaint, visiter le cimetière où dorment nos pauvres ancêtres, à peine trouvé-je dans le gazon quelques débris de noms qui me sont chers. Je suis semblable à l'arbre qu'on coupe aj'ant encore des fruits entre le tronc dont il est poussé et les jeunes rejetons qui poussent. Belle et pâle automne! tu ne m'as point vu, cette année, dans tes chemins bordés d'herbes flétries; je n'ai vu ton doux soleil et je n'ai senti tes brises parfumées que de ma fenêtre ; mais nous nous en irons ensemble ! Je veux mourir avec la dernière feuille des peupliers, avec la dernière fleur de la prairie, avec le dernier chant des oiseaux, enfin avec tout ce qui est doux, avec tout ce qui est beau dans l'année. Il faut que ce soit la première bise qui me dise : Il faut partir!... Ne vaut-il pas mieux mourir à temps que de vieillir?...
Mais, de quoi parlé-je? Je fais comme le voyageur qui attache sa monture au bord du chemin et va s'égarer dans une pittoresque et fraîche vallée. A nous deux, monsieur de Ratisbonne!... Vous dites que Marie est notre mère... Bien des remerciements, monsieur de Ratisbonne! nous sommes
enchantés d'être si près parents de la Vierge; mais, comment Marie est-elle notre mère, s'il vous plaît? Au moins, faitesnous bien comprendre la chose. — Rien de plus simple, dit M. de Ratisbonne ; puisque Marie est la mère de Dieu qui est notre père, ne sommes-nous point ses enfants?... — En tout cas, monsieur de Ratisbonne, Marie ne serait que notre grand'mère; mais, qui vous a dit qu'elle fût la mère de Dieu? qui vous a permis de bâtir votre système de confrérie sur une équivoque? Et la Vierge n'est-elle pas une trop honnête personne pour profiter de votre mensonge? Ignoreriez-vous encore que nous appelons Marie la mère de Dieu, parce que notre pauvre langage ne nous fournit point d'expressions meilleures pour exprimer les liens qui l'attachent à Jésus- Christ? Chez les païens, une simple mortelle pouvait être la mère d'un dieu; mais, chez eux, les dieux n'étaient pas éternels. On nous représente Marie comme une jeune femme de 22 à 25 ans, et fort jolie; or, comment peut-elle être la mère d'un dieu vieux de plusieurs millions d'années et autant, et toujours autant? Le fils peut-il donc exister avant la mère, et la créature peut-elle engendrer le créateur?... Dieu voulait que son fils vécût complètement de la vie humaine ; il a choisi Marie pour le porter neuf mois dans son sein comme les enfants des autres hommes; elle a été la dépositaire du divin enfant; elle l'a porté entre ses flancs comme les lévites portaient l'arche sainte sur leurs bras; c'est dans son sein que s'est accompli le mystère de la rédemption; mais, toujours est-il que, si elle est beaucoup plus que la nourrice de Jésus. Christ, elle n'est point sa mère : le Christ lui-même semblait ne la regarder que comme une simple femme. On ne voit nulle part qu'elle ait eu la moindre influence sur ses actions. Il semble, dans l'Evangile, moins attaché à elle qu'à ses disciples; et quand elle vient le quérir au temple, où, encore enfant, il terrassait les docteurs de la loi par la force de ses raisonnements, pour l'emmener à Bethléem, il lui répond fort sèchement : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? »
Rétablissons un peu les faits que notre banquier converti a un peu dérangés. Si Jésus-Christ a donné à Marie un trône à côté du sien, ce n'est point qu'il la tînt pour sa mère : il n'a pas voulu payer ainsi les soins qu'elle a pris de son premier âge. Ce n'est point un salaire qu'il lui olTre, une balance de compte qu'il établit avec elle : les services personnels rendus ne se récompensent point comme les belles actions et les actes de vertu. Si Jésus-Christ eût voulu dédommager la
sainte Vierge des durs labeurs de la maternité qu'elle avait endurés pour lui, il l'eût fait tandis qu'elle était sur la terre, et avec des récompenses terrestres. La sainte Vierge occupe l'endroit le plus rajonnant du ciel, parce qu'elle a été sainte entre toutes les saintes femmes; parce qu'elle a donné aux chrétiens encore chancelants dans la foi, le modèle de toutes les vertus chrétiennes; et je ne crains pas de le dire, si la sainte Vierge, après la niort de Jésus-Christ, fût tombée dans les impiétés de son siècle, si elle eût repris la religion des Juifs, par exemple, elle eût été damnée comme tout autre pécheur! Ce n'est donc point comme mère de Dieu que la sainte Vierge est quelque chose : il ne faut point la recommander sous ce titre aux adorations de vos ouailles. A force de leur dire que la sainte Vierge est toute-puissante, que Dieu ne-lui refuse rien, vous leur ferez croire qu'elle est égale à Dieu. Interrogez vos vierges : je parie qu'il n'y en a pas dix sur cent qui comprennent que la sainte Vierge n'est qu'une simple mortelle et ne l'adorent comme un être divin ; or, cela, ce n'est rien moins que de l'idolâtrie. Pour moi, je ne vois point que je doive à la sainte Vierge plus d'hommages qu'à saint Joseph qui était aussi un des familiers de Dieu, et nourrissait le divin enfant de sa sueur, tandis que sa femme le nourrissait de son lait. Je l'aime, ce bon saint, à cause du peu d'embarras qu'il fait dans le ciel.
Toujours est-il que la sainte Vierge est notre mère : M. de Ratisbonne ne veut point s'en départir. Il a, pour le prouver, toutes sortes d'arguments dont voici les principaux : Marie porte un véritable cœur de mère; elle aimait son fils d'un amour incommensurable; elle a souffert tout ce qu'un cœur de mère peut souffrir. Voici pourquoi Marie est notre mère!... En vérité, il faut être un petit théologien comme moi, ayant peu d'occasions de discuter, pour réfuter ce raisonnement. Ces énormités passent sans peine auprès d'un auditoire superstitieux toujours en crainte de se damner, et n'osant, à cause de cela, éplucher le moindre argument religieux; mais, appliquons à une chose vulgaire la logique de M. de Ratisbonne : nous verrons ce qu'il en résultera. Il y a, à la ménagerie royale, une superbe lionne : elle porte, elle aussi, un vrai cœur de mère; elle avait un lionceau qu'elle aimait d'un amour incommensurable, car personne n'a essayé de le mesurer. Ce lionceau est mort, et elle a ressenti beaucoup de chagrin de sa perte; donc cette lionne est la mère de tous les lions de l'univers!... Quant à ses prémisses, bien certainement M. de Ratisbonne les croyait inattaquables. Qui pourrait
nier que Marie ait aimé son fils d'un amour incommensurable? Je ne le nie point, en effet; mais je serais bien aise que vous me le prouvassiez. Nous ne connaissons Marie que par l'Evangile : les apôtres seuls nous ont fait sa biographie; or, rien n'indique, dans leur chronique, que la sainte Vierge portât un amour incommensurable à son fils; aucun passage de l'Evangile n'établit entre eux ces rapports intimes et même cette affectueuse liberté qui régnent dans une famille. Nous ne la voyons point suivre le Christ dans ses pérégrinations, ni le Christ lui faire visite à sa petite maison de Bethléem; elle n'est mêlée à aucun événement de la vie du réformateur: ils ne paraissent ensemble en public qu'aux noces de Gana, et même, ce qui se passe alors n'indique pas entre eux une intimité bien parfaite : il ne lui donne encore que le titre de femme; il ne répond point à la question qu'elle lui adresse, et là, comme au temple, elle éprouve une rebuffade. Il n'est point question d'elle dans la longue agonie de Jésus-Christ; le danger que court son fils ne la rapproche point de lui. La lionne, elle, se ferait tuer à l'entrée de sa caverne en défendant son lionceau : Marie, elle, ne fait rien pour sauver Jésus- Christ; elle ne cherche point à attendrir par ses larmes une multitude aveuglée; elle ne va point, elle si puissante par sa grâce et par ses charmes, se jeter aux pieds de Pilate, et le conjurer de ne pas donner à boire, à des hommes égarés, le sang de l'innocent et du juste : elle se tient immobile dans son indicible douleur.
Pauvre mère de Dieu ! vous avez fait une triste conquête en la personne de ce Juif!... Voj'ez un peu à quelle hideuse analyse il vous expose !... Et encore, non content de vous persécuter de ses niaises et vieilles adorations, il ameute contre vous, dans son archi-confrérie, tous les faussets des filles et des femmes qu'il peut raccoler. Il prêche l'établissement d'une association de prières en votre honneur, et, de son autorité privée, il y attache toutes sortes de privilèges !... En vérité, s'il y avait place dans votre cœur à une huitième épée, il l'y enfoncerait. Vous êtes, entre les mains de ces gens-là, comme cet ambassadeur anglais que les Chinois faillirent faire crever d'insomnie en l'adorant avec leurs tamtams, et qui ne leur échappa qu'avec une surdité incurable. Un baudet, ayant pris sa maîtresse en affection, venait tous les matins sous ses fenêtres lui donner une sérénade, et, non content de cela, il y envoj'ait tour à tour les autres ânes du village : c'est ainsi que se conduit à votre égard M. de Ratisbonne.
Mais, ce M. de Ratisbonne a-t-il bien toute sa judiciaire?
Une association de prières !... comment une pareille idée a-t-elle pu passer dans le cerveau d'un chrétien !... Deux hommes s'associent pour faire ensemble ce qu'un seul ne saurait faire ; mais, petite fille ou vieille femme, cul-de-jatte ou manchot, qui donc n'est assez fort pour dire une prière à la sainte Vierge ? Un Ave Maria, est-ce donc un quartier de roc à soulever ? faut-il pour cela avoir un mètre d'une épaule à l'autre et une taille de cinq pieds dix pouces ? ma prière aura-t-elle plus de mérite, si je la fais à l'église, à côté d'une jolie voisine, ou dans le silence de mon atelier, agenouillé sur une des chaises mercenaires de la fabrique ou accoudé sur le dossier de mon vieux fauteuil rouge ? la Salutation angélique doit-elle être une pétition de confrérie ? les prières isolées ne sont-elles que du petit plomb qui ne peut atteindre un but lointain, et pour qu'elles arrivent à leur destination, faut-il les fondre ensemble et en faire une chevrotine ?... Mais, vous, M. de Ratisbonne, ancien banquier, et qui étiez bien meilleur banquier assurément que vous n'êtes prédicateur; vous, plus habitué à manier des chiffres que des syllogismes, vous savez ce que c'est qu'une association : une association doit promettre un avantage quelconque aux sociétaires; or, votre association, quel avantage nous promet-elle ? Supposons qu'au bout de l'année l'association ait produit un certain dividende de grâces, tous les membres de l'association, aj'ant également prié pendant l'année, ces grâces devront se partager entre eux par portions égales : chacun n'aura donc, en admettant que les parts soient équitablement faites, que ce qu'il aura gagné personnellement. Mais alors, pourquoi s'associer ? La proposition de M. de Ratisbonne revient à celle-ci : « Mettez chacun cinq francs dans une tirelire, et partagezvous la somme au bout de l'année. » Assurément, ce bon abbé doit descendre très directement de M. de Lapalisse. M. de Ratisbonne dira-t-il que ceux qui ont peu prié ou point prié recevront autant que ceux qui ont prié beaucoup; que les prières faites par ces derniers au-delà de leur compte seront reportées au compte des tièdes et des fainéants ? Mais alors, qu'est-ce donc que la justice divine? Pourquoi ne chargeraisje pas mon domestique de faire tous les matins ma prière, et ne l'enverrais-je pas pour moi à la messe et à confesse ?
Pour moi, je n'entrerai point dans l'association de M. de Ratisbonne : j'aurais trop peur que mes prières fussent perdues. Quand les grâces accordées par Dieu seront arrivées au bureau de la société, qui me dit que ces messieurs de l'état-major ne mettront point de côté, pour eux et leurs
créatures, les meilleures et les plus belles, et ne nous laisseront, à nous simples fervents, que le fond du sac, des grâces insignifiantes, comme, par exemple, de ne point verser quand on va en voyage, ou, quand on achète un melon, de mettre la main à côté des mauvais? Et, au fait, est-ce que je connais M. de Ratisbonne? Je n'ai entendu M. de Ratisbonne qu'une heure; mais, je le maintiens, il est impossible que l'homme que j'ai entendu ne soit pas un pauvre hère, un moine superstitieux, incapable de faire autre chose que de prier, si prier c'est faire quelque chose, et je ne m'étonnerais nullement qu'un homme de cet acabit eût vu la sainte Vierge; mais ce n'est point lui qui a eu cet avantage : c'est son frère. M. de Rastibonne nous a prêché, avec la permission de l'évêque, comme le charlatan avec la permission des autorités constituées, cette légende pendant une demi-heure. C'est un moj'en de propagande tout comme un autre. Elle mérite, du reste, de vous être racontée.
Approchez vous, honorable assistance... Or, le frère (6) de M. de Ratisbonne, jeune homme de très bonne famille, à ce que dit le même M. de Ratisbonne, avait eu le malheur d'être élevé par l'Université, et n'avait reçu d'elle qu'une éducation religieuse très imparfaite. Voici encore un blâme qui prouve la justesse d'esprit de M. de Ratisbonne le prédicateur. Etait-il permis à l'Université d'instruire de la religion chrétienne un enfant circoncis, et, d'un autre côté, pouvait-elle le fortifier dans la religion juive? a-t-elle des rabbins dans ses collèges? Peut-être M. de Ratisbonne reproche-t-il à l'Université de ne point faire un cours spécial de religion à l'usage de ceux qui se destinent à voir la Vierge. Quoi qu'il en soit, le frère de M. de Ratisbonne, en sortant du collège, ne croyait guère plus à sa religion qu'à celle des autresC). Il eût allumé son cigare aussi bien avec un feuillet de la Rible qu'avec l'Alcoran, et je vous assure que si son chapeau fût tombe dans un fossé le jour du sabbat, il ne se fût pas fait le moindre scrupule de l'en tirer. Il ne se sentait, du reste, aucun penchant pour les économies ni l'usure, et il menait une vie assez dissipée, aimant mieux manger son argent que de mettre à côté celui des autres; c'était, en un mot, un très bon Juif, et qui n'avait rien fait pour s'attirer une conversion. Il avait été fiancé à une jeune personne charmante, mais trop jeune encore pour être mise à la disposition d'un mari. Pendant donc que sa fiancée vieillissait, il était allé, sans défiance, faire un tour à Rome, la terre classique des conversions miraculeuses, le magasin des saints de la chrétienté. Un jour, le frère de
M. de Ratisbonne courait, avec un de ses amis (8), les rues de Rome en cabriolet, passant devant les madones sans les saluer. Son ami avait besoin dans un quartier prochain; il aima mieux l'attendre que de le suivre. La fantaisie le prit d'entrer dans une église. - A Paris, l'on flâne devant les boutiques; à Rome, on flâne sous les voûtes des temples. — Il se trouva devant un hôtel délabré, en face d'une madone assez mal accoutrée. Il se mit à contempler la madone. Il lui semblait qu'il y avait quelque chose de mystérieux dans cette image. Tout-à-coup la statue se mit à rayonner, et le frère de M. de Ratisbonne tomba à terre; mais il eut soin de ne se faire aucun mal; alors, la statue vint à lui, le toucha au front, et, par l'attraction toute-puissante de son doigt, elle le remit sur ses pieds. Quand il fut tout-à-fait revenu à lui, il courut chez le curé de la paroisse et lui raconta ce qui venait de lui arriver (9). Le curé ne demandait pas mieux que de le croire: il n'eût pour beaucoup cédé son Juif à la paroisse voisine ; mais c'était un homme qui connaissait les formalités; il ne voulait point que quelque malencontreux critique vînt lui enlever son miracle : il exigea que le frère de M. de Ratisbonne déclarât, devant quatre témoins dignes de foi, qu'il avait vu la Vierge dans son église; qu'elle lui avait même fait l'honneur de le toucher du doigt, et qu'il était dans l'intention de se convertir. Puis, le lendemain, il se mit à prêcher, comme un moine, sur la conversion miraculeuse d'un jeune Juif auquel la sainte Vierge de sa paroisse était apparue.
Pour le frère de M. de Ratisbonne, il ne pouvait faire autrement que de se convertir: quand on a vu la sainte Vierge, il faut nécessairement en passer par là. C'est donc ce qu'il fit. Il ne se donna que le temps d'apprendre son catéchisme. Aussitôt qu'il se crut suffisamment déjuivé, il alla raconter à son frère, le Ratisbonne de notre pamphlet, le miracle de sa conversion ; il lui déclara en même temps que son mariage était rompu, lui remit un portrait et une tresse de cheveux qu'il tenait de sa fiancée, et alla se jeter, encore tout mouillé de son baptême, dans un couvent. M. de Ratisbonne n'a pas jugé à propos de nous dire quelle influence la vision mj'stérieuse de son frère avait eue sur sa propre conversion ; mais, toujours est-il qu'il était Juif, et que maintenant le voilà prêtre, hélas ! et prédicateur. Pour moi, à la place de !\I. de Ratisbonne, non seulement je ne me serais converti ni de ma religion, ni de ma profession; mais, en qualité de son aîné, voici ce que j'aurais dit à mon frère : « Vous prétendez, monsieur, que la sainte Vierge vous est apparue... mais, êtes-
VOUS bien sur, monsieur, de n'avoir pas été le jouet d'une hallucination, peut-être d'un phénomène de lumière ? pourriez-vous affirmer même que vous n'aj^ez pas eu une attaque légère de catalepsie ? Seriez-vous le seul qui eussiez cru voir des objets qui n'existaient point, et les Ratisbonne ont-ils la tête assez solide pour que vous puissiez répondre de la vôtre ? Un grand nombre de saints et de vertueux personnages, vieillis par le jeûne et la prière, ont demandé des miracles et n'en ont point obtenu ; qui ètes-vous donc, vous, buveur de Champagne, faiseur d'entrechats, pour qu'il se fasse un miracle en votre faveur ? Puisque vous avez vu la sainte Vierge, pourquoi ne lui avez-vous pas adressé un de ces beaux compliments que vous savez si bien débiter ? pourquoi ne lui avez-vous point parlé, ne lui avez-vous point demandé ce qu'elle vous voulait ? Qui vous dit, en admettant qu'il y ait eu apparition de sa part, que c'est pour vous convertir qu'elle vous est apparue ? qui vous dit surtout qu'elle exige que vous vous ensevelissiez dans un couvent; qu'elle se plaise à faire de vous, destiné à être un homme utile et occupé, à avoir une famille, un établissement, des ouvriers à faire travailler et vivre des restes de votre table, un stérile et indolent penaillon ? Au lieu d'un converti, n'êtes-vous qu'un prisonnier qu'elle a fait et qu'elle enchaîne de peur qu'il ne séchappe ? Vous voulez rompre un mariage longtemps projeté et qui devait faire la joie de deux familles; vous allez manquera votre parole d'honnête homme, à des engagements imprescriptibles auxquels la cérémonie des fiançailles a déjà imprimé un caractère de sainteté; vous allez briser le cœur d'une jeune fille (lo) qui vous regarde déjà comme son époux; vous allez emplir ses yeux de larmes qui ne se tariront point, couvrir sa vie d'un nuage qu'aucun rayon ne percera plus : peut-être, quand vous serez à l'autel, à adorer Marie, blasphèmera-t-elle, elle, le nom de cette sainte féroce qui arrache sans miséricoi'de l'amant à sa fiancée; et c'est vous qui en serez cause ! Voilà le premier acte de votre vie de chrétien, et vous voulez que je croie que c'est la mère de votre Dieu qui vous inspire de tels actes !... Votre retraite dans un couvent est-elle donc la conséquence nécessaire de votre conversion ? n'y a-t-il point des saints qui ont fait leur salut dans le mariage en soignant leur pot-au-feu ? Et comment donc une femme vertueuse pourrait-elle détourner son mari de la pratique de la vertu? Se damne-t-on en conduisant sa femme à^a messe ? Et quand bien même encore votre femme ne serait pas aussi religieuse que vous le désireriez ! Est-ce à
dire, parce qu'il a un lâche pour camarade délit, qu'un soldat ne soit point brave ?... Je sais bien qu'il est plus facile de prier et de jeûner dans un cloître que dans une fabrique; mais quel terrible égoïsme est-ce donc que la passion du paradis? Quand ces féroces croient voir le paradis devant eux, il n'est ni engagements, ni devoirs à remplir, ni femmes qu'ils laissent veuves, ni enfants qu'ils laissent orphelins, ni vieux parents qu'ils abandonnent à la charité publique qui les arrêtent : ils sacrifient à leur éternité de bonheur tout ce qui les entoure; ils vont sans regarder autour d'eux, et s'ils ne pouvaient monter au ciel qu'à la condition que leur dernière empreinte réduirait la terre en cendres, ils y consentiraient sans le moindre remords. Mais, faites-y attention; ces gens-là, qui veulent arriver par un chemin trop facile, restent dans l'espace !...
Dieu nous a imposé à chacun des devoirs d'un certain ordre et d'une certaine nature : ce n'est qu'en les accomplissant qu'on peut trouver grâce devant lui. S'il vous a donné une épée à faire, et que vous lui rapportiez une aumusse, il vous chasse comme un mauvais serviteur; si avec votre épée, par exemple, vous lui apportez une charrue, il ne vous en accueille que mieux. Vous prétendez que la Vierge vous a ordonné d'être moine!... mais d'où viendrait donc cette prédilection de la sainte Vierge pour les religieuses et les moines? La sainte Vierge n'est pas folle : ce que vous comprenez, vous admettez bien qu'elle doive le comprendre; or, vous comprenez bien, vous, que pour que Dieu soit encensé, il faut des hommes qui tiennent l'encensoir, et que pour qu'il }' ait des hommes, il faut que les jeunes gens épousent les jeunes fdles. Si tout le monde ou beaucoup de monde arrivait à cette prétendue perfection recommandée par la sainte Vierge, la vie s'éteindrait peu à peu et Dieu n'aurait plus d'adorateurs sur la terre. Telles, cependant, ne sont point ses intentions : il semble, au contraire, avoir pourvu avec le plus grand soin à ce que cet accident n'arrive point. Depuis la mousse, qui n'est qu'un duvet, jusqu'à l'arbre gigantesque qui boit dans les nues; depuis l'insecte auquel une feuille sert de monde, jusqu'aux monstres de la terre et des mers, il a donné d'infaillibles moyens de reproduction ; et ces moyens sont si multipliés, qu'au bout de cent ans, si on la laissait faire, une seule tige d'herbe, un pavot, par exemple, couvrirait de ses rejetons toute la surface du globe. Du reste, qui vous presse donc tant de vous convertir? avez-vous peur que le diable vous arrête dans la rue? ne sera-t-il pas temps d'entrer au couvent aussi
bien demain qu'aujourd'hui? se rive-t-on, sans l'essayer, une cliaîne qu'on doit porter toute sa vie? Si la sainte Vierge veut véritablement votre conversion, elle se donnera la peine de vous apparaître une seconde fois. Si elle vous ordonne d'abandonner votre fiancée, répondez-lui que vous n'avez point d'ordres à recevoir d'elle et que Dieu ne saurait vous donner un tel ordre. Mariez-vous le lendemain; vivez en chrétien si vous le voulez; en tout cas, faites aux hommes, vos frères, tout le bien que vous pourrez leur faire, et souciezvous peu du reste : si vous n'allez dans le paradis des chrétiens, vous irez dans le paradis des honnêtes gens.
Mais, M. de Ratisbonne qui prêche trois fois par jour pendant neuf jours, en l'honneur de Marie, doit avoir plus d'une légende dans son sac. Il nous a bien raconté celle de rarchi-médaille qui a bien aussi son mérite. La sainte Vierge serait, d'après M. de Ratisbonne, comme ces petites maîtresses capricieuses qui ont des diamants plein leurs écrins et qui tourmentent encore leur mari pour leur en acheter de nouveaux : elle a des médailles de toutes sortes, de toutes valeurs; elle en a plus que tous les éléphants de Lahore n'en pourraient porter; cependant, il lui en faut sans cesse de nouvelles. Elle sait les modes. Depuis 1830, il lui a pris fantaisie d'avoir une médaille où elle fût représentée en habit de patriarche. ;Ceci, au premier abord, semblerait indiquer qu'en fait de toilette elle a peu de goût. Mais, dit M. de Ratisbonne, elle est la reine des patriarches : il n'est pas étonnant qu'elle tienne à en porter le costume. Il fallait aussi que ses deux mains, pendantes vers la terre, raisonnassent de lumière et qu'il en ruisselât toutes sortes de biens. Puisque telles étaient ses intentions, elle devait naturellement apparaître à quelques-uns de nos habiles dessinateurs, ou, pour plus d'exactitude, se faire daguerréotyper par M. Villeneuve, qui ne lui eût demandé que quinze francs et se fût peut-être converti par dessus le marché. Au lieu de cela, elle s'avise d'apparaître à une jeune novice qui récitait son chapelet dans l'église Saint-Vincent-de-Paul et lui ordonne d'aller transmettre ses volontés à sa supérieure, qui les transmettrait à l'évêque, lequel évêque les transmettrait au pape. La nonne s'acquitta fidèlement de sa commission. La vieille abbesse ne voulut point ajouter foi à ses paroles.
— Vous mentez, mademoiselle, lui dit-elle. Fi ! que c'est vilain de mentir à votre âge !
— Chère mère, jç ne mens point : j'ai vu la sainte
Vierge comme je vous vois, elle m'a parlé comme je vous parle.
— Et pourquoi n'est-ce pas à moi qu'elle s'est adressée?
— Je n'en sais rien, chère mère; peut-être est-ce parce que vous portez des lunettes et que vous êtes un peu sourde.
— C'est bien, mademoiselle, on ne vous en demande pas si long ; mais, comment la mère de Dieu était-elle faite ?
— Elle portait un habit de patriarche.
— Fi! que c'est vilain ! une femme s'habiller en homme!... Je n'aurais jamais cru ça de la sainte Vierge.
— En outre, il tombait toutes sortes de bonnes choses de ses mains ouvertes, et ses cinq doigts, pleins de lumière, ressemblaient à cinq allumettes chimiques qui éclatent.
— Et parmi toutes ces choses qui tombaient de ses mains, y avait-il de l'angélique?
— Je n'ai point remarqué, chère mère ; mais, je crois bien que tout cela ce n'était que des apparences coloriées qui signifiaient que la médaille attirerait toutes sortes de biens sur ceux qui s'en décoreraient.
La mère Agatocle a manqué, cette année, nos confitures; croyez-vous qu'elles réussiront quand nous aurons la médaille?
— Sans aucun doute. Que la mère Agatocle mette une livre de sucre pour une livre de jus de groseille, et nos confitures réussiront parfaitement.
— Et croj'ez-vous que votre médaille attirera sur notre couche de melons la bénédiction de la sainte Vierge?
— Evidemment, sainte mère : surtout si vous les faites mettre sous des cloches.
— Mademoiselle Agathe, vous êtes une espiègle. Je crois bien que vous ne seriez pas fâchée que la médaille eût l'influence de vous rendre encore plus jolie.
— Non, chère mère ; mais, seulement, je voudrais qu'elle vous rendît un peu plus aimable.
Après bien des tergiversations, la supérieure se décida à aller raconter à l'évêque ce qui s'était passé dans son couvent, et l'archi-médaille fut frappée. Cette médaille est maintenant à la mode dans le monde dévot, et elle a déjà rapporté un bénéfice énorme à ses auteurs. Je tiens d'une personne digne de foi que M. de Ratisbonne, sans avoir l'air d'y toucher, en a vendu ici pour mille francs. Du reste, il y en a un dépôt, place de l'Evêché. Venez, messieurs et dames, approchez.
demandez! l'archi-médaille ne coûte plus qu'un franc! à un franc le billet d'entrée au paradis ! à vingt sous la sainte Vierge habillée en patriarche: vous avez les vieilles médailles de saint Fiacre par dessus le marché !,.. Pères et mères de famille qui allez à l'église et envoyez vos enfants aux écoles des frères, il faudrait que vous n'eussiez pas vingt sous dans votre poche pour les priver de ce précieux symbole!...
Ces doctrines extravagantes sur lesquelles on ne sait pas faire courir quelques lueurs de style, ces rêveries d'un cerveau fêlé par une conversion subite, M. Dufêtre en a nonseulement autorisé, il en a même sollicité la prédication. Il croyait que de tout ce galimatias surgirait un spectacle pour la foule. Sa représentation a été manquée ; mais il n'en porte pas moins sur sa tête la responsabilité des absurdités qu'il a laissé dire à son marchand de saintes Vierges. Il le connaissait depuis longtemps, et il ne devait point permettre son début dans notre cathédrale: on n'ouvre pas un vase quand on sait qu'il renferme des gaz puants et nauséabonds. Entre évêques et diocésains, il y a des égards dont on ne doit point s'écarter. M. Dufêtre abuse de la confiance de ses ouailles en leur présentant comme un grand prédicateur un méchant bavardeur de légendes qui n'est bon qu'à écrire la vie des saints. Si on l'invitait, lui, M. Dufêtre, à manger d'un mets friand, d'un bon saumon, par exemple, et qu'on lui servît un hareng saur, ne garderait-il pas rancune à son perfide amphitryon? ne lui dirait-il point, et cela avec beaucoup de raison : « Ce n'est pas ce hareng que je viens de bénir, ni cette piquette, » et ne ferait-il pas, dans un verre d'eau, ses adieux suprêmes à cette table gasconne et inhospitalière? Pourquoi, nous, ses dupes, n'en ferions-nous pas autant? Ne voit-il point, d'ailleurs, lui qui est si adroit, qu'il fait tort à la renommée de sa caste? Il met sa nullité en évidence: c'est un lourd trait d'épongé qu'il passe sur leur enseigne. Dans un pays où les aigles ne sont pas plus gros que des alouettes, les alouettes, nécessairement, ne seront pas plus grosses que des sauterelles; si, donc, parmi les prêtres, les hommes d'élite sont de la force de M. de Ratisbonne, que seront donc les hommes ordinaires!... Je vous ai donné, dites-vous, tout ce que j'ai de meilleure qualité en fait de prédicateur, et vous vous plaignez : vous êtes d'un goût bien difficile ! Au contraire; je me plaignais l'autre jour à mon tailleur de ce que le dernier paletot qu'il m'avait vendu s'était de suite percé au coude; cependant, me répondit-il, je vous ai donné tout ce que j'avais de plus solide. Alors, lui dis-je, au paletot
prochain vous me donnerez tout ce que vous avez de moins solide. Je répondrai la même chose à M. Dufêtre : donneznous tout ce que vous avez de plus inférieur dans votre brigade.
Du reste, il est très mauvais de laisser un prédicateur par trop bête monter en chaire. Si l'individu qui me prêche n'a point sur moi l'autorité d'une intelligence supérieure, je ne me donne point la peine de l'écouter; s'il n'est qu'un sot, il se réfute de lui-même : je prends de confiance, et sans examen, le contre-pied de toutes ses propositions. Rien n'est funeste à une bonne cause comme un mauvais avocat. Depuis que j'ai entendu M. Lapaulme préconiser l'obéissance à la loi, je me sens des tendances à la révolte. Cela vient, je crois, de ce qu'on rougit d'être de l'avis d'un imbécile.
M. Dufêtre connaît son histoire, l'histoire du monde et celle de l'Eglise. Il ne doit point ignorer que cette créance aux apparitions, aux visions surnaturelles, aux conversions par ordre d'en haut ne soit fort dangereuse. Combien de charlatans de haut et bas lieu n'ont-ils point abusé des visions ? combien de grands criminels n'ont-ils point eu une vision pour les justifier ! Les visions d'aujourd'hui, je le sais bien, ne sont plus aussi féroces qu'autrefois ; les fantômes ne s'habillent point d'une manière aussi ridicule ; mais toujours est-il que ces doctrines ont de graves inconvénients. Je n'irai pas chercher mes preuves bien loin. Il y a quelques années, un curé du Morvand disait en chaire à ses ouailles, dans le but de se faire commander quelques messes, que tels et tels trépassés lui étaient apparus, qu'ils étaient fort tourmentés dans le purgatoire, et qu'ils recommandaient à leurs bons parents de leur faire dire des prières.
Du reste, voilà comme ils sont tous! Dans un misérable intérêt privé, ils ne craignent point de faire à la religion un tort très grave. S'ils avaient besoin d'une poignée de copeaux pour allumer leur feu, ils raboteraient leur autel.
Depuis longtemps j'entends dire que le clergé cherche à abrutir le peuple : je ne le cro^'ais point. Tant de perfidie de la part des prêtres outrepassait mon intelligence. Maintenant, je le crois, et ma conviction s'aff"ermit tous les jours. J'ai par devers moi des équations de faits aussi sûres que des équations algébriques. Je vois un clergé nouveau, étrange, insolite, hagard, agité d'un treiîiblement convulsif, s'intercaler parmi l'ancien. Rien de ce qui existe ne lui convient ; il veut s'emparer de tout ; il lève de l'argent par toute la France ; il recrute
publiquement des congrégations ; il a des prédicateurs embrigadés, des journaux qu'il subventionne, des écrivains qu'il salarie ! Avant de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la sacristie. Il fait des saints ; il fabrique des miracles; en guise de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le suivent. Ces pauvres diables ne sont pas à craindre ; ils ne le sont pas, parce qu'ils ne savent point être de notre époque et que la grande masse ne veut plus être de la leur ; parce que leur ineptie surpasse encore leur ambition. La corde de cette vieille cloche avec laquelle le clergé ameutait les paroisses est à cent pieds au-dessus de leur tète ; c'est un tourbillon de fumée qui passera comme ont passé tant d'autres, sur l'éternel soleil! Toujours est-il qu'ils cherchent à abrutir le peuple, que c'est un système établi chez eux, et que toutes leurs doctrines nouvelles ne tendent qu'à ce but.
Et, en effet, admettons qu'ils soient assez forts pour ramener parmi nous la foi à leurs apparitions surnaturelles, à leurs miracles de sacristie : les superstitions opposées n'arriveront-elles point de suite par une autre porte? n'auronsnous point l'idolâtrie des sorciers, des mauvais esprits, des enchanteurs, des donneurs de philtres; et dès lors, seronsnous bien loin des absurdités du moyen-âge? Mais ils ont les bras trop petits pour atteindre à ce résultat!
Loin de travailler dans leur intérêt, ils travaillent contre eux-mêmes. Demain, peut-être, les pierres du mur qu'ils élèvent leur retomberont sur la tête!
Ils croient qu'avec leurs prétendus miracles ils exercent un grand empire sur la foule, parce que, quand ils solennisent ces miracles, elle accourt plus nombreuse à leurs églises! Mais où la foule n'accourt-elle pas? N'est-elle pas encore plus serrée, le jour d'une exécution, autour de l'échafaud qu'autour de leurs autels? La foule est comme les oiseaux qui accourent où on leur jette du grain, et qui s'envolent lorsqu'il n'y en a plus. Mais le doute et l'objection restent. Voilà ce qu'on se dit quand, la tête sous les draps, on réiléchit à ce qu'on a entendu.
M. de Ratisbonne voudrait nous faire croire que Dieu a miraculeusement converti son frère. Mais pourquoi, sur des milliards d'impies qu'il y a sur la terre, le frère de M. de Ratisbonne plutôt qu'un autre? Est-ce qu'il y aurait par hasard des privilèges pour les Juifs, et les bonnes places du paradis seraient-elles faites pour eux? S'il est bon qu'il convei'tisse un seul pécheur, pourquoi n'est-il pas bon qu'il les convertisse
tous, et s'il est mauvais qu'il les convertisse tous, pourquoi est-il bon qu'il en convertisse quelques-uns? Si, lorsque le choléra ravageait nos populations, il nous fût arrivé un médecin qui eût connu un remède infaillible contre le fléau, et qu'il n'eût voulu l'appliquer qu'à certains malades, nous l'eussions regardé comme un monstre, et on n'eût point manqué de le mettre en pièces. Or, d'après ce que disent les prêtres. Dieu ne se conduit-il point envers nous comme l'homme de notre hypothèse? En ce cas là, Dieu n'est donc pas bon, il n'est donc pas juste? Cette objection, l'homme le plus simple peut la faire; il peut la répéter tous les jours à ses amis et à ses connaissances, et je défie les prêtres d'y répondre! Ils ont beau dire, pour se tirer d'affaire, que les mystères de Dieu sont impénétrables; pour moi, je n'admettrai jamais une doctrine religieuse qui contredira les perfections de Dieu: car la perfection, c'est son essence, et Dieu ne saurait exister sans elle.
Mais le doute va plus loin encore. La religion chrétienne n'a point d'autre base que les miracles de l'Evangile; retranchez ces miracles, et Jésus-Christ n'est plus qu'un philosophe, un grand homme! Ne comprennent-ils donc point, quand ils fabriquent, dans leur intérêt particulier, des petits miracles, qu'ils compromettent les grands miracles de l'Evangile, qu'ils sapent la religion par sa base, qu'ils en démolissent l'édifice pour faire autour d'eux de la poussière et du bruit! Quand je les surprends en flagrant délit de mensonge relativement à leurs miracles, pourquoi n'oserais-je me poser cette question : Les prêtres d'aujourd'hui peuvent, pour se rendre importants, mettre à la mode de petits miracles, pourquoi les premiers chrétiens n'auraient-ils pu, dans un siècle moins éclairé que le nôtre, fabriquer des miracles pour donner à leurs doctrines réformatrices une autorité divine? Si la religion est mêlée de faux miracles, comment donc distinguer les bons des mauvais? Quand on en aura trouvé deux ou trois erronés, s'amusera-t-on à analyser les autres? Si la moitié des billets de banque étaient faux, qui donc voudrait prêter son argent à la banque? — Voilà le service que rendent à la religion ces prêtres qui font leur tour de France comme un compagnon du devoir, et ceux qui s'en servent pour donner leurs spectacles!
Tous ces gens-là, après lesquels vous courez, ne sont que de faux apôtres, des prêtres impuissants à se distinguer par leur morale, et qui ne pouvant supporter le fardeau de leur obscurité, usent de tous les moyens possibles pour en sortir.
Mais, comme il est dit dans l'Evangile : « Si leurs feuilles sont dorées, vous les reconnaîtrez sans peine à leurs fruits. »
Au lieu de former des associations pour adorer le coeur de Marie, ne feraient-ils pas mieux de former des associations pour pratiquer en grand les œuvres de l'Evangile? — Oui. — Le font-ils ? — Non !
Donc ce sont de faux ministres de l'Evangile.