LETTRES PARTICULIÈRES
y LETTRE PARTICULIÈRE.
Toun , »8 octobre iSto.
J'ai reçu la vôtre du la. Nos métayers sout des fripcma qui vendent la poule au renard ; leurs va* lets ne semblent comme à vous les plus méchans drèles qu'on ait vus depuis bien du temps. Ils ont mis le feu aux firanges, et maintenant, pour Téteindre, ils appellent les voleurs. Que Êiire? sonner le tocsin? les secours sont à craindre presque autant que le feu. Croyez- moi ; sans esclandre, à nous seuls, étouffons la flamme » s'il se peut. Après cela nous verrons; nous ferons un autre bail avec d'autres fripons; mais il faudra compter, il faudra faire une part à cette valetaille, puisqu'on ne peut s'en passer, et surtout point de pot de vin.
Voilà mon sentiment sur ce que vous nous mandez. En revanche, apprenez les nouvelles du pays. A Saomar il y a eu bataille , coups de fusil , mort d'bomme; le tout à cause de Benjamin Constant. Cela se conte de deux façons.
uns disent que Bci^aroin, arrivant à Saumur
Ild ^ETZ&ES PARXICUUàBBS.
dans sa chaise de poste , avec madame sa fempae » insulta sur la place toute la garnison qu'il trouva sous les armes , et particulièrement Fécole d*équitation. Cela ne me surprend point; il a l'air ferrailleur, surtout en bonnet de nuit; car c'était le matin. Douze officiers se détachent, tous gentilshommes de nom ^ marchent à Benjamin », voulant se battre avec lui ; l'arrêtent, et d'abord , en gens déterminés , mettent Tépée à la main. L'autre 'mit ses lunettes pour voir ce que c'était. Ils lui demandaient raison. Je vois bien, leur dit-il, que c'est ce qui vous manque. Vous en avez besoin; mais je n'y puis que faire. Je vous recommanderai au bon docteur Pioel qui est de mes amis. Sur ces entrefaites arrive l'autorité, en grand costume, en écharpe, en habit brodé, qui intime l'ordre à benjamin de vider le pays, de quitter sans délai une vHIe où sa présence mettait le trouble. Mais lui: c*est moi, dit-il, qu'on ti*ouble. Je ne trouble personne , et je m'en irai , messieurs, quand bon me semblera. Tandis qu'il contestait, refusant également de partir et de se battre , la garde nationale s'arme, vient sur le Keu, sans en élre requis et /Tcr^Wo mo/u. On s'aborde, on se choque, oa lait feu de part et d'autre. L'affaire a été chaude. L«s gentilshommes seuls en ont eu l'honneur. Les ofi&ciers de fortune et les bas officiers ont refusé de donner, ayant peu d'envie , disaient-ils , de combattre avec la noblesse , et peu de chose à espérer d'eHe. Voilà un des récits.
Mais notez en passant que les bas officiers n'aiment point la noblesse. G'esl une étrange chose; car
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enfin la noblesse ne leur dispute rien ; pas un g^entll' honifi&e ne prétend être caporal ou sergent. La noblesse, au contraire, veut assurer ces places à ceux qui les oiccupent, fait tout ce qu'elle peut pour que les bas officiers ne cessent jamais de l'être et meurent bas officiers» comme jadi^au bon temps. £fa bJan ! avec tout cela, ils ne sont pas contenu. Bref, les ba^ ofSciers, ou ceux qui Tont été, qu'on appelle à présent officiers de fortune , s'accommodent mal avec les officiera de naissance , et ce n'est paa d'aujourd'hui.
De fait il m'en souvient; ce furent les bas officiers qui firent la révolution autrefois. Voilà pourquoi peut-être ils n'aiment point du tout ceux qui la veulent défaire, et ceci rçnd vraisemblable le dialogue suivant, qu'on donne pour authentique, entre un noble lieutenant de la garnison de Saumur et son sergent-major.
Prends ton briquet. Francisque , et allons assommer cç- Benjamin Constant. — Allons, mon lieutenant. Mais qui est ce Benjamin? — C'est un coquin , un homme de la révolution. — Allons, mon lieutenant, courons vite l'assommer. Cest donc un de ces gens qu^ disent que tout allait mal du temps de mon grand-père? — Oui. — Oh le mauvais homme! et je gage qu'il dit que tout va mieux maintenant? — Qui. — Oh le scélérat S Dites-moi, mon lieutenant ; on va donc rétablir toutt:e qui était jadb^— Assuréi^ent, mon cher. ~r Et ce Benjamin ne veut pas ? — Non , lecoquin ne veut pas.— Et il veut qu'on maintieqne cç qv^i est â^ prient? — Justeaieot. — Quel
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maraud! tMtes-inoi* mon lieutenant ; ce bon tempsla , c'était le temps des coups de bâton , de ia schlague pour les soldats? — Que sais -je» moi? — Cétait le temps des coups de plat de sabre? — Que veux-tu que je te dise? ma foi, je n'j étais pas. — Je n*y étais pas non plus; mais j'en ai ouï parler; et, s'il vous plaît, il dit» ce monsieur Benjamin, que tout cela n'était pas bien? — Oui. C'est un drôle qui li'aime que sa révolution ; il blâme généralement tout ce qui se feisah alors. -*- Alors, mon lieutenant, nous autres sergent, pouvions - nous devenir officiers?— Non certes, dans ce temps-là. — Mais la révoiution changea cela , je crois , nous fit des offi* ciers, ôta les coups de bâtpn? — Peut -.être; mais qu'importe? — Et ce Benjamin 4à, dîtes^vous, moti lieutenant , approuve la révolution , ne veut pas qu'on reni^ette les choses comme elles étaient ?— Que de discours ! marchons. — Allez , mon lieutenant ;^ allez en m'attendant. — Ah! coquin , je te devine. Tu pen96s comme Benjamin; tù aimes la révolution. — Je hais les coups de bâton. —Tu as tort, mon amî; tu ne sais pas ce que c'est, lia ne déshonorent point quao4 on les reçoit d'un chef on bien d'un camarade. Que moi , ton lieutenant , je te donne la bastonnade, tu la donnes aux soldats en qualité de s^rgen^; aucun de imus , je t'assure, ne serait déshonoré.— Fort bien. Jlfaîs, mon lieutenant, qui vous la donnerait? — A moi? personne, j'espère. Je suis gentilhomme.— Je suis homme. — Tu es un sot, mon cher. C'était comme cela jadb. Tout allait bien. L'ancien régime vaut mieux que la révolution. -^
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Pour voBS » mon iMuteaaat*— PtiU, c'est i la discipline des puissances étrangères: Anglais, Saîsses, Allemands , Russes, Prussiens, Polonais» tous bâtonneot le soldat. Ce sont nos bons amis, nos fidèles alliés ; il faut failre comme eu^. Les cabinets se fâ* dieront, si nous voulons toujours vivre et nous gouverner à notre fantaisie^ Martin bâton commande les troupes de la Sainte -Alliance.*— Ma foi» mon lieutenant , je n'ai pas grande envie de servir sous ce général; et puis, je vous ravone^j'ami^ l'avancement. Je voudlrab devenir , s'il y avait moyen , maréchal. — Oiii, j'entends / maréchal des logis dans la cavalerie. — Non , ce n'est paS cela. — Quoi f maréchal ferrant ? — Non. -^ Propos séditieux. Tu te gâtes» Francisque^ Qui diable te met donc ces idées dans 1» léie ? tu ne sais ce que tu dis. Tu rêve», mon ami; ou bien tu n'entends pas la distinction de» classes. Mot, noble, ton lieutenant , je suis de la haute classe. Toi , fiis de mon fermier , tu es de la basse classe. CïoBoprends- tu maintenant? Or, il faut que chacun demeure dans sa classe ; autrement ce serait un désordre, une cohue; ce serait la révokition. — Pardon , mon lieutenant ; répondez^moi , je vous prie. Vous voulez, j'imagine, devenir capitaine. — Oui. Colonel ensuite? — Assurément. — Et puis général. — A mon tour. -** Puis maréchal de France? — Pourquoi non? Je peux bien l'espérer comme un autre. — Dtmoi , je reste sergent ? — Quoi ? ee n^est pas assez pour un homme de la sorte, né rustre, fils d'un rustre. Souviens-toi donc, mon cher, que ton père est paysan. Tu voudrais me commander peo^
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être? — Mon lieutenant, lemaréefaal duc de.;., qui nous passe eu reiue, est fils d'un paysan? — On le dit. — Il voUs commandé. — Ëh! vraiment c*est le mal. Voilà lé désordre qu'a produit la révolution. Mais on y remédiera j et bientôt , j'en suis sÂr, mon oncle me l'a dit , on arrangera* cela en dépit de Benjamin, qui sera pendu le premier , si nous ne l'assommons ton t-à- l'heure. Viens i Francisque , môii ami , mon frère de lait , mon camarade ; viens , sabrons tous ces Vilains avec leur Benjamin. Il n'y a point de danger; tu sais bien qu'à Paris ils se sont laissé faire. — Allez» mon lieutenant, mon camarade ; allez devant et m'attendez. — Francisque , écoute-moi. Si lu te conduis bien, que tu sabres ces vilains, quand je te le commanderai, si je suis content de toi , j'écrirai à mon père qu'il te fasse laquais ^ garde - oha^e ou portier. — Allez, mon lieutenant. ^— Ob ! le mauvais sujet. Va , tu en mangeras , de la . prison; je te le promets.
D'autres content autrement. L'arrivée de Benjamin , annoncée à Saumur , fit plaisir aux jeunes gens, qui voulurent le fêter : non que Benjamin sott jeune, mais ils disent que ses idées sont de ce siècleci , et leur conviennent fort. La jeunesse ne vaut rien nulle part , comme vous savez ; à Saumur elle est pire qu'ailleurs. Ils sortent aiMlevant du député de gauche, et vont à sa rencontre avec musique, violons, flûtes , fifres , haut-bois. Les gentilshommes de la garnison , qui ne veulent entendre parler ni du' siècle ni de ses idées , trouvèrent celle-là très-mau* vaise; et, résolus de troubler la fête, attaquent les
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donneurs d*aubade, eroyaot ne courir aucun risque. Mais y en ce pays-là , la garde nationale ne. laisse point sabrer les jeunes gens dans les rues ; aussi n'est-elle pas commandée par Un duc. La garde nationale armée fit tourner télé aux nobles assaîllans » qui bientôt, mal menés, quittent le champ de bataille en y laissant des leurs. Tel est le second récit.
A Nogent-Ie-Rotrou , il ne fiiut point danser, ni regarder danser, de peur d'aller en prison. Là , les droits réunis s'en viennent au milieu d'ilnè fête de village exercer (c'est le mot , nous appelons cela vexer)\ on chasse mes coquins. Gendarmes aussitôt arrivent; en prison le bal et les violons , danseurs et spectateurs, en prison tout le monde. Un maire verbalise; un procureur du roi (c'est comme qui dirait un loup quelque peu clerc) voit là-dedans des complots , des machinations , des ramifications ! Que ne voit pas le zèle d'un procureur du roi ! Il traduit devant la cour d'assises vingt pauvres gens qui ne savaient pas que le roi eût un procureur. Les uns sont artisans, les autres laboureurs, quelquesuns parens du maire, tous perdussans ressource. Qui sèmera leur champ? qui fera leurs travaux , pendant six mois de prison ou plus? Qui prendra soin de leurs familles ? Et sortis, s'ils en sortent, que deviendrontils après ? mendians ou voleurs par force ; nouvelle matière pour le zèle de M. le procureur du roi.
Ici scène moins grave ; il s'agit de préséance. A l'église c'était grande cérémonie , office pontifical , cierges allumés, faux-bourdon , procession , cloches en branle ; le concours des fidèles et cet ordre pom-
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peux faisaient plaisir à voir. Au beau miHeu da, cbœur, deux champions couverts d'or se gourraent , s*apo8trophent. Ote«toi. --* Non, c'est ma place. — C'est la mienne. — Tu mens. Coups de pied , coups de poing. Tu n'es pas royaliste. — Je le suis plus qu« toi. — Non , mais moi plus que toi ; je te le prouverai f je te le ferai voir. Notre mère sainte Église ^ affligée du scandale , y voulut mettre fin ; le ministre du Très-Haut arrive crosse , mitréw Ah ! monsieur le général! monsieur le commandant de la garde nationale! Mon cher comte! mon cher chevarier Y Laissez là cette chaise , monsieur le général; rengainez votre épée, monsieur le commandiant.
Par malheur le payeur ne se trouvait pas là , car i\ eût apaisé la noise tout d'abord , en faisant savoir à ces messieurs ce que chacun d*eux touche par mois du gouvernement ; on eût pu calculer, en francs, de combien Tun était plus royaliste que l'autre , et régler les rangs sans dispute. La chargé de payeur devrait toujours s*unir à celle de maître des cérémonies. Je l'ai dit à Perceval , un de nos députés ; il en fera là proposition dès qu'il sera conseiller d'état.
Mais dites-moi, je vous prie, vous qui avez couru, sauriez-vous un pays où il n'y eût ni gendarmes, ni rats de cave, ni maire, ni procureur du roi, ni zèle, ni appointemens (je voulais dire dévouement; n'importe, c'est tout un ), ni généraux , ni commandans, ni nobles, ni vilains qui pensent noblement ? Si vous savea un tel pays sur la mappemonde , montrez-lemoi , et mrc procurez un passeport.
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Voilà Perceval en boo chemin. Secrétaire de la guerre ! cela s'appelle lirer son épingle du jeu. Cest DO Imbile garçon; il n'en deœeurera pas ià : tant Tant riiominef tant vaut la dépulatioa* Les sots n'attrapent rien ; quelques-uns y mettent du levr^ Il n*ose f dit-on, revenir ki de peur de la séréoad^. Quelle faiblesse 1 je ne moquerais et de la sérénade et de mes commettans. Bellart n'eu est pas mort h Brest. Un autre de nos députés, M. Gouto If otsan » est ici uo peu fôché , a ce qu'on dit, de n'avoic pu encore rien tirer des ministres , ni pour lui, ni pour sa famille. Ce M. Gouin Moisan est un honnête marchand que la noblesse méprise, et qui vote avec elie^ sans qu'elle Je méprise moins, connue vous pensez bien. Pour les services par lui rendus au parti gentilhomme, il voudrait qu^o^n le tU àoble ; il se contenterait ^du titre de baron* La noblesse française n'a point de baron Gouin , et s'en passe volontiers ;, mais Gouin ne se passe pas de noblesse« Depuis troi» ans entiers , il se lève, il s'assied avec le côté droit , dans l'espérance d'un parchemin. Quand on peut à ce prix rendre les gens iieiureax, il faut avoir 1» cœur bien ministériel pour les laisser languir. Le service des nobles est dur et profite peu ; on leur sacrifie tout; on renie ses amis, ses œuvres , ses paroles» on abjure le vrai; toujours dire et se dédire, parler contre son sens ; combattre l'évidence et mentir sans tromper ; je ne m'étonne pas que de Serre en soit malade. Rencmcer à toute espèce de bonne foi, d'approbation de soi-même et d'autrui ; affronter le haro^ riudignaiion publique! pour qui? pour des
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ingrats qai vous paient d'un cordon et disent : Le sieur Laine , le nommé de Villèle» un certain Donnadieu. Eh I bonjour , mon ami , votre père fait-il toujours de bons souliers? Cà, vous dînerez chez moi, quand je n'aurai personne. Voilà la récompense. Va, pour telles gens, va trahir ton mandat , et livre à l'étranger ta patrie et tes dieux. Ainsi parle un vilain dégo&té de bien penser; mais la mo'mdrr fa9eur ^un coup'd^œil caressant le rengage comme Sosie, et fait taire la conscience, la patrie et le mandat. IToBS en allons faire de nouveaux, je dis des dé-, putéa. Dieu sait quels, blancs ou noirs , mais bonnes gens , à coup sur. En attendant ce jour, on rit de la querelle de Paul et du préfet; c'est affaire d'élections. Paul veut étj*e électeur ; le préfet ne veut pas
qu'il le soit, et lui fait la plus plaisante chicane
Paul n'a paa de domicile, dit le préfet, attendu qu'il a été soldat ; il a femme et enfant dans ce département , cultive son héritage , habite la maison de son père et de son grand-père , paie treize cents francs d'impôts : tout cela n'y fait rien. Il a été soldat pendant seize ans, rebelle aux puissances étrangères, aux cabinets de l'Europe ; il a quitté le pays. Que ne restafl-il chez lui ? ou s'il eût émigré.... C'est un mauvais sujet, un vagabond, indigne d'être même électeur. Cette bouffonnerie réjouit toute la ville, et le département, et le bonhomme Paul, qui, labourant son champ, se moque des cabinetS| Adieu, portez-vous bien; que tout ceci soit entre nous.
(i) Voir la r«^éteau cçnae^t 4« préfecture, <^ul suit.
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