‹ Pamphlets politiques et littérairesChapitre 28 sur 79 · AUX AMES DÉVOTES · texte numérisé non relu

AUX AMES DÉVOTES

sont les seuls bons » ^îmables , «vec qui l'on puisse vivre. Que les autres , connus sous les noms de héros ou princes d'avenlure, ne valent rien du tout. Que nous en à^ons vu (i) montrer une insolence à nulle autre pareille , et que ceux qui les flattaient valaient encore moins , sq>ôtres aujourd'hui de la légitiniité, prêts à verser pour elle leur sang «etc.

Lesquelles propositions scandaleuses-, impies et révolutionnaires, auraient été par lui recueillies , mises en lumière dans un pamphlet intitulé : <S/jr/7^ Discours j espèce defoctum pour les princes contre les courtisans , saisi par la police comme contraire aux pensions, gratifications et dilapidations de la fortune publique ; poursuivi par M. le procureur du roi , comme propre à éclairer lesdits princes et rois sur leurs vrais intérêts.

Tels sont les principaux griefs articulés contre Paul-Louis par les syndics du corps de la flagornerie, Siméon , Jacquinot de Pampelune et autres, poursuivant en leur nom, et comme fondés de pouvoir de la corporation.

£t ajoutent, lesdits syndics, aux charges cidessus énoncées, qu*en outre Paul^ Louis, voulant porter atteinte à la bonne renommée dont jouisseiit dans le monde lesdites gens de cour , aurait mal à propos , sans en être prié , conté à tout venant les histoires oubliées de leurs pères et grands-pères , rappelé les aventures de leurs chastes grand*mères, en donnant à entendi'e qne^ous chiens chaàsent de

(i) Voye» pag9 i5l>

BS LA PAROISSB DS VBRBTZ. l8l

race 9 el autres discours pleins de malice et d*iiiiposture^

£t que , par^maints propos plus coupables en* core i subversifs de tout ordre et do toute morale , comme de toute religion , il aurait essayé de troubler aucunement lesdites gens de cour dans Tan- - tique ; légitime et juste possession où ils sont de tous temps , de partager entre eux les revenus publics, le produit des impôts, dont l'objet principal, ainsi que chacun le sait, est d'entretenir la paresse et d'encourager la bassesse de tous les fainéans du royaume.

A raison de quoi ils ont cité et personnellement ajourné ledit Paul-Louis à comparoir devant les assises de Paris , comme ayant offensé la morale pu" blique , en racontant tout haut ce qui se passe chez eux^ et la personne du Mol (i) dans celle des courtisans; le tout conformément à l'article connu du titre... de la loi... du code des gens de cour^ cornmen^'ant par ces mots : Qui n'aime pas Cot/n, n'estime point son Roi » etc,

£t doit en conséquence ledit Paul ^ ci-devant ca^ nonnier à cheval, aujourd'hui vigneron, laboureur, bûcheron, etc. , etc. , comparoir en personne aux assises de Paris , le 27 du présent mois, pour s'ouïr condamner à faire aux courtisans , £iinéans , intrigans., réparation publique et amende honorable, déclarant qu'il les tient pour valets aussi bons, aussi bas 5 aussi vils , aussi raiipans que furent oncques

(i) Vo^es le réquisitoire signé Jaequinttt P^mpelune. I. I()

tSH AtrX AMES UBVOTES

leurs pères et prédécesseurs; qu'à tort et méchamment il a dit le contraire ; et en même temps confesser, la hari au eou, la torche au poing, que le passé seul est bon , que le présent ne vaut rien, n'a jamais rien valu , ne vaudra jamais rien ; qu'autrefois il y eut d'honnéles gens et des mœurs ; mais qu'aujourd'hui les femmes sont toutes débauthées , les enfans tous fils de coquettes, garoemens tous nos jeunes gens, et nous marauds à pendre tous, si Bellari faisait son devoir.

Après quoi ledit Paul sera détenu et conduit èsprisons de Paris , pour y apprendre à vivre et faire pénitence , sons la garde d'un geôlier gentilhomme tle nom et d'armes , qui répondra de sa personne aussi long -temps qu'il conviendra pour l'entière satisfaction desdits courtisans , gens de covr , liât-, teurs^ flagorneurs , flagornant partout le roytune, etc. , etc.

Voilà , mes chers amis , en quelle extrémité se trouve réduit le bonhomme Paul , que nous avons vu faire tant et- de si bons fagots dans son bois cle Larçai , tant de beau sainfoin dans son champ de la Ghavonnière; sage s'il n'eût fait autre chose! On l'avait maintes fois averti que sa langue lui attirerait quelque méchante affaire ; mais il n'en a tena compte. Dieu sans doute le voulant châtier, afin* d'instruire ses pareils, qui ne se peuvent empêcher de crier quand on les écorche. Le voilà mis en jugement et condamné, ou autant vaut. Car vous savez tous comme il est chanceux en procès. Chaque fois qu'on le volait ici , c'était lui qui payait l'amende.

I>E I.A PAR0I3SB DE VSRETZ. l83t

Et , de fait ^ se peut-il autrement? Il ne va pas même voir les juges! Prions Dieu pour lui, mes amis, et que son exemple nous apprenne a ne jamais dire, ce que nous pensons des gens qui vivent à nos. dépens.

DE

Assez de gens connaissent la brochure intitulée : Simple Discours, Lorsqu'elle parut, on la lut; et déjà on n'y pensait plus, quand le gouvernement s'avisa de réveiller l'attention publique sur cette bagatelle oubliée , en persécutant son auteur qui vivait aux champs , loin de Paris. I^ pauvre homme , étant à labourer un jour, reçut un long papier, signé /ocquinot Pampelune , dans lequel on l'accusait d'avoir ofTensé la morale publique, en disant que la cour autrefois ne vivait pas exemplairement; d'avoir en même temps oflensé la personne du roi, et, de ce non content , provoqué à offenser ladite personne. A raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison et l'y retenir douze années , savoir : deux ans pour la morale, cinq ans pour la personne du roi , et ciuq pour la provocation. Si jamais

PROCÀS DE PAUL-LOUIS COURIRR. l8S

homme tomba des nues, ce fut Paul-Louis , à la lecture de ce papier timbré. li quitte ses bœufs, sa charrue , et s'en vient courant à Paris , où il trouva tous ses amis non moins surpris de la colère de ce monsieur de Pampelune , et en grand émoi la plu- ' part. Il n'alla point voir Jacquiiiot, comme lui conseillaient quelques-uns , ni le substitut de Jacquinot, qu'on lui recommandait de voir aussi, ni le président, ni les juges, ni leurs suppléans , ni leurs clercs, non qu'il ne les crût honnêtes gens et de fort bonne compagnie, mais c'est qu'il n'avait point envie de nouvelles connaissances. Il se tint coi; il attendit, et bientôt il sut que Jacquinot , ayant dû premièrement faire approuver son accusation par un tribunal > ne sais quel, les juges lui avalent rayé l'offense à la personne du roi et la provocation d'offense. Cétait le meilleu.r et le plus beau de «oi^ papier requisîtoire; chose fâcheuse pour Pampelune; bonne affaire pour Paul-Louis, qui en eut la joie qu'on peut croire, se voyant acquitté par-là de dix ans de prison sur douze, et néanmoins, encore inquiet de ces deux qui restaient, se fût accommodé à un an avec Jacquinot , pour n'en entendre plus parler, s'il n'eût trouvé M* Berville, jeune avocat déjà célèbre, qui lui défendit de transiger, se faisant fort de le tirer de là. Votre cause, lui disait-il, est imperdable de tout point ; il n'y en eut jamais de pareille , et je défie M. Régley de faire un jury qui vous condamne. Où M. Régley trouvera-t-il douze individus qui déclarent que vous offensez la morale en copiant les prédicateurs? que vous corrompez les moeurs pubU-

ques en blâmaDt les mœurs corrompues el la déprava* tion des cours ? Régley n'aura jamais douze hommes qui fassent celte déclaration , qui se cbarg;eqt de cet opprobre. Allez, bonhomme, laissez-moi faire» et, si Ton vous condamne , je me mets en prison pour vous.

Paul-Louîs toutefois doutait un peu. Maître Berville, se disait-il, est dans Tâge où Ton s'imagine que le bon sens et l'équité ont quelque part aux affaires du monde, où l'ou ne saurait croire encore

Les liomroes asses vils , scëlérsits et pervers , Pour faire nue injustice aax yenx de Tanivers (i).

Or, comme dans cette opinion qu'il a du monde en général, il se trompe visiblement, il pourrait bien se tromper aussi dans son opinion sur le cas particulier dont il s'agit. Ainsi raisonnait Paul-Louis ; et cependant écoutait le jeune ^omme bien disant, auquel à la fin il s'en remet, lui confiant sa cause imperdable. II la perdit , comme on va le voir ; il fut condamné tout d'une voix, déclaré coupable du fait et des circonstances par les jurés, choisis, triés, tous gens de bien, propriétaires, ayant, dit« on , pignon sur nie^ et de probité non suspecte. Mais, par la clémence des juges , il n'a que pour deux mois de prison : cela est un peu différent des douze ans de maître Jacquinot, qui, à ce que l'on dit , en est piqué au vif, et promet de s'en venger

(i) Molière.

DS PAUL- LOUIS GOVillEH. iS;

sur le premier auteur, ayant quelque talent^ qui lui tombera entre les mains. De fait , pour un écrit tel que le Simple Discours , goûté aussi généralement et approuvé de tout le monde , on ne pouvait guère en être quitte à m^lleur marché aujourd'hui.

Ce fut le 38 août dernier, au lieu ordinaire des séances de la cour d'assises, que la cause appelée, comme on dit au barreau, Taccusé comparut. La salle était pleine* On jugea d'abord un jeune homme qui avait fait quelques* sottises, à ce qu'il paraissait du moins, ayant perdu tout>60n argent dans une . maiapu privilégiée du gouvernement , avec des fem^ mes protégées y taxées par le gouvernement, après quoi le gouvernement accusa Paul-Louis , vigneron, d'offense à la morale publique , pour avoir écrit un discours contre la débauche ; mais il faut conter tout par ordre. On hit l'acte d'accusation, puis le président prit la parole, et interrogea Paîil-Lonis. Le président. Votre nom?

Couiier» Paul-Louis Courier.

Le président. Votre état?

Courier, Vigneron.

Le président. Votre âge ?

Courier, Quarante-neuf ans.

Le président. Comment avez-vous pu dire que la noblesse ne devait sa grandeur et son illustration qu'à l'assassinat, la débauche, la prostitution ?

Courier. Voici ce que j'ai dit : Il n'y a pour les nobles qu'un moyen de fortune, et de même pour tous «eux qui ne veulent rien faire ; ce moyen s c'est la prostitution. La cour l'appelle galanterie; j'<ii voulu

XSS PROCÈS

me servir du mot propre, et nommer la chose par son nom.

Le président Jamais le mot de galanterie n'a eu cette signification. Au reste, si l'histoire a fait quelques reproches à des familles nobles, ils peuvent également s'appliquer aux familles qui n'étaient pas nobles.

Courier, Qu'appelez-vous reproches » M. le président ? Tous les Mémoires du temps vantent cette galanterie , et la noblesse en était fière comme de son plus beau privilège. La noblesse prétendait devoir seule fournir des maîtresses aux princes, et quand Louis XV prit les siennes dans la roture , les femmes titrées se plaignirent.

Le président, Jamab l'histoire n'a fait l'éloge de la prostitution.

Courier. De la galanterie, M. le président 5 de la galanterie.

Le président. Vous avez employé le mot de prostitution. Vous savez ce que vous dites. Vous êtes un homme instruit. On rend justice à vos talent, à vos rares connaissances.

Courier. J'ai eniployé ce mot faute d'autre plus précis. Il en faudrait un autre; car, à dire vrai, cette espèce de prostitution n'est pas celle des femmes publiques; elle est différente et infiniment pire.

Le président. Gomment la souscription pour S. A. R . Mgr le duc de Bordeaux ne vous a-t-elle inspiré que de pareilles idées ?

Courier. Dans ce que j'ai écrit , il n'y a rien contre la famille royale.

Le président. Aussi n'est-ce pas de quoi Toa vous accnse ici.

Courier. C'est qu'on ne l'a pas pu , M. le président. On eût bien voulu faire admettre cette accusation; mais il n'y a pas en moyen. On cherchait un délit plus grave; on n'a trouvé que ce prétexte d'oflense à la morale publique.

Le pre'sldent,Yoiis insultez une classe, une partie de la nation.

Courier, Je n'insulte personne. J'ai parlé des ancêtres de la noblesse actuelle , dans laquelle je connais de fort honnêtes gens qui ne vont point à la cour. J'en ai vu à l'armée faire comme les vilains, défendre leur pays. Serait • ce insulter les Romains de dire que leurs aiëux furent des voleurs, des brigands ? Ferais'je tort aux Américains si je les déclarais descendus de malfaiteurs et de gens condamnés à la déportation ? J'ai voulu montrer Torigine des grandes fortunes dans la noblesse , et de la grande propriété.

Le président. Vous avez outragé tout le corps de la noblesse ^.l'ancienne et la nouvelle, et vous ne respectez pas plus l'une que l'autre.

Courier. Sans m'expliquer là-dessus, je vous ferai remarquer, M. le président, que j'ai spécifié, particularisé la noblesse de race et d'antique origine.

Le président. Eh bien! dans l'ancienne noblesse, il y a des familles sans tache , qui ne doivent rien aux femmes s les Noailles, lesKichelieu

Courier, Les Richelieu ! Tout le monde sait l'hisr

toîre du pavillon d'Hanovre, et de la guerre d'Allemagne. Madame de Pompadour étant premier ministre.... ^

Le prêsideat. Assez ; point de personnalités.

Coutier. Je réponds à vos questions , M. le président. Sans madame de Maintenon , les Noailles

Le président. On ne vous demande pas ces détails historiques.

Courier, La prostitution , M. le président ; toujours la prostitution.

Le président, Jjcs faveurs de la cour s'obtiennent sur le champ de bataille , par des services

Courier, Par des femmes, M. le président.

Le président. Votre décoration de la Légîoo-d*Honneur, L'avez- vous donc eue par les femmes?

Courier. Ce n'est pas une faveur, et je n'ai pas fait fortune : il s'agit des fortunes. Je n*ai javais eu rien de commun avec la cour, et pois je ne suis pas noble.

Le président. Vous avez la noblesse personnelle , vous êtes noble.

Courier, J'en doute, M. le président, permettezmoi de vous le dire; je doute fort que je sois noble. Mais enfin , je veux bien m'en rapporter à vous.

( A chaque réponse de l'accusé il s'élevait dans rassemblée un murmure qui peu à peu se changeait en applaudissemens. — L'avocat-générai crut devoir mettre ordre à cela. M. le président, dit-il , ce bruit est contraire à la loi. )

Le président. Messieurs, point d'applaudissemens. Vous n'êtes pas au spectacle. Je ferai sortir d'ici

DK PAUL-LOUIS COUHIER. I9I

tons les perturbateurs. — Prévenu , vous avez dît que la cour mangerait Chambord.

Courier: Oui. Qu'y a-t-H en cela qui oHense la OMiraW?

LepréàtUnt Mais , qu'entendez-vous par la cour ?

Courier, La défimr serait difficile. Toutefois je dirai que (a cour e9t composée des courtisans , des gens qui n'ont point d'autre état que de faire valoir ieur dévouement > lear soumission respectueuse, leur fidélité inviolable.

Le président II n'y a point chez nous de courtisans en titre. La cour, ce sont les généraux, les maréchaux, les hommes qui entourent le roi. El que veut dire encore : Les prêtres donnent tout à Dieu ? Cela est contre la religion.

Courier. Contre les prêtres tout au plus. Ne confondons point les prêtres avec la religion , comme on veut toujours faire.

Le président. Les prêtres sont désintéressés ; ils ne veulent rien que pour les pauvres.

Courier. Oui , le pape se dit propriétaire de la terre entière; c'est donc pour la donner aux pauvres* Au reste, ce que j'ai écrit n'ofîense pas même les- prêtres ; car il signifie simplement : Les prêtres vou« draient que tout fût consacré à Dieu.

Après cet interrogatoire, où le public ne parut pas un seul moment indifférent, l'avoeat^général , maître Jean de Broé , prit la parole , ou , pour mieux dire, prit son papier, car il lisait. C'est un hommede petite taille , qui parle des grands magistrats , et assure que la noblesse leur appartient de droit avec

ce qaî s'eosait^ honnéfurs et privilèges; d*où Ton peut sans faute conclure que, dans cette affaire ^ croyant plaider sa propre cause et combattre pour ses foyers, il y aura mis tout son savoir. Il pronon^ un discours long , et que ))eu de gens auront lu imprimé dans le Moniieuri mais que personne ne comprendrait si on le rapportait ici , tant les pensées en sont obscures , le langage impropre. C'est vrai-> ment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d'expression dans les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIY ne parlent pas sa langue. On entend célébrer Bossuet, Racine, Fénélon en style de Marat , et la cour polie en jargon des anti-» chambres de Fouché. Il y en a chez qui cette bizar*' rerie passe toute créance; et si je citais une phrase comme celle-ci , par exemple : Qui profitera d'un bon coup ? Les honnêtes gens ? Laissez donc} ils sont si bêles f vous la croiriez de quelque valet, et des moin» éduqués. Elle est du marquis de Castelbajac , imprimée sous son nom, dans le Conservateur, Ainsi parlent ces gens nés autrement que nous, c'est-à-dire bien nés, qui se rangent à part, avec quelque raison; classe privilégiée, supérieure, distinguée. Voilà leur langage familier. Veulent-ils s'exprimer noblement? ce ne sont qu'altesses, majestés, excellences, éminences. Ils croient que le sl^yle noble est celui du blason. Malheur des courtisans, ne point connaître le peuple , qui est la source de tout bon sens. Ils ne voient en leur vie que des grands et des laquais; leur être se compose de manières et de bassesses.

t)E l>AUL-I.OUIS COURIER. igS

Je dis donc, revenant à maître de Broë, qae, pour ceux qui remploient ,

C*e5t lin homme ii&payable , et qui , par son adresse , Eât fail mettre ea prisou les sept sages de Grèce,

comme mauvais stijets , perturbateurs. Sa prose est bonne pour les jurés, s*ils sont amis de M. Régley. Mais, à moins de cela, on ne saurait y prendre plaisir. Son discours, qui d'abord ennuie dans la Gazette offiàdle, assomme au second paragraphe ; et, par cette considération , je renonce à le placer ici , comme je voulais, si je n'eusse craint d'arrêter tout court mes lecteurs. Car, qui pourrait tenir à ce style : Uncxé^ cmhle forfait avait prioé la France d'un de ses meillems ptinces. Un espoir restait toutefois. Un prodige, une royale naissance , bien plus miraculeuse que celle dont nos auux furent témoins y se renouvela. Un cri de recon» naissance et d^admiration se fit entendre. Une antique et auguste habitation avait fait partie des apatmgfis de la couronne. Une pensée noble se présenta tout à coup , et elle fut répétée, elle fut suivie de t exécution; ce fut à l'amour qu'un appel fut adressé.

Ouf! demeurons-en là, sur l'appel à l'amour. Si vous^ ne dormez pas , cherchez-moi , je vous prie , par plaisir inventez ,^imaginez quelque chose de plus lourd, de plus maussade et de plus monotone que cette psalmodié de maître de Broê , par laquelle il exprime pourtant son allégresse. L'auteur de la brochure n'y a point mis d'allégresse, dit maître de Broê , qui , pour cette omission , le condamne à la I. ï7

pi'tsoo. Lai, de peur d'y manquer , il commence par là , «t d'abord se réjouit.

D'aise oa enlend sautvir la pesante baleine (i).

Mais il a un peu l'air de se réjouir par ordre, par devoir, par état« el on lui dirait presque comme le président disait à Paul-Louis : Sont^ce là les pensées qu'a pu vous inspirer la royale naissance? Est-ce ainsi que le cœur parle? une si triste joie » un hymne si lugubre, sont plus suspecta que le silence. Ne poussons pas trop cet argument , de peur d'embarrasser le pauvre magistrat. Car il ne faudrait riea |)our faire de son allégresse une belle et bonne offense à la morale publique, et même à la personne du prince » s'il est vrai

Qu'un frtiid panégyrique

De'shonore à la fois le héros et Taulcur.

Abrégeons son discours , au risque de donner quelque force à ses raisons, en les présentant réunies.

• Voici ce notable discours, brièvement, compendieusement traduit de baragouin en français, comme dit Panurge.

Il commence par son commencement. Car on assure qu'il n'en a qu'un pour toutes les causes de ce genre : le duc de Berry est mort ; le duo de Bordeaux est né. On a voulu offrir Chambord au jeune prince.

^ Éloge de Chambord et de la souscription.

(i) Homère.

])B PAUI/-LOYIIS COURIER I95

A cet exorde déjà long , et qui remplirait plusieurs pages, il en fait succéder un autre non moins long., pour fixer dit*il» le terrain ^ c'est-à-dire le point de la question , comme on parle communément.

Il ne s'agit pas d'un impôt dans la souscription proposée pour l'acquisition de Chambord , et le mot même indique uo acte volontaire. De quoi donc s'avise Paul-Louis de contrarier la souscription , qui ne l'oblige point, ne lui coûtera rieo? C'est fort mal fait à lui. Cela le déshonore. P^ous ne voulez pas souscrire ? eh bien ! ne souscrirez pas. Qui vous force? Un moment, de grâce, entendons-nous , M. l'avocat-général. Je ne souscrirai pas, sans doute, si je ne veux ; car je n'ai point d'emploi, de place qu'on m« puisse ôter. Je ne cours aucun risque , en ne souscrivant pas, d'être destitué, Muis }e paierai pourtant, si ma commune souscrit ;. je paierai malgré moi , si mon maire veut faire sa cour à mes dépens. Et quand je dis doucement : je ne veux pas payer y vous, monsieur de Broê, vous criez: en prison^ ajoutant que je suis maître , qu'il dépend bien de moi , que la souscription est toute volontaire, que ce n'est pas un impôt. Comment l'enlendez-vous?

Or ceW^petuée noble , cette récompense noble ^ cette souscription noble et libre ^ comme on voit, l'auteur entreprend de l'arrêter. Il veut empêcher de souscrire les gens qui en seraient tentés, paralyser Vélan , glacer Célan des cœurs un peu plus génénux que le sien , tandis que maître Jean, par de nobles discours, cbajiffe l'élan des cc^urs. Mai^ ne le copions* pas. '

ig6 pRocJcs

j'ai promis de le traduire, et de Tabréger surtout , afin qu'on puisse le lire.

Voilà l'objet de la brochure. Elle est écrite contre Yé/an , et on ne saurait s'y méprendre. Puis il y a des accessoires , des diatribes contre les rois , les prêtres et les nobles.

Il est vrai que l'aoleur ne parle pas des prêtres , ou n'en dit qu'un seul mot bien simple , et que partout il loue les princes. Mais ce sont des parachutes. Il ne pense pas ce qu'il dit des princes , et pense ce qu'il ne dit pas des prêtres.

Deux remarques ensuite : i<* L'auteur ne s'afflige point de la mort du duc de Berry, ne se réjouit point de la naissance du duc de Bordeaux. Il n'a pas dit un mot de mort ni de naissance. Il n'y a ni allégresse ni désolation dans sa brochure, a» L'auteur parle du jeune prince comme d'un enfant à la mamelle. Il dit le maillot, simplement, sans dire l'au- £ruste maillot f la iaçette, et non pas la rojrale bavette. Il dit, chose horrible, de ce prince^ qu'un jour son métier sera de régner.

Après s'être étendu beaucoup sur tous ces points, maître de Broê déclare enfin qu'il ne s'agit pas de tout cela. Ce n'est pas là-dessus que porte l'accusation , dît-il. On n'attaque pas le fond de la brochure, ni même les accessoires dont nous venons de parler, mais des propositions incidentes seulement. Là-dessus il s'écrie : Voilà le terrain fixé.

Puis il entame un autre exorcle.

Dans les alTaires de cette, nature , on n'examine

DB PÀUL-10UI8 COUBTBR. I97

que les passages déterminés suivant la loi par^*acte même d*accnsatioD. Or, il y en a quatre ici.

La loi est fort insuffisante. Les éaimiits sont si adroits, quMls échappent souvent au procureur du roi. Il faut leur appliquer , d'une manière frappante, la loi ( style de Broê ). La liberté d^ écrire jouit de toiu ses droits; elle est libre ( Broê tout pur ) , bien qu'elle aille en prison quelquefois. Elle enjambe sur la licence ( Broê ! Broê ! ) par Texcessive indulgence des magistrats.

On avait d'abord essayé , dans le prenpler réquisitoire, d'accuser l'auteur de cet éciît d'offense à la personne du roi. On y a renoncé par réflexion.

Vient enfin l'examen des passages inculpés, dont le premier est celui-ci :

« Car la cour donne tout au prince , comme les « prêtres tout à Dieu , et ces domaines , ces apana- « ges, ces listes civiles, ces budgets, ne sont guère « autrement pour le roi que le revenu des abbayes « n'est pour Jésus-Christ. Achetez , donnez Cham- « bord , c'est la cour qui le mangera, le prince n'en « sera ni pis ni mieux. »

Les prêtres tout à Dieu ! Ah! oui, demandez aux pauvres. Tirade d'éloquence. Les abbayes ! Ob ! non. Il n'y a plus d'abbaye. Tirade du haut style sur la révolution. De morale , pas un mot , ni des phrases inculpées.

Le second passage est celui-ci ;

« Mais à Chambord , qu'apprendra-l-il ? Ce que « peuvent enseigner et Chambord et la cour. Là, « tout est plein de ses aïeux. Pour cela précisément

198 pnocÈs

« je ne Vy Itouve pas bien; el j'aimerais mieux qu'il « vécût avec nous qu'avec ses ancêtres.... »

Maître de Broê n*examine point non plus ce passage , ni ce qu'il peut avoir cie contraire à la morale. Il le cite et le laisse là , sans autrement s'en occuper. Mais, dit-il , ensuite de ces phrases, il y en a d'autres horribles. Il ne les lira pas , parce qu'il n'en est point parlé dans l'acte d'accusation. Cependant elles «ont horribles. Beau mouvement d'éloquence à propos de ces phirases, dont il n'est pas question et qu'on n'accuse pas. L'auteur, dit maître Jean , représente DOS rois , ou du moins quelques-uns , comme ayant mal vécu et donné en leur temps de fort mauvais exemples. Il les peint corrompus, dissolus, pleins de vices , et condamne leury départemens sanç avoir égard aux convenances. Les tableaux qu'il en fait ( non de sa fantaisie , mais d'après les histoires ) sont scandaleux d'abord, et en outre immomuxy li' cencieux , deshonnétes. Le scandale abonde de nos jours, et la brochure y ajoute encore, mettant les vieux scandales à côté des nouveaux. Chapitre le plus long de tous et le meilleur par conséquent , sur la différence qu'il y a de l'historien au pamphlétaire, qu'il appelle aussi libelliste. L'un peut dire la vérité , parce qu'il fait de gros volumes qu'on ne lit pas. L'autre ne doit pas dire vrai , parce qu'on le lit en petit volume. L'auteur de la brochure va vous conter qu'il a copié les hisiovicas, mensonge, mes-' sieurs, menMnge odieux ^ aussi dangereux que coupaèie^. Car l'histoire n'est pas toute dans sa brochure. Il devait copier tout ou rien, il montre le laid, cache

DE PAUL-tOUZS cotmisii.

le beau. Louis eut des bâtards , mensonge. Car ce n'est pas le beau de aon histoire. Il y avait bien d'autres choses à vous dire»de Louis-le-Grand. Ne lès pas dire toutes, selon maître de Broê, c'est mentir, et de plus Hisulter la nation. Qui ne sent , dit-ij, qui

ne sent ? Il croit que tout le monde sent cela.

Vengez, messieurs, vengez la nation, la morale.

Oulre les historiens, Paul-Louis cite les Pères et les prédicateurs, morts il y a long-temps. Maître de Broê lui répond par une autorité vivante; c'est celle de monseigneur le garde-des-sccaux actuel, dont il rapporte (en s'incliuant ) les propres paroles extraites d'un de ses discours, page 40 , sans songer que peut-être ailleurs monseigneur a dit le contraire.

£t puis l'Écriture et les Pères et les sermons de Massillon appartiennent aux honnêtes gens. Les écrivains ne doivent pas s'en servir pour se justifier. Développement de cette proposition appliquée à l'auteur d'un roman condamné, qui osa dernièrement alléguer TËvangile.

Nota que cet épisode sur les horribles phrases dont on ne parle pas occupe deux colonnes entières du Moniteur.

Troisième passage.

« Sachez qu'il n'y a pas en France une seule fa- « mille noble , mais je dis noble de race et d'antique

• origine , qui ne doive sa fortune aux femmes ; vous

• m'entendez. Les femmes ont fait les grandes mai- '• sons; ce n'est pas, comme vous croyez bien , en

« cousant les chemises de leurs époux, ni en allai- « tant leurs enisns. Ce que nous appelons, nons.

aoo PBocÈs

« autres, honnête femme, mère de famille , à quoi « nous attachons tant de prix > trésor pour nous , « serait la luine du courtisan. Que voudriez-vous « qu'il fit d'une dame honesta , sans amant, sans in- « trigue , qui, sous prétexte de ^ertu , claquemuil^e « dans son ménage , s'attacherait à son mari ? Le « pauvre homme verrait pleuvoir les grâces auteur * de liii , et n'attraperait jamais rien. De la fortune « des familles nobles , il en parait bien d'autres « causes, telles que le pillage, les concussions , Tas- «sassinat, les proscriptions, et surtout les confis- « cations. Mais qu'on y regarde, et on verra qu'au- « cun de ces moyens n'eût pu être mis en œuvre « sans la faveur d'un grand , obtenue par quelque « femme; car, pour piller, il faut avoir commande- « mens , gouvernemens , qui ne s^obtiennent que par ' « les femmes; et ce n'était pas tout d'assassiner « Jacques Cœur ou le maréchal d'Ancre , il fallait , « pour avoir leurs biens , le bon plaisir, l'agrément « du roi, c'est-à-dire des femmes qui gouvernaient « alors le roi ou son ministre. Les dépouilles des « huguenots , des frondeurs , des traitans , autres «faveurs, bienfaits qui coulaient, se répandaient . « par les mêmes canaux aussi purs que la source. « Bref, comme il n'est, ne fut, ni ne sera jamais, « pour nous autres vilains, qu'un moyen de fortune, « c'est le travail ; pour la noblesse non plus il n'y en

« a qu'un , et c'est , c'est la prostitution , puis-

« qu'il faut, mes amis , l'appeler par son nom. »

Quatrième exorde pour fixer encore le terrain.

Xa Charte fait des nobles qui descendent de leur^

DB TA.VL»§JOmS GOUBIXB. aoi

pères f et d'autres nobles qai ne descendent de personne 9 et puis de grands magistrats qui sont nobles aussi. Longue dissertation à la fin de laquelle il déclare qu'il ne s*agit pas de la noblesse» qu'il ne la défend pas.

Mais l'auteur outrage une classe , une généralité ^mdimhts. Il offense la morale évidemment. Vlionneur dû certaines famiUes fait partie de la morale y et l'auteur blesse ces familles , quand il répète mot à mot ce que Tbistoire en dit, et qui est imprimé partout. Il blesse la morale ; et le pis , c'est qu'il empêche toutes les autres familles d'imiter celles-là, de vivre noblement. Réprimez , messieurs , réprimez. OuT, punissons, punissons. Ne souflrons pas, ne permettons pas, etc.

Maître Jean , qui appelle toujours Tauteur de la brochure libellisle, et l'associe , dans sa réplique , aux écrivains les plus déshonorés en ce genre,ajoute que c'est Validité qui a fait écrire Paul- Louis , qu'il écrit par spéculation^ qu'il est fabricant et marchand de libelles diffamatoires; et, quand il disait cîela , maître Jean de Broê venait de lire à hante voix une déclaration de Timprimeur Bobée, portant que jamais Paul-Louis n*a tiré nulle rétribution des ouvrages par lui publiés. N'importe , c'est un compte à régler du libelliste à l'imprimeur. £fa quoi ! maître Jean , selon vous , rien ne se fait gratis au monde , rien par amour ? tout est payé? Je vous crois; même les réquisitoires, même le zèle et le dévouement.

Quatrième passage inculpé :

«O vous, législateurs nommés par les préfets,

« prévenez ce malheur (celai du morcellemeot des « grandes propriétés); faites des lois , empêchez que « tout le monde ne vive! ôtez la terre au laboureur « et le.fravail à l'artisan , par de bons privilèges , de « bonnes corporations. Hâtez-vous; Finduttrie , aux «champs comme à la ville, envahit tout , chasse « parloutrantique et noble barbarie. On vous le dit» « on vous le crie : qne tardez- vous encore ? Qui vous «peut retenir? peuple , patrie» honneur? lorsque « vous voyez là emplois , argent, coi*doas et le baron « de Frimont? >»

Il y a ici injure à la nation entière ; car on l'ac<* cuse de se laisser mener par les préfets , et ceux'^i de mener la nation. Quelle insigne fausseté ! Voyez la médisance ! Accuser la nation d'une si lâche faiblesse , les préfets d'une telle audace, n'est-ce pas outrager à la fois et. la morale publique et celle des préfets ? Il faut donc venger la morale qui est , dit maître de Broè, le patrimoine du peuple. Oui, qne le peuple ait la morale ; c'est son vrai patrimoine» Cela vaut mieux que des terres; et vengeons, pu* nissons. Variations sur cet air: oui, punissons « vengeons.

Pour conclure , maître de Broê prie , dans son

patois , les jurés de réprimer rigoureusement tous

ceux qui écrivent en français , et se font lire avec

plaisir. Sur de son affaire , il s'écrie : La société sera

satisfaite ! (C'est la société de Jésus, )

Tel fut, en substance, le dire de M. l'avocatgénéral ; et toutes ses raisons , si longuement déduites que personne, hors les intéressés , n'eut la

DE VAVL'UOVIS 'COURIBR. So3

patience de l'écouter, furent encore étendues, développées, amplifiées dan» le résomé très- prolixe qu'en fit M. le président , où même il ajouta du sien, disant que l'auteur de la brochure écrivait pour encourager la prostitution, et gâter, par ce vilain mot, l'ionoceoce des courtisans. Mais ceci vint ensuite ; il s'agit à présent de la belle harangue de maître de Broê.

Ge^iscoors, m'a^t-eo dit, n>st pas extraordinaire au barreau , où Ton entend des choses pareilles , chaque jour, en plein tribunal, prononcées avec Tassurance que n'avaient pas les d'Aguesseau» Nous en sommes surpris , nous à qui cela est nouveau, et Concevons malaisément qu'un homme, siégeant, comme oi^ dit, sur les fleurs de lis, sachant lire, un homme ayant reçu l'éducation commune, puisse manquer assez de sens, d'instruction, de goût, pour ne trouver dans ces paroles d'un paysan à un grand prince, ton métier sera de régner^ qu'une injure, et ne pas sentir que ce mot vulgaire de métier relève , ennoblit l'expression, par cela même qu'il est vulgaire , tellement qu'elle ne serait pas déplacée dans un poème , une composition du genre le plus élevé, une ode à la louange du prince. Si on n'en saurait dire autant des autres termes employés par l'auteur, dans le même endroit, ils ont tous du moins le ton de simplicité naïve , convenable au personnage qui parle, et le public ne s'y est pas trompé, souverain juge en ces matières. Personne , ayant le sens commun, n'a vu là-dedans rien d'ofîensant pour le jeune prince, auquel il serait à souhaiter qu'on fit

ao4 PBocàs

entendre ce langage de bonne henre» et toute sa vie. Mais il ne fautpâ^ l'espécer; car tous les courtisMis sont des Jean de Broê , qui croient ou font semblant de croire qu*on outrage un grand , quand d'à* bord, pour lui parler, on ne se met pas la face dans, la boue. Ils ont Iturs bonnes raisons, comme dit la brochure, pour prétendre cela, et trouvent leur compte à empêcher que jamais front d*homme n'apparaisse à ceux qu'ils obsèdent. Cependant, il faut l'avouer , quelques-uns peuvent être de bonne foi qui , habitués comme tous le sont aux sottes exagérations de la plus épaisse flagornerie , finissent par ci*oire insultant tout ce qui est simple et uni ; insolent , tout ce qui n'est pas vil. Cest par là , je crois , qu'on pourrait excuser maître de Broê ; car il n'était pas né peut-être avec cette bassesse de sen^imens. Mais une place, une cour à faire ,

Lo même jour qui met un homme libre aux fera Lui ravit la moitié de sa vertu première.

Et voilà comme généralement on explique la persécution élevée contre cette brochure, au grand élonnement des gens les plus sensés du parti même qu'elle attaque. Répandue dans le public , elle est venue aux mains de quelques personnages comme Jean de Broê , mais placés au-dessus et en pouvoir de nuire, qui, aux seuls mots de métier^ de layette ^ de bavette, sans examiner autre chose, aussi incapables d^ail leurs de goût et de discernement , que d'aucune pensée tant soit peu généreuse , crurent

DE PAUL-Z.OUIS COUBIER. ao5

l'occasion belle pour déployer ^u zèle, et crièrent outrage aux personnes saci^es. Mais oA se moqua d*eux , il faillit renoncer à cette accusation. Un duc^ homme d*espriit , quoique infatu(é de son nom , trouva ce pamphlet piquant, le relut plus d'une fois, et dit : Voilà un écrivain qui ne nous flatte point du tout. Mais d'autres ducs ou comtés-, et le sieur Siméoo, qui ne sont pas gens à rieu lire^ ayant ouï paYler seulement du peu d'étiquette observée daos'cetie brochure, prirent îeix là-dessus, tonnèrent contre Tanteur, comme ce président qui jadis voulut faire pendre un poète pour avoir tutoyé le prince dans ses vers. Si maitre Jean a des aïeux, s'il descend de quelqu'un , c'est de ce bon président , et si votis n'en sortez ^ vous en devez sortirai), maitre Jean Broé* Mais qu'est-ce donc que la cour, où des mots comme ceux-là soulèvent , font explosion ? et quelle condi'> tion que celle des souverains entourés , dès le ber« ceau, de pareilles gens! Pauvre enfant! O mon fils, né le même jour, que ton sort est plus heureux. Tu entendras le vcai, vivras avec les hommes , tu cou« naîtras qui i'aime ; ni fourbes , ni flatteurs n'approcheront de toi.

Après l'avocat-génëral , M* ficrviiie paria ' ponr son client ^ el dit :

Messibobs les Jubss ,

Si , revêtus du ministère de la parole sacrée, vous

veniez annoncer aux hommes les vérités de la mo-

(i) Boileau.

9o6 PJIOC^S

raie , on ne yous verrait point , sans doute , timides ceDsenrsy faciles moralistes, composer avec la corruption y et dégrader, par des ménagemens prévaricateurs , votre atiguste caractère. Yous sauriez vous armer, pour r^pHr vos devoirs , d'indépendance et d'austérité. La haine du vice ne se cacherait point sous les frivole» délicatesses d*un langage adulateur ; vos paroles, animées d'une vertueuse énergie, lanceraient tour à tour sur les hommes dépravés les foudres de l'indignation et les traits pénétrans dji sarcasme. Yous n'iriez point conlrister le pauvre , alarmer la conscience du faible , et baisser, devant le vice puissant , un œil indignement respectueux ; mais votre voix, généreuse autant que sévère ,> flétrirait jusque sous la pourpre les bassesses de la flatterie et de la corruption des cours. Faudrait^il vous applaudir ou vous plaindre? Je sais quel prix vous serait dû » sais-je quel prix vous serait réservé! Seriez-vous offerts à Teâtime publique en apôtres des mœurs, de la vérité? Seriez-vous traduits en criminels devant la cour d'assises ?

Qu'a fait de plus l'ffuteur que je défends? A l'exemple des écrivains 4es plus austères, il a opposé aux vices brillans des cours la simplicité des vertus rustiques; on a pris contre lui la défense des cours : il s'est indigné contre des scandales , on s'est scandalisé de son indignation : il a plaidé la cause de la morale publiquement outragée, on l'accuse d'avoir outragé la morale publique.

Je ne dois point vous dissimuler, messieurs Iles Jurés, l'embarras extrême que j'ai éprouvé lorsqu'il

DE FAUL*4DUI9 COUBIEfi. 207

s'est agi d« prâjaarer la défeoâe de cette causé. Ordisairemeilty l'expéneoce des doctrines du mioistère public 9 que bous parlugeosis rareineoty mais que du moins nous avons appi-is à connaître , nous permet de prévoir, en quelque façon, le système de l'accusation » d'en démêler l'erreur, et de méditer nos réponses. Ici , je l'avoue , j'ai vaioemenl cherché a deviner le système du ministère accusateur; il m'a été impossible de concevoir par quels argumens, je ne dis pas raisonnables, mais du moins soutenables, on pourrait trouver dans les pages incriminées un délit d^ outrage à la morale publique ^ et l'accusation doit à l'excès même de son absurdité l'avantage de surprendre son adversaire et de le trouver désarmé. Soyons juste, toutefois , e( , après avoir écouté l'orateur du ministère public, reconnaissons que l'embarras de l'accusation a dû surpasser encore l'embarras de la défense. Vous en pouvez juger par le soin avec lequel on a constamment évité d'aborder la question. Vous aviez imaginé, sans doute , que, dans une accusation d^outmge à la morale publique , on allait commencer par définir la morale publique ; et puis expliquer comment l'auteur l'avait outragée. Point du tout. Vous avez entendu de nombreux mouveraens oratoires; d'éloquentes amplifications sur le clergé, sur la t^oblesse, sur François \^^ , sur Louis XIV, sur le duc de Bordeaux , sur Chambord ; des personnalités amères ( et beaucoup trop amères) contre l'écrivain inculpé.... mais de la momie publique , pas un mot : tout se trouve traité dans le réquisitoire du ministère accusateur, hormis l'accusation.

ao8 PBOdfts

Ainsi, je me félicitais d'avoir enfin, à défendre , en matière de délits de la presse, une cause étrangère à la politique. « Du moins, medisais-je, je ne serai plus condamné à traiter ces questions si délicates , que Fon n'aborde qu'avec inquiétude,, que l'on ne discute jamais avec une entière liberté. Je n'aurai plus à redouter dans mes juges la dissidence des opinions, l'influence des préventions politiques. Tout le monde est d'accord sur les principes de la morale; nous parlerons, le ministère public et moi, un langage commun, que toutes les opinions pqur^ ront comprendre et juger.... »

Et voilà qu'on nous fait une morale politique I Voilà qu'on s'efforce encore , dans une cause où la politique n'a rien à démêler, de parler aux passions politiques! On commence par reprocher à M. Courier d'avoir dit irrespectueusement , en parlant du duc de Bordeaux, que son métier est de régner un jour ^ et d*avoir employé d'autres expi*essions également familières , sans songer que c'est un villageois que l'auteur a mis en scène , et que le langage d'un villageois ne peut pas être celui d'un académicien ! On lui impute à crime A* avoir traité un pareil sujet sans dire un seul mot de P auguste naissance du jeune prince ; de sorte que désormais les écrivains devront répondre à la justice, non-seulement de ce qu'ils auront dit , mais encore de ce qu'ils n'auront pas dit! Enfin, par une réflexion un peu tardive , on reconnaît que ce n'est pas là l'objet de l'accusation ; et cependant on a cru pouvoir se permettre d'en faire un sujet d accusation I

pE PAUL-iSblIIS OOUHI1!R. %OQ

Vou» le voyez , messieurs les jurés ,~ la ina relie încerlaine de l^acousatien irahit,à chaque pas sa faiblesse et sa nullité. Aux ciéfioiiions , qu'on n'ose donner, on substitue les lieux communs oratoires; à défont de la r-aison qu*on ne peut convaincre , on cherche à soulever les passions ; au délit de ta lot , qu'on ne peut établir, on s'efforce de substituer le délit d'opinion.

Ce n*est point ainsi que procédera la défense ; tout, chez elle, sera clair et précis. Mais avant d'aborder la discussion relative à l'écrit, qu'il nous soit permis de rappeler les considérations personnelles à l'écrivain. Ces considérations ne sont pas indifférentes. Dans les délits purement politiques^ la criminalité peut, jusqu'à certain point, -être indépendante du caractère de l'auteur : la passion, Terreur, le préjugé , peuvent faire d'un honnête homme un citoyen coupable ; mais l'auteur d'un outrage à Ut. moraU publique est nécessairement un homme immoral : il 7 a incompatibilité entre la moralité- de la conduite et l'immoralité des principes , et justifier l'auteui-, c'est déjà justifier l'ouvrage.

Paul-Louis Courier, un de nqs aavans les plus estimés et de nos plus spirituels écrivains, entra , au sortir de ses études, dans le corps du génie militaire. Officier d'artillerie, distingué par ses talens , il pouvait fournir une carrière brillante ; mais lorsqu'il vit lechef de l'armée envahir le pouvoir et dé* vorer la liberté, il refosa de servir la tyrannie, il s'éloigna. Retiré à la campagne , il partagea ses journées entre les utiles travaux de l'agriculture et les

a 10 pAOciis

nobles travauic des lettres et des arts. Gendre d*un helléniste célèbre', ii marcha sur ses traces avec honneur ; nous devons à ses recherches le complément d*un des précieux monumens de la littérature ancienne. L'ouvi*age de Longus offrait une lacune importante; M. Courier, dans un roaouscrît vainement exploré par d*autres mains, découvrit le passage jusqu'alors inconnu , et donna un nouveau prix à sa découverte par l'habileté avec laquelle, imitant le vieux style et les grâces naïves d'Amyot, il compléta la traduction en même temps que roriginal. Ce succès eut pour lui des suites assez fâcheuses : par un bizarre e(fet de la fatalité qui semble le poursu^vre, l'auteur qu'on accuse aujourd'hui pour un écrit moral , fut alors persécuté à l'occasion d'un roman pastoral. Sa fermeté triompha de la perséc\^ tion. Depuis ce temps, retiré à la campagne, cultivateur laborieux, père, époux, citoyen e&timable, il a constamment vécu loin de la capitale, étranger aux partis, quelquefois persécuté, jamais persécuteur; refusant, pour garder son indépendance, les places qu'on lui offrit plus d'une fois ; sedélassant, par l'étude des lettres, de ses travaux agricoles, et ne tiraii t aucun profit de ses ouvrages , que les applaudisse-r mens du public et l'estime des juges éclairés. C'est là qu'il s'occupait encore d'uq nouveau travail, hof norable pour sa patrie, lorsqu'une accusation , bien imprévue sans doute» est venue l'arracher à ses éludes , à ses champs , à sa famille : étrange ré-

(l) Mf Clavier, d« rinsUVut.

DE PAUL-LOUIS COUBIER. ail

compense des bommes qui fout la gloire de leur pays !

Voilà récrivaîn immoral que Ton traduit devant jvous ! voilà le libelllste qu'on signale à votre indignation ! Certes , il conviendrait que Taccusation y regardât à deux fois avant de s'attaquer à de tels hcmimes. >

Par quelle- inconcevable fatalité tout ce qu'il y a de plus honorable dans la littérature française , semble-t-il successivement appelé à siéger sur le banc des accusés ? Tour à tour le spirituel rédacteur de la Correspondance administrative et l'ingénieux Ermite de la Cfiaussée^S Antin , l'auteur des deux Gendres et l'auteur des Délateurs^ ont porté sur ce banc leurs lauriers ) les Bergasse et les Lacretelle leurs ^beveux blancs , l'arcbevéque de Matines sa -toge épiscopale,le peintre deMariusses longues infortunes. Ijà cour d'assises semble être devenue une succursale de l'Académie Française Messieurs, cette

exubérance de poursuites,* cette succession d'attaques, non pas contre d'obscurs pamphlétaires, mais contre les plus distingués de nos écrivains; cette guerre déclarée par le ministère public à la partie la plus éclairée de. la nation française , révèle nécessairement une erreur fondamentale dans les doctrines de l'accusation. Lorsqu'en dépit des persécutions , des emprisQDiiemens , des amen<ies , les meilleurs esprits s'obstinent à comprendre la loi , à user de la loi dans un sens opposé au pouvoir qui les. accuse, il est évident que ce pouvoir entend msl la loi , et

SIS PROcâS

se Élit îlliisibn par un faux système. Cette erreur, involonlaire sans doute, le ministère public nous saura gré de la lui signaler. Elle consiste à considérer comme coupable, non ce* qui est qualifié délit par la loi, mais ce qui déplaît aux organes de l'accusation; sans réfléchir que la liberté de la presse n'est pas la liberté de dire ce qui plait au pouvoir, mais ce qui peut lui déplaire. Une proposition nous blesse ; nous comjmençons par poser en principe qu'il faut mettre l'auteur en jugement. Ensuite, comme, pour mettre un homme en jugement , il faut bien s'appuyer sur un texte de loi , nous cherchons dans la loi pénale quelque texte qui puisse, tant bien que mal, s'ajuster à Técrit en question. Les uns sont trop précis i il n'y a pas moyen d'en faire usage ; d'autres sont rédigés d'une manière plus vague , et par coi^ séquent plus élastique; on s'en empare, et c'est ainsi que, dans les procès de la presse, nous voyons revenir sans cesse ces accusations banales d'attaque contre F autorité constitutlormelle du roi et des Chambres , de provocation à la désobéissance aux lois^ d* outrages à la morale publique.

Voilà précisément ce qui est arrivé dans le procès de M. Courier. On ne l'accusait pas seulement , dans le principe, d^outrage à la morale publique : d'autres textes avaient été essayés ; mais leur rédaction , trop précise , n'a pas permis de s'en servir ; il a fallu les abandonner. IS outrage à la morale publique est rçsié seul , parce que le sens de ces termes , fixé , a la vérité, aux yeux des jurisconsultes , offre pourtant,

9B PAUL-I.OUIS GOUBIEB. 91^

aux personaes C[ui n'ont point étudié la législalkHiy une sorte de latitude et d^arbîtraive dont Faccusation peut profiter».

Aussi , remarqneZ' avec quel* soin raccusation a évité de définir, la momie publique. En bonne logique, pourtant» c'est par cette définition qu'elle aurait dû commencer : la première chose à faire , quand on signale un délit, c*est d'expliquer en quoi consiste ce délit : et c'est la première chose que l!accusalion ait oubliée I Cela s'explique facilement>: son intérêt est d'éluder les définitions, afin que le vague qui peut exister dans les termes de la loi favorise l'extension illimitée qu'elle cherche à leur donner. Nous, dont l'intérêt, au contraire, est de tout éclaircir, nous suivrons. une marche opposée, et lyus nous demanderons, avant d'enirer dans la dis<* cussion, ce que la loi entend par le délit ^outrage à ia morale publique.

Pourquoi lisons-nous dans la loi ces mots : outragée à la morale pdbuqde? Pourquoi le législateur n'a-t-tl pas dit simplement :• les. ouvrages à la morale? Que signifie cette épithète (publique) .qu* il a cru devoir ajouter ?

Messieurs, il faut le reconnaître : ces expressions sont un avertissement donné par le législateur^aut fonctionnaires chargés de poursuivre les délits ; un avertissement de ne point intenter d'accusations téméraires, de ne point faire du Code pénal ie vengeur de leurs doctrines personnelles, de ne point voir un^infiradjon dans ce qui. pourrait contrariev leurs opinions partTculières, La morale du législateur n'est

ai4 pHocis

point la morale d*uo ^hootnie, d'une secte^ d'un« école : c'est celte morale absolue « universelle , ïm'niuable, contemporaine de la société elle-même, toujours constante au milieu des vicissitudes sociales-, émanée de la Divinité, et supérieure à toutes les opinions humaines; qui n'est point de réûexioD, mais de sentiment; point de raisonnement, mais d'inspiration ; qu'eu ne trouve point autre à Paris , autre à Philadelphie. C'est cette morale qui sanctionne la foi des engagemens, consacre la couche conjugale, unit par un lien sacré les pères et les enfans ; c'est elle qui flétrit le mensonge ,. le larcin , le ^meurtre, Timpudicité : c'est celle-là sieule qui prend . le nom de morale publique^ parce que, fondée sur lassentiment de tous les hommes, elle a son témoî* gnage, sa garantie, dans la conscience /iii^/k^«0.

Quel est donc l'écrivain qui outrage la morale publique? C'est celui qui ose mentir à rhonnêleté naturelle, à la conscience universelle; celui dont le langage soulève dans tous les cœurs le mépris et Tindignation. N'allez point chercher ailleurs les caractères d'un tel délit. Ici, toute argumentation est vdine : le cri de la conscience outragée, voilà le témoignage que l'accusation doit invoquer; c'est la voix du genre humain qui doit prononcer la coa* damnation.

Si l'écrit qui vous est déféré outrageait en effet la morale publique, vous n'eussiez point supporté de sang-^froid la lecture des passages inculpés. Vos murmures auraient à Tinstaot même révélé votre horreur et votre indignation ; un cri de réprobation

DS FAÛL-LOUIS GOtTfitER. fkl6

se serait élevé parai vous; vos regards ae seraient détournés avec dégoût de l'auteur immoral, et voire conscience n'aurait paa attendu , pour se soulever» les syllogismes d*un orateur.

Est-ce là, j'ose vous le demander, Timpr^sion qu'a produite sur vos esprits la lecture de l'ouvrage? Avez-vous ressenti du dégoût, de l'indignation? De l'horreur excitée par l'écrit, aves-vous passé au mé* pris pour l'auteur ? Ntm , je ne crains pas de le pro* clamer devant vous-mêmes ; non , telle n'est point l'impression que vous avez éprouvée. Je pose en fait qu'il n'est point dans cette enceinte un seul homme, je n'en excepte pas même l'orateur de ^accusation ,* qui, au sortir de cette audience, refusât de se trou* ver dans le même salon avec l'écrivain qu'on accuse ; qui n'y conduisit ses enfans ; qui ne s'honorât d'une telle société. Condamnez maintenant l'écrivain immoral et scandaleux !

Non , ce n'est pas contre des écrits tels que celui qui nous occupe qu'est dirigée la sévérité des lois. Les lois ont voulu frapper ces auteurs infâmes qui se jouent de ce qu'il y a de plus sacré, et dont les pages révoltantes font frémir à la fois la pudeur et la nature. Cest contre ces écrits monstrueux que le législateur s'est armé d'une juste rigueur; c'est contre eux qu'il a voulu donner des garanties à la société ; et qu'il me soit permis de m'étonner que ses intentions aient pu être méconnues au point de traduire un père de famille estimable , un écrivain distingué , un citoyen honorable , sur le banc préparé pour les de Sade et pour les Arétin.

ai6 PBOcès

Cest ea vain qtre dans un dÎ9cotii*s travaillé avec uti art digne d'une meilleure cause , 011 a dierché à vous fkire illusion sur vos propres impressions , à déguiser sous l'éclat des ornemens oratoires la nâU lité de l'accusation. Que signifient , dans une acèusation d*outmffe à la moraU publique j ces argumenta^ tions-, ces insinuations artificieuses , ces inductions subtiles , ces déclamations éloquentes? Quoi ! la mo^ raie publique est outragée, et il faut que le minis*^ 1ère public voué en fasse apercevoir ! Quoi ! la mô-^ raie publique est outragée > et ii faut que l'élégante indignation d'un orateur vienne vous avertir de Vous indigner! Ah 1 la discussion du ministère public prouve du m«oins une chose, c'est que , puisque! est besoin de discuter pour établir l'outrage à la morale publique , il n'existe point d'outrage à la morale publique.

Toutefois , examinons cette discussion elle-même^ et puisqu'on vous a parlé du caractère général de l'ouvrage et du caractère particulier des passages attaqués , suivons l'accusation dans la double carrière qu'elle s'est tracée.

Ck>nsidéré dans son caractère général» Técril de M. Courier est , je ne crains pas d'en convenir, une critique de la souscription de Chambord. L'acquisition de ce domaine lui parait une mauyalse affaire pour le prince, pour le pays, pour Chambord même.

Poitr le prince : Ce n'est jpas lui qui eu profitera , ce seront les courtisans; ce sacrifice imposé aux communes, en son nom, affaiblira Taffection dont

DE PAUL-LOUIS GOUaiFE. 2iy

il a besoin pour régner ; enfin , le séjour de Chambord, plein de souvenirs funestes pour les mœurs, pourra corrompre sa jeunesse.

Pour le pays: La cour viendra Tbabiter; les fortunes des habitans, leur innocence, pourront souffrir de ce dangereux voisinage.

Pour Chambord. : Douze mille arpens de terre rendus à la culture, vaudraient mieux que douze mille arpens consacrés à un parc de luxe.

Certes , il serait difficile de trouver dans ces idées générales rien de contraire à la morale publique. La dernière est une vue d'économie politique, que je crois très-juste, et qui , dans tous les cas , n*a rien à démêler avec la morale ; les deux premières sont , au contraire, conformes aux principes de la morale la plus pure.

En conséquence de ses réflexions, M. Courier blâme Topération de Chambord; il la croit inspirée moins par Tamour du prince et de son auguste famille , que par la flatterie et par des vues d'intérêt personnel.. A cette occasion , il s*élève , au nom de la morale, contre Tesprit d'adulation et contre la licence des cours.

Et ce qu'il y a de remarquable , c'est que les considérations présentées par M. Courier contre la souscription de Chambord se retrouvent, en grande partie , dans le rapport soumis à S. M. par le ministre de l'intérieur*.

M. Courier craint que ce présent ne soit plus

(i) Voir 1c Journal de PariSt Au 3r<lpcpmbrc i8'>.o. I. ly

ai 8 pHOcÂs

onéreux que proBïable au jeune prince. — Le ministre avait dit « qu'on a exprimé le désir de la « conservation de Chambord sans songer à ce quelle m coûtera de réparations fonctètvs et d entretien , à toutes «1 les dépenses qu'exigeront son ameublement et son « habitation. >

M. Courier se demande si ce sont les communes qui ont conçu la pensée d'acheter Chambord pour le prince. « Non pas , répond-il , les nôtres , que je «sache, de ce c6lé-ci de la Loire; mais celles-là

« peut-être qui ont logé deux fois les cosaques

« Là, naturellement, on s'occupe d'acheter des châ- « teaux pour les princes, et puis on songe à refaire son « toit et ses foyers. » Le ministre avait dit , presque dans les mêmes termes : «Les conseils, qui ont voté Ci l'acquisition de Chambord , n'ont point été arrêtés « par les emban'os de finances qti éprouvent frbsqub « TOUTES les communes , les unes épuisées par la suite

« DES GUEBRES, P.ia l'iIîVASION ET X.E LOKG SEJOUR

« DES ÉTE^ffOEHS ; Ics aulFcs appauvrles par les 1 fléaux du ciel, la grêle, les gelées , les inondations , les « incendies; obligées la plupart de recourir à des ini' « positions extiaordinaires pour acquitter les chabges

■ GOUAAiTTEs DE LEURS DETTES. Daus d'aulrcs cîr-* « constances, radmipislratioa devrait examinert

■ pour chaque commune, si les moyens répondtnt à

■ son zèU' «^

« Nous allons, dit M. Courier, nous gêner et aug- « menler nos dettes , pour lui donner ( au prince } « une chose ooifT il h' a pas bbsoin. »

« Il n'appartiendrait qu'à Y. M. , avait dit le

DB PAUL-LOUIS COURTER. aig

« ministre , de refuser, au nom de son auguste pu-

■ pille, un présent dowt ilh'a pas besoiit. Assez de m chHteattx seront un jour à sa disposition^ et ce sont les

■ Chambres qui auront à composer, au nom de la « nation , son apanage. »

M. Courier parait craindre que les offrandes ne soient pas toujours suffisamment libres et sponta- • nées. Le ministre avait conçu les mêmes craintes : « Le don du pauvre, avait-il dit, mérite d*être ac^ « cueilli comme le tribut du riche; mais il ne faut pas « le demander. Il serait a cratkdre qu*on ne vU une « sorte de contrainte dans une invitation solen- « neilc venue de si haut , au nom d'une réunion de « PERSONNAGES iMPORTANS , qui s'occuperaîcnt à « donner une si vive impulsion à tous les adminis- « très. Des dons , qui ne sont acceptables que parce « qu'ils sont spontanés, paraîtraient peut-'étre çomman- « dés par des considérations qui doivent être étrangères « à des sentimens dont l'expression n'aura plus de « mérite, si elle n'est entièrement libre. »

En critiquant l'acquisition deChambord,M. Courier n'a donc rien dit qui ne soit permis, qui ne soit plausible , qui ne soit conforme aux observations du ministre lui-même.

— N'importe : il a voulu arrêter Vélan généreux des Français ; il a voulu s'opposer à l'allégresse puhlîque....

Quoi donc, blâmer un témoignage d'allégresse inconvenant ou intéressé, est-ce blâmer raliégresse elle-même. Parce qu'un nom sacré aura servi de voile à un acte imprudent ou blâmable, cet acte deviendra-t-il également sacré? Pour moi , s'il faut le

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dire, je crois qu'il était beaucoup d'autres manières plus convenables d'honorer la naissance du duc de Bordeaux. Je ne parle point ici de ces bruits trop fâcheux qui se sont répandus sur l'origine de cette souscription et sur les moyens employés pour faire souscrire : je ne veux ni les écouter, ni les répéter. Mais ces dons d'argent, de terres, de châteaux, adressés à l'héritier d'un trône, ces présens qu'on fait offrir au riche par le pauvre , par des communes épuisées , au neveu d'un roi de France , s'accordent mal dans mon esprit avec la délicatesse qui doit présider aux hommages rendus par des Français à leur^ princes^ Je ne puis, d'ailleurs, oublier que naguère on faisait offrir aussi , par les communes, des adresses, des chevaux, des soldats, à l'homme qui avait usurpé là liberté publique , et j'aurais désiré , je l'avoue, que l'héritier d'un pouvoir légitime fût honoré d'une autre manière que le ravisseur d'un pouvoir absolu.

Croyez-moi, messieurs, il est pour les princes des hommages plus délicats et plus purs , que l'adulation ne saurait contrefaire > et que la tyrannie ne saurait usurper. Ce sont ces pleurs d'allégresse qu*on verse à leur aspect, ces vœux' d'un peuple accouru sur leur passage ; ce sont les joies du pauvre, les actions de grâces du laboureur, les bénédictions des mères de famille. Voilà les hommages que le peuple français rendait à Henri IV ; voilà ceux que ses descendans vous demandent, et non ces tributs mendiés, qu'on ne refusa jamais à la puissance. Les princes français ne ressemblent point à ces despotes de

l*Orient, que la prière n'ose aborder qu'an présent à la main y et, loin d'obliger la pauvreté à doter leur opulence, ils consacrent leur opulence à soulager la pauvreté.

M. Courier a donc pu , non-seulement sans être coupable, mais sans manquer aux convenances les plus sévères, voir dans la souscription de Chambord, un acte de flatterie ou une spéculation intéressée. Il a pu blâmer cet hommage indiscret et suspect f. qui compromet , sous prétexte de l'honorer , tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus respectable; ^ et celui-là peut-être avait quelque droit de s'élever contre la flatterie, qui, sous aucun pouvoir, ne fut aperça parmi les flatteurs.

Si l'esprit général de l'ouvrage est irréprochable , les détails en sont-ils criminels ? Ëxaminons.les passages sur lesquels le ministère public a fondé son accusation.

Maintenant que nous avons fait connaître l'idée que la loi attache à l'expression de morale publique, vous aurez peine peut-être à vous empêcher de sourire, en écoutant la lecture de ces passages. La plupart ont si peu de rapport à la morale publique , qa*on se demande par quel étrange renversement des notions les plus communes , l'accusation a pu rapprocher deux idées d'une nature si différente.

Ainsi , M. Courier veut prouver que le don de Chaiûbord ne profltera pas au prince, mais aux courtisans. Après une sortie assez vive contre les flatteurs, il cite le trait de ce courtisan qui disait au prince, son élève, fout ce peuple est à vous; puis il

ajoute : « Ce qai , dans la langue de& courtisans, vou- « lait dire : tout est pour nous. Car la cour donne tout « aux princes, comme les prêtres donnent tout à Dieu ; et « ces domaines, ces apanages , as listes civiles, ces bud- « gets, ne sont guère autrement pour le roi que le revenu « des abbayes n'est pour Jésus-Christ, Achetez, donnez •- Chambord : c'est la cour qui le mangera ; le prince lien « sera ni pis ni mieux, ». *

N'est-il pas déplorable que Ton soit réduit à justifier devant les tribunaux un pareil langage ! Quoi! désormais on ne pourra plus dire, sans se faire une afiaire avec la justice, que les courtisans font souvent servir Tauguste nom du prince, les prêtres le nom sacré de Dieu à leur intérêt personnel I Quoi ! cette vérité de morale , devenue triviale à force d'application, va devenir un délit digne de la prison 1 Mais, vous outragez les prêtres! Mais il ne s'agit point d'outrages aux prêtres : vous m'accusez d'outrages à la morale publique; prouvez que j'ai outragé la morale publique. Mais outrager une généralité', cest outrager la morale publique. Vraiment? à ce compte je plains nos auteurs comiques. Désormais il ne leur sera plus permis de dire, sous peine d'amende, que les médecins tuent leurs malades, que les cabareliers sont fripons, que les femmes sont indiscrètes^, et (puisqu'enfin il faut s'exécuter) que les avocats sont bavards. Au surplus, qu'a dit l'auteur à l'égard du clergé, que le respectable abbé Fleury, que Massi!lon , que tant d'autres é(hM vains non moins graves , n'aient dit avant lui, et n'aient dit quelquefois d'une manière beaucoup plus sévère ? Mais cest calomnier

le malheur. Le malheur? Vous oubliez que le elergé ligure pour vingt-cinq millions au budget de l'état. Ce sont sans doute des fonda très-bien employés ; nous ne le contestons pas : mais, lorsque cet emploi existe, ne venez donc pas nous parler de malheur ^ même pour en tirer un efîet d'éloquence. Laissons là les lieux communs oratoires, et revenons toujours à l'unique question du procès : ai-je outragé la morale publique? ai-je fait l'apologie du vice? ai-je attaqué les bases de nos devoirs?

Je viens lau second passage : « Ah! dit M. Courier, « si, au lieu de Chambord pour le duc de Bordeaux, « on nous parlait de payer sa pension an collège (et « plût à Dieu qu'il fût en âge que je l'y pusse voir « de mes yeux ) ; s'il était question de cela , de bon

■ cœur j'y consentirais, et voterais ce qu'on vou- «drait, dût-il m'en coûter ma meilleure coupe de « sainfoin.... Mais ç. Chambord^ quapprendra-t-U? Ce « que peuifent ensei^^ner et Chambord et la cour. Là, tout m est plein de ses aïeux. Pour cela précisément ^ je nePy

■ trouve pas bien, et j* aimerais mieux qu'il vécût avec nous « qu'avec ses ancêtres, »

Il faut assurément être doué d'une admirable sagacité pour découvrir dans ces paroles un outrage à la morale publique. Pour moi , je l'avoue, j'aurais cru, dans ma simplicité, qu'ici l'auteur, loin d'offenser la morale, parlait en bon et sage moraliste. Oh ! s'il était venu nous vanter les mœurs des cours, ^ nous les offrir en exemple, nous inviter à les imiter, je conçois qu'alors on pourrait l'accuser d'avoir outragé la morale ; mais il a fait précisément le con-

traire. Ces moeurs dissolues, scandaleuses, il Içs a censurées; il a voulu arracher un jeune prince à leur contagion ; et c*est lui , c'est le défenseur des mœurs, que vous accusez d'avoir offensé les mœurs ! et c'est au censeur des cours que vous venez reprocher l'immoralité de ses doctrines !

Ah! si c'est un crime à vos yeux de médire de la cour, faites donc le procès à tout ce que la France compte d'écrivains célèbres. Ck>ndamnez l'immortel auteur de V Esprit des lois. Que direz-vous en effet des couleurs dont il ose tracer le tableau des cours? «L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'or- « gueil, le désir de s'enncldr sans' travail ^ l'aversion «• pour la vérité; laflatteiie, la trahison , la perfidie, « l'abandon de tous ses engagemens , le mépris des ■ devoirs du citoyen , la crainte de la 'vertu du prince ,

«l'ESPiRAirCE DE SBS FAIBLESSES, et pluS qUC tOUt

« cela le ridicule perpétuel Jeté sur la vertu , forment, je « crois, le caractère du plus grand nombre des cour- « tisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les « temps, »

Mais peut-être récusera-t-on l'autorité de Montesquieu, c'est un auteur profane, c'est un philosophe... £h bien! écoutons un père de l'église; écoutons Massillon : Que de bassesses pour parvenir I il faut «paraître, non pas tel qu'on est, mais tel qu'on « noii3 rmhaite. Bassesse d'adulation ^ on encense « et on adore l'idole qu'on méprise ; bassesse de « lâcHeté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer «des ^buts , et les recevoir presque comme des « grâces; bassesse de dissimulation , point de senti-

DE PAUL-LOUIS COUKIEK. 3a5

« mens à soi, et ne penser qae d*après les autres; « bassesse de dénglement^ devenir les complices et peut' ■ étm les M IBISTRES des passions de ceux de qui nous « dépendons.,,. Ce n'est point là une peinture imagi- « née ; ce sont les mœurs des cowv , et l'histoire de

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