LA. PLUPART DE CEUX QUI Y VXVE3VT
« Le peuple regarde comme un bon air de
« marcher sur vos traces ; la ville, croit se faire bon- «neuren prenant tout le mauvais de la cour; voé « mœurs forment un poison qui gagne les peuples et les < provinces, qui infecte tous les états, qui change les « mceUrs publiques^ qui donne à la licence un air de « noblesse et de bon goût, et qui substitue à la sim- « plicité de nos pères et à l'innocence des mœurs an- « ciennes la nouveauté de vos plaisirs , de votre luxe, « de vos profusions et de vos indécences profanes. (G&t «là précisément ce qu'a dit M. Courier.). Ainsi, « c'est de vous que passent jusque dans le peuple les « modes immodestes, la vanité des parures, les arti- « fîces qui déshonorent un visage où la pudeur toute « seule devrait être peinte , la fureur des jeux, la fa- « cilité des mœurs , la. licence des entretiens, la liberté des « passions ex toute la corruptiojet de iros siècles. »
Messieurs, c'était aussi pour conserver rionocence d'un prince enfant , du dernier rejeton d'une race royale , que Massillon. élevait sa voix éloquente. 11 est triste de penser que si Massillon vivait encore , il se verrait probablement traduit sur les bancs d'une cour d'assises! ....
Au surplus, ce n'est point une assertion sèche et dénuée de preuves que l'auteur vous présente. 11 ne
236 PBOCÀS
s'est pas borné à censurer les mœurs de ia cour : il a justifié sa censure par des faits; sa critique n'est que la conséquence forcée de ces faits ; avant d'attaquer la conséquence ,' prouvez que les faits sont con trouvés.
Voici la triple alternative que je présente à l'accusation. Ou vous niez, lui dirai-je, les faits rapportés dans récrit; et alors les monumens historiques sont là pour vous confondre : ou vous les avouez, mais vous en laites l'apologie ; et alors c'est vousmême qui outragez la morale publique : ou vous (es avouez et les condamnez, et vous prétendez cependant que j'aurais dû les taire, parce que les coupables ont siégé sur le trône ou près du trône; et alors, c'est encore au nom de la morale publique que je repousse cette doctrine honteuse. Quoi ! des désordres coupables auront été commis, et l'histoire, rinstitutrice des peuples et des rois, devra garder le silence! Quoi! l'adultère aura souillé les pnlais, et vous commanderez, au nom des mœurs, respect pour l'adultère! Il y aura des vices privilégiés! Des scandales auront un brevet d'impunité, et si, à l'aspect des mœurs outragées, je laisse éclater mon indignation , c'est mon indignation qui sera criminelle; c'est moi qui aurai outragé les mœurs!
Messieurs, l'Egypte honorait ses rois, mais elle jugeait leur cendre, et le jugement des morts était la leçon des vivans et de la postérité.
'Que signifie cette distinction qu'on s'est efforcé d'établir entre l'histoire et d'autres écrits! La vérité a-t-elle, pour 8e montrer, des formes privilégiées!
Existe- t-îi an genre d'ouvrages dans lesquels la vé-
"^l rite soit criminelle?
C'est, il faut le dire, c'est la pretnière fois qu'on voit un écrivain traduit devant les tribunaux pour avoir rapporté des faits dont on ne conteste point la sincérité! Cest la première fois que l'accusation vient nous tenir cet étrange langage : Ceia est vrai; mats vous ne deviez pas le dûv. Nous avons vu incriminer des doctrines , condamner des opinions | il nous restait à voir accuser des souvienirs historiques; il nous manquait de voir traîner la vérité devant la cour d'assises!
Cestf 'dites^vous , attenter à la gloire nationale , c'est dépouiller la nation de son plus riche patrimoine.
Ce ne serait plus alors qu'une simple question d'amour-propre national > et non plus une question de morale publique.
Mais est-ce donc flétrir la nation que de flétrir les vices de quelques hommes dont les noms figurent dans son histoire ? Une nation est-elle solidaire pour tous les individus qui la composent? Le patrimoine de l'honneur national se compose-t-il des vices ou des crimes dont elle a été le témoin ? Vous nous reprochez d'avoir attenté à la gloire nationale? Ai-je donc essayé d'avilir lés trophées deFontenoi^ les vertus de Sully, les lauriers de Racine! Voilà le patrimoine de l'honneur national; la France peut revendiquer la solidarité de la gloire; elle ne revendiquera jamais la solidarité de la honte.
On a plus vivement encore insisté sur le troisième
aa8 PROCÈS
chef d'accusation /Suivons le ministère public sur
ce nouveau terrain.
M. Courier s'attache à prouver, comme nous l'avons vu, que le voisinage de la couir est dangereux pour les simples habitans de la campagne. Une des choses qu'il redoute dans le voisinage, c'est la contagion des mauvaises mœurs. Voici, à cet égard, xsomme il s'exprime :
« Sachez qu'il n'y a pas en France une seule famille
« noble, mais je db noble de race et d'antique ori-
«gine, qui ne doive sa fortune aux femmes; vous
«m'entendez. Les femmes ont fait les grandes mai-
« sons ; ce n'est pas , comme vous croyez bien , en
« cousant les chemises de leurs époux, ni en allaitant
« leurs enfans. Ce que nous appelons , nous autres ,
« honnête femme , mère de famille , à quoi nous at-
«tachons tant de prix, trésor pour nous,. serait la
«ruine du courtisan. Que voudriez-vous qu'il fit
«d'une dame honesta , sans amans, sans intrigues,
«qui, sous prétexte de vertu, claquemurée dans
« son ménage, s'attacherait à son mari ? Le pauvre
«homme verrait pleuvoir les grâces autour de lui,
« et n'attraperait jamais rien^; De la fortune des fa-
« milles nobles , il en parait bien d'autres causes ,
« telles que le pillage, les concussions, l'assassinat,
« les proscriptions, et surtout les confiscations. Mais
«qu'on y regarde, et on verra qu'aucun de ces
u moyens n'eût pu être mis en œuvre sans la faveur
«d'un grand, obtenue par quelque femme; car,
« pour piller, il faut avoir commandemens , gouver-
> nemeDs, qai ne s^obtiennent qae par les femmes , « et ce n'était pas tout d'assassiner Jacques Cœur « ou le maréchal d'Ancre , il fallait, pour avoir leurs « biens y le bon plaisir, l'agrément du roi, c'est-à-
< dire des femmes qui gouvernaient alors le roi ou «son ministre. Les dépouilles des huguenots, des «frondeurs, destraitans, autres faveurs , bienfaits « qui coulaient , se répandaient par les mêmes ca- « naux aussi purs que la source. Bref, comme il n'est,
< ne fut, ni ne sera jamais, pour nous aqtres vilains, « qu'un moyen de fortune, c'est le travail; pour la « noblesse non plus il n'y en a qu'un, et c'est..., c'est « la prostitution , puisqu'il faut, mes amis, l'appeler « par son nom. »
Laissant de côté tous les commentaires plus ou moins infidèles qu'on a faits sur ce passage , et le réduisant à son expression la plus simple, qu'y découvrons-nous? Cette proposition fondamentale, et dont le passage entier n'est qu'un développement : « Que les mœurs des courtisans sont corrompues. » J'aurais difficilement imaginé que cette proposition fût outrageante pour la morale publique, et que les mœurs des cours dussent être pour nous un objet de vénération. Depuis quand n'est-il donc plus permis dédire, d'une manière générale, que tel vice, tel défaut, tel genre de dépravation règne dans telle classe de la société ?
Ici , j'interpelle encore l'accusation. Niez-vous les faits? Tofiie de les prouver. Les avouez-vous? J*ai donc eu raison d'avancer ce que j'ai avancé.
Expliquez-vous enfin d'une manière catégorique. I. at> .
93o PKOCÀS
Est-ce pour avoir con trouvé des faits que vous m'accusez? Ce n*est ptus qu'une question de vérité historique; nous pouvons la décider avec des autorités. M*accusez-vous pour avoir dit des vérités lâcheuses à quelques amours-propres? Alors, je vous demande où est iajoi qui condamne la vérité, et qui fait du mensonge un devoir de morale publique. Mais du moins expliquez-vous : parlez; qu'on sache ce que vous voulez, ce que vous prétendez. Nies franchement les faits, ou bien avouez-les friuichement, sans vous perdre en vaines déclamations qui ne prouvent rien, si ce n'est votre embarras et votre faiblesse.
Pour moi> je vous dirai que, de tout temps , Thistorien , le moraliste , Técrivain satirique ont été en possession de censurer les vices généraux , et surtout les vices des cours. Je vous dirai que l'auteur que vous accusez n'a fait que redire, avec moins de forcR peut-être, ce que mille auteurs estimés avaient dit avant lui. On vous a cité Massillon et Montesquieu; écoutez maintenant Mézeray et Bassompierre.
Mézeray parle de l'introduction des femmes à la cour. « Du commencement, dit-â , cela eut de fort « bons effets , cet aimable sexe y ayant amené la po- « litesse et la courtoisie, en donnant de vives pointes « de générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que « V impureté s'y fut mêlée , et que t exemple Ses plus « grands eut autorisé la corruption ^ ce qui était aupa- « ravant une belle source d'honneur et de vertu ,
« ADVIITT vu SALB BOUABIEH DB TOUS X.BS VICES ;
DE PAUX.-X.OniS COURIER. 23 1
« le déshonneur se jmit sir crédit , la prostitutiok se «SAISIT DELA PAVEUR, CD y entrait, on symahuenait m par ce moyen ; bref, les charges et les emplois se « distribuaient à la fantaisie, des femmes, et parce « que d'ordinaire , quand elles sont une fois déré- « ^ées, elles se portent à rinjuslice, aux fourberies, « à la vengeance et à la nialic%avec bien plus d'ef- « froDterte que les hommes mêmes , elfes furent « cause qu'il s'introduisit de très méchantes maximes «dans le gouvernement , et que Tancienne candeur « gauloise fut rejetée encore plus loin que la chasteté, « Cette corruption commença sous le règne de Fran» « cois I*', se rendit presque universelle sous celui de ■ Henii JI, et se nifiORDA E9Fijr jusqu'au dernibr « PERIODE sous Charles IX et Henri III, « — Mézeray, Uist. de Fr. Henri III « tome 3 , pag. 446-447.
Voyons maintenant comment Bassompierre s'exprime sur le compte d'un courtisan. « C'était un « homme assez mal fait , et il y a lieu de s'étonner
• qu'il ait réussi en ce temps-là, oit Ton ne parvenait « à tien que par les femmes , coJnme je pense qu'il en a été -* DE TOUT TEMPS , dans TOUTES les cours ^ et crois que
• qui voudrait y regarder de bien près , trouverait
« PLUS DE MAISOirS QUI SE SOHT FAITES GRAITDBS PAR « CETTE VOIE qu'autrement. »
Je pourrais multiplier ces citations à l'infini, il faut se borner; passons à un autre point.
Le dernier chef d'accusation a été soutenu avec moins d'insistance, et si quelque chose m'étonne encore, c'est qu'on ne J'ait pas entièrement aban-
a3a PAocÈs
donné. Vous penserez comme moi, sans doute, quand je l'aurai remis s(5us vos yeux.
«O TOUS, législateurs nommés par les préfets, « prévenez ce malheur (le morcellement des grandes « propriétés ) , faites des lois , empêchez que tout le « monde ne vive 1 ôlez la terre au laboureur, et le « travail à l'artisan^ par de bons privilèges, de « bonnes corporations; hâtez-vous, l'industrie, aux « champs comme à la ville, envahit tout, chasse « partout l'antique et noble barbarie ; on vous le « dit , on vous le crie : que tardez^ vous encore ? qui « vous peut retenir? peuple, patrie, honneur? « lorsque vous voyez là emplois, argent, cordons, ■ et le baron de Frimont. »
Je dois vous le confesser; dans ma simplicité, j'avais imaginé que, par une méprise étrange, mais qui n'est pas plus étrange que le reste de l'accusation , le ministère public avait pris au sérieux les conseils ironiques de l'auteur, et qu'il allait lui reprocher d'avoir engagé les pouvoirs législateurs à faire des lois pour empêcher que tout le monde ne vive, etc., etc.. C'est ainsi seulement que je concevais la possibilité d'une accusation d'outrage à la morale publique, et je me promettais de vous désabuser facilement.
Je m'étais trompé : l'accusation a pris une autre marche ; et ici , je ne la comprends plus.
S'il s'agissait d'une accusation putitique, je la trouverais seulement très mal fondée; mais enfin, je la concevrais, puisque le passage a trait à la {loli-
DE PAUL-LOUIS COURIEU. a^3
tique : mais ce$t une accusation de morale publique qu'on vous présente; or, qu'ont de comm\inavec la morale publique , le mode d'élections des députés , et la recomposition de la grande propriété?
C'est insulter la nation que de prétendre qu'elle aban-> donne à ses préfets le clioix de ses législateurs ? Toujours des reproches étrangers à 1« question ! Mais qu'a donc écrit ici M. Courier, que le gouvernement luimême n'ait dît cent fois à la tribune ? Les ministres ne nous ont-ils pas souvent entretenus de la nécessité de donner au gouvernement de l'influence dans les élections ? £t comment le gouvernement exercet-il cette influence? Par ses agens, apparemment? Et ces agens, qui sont-ils, dans les départemens? Les préfets. Qu'a donc dit M. Courier.
Fotis offensez les Chambres , en les supposant disposées à faire des lois pour dter le pain au laboureur. Encore une accusation étrangère au procès , car nous ne sommes point accusés d'offense envers les Chambres,^ mais d'outrage à la morale publique.
Je répondrai d'up seul mot : si les Chambres, se croyaient offensées , elles avaient droit de rendre plainte et de provoquer des poursuites. Elles ne l'ont pas fait : elles ne se sont donc pas jugées offensées ; et vous, vous n'avez pas droit , quand elles gardent le silence, de devancer leur plainte et d'agir sans leur provocation.
Avant de quitter celle discussion, je veux, nàessieurs les jurés, vous proposer une épreuve irrécusable pour discerner la vérité de l'erreur, et pour apprécier les charges de l'accusation. Vous n'ignorez
a34 PH0CÀ9
pas , et c'est an des plus simples axiomes de la logtqae, que le contraire d'une proposition fausse est nécessairement une proposition vraie : par la même raison , toute proposition qui outragera la morale publique aura nécessairement pour contraire une vérité fondamentale de morale publique. Ainsi , qu'on auteur fasse l'apologie du larcin ou du mensonge , vous n'aurez qu'à renverser sa proposition , et vous trouverez que le mensonge , que le larcin , sont des actions répréhensibles : ce sont là , en eHet * des principes de morale incontestables.
Si, au contraire , la proposition ainsi renversée ne nous donne qu'un sens insignifiant, indifférent on ridicule , il est évident que la proposition primitive ne renfermait pas d'outrage à la morale publique.
Appliquons aux propositions incriminées cette méthode d'appréciation.
La cour donne tout au'prince\ '
Les prêtres donnent tout à Dieu ;
Les apanages, les listes ciptles ne sont pas pour les princes ^
Le revenu des abbayes n'est pas pour Jéstts-Ciwist ;
Lepfince, à Chambord, apprendra ce que peuvent en* seigner Chambord et la cour;
f aimerais mietuf qu'il vécût at^e nous qu'avec ses ancêtres ;
Les courtisans s'enrichissent parla prostitution;
Les préfets ont beaucoup ^influence dans la nomincuion des députés.,.
Prenons les propositions inverses , et voyons quel est le catéchisme de morale publique que le ministère accusateur voudrait nous faire adopter :
DE PAUL-LOUIS COUAIRR. a35
La cour ne donne rien aux princes ;
Les prêtres ne donnent tien à Dieu ;
Les apanages, les listes civiles sont exclusivement pour les princes /
Le revenu des ahbayes est exclusivement pour Jésus- Christ;
Le prince napprendi'a pas à Chambord ce que peut enseigner Cltambord;
J'aimerais, mieux quUl vécût avec ses ancêtres qu'avec nous;
Les courtisans ne s'ertrichissent pas par la pmstitution ;
Les préfets n'ont aucune influence sur la nomination des députés.
Voilà ces hautes vérités morales que le ministère public veut nous contraindre d'observer , à peine d'amende et de prison ! Messieurs , il n'en faut pas davantage. Il n'est point de subtilité, point de sophisme , qui puissent résister à cette épreuve , aussi simple qu'infaillible; vous en avez vu les résultats; l'accusation est jugée.
Si, après cette épreuve , vous condamnez l'écrit qui vous est déféré , plus de loi qui puisse rassurer les citoyens , plus d'écrit qui ne puisse être condamné, plus d'écrivain qui soit assuré de conserver sa fortune et sa liberté. L'accusation à^ outrage à In morale publique va devenir pour la France ce que fut, pour Rome dégénérée , l'accusation de lèse-majesté.
C'est à vous de conserver à la loi son empire , à la liberté ses garanties ; c'est à vous d'em pêcher que ce glaiVe de la justice ne s'égare , et , par un abus déplorable , ne devienne l'instrument des amours-
a36 PBOCBS
propres offensés. Il est , vous le savez , deux sortes de jugemeos : les uds, fruits de Terreur, des préventions ou des ressentimens y sont l'eiTroi de la société ; l'opinion publique les dénonce à Thisloire , et Tinexorable histoire les inscrit sur ses tables vengeresses: les autres, dictés par l'équké, rassurent le corps social, afTermissenl les états, et sont transmis par la reconnaissance publique à Testime de la pos- . térité. Voilà quel jugement nous attendons de vous: j'ose croire que cette attente ne sera point trompée*
Ainsi parla M® Berville , avec beaucoup de facilité, de netteté dans l'expression , d'assez de force parfois. A ce discours Paul-Louis voulait ajouter quelques mots; mais ses amis l'en empêchèrent , en lui remontrant qu'il n'avait de sa vie parlé en public, et que ce serait un vrai miracle qu'il pût soutenir les regards de toute une assemblée; qu'ignorant entièrement les convenances du barreau , où s'est établie une sorte de cérémonial , d'étiquette gênante, impossible à deviner, il ferait des fautes dont ses ennemis ne manqueraient pas de profiter, et demeurerait étonné à la moindre contradiction; qu'il n'avait là pour lui que le public, auquel on imposait silence, dont même il risquait de diminuer à son égard la bienveillance par une harangue mal dite, peu entendue, interrompue; que les gens de lettres , qui avaient tenté cette épreuve avec moins de désavantage, s'en étaient rarement bien tirés ; qu'il ne devait pas se flatter, pour avoir su écrire quelques brochures passables, de pouvoir aussi bien se faire en-
DE PAUI.* LOUIS COU&IEJl. 2^y
tendre de vive voix ; ces deux arts n*étant pas seulement fort différens en plusieurs points, maïs contraires autant que Test la concision , qui fait le mérite des écrits, au langage diffus de la tribune; qu'enfin , piqué comme il Tétait , et de l'absurdité de l'affaire en elie-méme, et du choix des jurés, et delà mauvaise foi du procureur du roi, et delà partialité servile du président , il ne pouvait manquer de s'exprimer vivement , avec peu de mesure, et de gâter sa cause aux yeux de tout le monde. Il se rendit à ces raisons , et prit patience en enrageant de ne pouvoir au moins répondre , et confondre le mauvais sens de ses accusateurs , chose facile assurément; car, s'il n'eût mieux aimé déférer en cela aux conseils des gens«ages qui lui veulent du bien , soit par attachement personnel , ou conformité de principes , il eut prononcé ce discours , ou quelque chose d'approchant :
Messieurs ,
Dans ce que vous a dit M. l'avocal-général , je comprends ceci clairement. Il désapprouve les termes dont je me suis servi pour désigner la source, respectable selon lui, très-impure, selon moi, des fortunes de cour, et la manière aussi dont j'ai parlé des grands dans l'imprimé qu'il vous dénonce comme contraire à la morale, scandaleux, licencieux , horrible. Pour moi, aux premières nouvelles d^une pareille accusation , à laquelle je m'attendais peu « sûr de mon intention , n'ayant à me reprocher aucune pensée qui méritât ce degré de blâme, je crus
a38 pROcics
d*abord qu'aîsément j'avaîs pu me méprendre sur le sens de quelques mots , et donner à entendre une chose pour une autre, en expliquant mal mes idées. Car y comme savent assez ceux qui se mêleiit un peu de parler ou d'écrire-, rien n*est sî rare que Pexpression juste; on dit presque toujours plus ou moins qu'on ne veut dire, et par-l'exemple même de M. Tavocat du roi , qui me nomme ici libelliste, homme avide de gain, spéculateur d'injure et de diffamation , vous avez pu juger combien il est plus facile d'accumuler dans un discours ces traits de la haute éloquence , que d'appliquer à chaque chose le ton , le style , le langage qui conviennent exac* tement.
Je crus donc avoir failli , messieurs , et ne m'en étonnais en aucune façon. Il m'est rarement arrivé, dans ma vie , de lire une page dotat je fusse satisfait, bien moins encore d'écrfre sans faute. Mais en exa« minant ceci attentivement , avec des gens qui n'ont nulle envie de me flatter, considérant le tout , et chaque phrase à part , chaque mot , chaque syllabe, je vous dis la pure vérité : nous n'y avons trouvé à reprendre qu'une seule chose, mais grave et fâcheuse vraiment pour l'auteur, une chose dont M. le procureur du roi ne s'est point avisé ; c'est que cet écrit n'apprend rien : dans les passages inculpés , ni dans le reste de l'ouvrage , il n'y a rien de nouveau, rien qui n'ait été dit et redit mille fois. En effet , qu'y voit-on? les vices de la cour, les bassesses, la lâcheté, l'hypocrisie , l'avidité, la corruption des courtisans. A proprement parler , l'auteur de ce pamphlet est
DE PAUL-JX>1TIS COURIEB. 289
un homme qui crie : Veoez , accourez, voyez la malice des singes , le venin des reptiles et la rapacité des animaux de proie : j'ai, découvert tout cela. Que sa naïveté vous amuse un moment ; riez-en , si vous voulez ; mais le condamner après , comme ayant outragé' ces classes distinguées de malfaisantes bétes , Venvoyer en prison ; ah ! ce serait conscience.
Pas un mot , messieurs , pas un mot ne se trouve dans cet imprimé, qui ne soit partout dans les livres que chacun a entre les mains, et que vous approuvez comme bons. Mon avocat vous Ta fait voir par de nombreuses citations ; non -seulement les orateurs , les historiens , les moralistes , mais les prédicateurs et les Pères de TÉgliseont dit ces mêmes choses, déjà dites avant eux et connues de tout temps. Tellement qu'il paraîtrait bien que l'auteur d'un pareil écrit, si ce n'est ignorance à lui , et simplicité villageoise , d'avoir cru digne de l'impression des observations si vulgaires, s'est un peu moqué du public , en lui débitant pour non veau ce que les moindres en fans sa* vent. Mais quelle loi du Code a prévu ce délit ?
Quant aux expressions qui déplaisent à vous» monsieur le président , à monsieur l'avocat du roi , débauche, prostitution , et autres que je ne feindrais non plus de répéter, i:'est unegrande question entre les philosophes, de savoir si l'on peut pécher par les paroles, quand le sens du discours en soi n'a rien de mauvais, comme lorsqu'on blâme certains vices en les appelant par leur nom. La dispute est ar>cieone , et ce sont , notez bien , ce sont les sectes rigides qui croient les mots indifîérens. Nous autres.
a4o PROCÈS
paysans, tenons cette opinion de nos maîtres stoîqaes, gens de travail jadis. Nous regardons aux actes surtout ; au langage peu : le sens dans le discours, non les termes , nous touche. Mais d*autres pensent autrement , et les sages suivant la cour, parmi lesquels on peut compter messieurs les procureurs du roi , sont farouches sur les paroles. La morale est toute dans les mots, selon eux , plus sévères que ceux qui la mettent toute dans les grimaces. Ainsi, qu'on joue sur vos théâti^s Georges Dandin et d'autres pièces où l'adultère est en action , mais où le mot ne se prononce pas , ils n'y voient rien à redire , rien contre la mor&le publique, et applaudissent à la peinture des vieilles mœurs qu'on veut nous rendre. Moi, que je me trouve là par hasard , homme des champs , dont les paroles vous seandalisent , monsieur Tavocat-général, je rougis en voyant représentée, figurée, en public admirée, la dégoûtante débauche, la corruption infecte; je murmure, et c'est moi qui offense la morale. On me le prouvera bien. Autre exemple : en tous lieux , et -même dans les églises , j'entends chanter ici : Charmante GeArieUe , au grand contentement de tous les magistrats conservateurs des moeurs. Apprenant ce que c'est que cette Gabrielle , je m'écrie aussitôt : infâme c^ture , débauchée , prostituée. Là-dessus, réquisitoire , mandat de comparoir. Pour venger la morale , le procureur du roi conclut à la prison. Est-ce le fait? Oui , messieurs, j'ai parlé des vieilles mœurs qu'on nous prêche aujourd'hui , de la vieille galanterie des cours que l'on nous vante ; sans cacher ma pensée-, ni voiler mes
DE PàUL-LOVIS COURIER. a4 1
paroles , j*ai dit sale débauche , infâme prostitution , et rae voilà devant vous , messieurs.
Mais je suis du peuple; je ne sais pas des hantes classes, quoi. que vous en disiez, monsieur le président ; j'ignore leur langage , et n'ai pas pu l'apprendre. Soldat pendant long-temps, aujourd'hui paysan , n'ayant vu que les camps et les champs , comment saurais-je donner aux vices des noms aimables et polis. Peut-être aussi ne le voudrais-je pas , s'il était en moi de quitter nos rustiques façons de dire pour vos expressions, vos formules. Dans cet écrit, d'ailleurs, je parle à des gens comme moi ' villageois , laboureurs , habitant des campagnes ; et , si l'on m'imprime à Paris , vous savez bien pourquoi , messieurs , c'est qu'ailleurs il y a des préfets qui ne laissent pas publier autre chose que leur éloge. Les gens pour qui j'écris n'entendent point à demi-mot, ne savent ce que c'est que finesse , délicatesse , et veulent à chaque chose le nom , le nom français. Leur ayant dit maintes fois, nous valons mieux que nos pères (proposition qui m'a toujours paru sans danger, car elle n'offense ()ue les morts ) ; pour le prouver il m'a fallu leur dire les moeurs du temps passé. J'ai cru faire merveille d'user des termes mêmes de tant d'auteurs qui nous ont laissé des Mémoires ; puis il se trouve que ces termes choquent le procureur du roi , qui les approuve dans mes auteurs , et les poursuit partout ailleurs. Pouvais-je deviner cela^ prévoir, me douter seulement que des traits délieieux, divins , venant d'une marquise de Sévigné, d'une mademoiselle de Montpensier, ou
2^2 FBOCàS
d'une comtesse de Cooti , répétés par moi , feraient horreur, et que les propres mots de ces f^mes célèbres f loués y admirés dans leurs écrits , dans les miens seraient des attentats contre la décence publique ?
Oh ! que vous serez bien surpris, bonnes gens du pays, mes voisins y mes ami», quand vous saures que notre morale , à Paris, passe pour déshonnéu , que ces mêmes discours , qui là-bas vous semblaient austères, ici alarment la pudeur, et scandalisent les magistrats ! Quelle idée n'allez-vous pas prendre de la sévérité , de la pureté des moeurs dans cette capitale , où Ton met au rang des vauriens , on interroge sur la sellette l'homme qui , chez vous , parut juste, et dqnt la vie fut au village exemple de sim* plicité, de paix, de régularité. Tout de bon, messieurs , peut-on croire que cette accusation soit sérieuse ? Le moyen xle se l'imagiBer ? Où trouver la moindre apparence , le moindre soupçon d'oflense à la morale publique , dans un écrit dont le public , non-seulement approuve la morale, mais la juge même trop rigide pour le train ordinaire du monde, et dont plusieurs se moqueraient comme d'un sefmon de janséniste, s'il n'était appuyé, soutenu de la pratique et de la vie tout entité de celui qui parle. En bonne foi, je commence à croire qu'il y a du vrai dans ce qu'on m*a dit. Ce sont des gens instruits de vos façons d'agir, messieurs les procureurs du roi , qui m'ont averti de cela. Dans les écrits , vous attaquez rarement ce qui vous déplaît. Quand vous criez à la morale, ce n'est pas la morale
DE PàUL-LOVIS COURIER. a43
qai vous blesse. Ici , après beaacoup d*hésitalioa , de doute , pour fonder une accusation » vous prenez quelques passages, les plus abominables, les plus épouvantables que vous ayez pu découvrir; et ces passages, les Voici: écoutez, de grâce, messieurs ; juges et jurés, écoutez , si vous le pouvez , jsans fré~ mir , ces horreurs que Ton vous dénonce : les prêtres dorment tout à Dieu ; les leçons de la cour ne sont pas les meiUeures ; les préfets quelquefois font des législateurs ; nos princes^ avec nous, seraient mieux qiCavec leurs anûitres, G^estlà ce qui vous émeut , avocats-généraux et procureurs du roi ! pour cela vous faîtes tant de
bruit? Votre zèle s'enOamme , et la fidélité Non,
vous avez beau dire, il y a quelque autre chose; si tout était de ce ton dans le pamphet que Ton pour^ suit au nom de la décence et des mœurs , si tout eût ressemblé à ces phrases coupables , f^ n*y eût pas pris garde, et la morale publique ne serait pas offensée. Prenez, messieurs, ouvrez ce scandaleux pamphlet aux passages inculpés , calomnieux , horribles, pleins de noirceur, atroces. Vous êtes étonnés , vous ne comprenez pas ; mais tournez le feuillet, vous comprendrez alors, vous entendrez ratfaire ; vous devinerez bientôt et pourquoi Ton se fllche , et d*oà vient qu*on ne veut pas pourtant dire ce qui fâche. Feuilletez, messieurs, lisez: Un prince. Vous y voilà; un jeune prince y au collège,,. C'est cela même. Que dis-je ? il s'agit de morale , de la morale publique ou de la mienne , je crois , ou de celle du pamphlet , n'importe ; la morale est l'unique souci de ceux qui me font cette affaire; ils n'ont point
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d'autre objet , ne voient autre cfafose, ils chérissent la morale et la cour tout ensemble. Tune et Tautre en même temps. Pourquoi non ? Des gens ont aimé la liberté et Bonaparte à la fois indivis,.
Mais que vous fait cela, vous, messieurs les jurés? vous n'êtes pas delà cour, j'imagine. Étrangers à ses momeries , vous devez vouloir dans vos familles la véritable honnêteté , non pas un jargon , des manières. Conterez-vous , sortant d'ici, à vos femmes, à vos Elles : un homme a osé dire que les dames d'autrefois , ces grandes dames qui vivaient avec tout le. monde, excepté avec leurs maris , étaient d'indignes créatures; il les appelle des prostituées. J'ai .puni cet homme-là ; je l'ai déclaré coupable ; on va le mettre en prison pour la morale. Jurés , si vous leur contez cela , ne manquez pas après de leur faire chanter Charmante Galette , et d'ajouter encore : Oui , mes filles, ma femme, celte Gabrielle était une charmante personne. £lle quitta son mari pour vivre avec le roi , et , sans quitter le roi , elle vivait avec d'autres. Aimable friponnerie, fine galanterie, coquetterie du beau monde ! Il y a des gens , mes filles , qui appellent cela débauche ; ils offensent la morale, et ce sont des coquins qu'il faut mettre en prison. Évitez, sur toutes choses , les mots, mes filles , les mois de dé^ bauche, d'adultère ; et , tant que vous vivrez, gardezvous des paroles qui blessent la décencç, le bon ton ; ainsi faisait la charmante Gabrielle.
Voilà ce qu'il vous faudra dire dans vos familles , si vous me condamnez ici ; et non-seulement à vos familles, mais à toutes, vous recommanderez de teb
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exemples-, de telles mœurs. Autant qu'il est en "vous, de la France industrieuse, savante et sage qu'elle est , vous fere;^ la France galante d'autrefois ; chez vous ,, dans vos maisons, vous prêcherez le vice, en me punissant , moi , de l'avoir blâmé ailleurs. Femmes, quittez ces habitudes d'ordre, de sagesse, d'économie ; tout cela sent le siècle présent. Vivez à la mode des vieilles cours, non comme cçs Ninon de r£nclos, qui restaient filles, ne se mariaient point pour pouvoir disposer (^'elles-mêmes , redoutaient le noeud conjugal ; mais comme celles qui le bravaient , moins timides , s'engageaient exprès, afin de n'avoir aucun frein, se faisaient épouses pour être libres , qui.... prenons garde d'ofifeuser encore la morale! cQmme ces belles dames enfin, dont la conduite est naïvement représentée dans l'écrit coupable. Il y aura cela de curieux dans votre arrêt > s'il m'est contraire , que ne pouvant nier la vérité de cette peinture des anciennes mœurs (car qu'op-r poser au témoignage des conteroporaips ? ) tout en avouant qu'elles étaient telles, vous me condamne? riez seulement pour les avoir appelles mauvaises^ Ainsi vous les trouveriez bonnes, et engageriez un chacun à Les inciter; chose peu croyable de vous, jprés, à molus que vous n'ayez des grâces à deman* der, dçs faveurs et vos profits particuliers sur la dépravation commune.
U serait aussi bien étrango^ qu'ayant loué le présent aux dépens du passé, je n'en pusse être absous par vous, gens d'à-présent, par vous, magistrats, qui vivez, de notre temps, ce me semble; que vous
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me fissiez repentrr de yous avoir jugés meilleurs que vos devanciers, et d'avoir osé le publier; car cela même est exprimé ou sous-entendu dans rimprimé qu'on vous dénonce , et ou je soutiens ^ bien ou mal , que le monde actuel vaut au moins celui d'autrefois , ce qui suppose que je vous préfère aux conseillers de chambre ardente , aux juges d'Urbain Grandier, de Fargue, aux Laubardemont, aux d'Oppède, vous croyant plus instruits» plus justes, et même.... oui, messieurs, moins esclaves du pouvoir. Est-ce donc à vous de m'en dédire , de me prouver que je m'abusais? et serais-je, par vous, puni de vous avoir estimés trop ? J'aurais meilleur marché , Je crois, des morts dont j'ai médit , si les morts me jugeaient, que des vivans lonés par moi. Tous les écoliers deRamus, revenant au monde aujourd'hui, conviendraient sans peine que les nôtres en savent plus qu'eux , et sont plus sages; car an moins ils ne tuent pas leurs professeurs. Les dames galantes de Brantôme , en avouant la vérité de ce que j'ai dit d'elles, s'étonneraient du soin qu'on prend Je leur réputation. Si j'osais évoquer ici , par un privilège d'orateur, l'ombre du grand Laubardemont, de ce zélé, de ce dévoué procureur du roi en son temps, il prendrait mon parti contre sou successeur ; il serait avec moi contre vous, monsieur l'avocat-général , et vous soutiendrait que vous et nous , en tout, vivons mieux que nos anciens, comme je l'ai dit , le redis, et le dirai, dussiez-vous , messieurs, pour ce délit , me condamner au maximum de la peine. Mais n'en faites rien, et plutôt écoutez ce que
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j*ajoate ici. Tai employé beaucoup d'étude à connaître le temps passé, à comparer les hommes e(les choses d'autrefois avec ce qui est aujourd'hui, et j'ai trouvé, 'foi de paysan, j'ai trouvé que tout va mieux maintenant , ou moins mal. Si quelques-uns vous disent le contraire, ils n'ont pas, comme moi, compulsé tous les registres de l'histoire , pour savoir à quoi s'en tenir. Ceux qui louent le passé ne connaissent que le présent.
Ainsi de la morale, messieurs : c'est moi qu'il en faut rroire là-dessus, et non pas le procureur du roi. J'en sais plus que lui , sans nul doute, et mon autorité prévaut sur la sienne en cette matière.' Pourquoi ? Par la même raison que je viens de vous dire, l'étude, qui fait que j'en ai plus appris, et par d'autres raisons encore ; car la morale a deux parties, la théorie et la pratique. Dans la théorie, je suis plus fort que messieurs les procureurs du roi, ayant eu plus qu'eus le loisir et la volonté de méditer ce que les sages en ont écrit depuis trois mille ans jusqu'à nos jours. Mes principes.... fiez-vous-en, messieurs, à un homme qui chaque jour lit Aristote, Plutarque, Montaigne et l'Evangile dans la langue même de Jésus-Christ. Le procureur du roi en dirait-il autant ? lui, occupé de toute autre chose : car enfin les devoirs de sa charge, les soins toujours assez nombreux d'une louable ambition , sans laquelle on n'acceple point de tels emplois, et d'autres devoirs qu'impose la société à ceux qui veulent y tenir un rang : visites, assemblées, jeu , repas , cérémonies, tant de soucis, d'amusemens, laissent peu de temps à
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l'homme en place pour s'appliquer à la morale que j'étudie sans distraction. Je dois la savoir, et la sais mieux , n'en doutez pas ; et voilà pour la théorie. Quant à la pratique, ma vie laborieuse, studieuse, active , chose à noter, et contemplative en même temps , ma vie aux champs, libre de passions, d'intrigues, de plaisirs, de vanités, me donnerait trop d'avantages dans quelque parallèle que ce fût , et je puis, je dois même dire que je ferais honneur à ceux avec qui je me comparerais , fut-ce même avec vous, monsieur le procureur du roi. Oui , sur ce banc où vous m'amenez, et où tant d'autres se sont vus condamner à des peines infâmes , sur ce banc même , je vous le dis , ma morale est au-dessus de la votre , à tous égards , sous quelque point de vue qu'il vous plaise de l'envisager, et si l'un de nous en devait faire des leçons à l'autre , ce ne serait pas vous qui auriez la parole; par où j'entends montrer seulement que je ne me tiens point avili de l'espèce d'injure que JQ reçois, et dont la honte, s'il y en a, est et demeurera toute à ceux qui s'imagineraient m*outrage.r.
En effet , le monde ne s'abuse point , et les sentences des magistrats ne sont flétrissantes qu'autant que le public les a confirmées. Caton fut condamné cinq fois ; Socrate mourut comme ayant oflensé la morale. Je ne suis Caton , ni Socrate, et sais de combien il s'en faut. Toutefois me voilà dans le même chemin , poursuivi par les hypocrites et les flatteurs de la puissance. Quel que soit votre arrêt, messieui^, et ceci , j'espère , ne sera point pris en mauvaise part; oui, messieurs, je veux qu'on le sache, et re-
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grelle qu'il D*y ait ici plus de gens à m'écouter : en respectant votre jugement, je ne l'attends pas néanmoins pour connaître si j'ai bien fait. J'en aurais pi^ douter avant ce qui m'arrive , n'ayant encore que la conscience de mon intention. Mais par le mal que l'on me veut, [« comprends que mon œuvre est bonne. Aussi n'aurais-je fâché personne, si personne ne m'eût applaudi. La voix publique, se déclarant autant qu'elle le peut aujourd'hui , m'apprend ce que je dois penser, et ce que, sans doute, vous pensez avec tout le monde de l'écrit qu'on accuse devant vous. Parmi tant de gens qui l'ont lu , de tout âge, de toute condition, j'ajoute même encore, et de toute opinion, je n'ai vu nul qui ne m'en parût satisfait, quant à la morale; et, grâce au ciel, je suis d'un rang, d'une fortune, qui ne m'exposent point à la flatterie. Une chose donc fort assurée, dont je ne puis faire aucun doute, c'est que le public m'approuve, me loue. Si cependant, messieurs , vous me déclarez coupable , j'en souflVirai de plus d'une façon, outre le chagrin de n'avoir pu vous agréer, comme à tant d'autres; mais j'aime mieux qu'il soit ainsi , que si le contraire arrivait , et que je fusse absous par vous, coupable aux yeux de tout le monde.
Yoiià ce que Paul-Louis voulait dire. Ces paroles , et d'autres qu'il eût pu ajouter, n'eussent pas été perdues peut-être; car, en de tels débats, la voix de l'accusé a une grande force; mais peut-être aussi n'eût-il pas empêché par-là les jurés de le Condamner,
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comme ils ont fait, unanimement et quasi sans délibérer, tant le fait leur parut éclairci par la Inmineose harangue xile M^ ravocat-géoéral. Le président posa deux questions : Paul-Loais est-il coupable ? Oui. Bobée est-il coupable? Non. La <ïour renvoie Bobée, condamne Paul-Louis à deux mois de prison et aoo francs d'amende. Appel en cassation. Si le pourvoi est admis, l'accusé parlera, et touchera des points qui sont encore intacts dans cette affaire vraiment curieuse.
FIN DU T^MB PBliMIER.