‹ Pamphlets politiques et littérairesChapitre 3 sur 79 · BS8AI SUR L4 VIB ET LES ECRITS · texte numérisé non relu

BS8AI SUR L4 VIB ET LES ECRITS

tew, OU dans les tables nécrologiques de M. Pançkouke ? Toutes ces vies d*officiers morts entre le grade de capitaine et celui de commandant de brigade ou de division se ressemblent. Quand on a dit leur enthousiasme de vingt aqs , le feu sacré de leur âge mur, leurs campagnes par toute l'Europe, les victoires auxquelles ils ont contribué, perdus dans les rangs , les drapeaux, qu'ils ont pris à Ten^ ^mi f enfin leurs blessures , leurs membres emportés , leur Ed glorieuse , il ne reste rien à ajouter qui montre en eux plus que rhomme fait pour massacrer et pour être massacré. C'est vraiment nn bien autre héros que Courier. Sc^dat obligé à l'être, et sachant le métier pour l'avoir appris , comme Bonaparte , dans une école, il prend la guerre en mépris dès qu'il la voit de près , et , toutefois, il reste où l'éducation et les évéoemens Tout placé. Le bruit d'un camp , les allées et venues décorées du nom de marches savantes, lui paraissent convenir autant que le tapage d'une ville à la rêverie, à Tobservation , à l'étude sans suite et sans travail de quelques livres, faciles à transporter, faciles à remplacer. X« danger est de plus; mais il ne le fuit Jti ne le cherche. Il y va pour savoir ce que c'est, et pour avoir le droit de se moquer des braves qui ne sont que cela. On s'avance autour de lui ; on fait parier de soi ; on se couvre de gloire; on s'enrichît de-pillage ; pour lui, les rapports des généraux , le tableau d'avancement. Tordre du jour àfi l'armée, ne sont que mensonges et cabalvs d'état-majov. Il se charge souvent des plus mauvaises commissions sans trouver moyen de s'y distinguer, comme si c'était science qu'il ignore ; et ^ quant i son lot de vainqueur, il le trouve à voir et à revoir les monumens des arts et de la civilisation du peuple vaincu. Encore est-ce i riu.su

DK PAUX.-U>UIS CX)UAIRIl. ^

de tout le mopde qy'il est êrudit» qu il «c* coon^it en inscriptions, en manuscriti , en langues anciennes ; il csi, «Bssi peu propre à faire un héros de bulletin qu'un savant à la suite des armées, pensionné pour estimer les dépouilles i, et retrouver ee qui n*est pas perdiu Quinze de sa vie sont employées ainsi , et au bout de ce temps, les premières pages qu'il livre aif public révèlent un écrivain comme la France n'en avait pojnt possédé de^ pois Pascal et La Fontaine. Assurément ee n'élait pas trop de dire que cette carrière militaire a été unique en son geme pendant les longues guerres de notre révolution.

Sans doute, avec de rinstruclion et du caractère , il fallait bien peu ambitionner l'avancement pour n'en pas obtenir un très^rapide , lorsque Courier arriva , en 1 793 , à l'arviée du Ehin. C'était le fort de la révolution, et il auffî^t d'être jeune et de montrer de l'enthousiasme pour être porié aux plus hauts grades. Uoche, géuéral d'armée, â§é de vingt-trois aos, et commandant sur le Rhin , avait nn chef d'état*major de dix-huit ans (i) et était entouré de colonels et de chefs de brigade qui n'en avaieut pas. ▼ingt. Il en était de méme|>ar toute la frontière. Courier , qm aerrit jusqu'en 1795 aux deux armées du Rhin et de Biûn-et-Moselle , n'eut point 1^ feu républicain que les Commissaires de la Convention récompeosaient avec tant de libéralité. Il n'éprouva probablement pas non plus pour les prooonsub le dévouement et l'admiration qu'ils inspîraic^t à de jeunes militaires plus ardents et moins iu« slmits que lui. Se laissant employer et s'offrant \}eu aux occasions , il passait le nieilleur de son temps à bouquine^

(i) Voir IM Mémoire» rëcemmenl publU» par la maréchal Goa Tion-SainUCyr.

8 ESSAI «VR LA VIB BT USS ^^CRI^S

dans les abbayes et }es vieux' cbàleaui des deux riwes au Kbin. lés lettres qu'il écrivait alors à sa mère sont enveloppéës , confuses , soigueusement silencieuses snr les af* faires ; un sentiment triste et peu confiant dans Tavenir y domine. Mais à la manière dont le jeune officier d'artillerie parle de ses éludes et de ses livres , on ycrit déjà sa carrière et ses systèmes- d'écrivain tout-à'fait tracés : « Tanne , dit-il , à rélire les livres que j'ai déjà lus nom-

> bre de fois, et par là j*dTx{uiers une érudition moins « étendue , mais plus soKde. Je n'aurai jamais une grande « connaissance de l'histoire, quf exige bien plus de leo- « tures ; mais j'y gagnerai autre chose qui- vaut mieux selon

> moi. » C'est ainsi que Courier a étudié toute sa vie ; tel a été aussi presque invariablement son peu de goût pour l'histoire. H né l'a jamais lue pbiir le fond des événe*. mens, mais pour les omemens dont les grands écrivams. de l'antiquité Font parée. Bonaparte, tout jeune, avait deviné la politique et la guerre dans Plutarque. Courier,

lieutenant d'artillerie , faisait ses délices du même historien ; mais il le prenait comme artiste , comme ingénieux conteur. La vie d'Annibal ne le ravissait que comme Peau-d'Anec0nfc eût ravi La Fontaine.Il>a toujours persnt^. dans cette préférence qui semble d'un esprit peu étendu et , cependant, en s'abandoonant à elle, il a su de l'histoire tout ce qu'il lui en fallait: pour être un écrivain politique de premier ordre. Il à beaucoup cité, beaucoup pris en témoignage l'histoire de tous les temps, et toujours avec un sens qui n'appartenait qu'à lui , avec une raison, une force , une sûreté de coup toujours terrassantes pour l'abus vivant qu'il voulait accabler.

En X795 00 Toit Courier, toujours officier, subalten^e

DB TkVï/^UOVtS OOUB1B& g

dans rarlillerîe, quitter sabitement l'armée devant Mayence et rentrer en France sans autorisation do gou- ^ernemeot. La misère, lés privations, les travaux sans fsmpensaiion de gloire et de succès à ce blocus de Mayence étaient bien faits pour rebuter un aussi tiède champion de la révolution que Tétait Courier. A propos de cette campagne il a depuis écrit : « J'y pensai geler, et « jamais je ne fus si près d*ime cristallisation complète. » Hais il parait qu'il eut pour abandonner son parti un motif sinon plus naturel , au moins plus honorable. Son père venait de mourir, et la nécessité toute filiale de voler auprès de sa mère malade et désespérée, loi avait fait oublier le devoir qui l'attachait à ses canons. A la suite de cette escapade il alla s'enfenner dans une petite campagne aox environs d'Alby , qù il se mit i traduire avec une admirable sécurité la harangue Pro Ligario , tandis qu'on le réclamait de l'armée comme déserteur, et que peutêtre il courait grand risque d'être traité comme tel. Des amis plus prudens que lui s'employaient pendant cç temps pour le mettre à couvert des poursuites qu'il avait encourues. Ils y réussirent, mais la note resta, et probablement elle a beaucoup aidé Courier dans la suite de sa carrière à se maintenir dans son philosophique éloignement des lianl^ grades. Tinrent les belles années de 1796 et 1797 qui assurèrent le triomphe de la révolution. Pendant que, sous Bonaparte, en Italie, la victoire faisait sortir des rangs une multitude d'homme$ nouveaux dont les noms ne cessaient plus d'occuper la renommée , Courier comptait des boulets et inspectait des affûts dans l'intérieur, service qui pouvait passer pour une disgrâce dans de telles drconsiances. BAais Courier s'arrangeait de

10 SSSII SU& LA VIB BT LBS BCBItS

tout. Il avait alors ▼ingt-trois aoa. Ses premières aiiaées au sortir de Técole de Cliâlons avaient été attristées par le sombre régime imposé aux. armées soiis la CoQventioo. Entrer dans le monde au temps de la terreur avec Famour de rindépendance et des libres jouissances de Tesprit, c'était avoir bien mal rencontré; aussi Courier donna-t-il vivement dans la réaction des mœurs nationales que la première période du Directoire vit éclater contre les vertus décrétées par la Convention , réaction plus emportée dans le midi que partout ailleurs. Ou se nipil en fdtes , en danses , en festins , en plûsirs de toutes sortes. Hommes et femmes éprouvaient à se retrouver ensemble comme amis, comme parens, comme gens du même cercle, noa plus comme ciioyeqs et citoyennes,. un plaisir qui n^était pas lui-même sans ineonvéniaat pour la paix intérieure des familles. Notre philosophe apprit à danser avec la plus sérieuse application , et courut les. bals , les 8|)ectacle8 , les sociétés. Sa gaieté, sa verve comique, qui n'étaient pas encore tournées à la satire , à l'humorisme , le firent rechercher des femmes , qu'il idolâtrait. Il plut et plut si .bien, qu'un beau matin il lui fallut quitter Toulouse pour échapper comme son père au ressentiment d*une famille outragée. Sa société en hommes était Irès-nombreuse ; il affectionnait surlAUt un Polonais, fort savant et grand amateur d'antiquités. Il passait des journées entières en tètfrà-lèle avec lui , aoit dans une chambre , soit en sui» vaut les allées qui bordent le canal du Midi. Ce qu'étaient ces conversations on peut s'en faire une làèfi eu lisant les lettres > malheureusement peu nombreuses « adressées d'Italie par Courier à M. Chleivaski (r). ( i) OEuvret coroplèlet. Siiul«lct «t compagnie.

DB FJLUL-X.OUIS COURIBR. II

Ed passaiit à Lyon ( en x 798 ) pour se rendre cd Italie , où on l*eoToyait prendre le cfimiiiandeinent d*noe compa* gnie d'artillerie, Courier écrivait à M. Chlewaski : » Leem tores 9 voyages, speetdctes, bals, auteurs, femmef , Pa- «• ris, Lyon 4 les Alpes, Tltalie, voilà TOdyssée que Je ' « vous garde. Mes lettres vous pleuvront une page I •• pour oue ligne. » Il ne tint parole qn'en partie. En j général, pins on voit et moins on écrit , plus les impres* sions sont vives , accumulées , pressantes , moins OU est lente de les vouloir rendre. Et puis il s'en fallut de beau- 1 coup que cette Italie que Courier avait toujoots désirée, lui vint fournir les riantes peintures auxqueHes son ima'ginatioA s*éjait sans doute prépat>é& A peine il eut passé les Alpes , que Tétat d'oppression , <l*af ilissement et de misère dans lequel était le pays , affligèrent son aroe d*ar- ^ tiste. Il traversa la belle et triste Péninsule , et de Milan jusqu'à Tarente il eut le même spectacle. Il vit le trop sévère régime imposé par Bonaparte à sa conquête, menaçant déjà de tomber en ruines et rendu insupportable par Tavidité, et Vignomnte et brutale morgue des hommes qu'il avait laliu employer à ces gouvememeiis improvisés. Il vit réiite de k société italienne rampant bassement sous les agens français , faisant sa cour à nos soldats parvenus > bien qa'en les sachant apprécier ce qu'ils valaient, et toute cette race abâtardie s'épuisant en démonstrations républicaines, méprisée de ses maîtres, et se laissant dépouiller , mettre à nu par des commis, des valets d'armée, des fournisseurs qui , prévoyant nos prochains re* vers , se faisaient auprès des généraux un mérite d'emporter tout ce qui ne se pouvait détruire. On ne saurait nier que ce ne fût là l'état de l'Italie après le premier dé-

13 ESSAI SUR LA VIE ET LES jÉiCJlITS

part de Bonaparte, et que les plus honteux désordres , le plus effréné pillage n'y déshonorassent , avec impunité la domination française. La guerre qui s*était déclarée entre les commissaires du gouvernement et.Jes commandans militaires ^ avait rendu toute discipline , toute administration régulière imposable , et il n'y avait si bas agent qui ne se crût autorisé à imiter Bonaparte faisant payer en chefs-d'œuvre la rançon des villes dltalie^ Courier ne sera point compté parmi les détracteurs de notre révolu-* lion , poiur avoir écrit sons l'impression d*un pareil spectacle ces éloquentes protestations auxquelles il n'a manqué , pour émouvoir toute l'Europe éclairée et la soulever contre les dépi*édateurs de l'Italie , que d'être rendues pu-» obliques dans le temps. «< Dites, écrivait-il à son amj Cble- «waski, dites à ceux qui veulent voir Rome, qu'ils se « hâtent, car chaque jour le fer du soldat et la serre des « agens français flétrissent ses beautés naturelles et la dé* « pouillent de sa parure. Permis à vous. Monsieur, qui êtes « accoutumé au langage naturel et noble de Tantiquiié , « de trouver ces expressions trop fleuries , ou même trop « fardées I mais je n'en sais point d'assez tristes pour vous « peindre réut de délabrement,^ de misère et d*oppp6bra f où est tombée cette pauvre Rome que vous aves vue si «* pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux m ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de t tous les pays du monde* Combien d'étrangers qui u'y « étaient venus que pour un hiver , y ont passé toute leur « vie ? Maintenant il n'y reste plus que ceux qui n'ont pu « fuh', ou qui , le poignard à la main , cherchent encore « dans les haillons d'un peuple mourant de faim quelque « pièce échappée à tant d'extorsions et de rapiues Les

DE FAUL-I.OOIS COUHIEB. l3

raonnmens de Eome ne soot guère mieux traités que le peuple^...... Je pleure encore un joli Hermès enfant ,

que j^avab vu dans son entier , vêtu et encapuchonné d'une peau de lion , et portant sur son épaule une petite massue. C'était, conune vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule; morceau d'un travail exquis, et grec 9 si je ne me trompe. Il n'en reste que la base , sur laquelle j'ai écrit avec un crayon s Ltt^ete^ P'etieres, Cupidinrsque, et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann , s'ils .avaient eu le malbeur de vivre assez long-temps pour voir ce spectacle. Tout ce qui était aux Chartreux, à la Yilla Albani, chez les Famèse, les Honesti, au muséum démenti I au Capitole, est esaporté, pitié, perdu ou vendu. Des soldats, qui.spnt-entfé^ dans la bibliptbèque du "Vatican, ont .détruit enti'/B aiitr^ rfûretés, lefaroeuiL Térence du Bembo , manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné»- Ténus de la Tilla Bofghèae a été bissée à la main par quelque desoeodaot de Diomède, et l'Hern^aphrodite^ immane oefasl a un pied brisé..... .»«

Qu'on juge de l'effet qu'eussent produit à Paris, en 1798, dans certains, cercles où Ton se croyait la mission de rallumer panni nous le fland)eau demi-éteint de l'intelUgence , beaucpup de passages de ce genre t exprès-; sion si vive y si louchante et 91 gracieuse encore de ce qu'éprouvait dans un coin de fltalie, confondu parmi les dévastateurs de cette infortunée patrie des arts , un jeune officier^ amateur exquis de l'antiquité, savant incomitti écrivain déjà parfait. Car ces premières lettres dltriîe ent tonte la verve, toute roriginaltlé qu'on

lOMB I. * *

r4 ESSAI SUA Là VIE ET LES ECRITS

trouve dans les pins célèbres écrits de Tâge mûr de Courier. Elles sont avec cela d*un goût irréprochable : nulle affectation, nulle manière ne s'y fait sentir, chacune d'elles est un petit chef-d'œuvre d'élégance et de pureté de langage , de convenance de ton, d'éloquence même, toutes les fois que la matièl^ le comporte , comme lorsqu'elles peignent l'avilissement du caractère italien , et soudent si énergiquement , dix ans avant que personne y pensât f la plaie de notre révolution , l'esprit d'envahissement et de destruction plus noblement appelé l'esprit militaire. Et cependant celui qui, dans sa droiture naturelle, jugeait si bien d'illustres pillages, sur lesquels la France n'a ouvert les yeux que lorsque > vaincue^ on la paya de représailles , l'homme qai , seul peut-être dans nos armée», écrivait et pensait ainsi , était exposé chaque |oui^ de 8ft vie à périr obscurément sous le poignard italien , victime privée de la haine qu'inspiraient les Français. Il y songeait à peine , disant gaiement que pour voir Vnalie il fallait bien se faire conquérant, qu'on n'y pouvait avancer un pfts sans une armée, et que, puîsqu'à la feveur de son harnais, il avait à souhait un pays admirable, l'antique, la nature, les ruines de Rome, les tombeaux de la grande Grèce, c'était le moins qtt*il ne sût pas toujenrs où il aérait ni â41 aérait le kndetntrin. On ne saurait conter après lui les périOeuses rencontres auxquelles aes exeursiens d*Bntiquaire, bien plus que son service d'officier d'artillerie, l'exposèrent tant de fois pAmt les biontaguards du nidi de Htalie. Portant un sabre et des pistolets eomme on porte un chapeau et une chemise , il était toujours à la découverte en cutîeux, point en héros. FariYe à prendre et i^ dési^rmer, H se tirait

DB pàu<.-ix)1)is goubibk. i5

d'afliire par m préseooe d*esprit, son graod usage de U liDgQe ilalienne , ou par le sacrifice d'une partie de sou bagage; et le lendemain il allait affronter les brigands sans plus de précaution, sans plus de a*ainte, surtout sans désir de vengeance. Ces malheureux Calabrais lut paraissaient tout-à-fait dans leur droit quand ik nous assassinaient en embuscade, et il ne pouvait sans horreur Iss voir massacrer au nom du droit des gens par nos pro* faiseurs de tactique.

Ce débonnaire et nonchalant mépris du danger était

choie plus rare aux années que la bouillante valeur qui

emportait des redoutes. C'était une bravoure a part.

Courier la portait dans Tesprit, non dans le sang, et

eoflime elle n'allait point sans quclqua mélange d'insu-

faordimrtiwi» elle ne devait guère plus sûrement le mener

au hàton de maréchal que le PtmphUt des Pamphlets à

fAcidémie. Aussi n'avançait-il qu'en science , et n'élait-il

wmppfnté que par la science des dangers qu'il était

Hm chercher. Il aimait à raconter qu'un jour les douze

ou quinze volumes qu'il portait toujours avec lui , ayant

été enlevés par les hussards de Wurmser, l'ofliciep-com-

aumdant le détachement les lui avait renvoyés avee une

lettre fort aimable. Cette politesse extrêmement remar*

Vuble de la part d'un ennemi dans une guerre qui se

faiaitsans courtoisie, aouvenl même sans humanité , lui

paraissait «oe excepliop très flatteuse et faite uniquement

pour lui, car nul autre n'edt été capable de la mériler

par la perte d'iw pareil bagage. Moins heureux dans sa

prédilection de savant pour le séjour de Eome , Courier

faillit y être mis en pièces lorsque les Français furent

obligés de Tabandonj^er. Il faisait partie dé la division que

x6 ESSAI SUA Là VIE ET LES ÉCRITS

Macdonald , en marchant vers la Trébia , avait laissée dans Rome. Cette division capitula , et dut être embarquée et transportée en France. Courier voulut dire im dernier adieu à la bibliothèque du Vatican, il j oublia l*heure marquée pour le départ de la division , et lorsqu'il en sortit il n'y avait déjà plus un seul Français dans Kome. C'était le soir ; on le reconnut à la clarté d'une lampe allumée devant une madone. On cria sur lui aii giaccobîno ; un coup de fusil tiré sur lui tua une femme , rt , à la faveur du tumulte que cela causa , il parvint à gagner le palais d'un noble romain qui l'aimait et qui l'aida i fuir. Voilà comme il quitta Rome et l'Italie pour la première fois.

A cette époque, certains départemens de la France ne valaient guère mieux que lltalie pour les militaires républicains. Courier, débarquera Marseille et se rendant à Paris, fut encore traité comme giaceohino par les honnêtes gens qui pillaient les voitures publiques sur les grandes routes, au nom delà religion et de. la légitinaité. Il perdit argent , papiers , effets , et arriva à Paris ainsi dépouillé , de plus atteint d'un crachement de sang qui l'a tourmenté toute sa vie. Bientôt éclata la révolution qui mit aux mains de Bonaparte la dietatnre militaire. Courier ne s'était point mêlé jusque-là de politique d'une manière active. Il ne s'était point déclaré avec les militaires contre les avocats , ni avec ceux'ci contre les trai* oeurs.de sabres. Il resta donc sous le consulat ce qu'il avait été sous le directoire , bornant son ambition à re* chercher la société du petit nombre de savans que la révolution avait laissés s'occupani obscurément d'antiquités et de philologie. Riche d'observations , le goût formé ,

DV pai/l-louis coukieb. i^

apjirécié dé|i des érudits qu*il atktt rencontrés en Italie , il fut accneilH , encouragé. II eut poiir amis Akerblad , HiJIin, Clavier, Sainte-Gi*oix , Boissonnade, qui certes ne devinèrent point son avenir, mais qui donnèrent à ses essa» Tattenlion qn*its méritaient. Ce ue fut guère que pour obtenir les suffrages d'un petit cen^lé d'amis et de connaisseurs qu*ir composa , de 1800 à 1802, divers Opnscttles, longtemps ignorés d'ailleurs : YÈhge ttHélèrie^ ouvrage nouveau , comme il le dit queique^ part , donné sous on titre ancien et comme une simple tra* dndioB d'Isocntte, le Fojrage de Ménélûs à Ttvjre pour redemander Hélène , eomposi4ion <i*un autre genre , dans laquelle il semblait s'être proposé d'effacer l'auteur de Télémaque , comme imitateur de la narration antique ; enfin ua artide sur l'édition de l'Âthénée deSchweigbauser,. le morceau de critique le plus habilement déduit , et certainement le- plus élégamment écrit qui ait paru daus le magasin encyc^opédique de MiHin. Sans les Pamphlets, qui ont foit la célébrité de Courier, on salirait à peine aujonrd'hui Teustence de ces opuscules. On est étonné aujourd'hui de ne les trouver guère inférieurs aux publi» cations qui onl suivi. C'est que le grand art de style qu'on, ne se lasse point d'admirer dans Courier, n'a pas été moÎM en iui un don nalure) que le produit des études de tonte sa vie.

Le consulat approchait de sa ^n, et avec hii la paix conquise sur les champs de bataille de Marengo et de Hohenlînden. Courier fut désigné pour aller commander comme chef d'escadron l'artillerie d'un des corps qui occnpaient l'Italie , redevenue française. Les travaux qu'il avait entrepris , les relations qu'il s'élaii faites pendant

iH ESSAI sua LA. VIB ET LES ECfilTS

trois années de non-acHyité , ne furent rien aupcès du bonheur de i-evoir un pays , des mers , un ciel qu'il aimait avex passion, et dont il ne parlait jamais ^ans ravissement. Il était k peine en Italie que Tordre y vint de prendre l'opinion des différeus corps sur un noutcau changement dans le gouvernement de la France. La république n'était déjà plus cpi'un mot , et Bonaparte Toulait au pouvoir qu'il exerçait seul et presque saos conirôle un titre phis décidé. L'empire était créé , mais il fallait Je lé^ gi limer par une apparence de délibéralion nationale. iCous |i 'avons point encore de mémoires qui 90us apprenneât comment fut accueillie par l'armée cette consullation extraordinaire , qui par elle-même était déjà la destruction de la république. Les militaires qui servaient à celte époque , et qui depuis , rentrés dans la vie civile , ont mieux connu le prix de la liberté , assurent généralement qu'ils virent avec indignation le pouvoir d'un seul succéder à la volonté de tous. Mais aucun lait éclatant n'a prouvé cette dispositiou des armées de h république. N'est-il pas bien plus probable que les choses se passèrent partout comme on le voit dans ce cmnique récit de €ou« Wer, où tout un corps d'of&ciers , assis en rond autour da général d'Anlhouard, reste muet à la question : « Voulez* •t vous encore la république, ou bien aimez'^ous mieux on «empereur?» En effet, pour des militaires» dire non, c'était iiret l'épée , ou protester inutilement. Car où était l'autorité qui présiderait au dépouillement de ce. vaste scrutin , qui compterait les voix et répondrait du respect de Bonaparte pour les répugnances de la majorité ? Gou« rier se garda bien de dire non ; il avait son opinion ccpeudant. « Un homme comme Bonuiiarte , disait-il éuer-^

DK PHVL-hOVlS CpUBIBB. I9

it, soldat, ch«f d'année, le premier capitaine « du monde , vouloir qu'on l'appelle majesté... ! Etre Bo- > naparte et se faire Sire...! U aspire à descendre... »

Si le caractère ioidépendant mais peu vigoureux de Cooiûr, li son esprit frondeur plutôt qu'arrêté 'en certains principes, sont assez compris par ce qui précède, on ne s'étonnera point qu'il continuât à servir malgré son peu de goût pour la nouvelle forme de gouvernement établie eu France. Courier n'avait jamais aimé la république. La Convention l'avait repoussé comme violent et impitoyable. Il «fait méprisé le.Directoire comme iqcapable et vénal. 11 n'avait guère éprouvé le bienfait du consulat que par le loisir dont trois années de paix l'avaient laissé jouir. Peu porté d'ailleurs à accorder aux actions humaines des intentions bien profondes, il vit moins dans l'élévation de Bonaparte k l'empire un atte^ulat d'ambition qu'un égare* Beat de vanité digue de compassion. Le mot d'usurpation ne lui vint même pas pour caractériser l'entreprise d^ nouveau César, et il ne s'enveloppa poiut contre lui dans la sombre baine d'un Brutus. L'empire avec ses cordons» ses titres 9 ses hautes dignités, ses princes, ses ducs , ses Imtous esli:opiant la langue et l'étiquette , sa grotesque iîision de la noblesse des deux régimes , ses conquêtes féodales et se» distributions de royaumes, lui parut d'un bout à l'autre une farpe parfois odieuse, presque toujours iMpifroone à l'excès. Dans ses lettres étrrites d'Italie de i8o3 à tSû9 , il épuise le» ^^ts de la plus amèrc satire contre ces généraux devenus des mi^estés à l'image de l'empereur, contre ce$ états-majors transformés en petites eonrs et livrés è la brigue des parentés , à l'adoration des noms anciens et des illustrations nouvelle».

ao ESSAI SUR LA VIX BT LES XGBITS

Assurément c'est bien là l'époque prise par son eéié ridicule; côlé de vérité, oui, mais qui n*est poini toute la vérité. L'histoire y saura montrer autre chose. Si Ton ne s'attache ici qu^au moindre aspect, celui des travers individuels y des vanités , ^ sot orgueil de tant d'hommes , qui , enchaînés à une pensée supérieure , firent ^ réunis , de si grandes choses , c'est que cet aspect frappa surtout Courier. Il feut voir un instant les choses eorame il là vit, pour concevoir en ce qu'elles ont eu de fort excusable des préventions qu'on lui a trop reprochées. L'empire av(4: ses foudroyantes campagnes ée trois jours, ses armées transportées par enchantement d'un bout de rkùrbpe à l'autre, ses. trônes élevés et renversés en un trait de plume, son prodigieux agrandissement, sa calamrteuse et retentissante chute, sera de loin un grand *spectacle ; mais de près un contemporain y aura vu des misères que la postérité ne verra point. U y a mieux , il fallait en être sorti pour l'embrasser dans son vaste ensemble , qui seul est digue d'admiration. Tant qu'il exista , ses grandeurs ne furent célébrées que par des préfets on des poètes à gages ; €t tel qui paraîtrait aujourd'hui im esprit libre, en jugeant cette faïàeuse administration de Bonaparte eomme éll« doit l'être, se serait tu par pudeur sons la censure impériale , on n'aurait pas vu , comme aujourd'hui., les choses i par leur grand côté. Les lettres de Courier tiendront une toute première plaee parmi les mémoires du temps; elles font l'histoire malheureusement assex triste du moral de^ nos armées , depuis le moment où Bonaparte eut ouvert à toutes les ambitions la perspective d'arriver à tout par du j dévouement à sa personne, autant que par des services i;éels.

DB PAVf.-I.ODIS COURIER. 9t

Courier 6e vantaît de posséder et de pouvoir publier, quand il le voudrait , comme pièces à l'appui d^ ses portraits et de ses récits , un graud nombre de lettres à lui écrites aux diverses époques de la révolution par les maréchaux, généraux, grauds seigneurs de l*empire, dévoués depuis i8i5 à la maison de Bourbon. On aurait vu ^ disail-il, les mêmes personnages professer dans ces lettres, et avec no égal entbousiasme, suivant Tordre des dates révolutionnaires, les principes républicains les plus outrés et les doctrines les plus absolues de la servilité, tenir à honnenr d'être regardés comme ennemis des rois, et ramper orgueilleusement dans leurs palais; commencer leur fortune en sans- culottes et la finir en habits de cour. Ifais ce monument des contradictions politiques du temps et de la versatilité humaine dans tous les temps , ne s*est point trbuvé dans les papiers de Courier, et la perte assurément n'est pas grande. Le ridicule et l'odieux méritent peu de vivre par eux - mêmes. C'est le coup de pied que leur donne en passant le- génie qui les immortalise. Les précieuses, les marquis, les faux dévots du temps de Louis XIY seraient oubliés sans Molière. Peut-être on s'occuperait peu de nos révolutionnaires acapios dans cinquante ans; les ravissantes lettres de Courier les feront riwe plus que leurs Uohefés.

Mais voici qui va bien surprendre de la part de l'homme qu'on a vu jusqu'ici tant détaché des idées de gloire et d'ambition 1 Courier sollicitant la protection d'un grand seigneur de l'empire, et briguant l'occasion de se distinguer sous les yeux de l'empereur! C'est pourtant ce qui arriva è l'auteur des lettres écrites d'Italie. Il eut son grain d'ambition , son quart-d'honre de folie , comme un antre;

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