A M. RENOUARD
quelques mots de ce fragment , efTacés par malheur y font une perte immense , même alors que tout est imprimé. M. Furia a étendu cette perte le plus qu*ii a pu , puisque la tache est aujourd'hui double au moins de celle que j'ai faite , si \e desnn qu'en a publié M. Furia est exact. Il l'a augmentée à ce points afin de pouvoir dire qu'elle était immense; car il accommode non i'épithète à la chose» mais la chose à I'épithète qu'il veut employer. Avec tout cela , il s'en faut que le dommage soit immense» et quand j'aurais noyé dans l'eitcre tous ses vieux bouquins et lui » le mal serait encore petit. ^
Cependant cette découverte » toute méprisable qu'elle est, M. Furia entend qa*< lie nous soit commune, ou, pour mieux dire, il y consent; car on voit bien d'ailleurs qu'elle lui appartient toute , puisque c'est Ini , dit-il , qui m'a fait connaître , montré, déchiffré ce manuscrit, que sans lui apparemment je n'aurais pu tii trouver ni lire. Cest là, au vrai, le but principal de son libelle, et à quoi tendent tous les détails par lui inventés, dont son récit est rempli. Sans y mettre beaucoup d'art, fl a trouvé ses lecteurs disposés à le croire et à lui adjuger la moitié de cet honneur; car, tout pour un seul , ce serait trop.
Que de haines accompagnent la renommée!
qu'il edt^difficile d'échapper à l'oubli et à l'envie ! De tous les chemins qui mènent au temple de mémoire , j'ai suivi le plua obsur : huit pages de grec font toute ma gloire , et voilà qu'on me les dis-
ao8 LETTRE
pute ! M. Furia en veut sa part ; il crie dans les gazettes, il arrange, il imprime un tissu de mensonges pour arriver à ce mot : Nott^ cçmmune découverte. Vous , Monsieur \ vous voyez la fourbe , et bien loin dé la découvrir, vous tâchez d*en profiter pour vous glisser entre nous deux. Vous se^nblez dire à chacun de nous : Souffre qu'au moins Je sois ton ombre, Furia y consentirait ; mais moi, je suis intraitable: je veux aller tout seul à la postérité.
La gloire aujourd'hui est très-rare : on ne le croirait jamais ; dans ce siècle de lumières et de triomphes, il n'y a pas deux hommes assurés de laisser un- nom. Quant à moi, si j'ai complété le t«xte de Longus^ tant qu*on lira du grec, il y aura toujours quatre ou cinq hellénistes qui sauront que j'ai existé. Dans raille ans d'ici, quelque savant prouvera , par une dissertation , que je m'appelais Paul-L<ouis, né en tel lieu, telle année, mort tel jouf de l'an de grâce.... sans qu'on en ait jamais rien su ; et pour cette belle découverte, il sera de FAcadémie. Tâchons donc de montrer que je suis le vrai , le seul restaurateur du livre mutilé de Longus: la chose en vaut la peine; il n'y va de rian moins que de l'immortalité.
Vous savez , Monsieur, ce qui en est , quoique vous n'en disiez rien, et M. Clavier le sait aussi, à ^Vi j'écrivis de Milan ces propres paroles ;
k M* REl^OUARD. 209
Milan., le i3 octobre 1809.
« Eavoyez-moi vite, Mbosieur, vos commissions
• grecqaes; je serai à Florence un mois, à Rome » tout l'hiver , et je vous readrai bon compte des » manuscrits de Paosanîas. Il n'y a bouquin en » Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour w de vous et du grec. Je fouillerai aussi pour mon
• compte dans les manuscrits de l'abbaye de Flô-' » rehce. Il y avait là du bon pour vous et pour » moi , dans une centaine de volumes du neuvième ».et du dixième siècle; il en reste ce qui n*a pas ^ été vendu par les moines: peut «être y trouverais •.je votre affaire. Avec le Cbariton de Dorville est » un Longus que je crois entier ; du moins n'y ai-je ». point vu de lacune quand je l'examinai ; mais^^en » vérité, il faut être sorcier pour le lire. J'espère M pourtant en venir à bout, à grand renfort de bési^^ K cles^ comme dit maître François. C'est vraiment I» dommage que ce petit roman d*une jolie inven- » tion, qui, traduit dans toutes les langues, plaît » à toutes les nations , soit dans l'état où nous le » voyons. Si je pouvais vou^ rplfrir coipplçt, je
• croirais mes courses bien employées, et mon » nom assez recommandé aux Grecs présens et fu- » turs. Il me faut peu de gloire; c'est assez pour » moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos
• études et votre amitié.... »
M. Lamberli lut cette lettre, 01^ il était question de lui, et me promit dès lors de traduire le supplément , comme il pouvait faire mieux que pcrseunc.
dIO LBTTRE
Il sa rappelle très-bieo toutes ces circonstances , et voici ce qu*il m'en écrit :
DeUa tperanza che apeçate di saopriri nel codice Fio^ nndno îlframmenéo di Longo Sofitta , <voi mi pariaste êino dai primi momenti del vostna arripo in MUano, Questa cosaju me in quel tempo ancor detta ad idcttni eamciy che non possono a»eme la rimenhranza. Siparlb éutcora délia traduzione itoRana, che sarehbe staio èene di forme , rptando nonfossero riusciie nfone le sparanzo deSa teoperta; ed io , per Vinfinita amiâzia ehi w /»rofetso , mi vi obligai con solenne promessaper tm tede ia^ poro,Agran ragione adunque mi dovettero sorprendere le ciande del signor Fùria , che nel suo scriito si *v6lepafar credere corne cooperatore epartecipe di quello sooj^i" mento,^ *.
£nfin, voici une lettre de M. Akerblad, qui montre assez en quel temps je vis ce manuscrit pour la première fois :
« .*. Je me rappelle effectivement qu'il y a trois » ans nous allâmes ensemble voir la bibliothèque
* C^est-à-dire en français : « L*espoir que vous aviez de M t.rouvef dans les manuscrits de Florence un texte com- » pl6t de Longûs , me fut annonce par vous d^s les pren miers momena de votre arrivée ici , et j'en parlai à «fuel» M qu«8 amis qui n^en peuvent avoir perdu le souvenir. Mous » parlâmes aussi de traduire le supplément en italien ; à M quoi je m^obligeai envers vous par une promesse fondée » sur Tamiiie' qui nous unit tous deux. Ainsi , ce ne fut pas
• sans beaucoup dVtonnement que je vis depuis Te'trange m folie et le bavardage de M; Fnria, qœ, dans sa broekaro,
• frtfteadait .avoir part à celle d^avwrt». »
A M. ABNOUÀRD. 21 I
• de Tabbaye de Florence, où , entre autres ma- » nuacrits , on nous montra celui qui contient le » roman de Longus , avec plusieurs autres éroti- ». ques grecs. Je me souviens très-bien aussi que » » pendant que j'étais occupé à parcourir le cata- » logue de ces manuscrits , dont les plus beaux ont » disparu depuis , vous vous arrêtâtes assez long- » temps à feuilleter celui de Longus, le même qui m VOUS a fourni l'intéressant fragment que vous ve- » nez de publier. »
Ainsi bien avant que ce manuscrit passât dans la bibliothèque de Saint-Laurent de Florence , je^ l'avais vu à l'abbaye; je savais qu'il était complet» je l'avais dit ou écrit à tous ceux que tout cela pou* ▼ait intéresser.- Depuis , dans la bibliothèque , M. Furia me montra ce livre que je lui demandais , et que j« connaissais mieux que lui , sans l'avoir tenu si long-temps , et moi je lui montrai dans ce livre Ce qu'il n'avait pas vu en six ans qu'il a passés à le décrire et en extraire des sottises. On voit par là clairement que tout le récit de M. Furia , et les petites circonstances dont il fa chargé pour montrer que le hasard nous fit faire à tous deux ensemble cette découverte , qu'il appelle commune ^ sont autant de faussetés. Or , si , dans un fait si notoire, M. Furia en impose avec cette effronterie, qu'on juge de sa bonne foi dans les choses qu'il affirme comme unique témoin ; car , k ce mensonge, assez indifférent en lui-même, il joint d'autres impostures, dont assurément la plus innocente mériterait cent coupsde bâton. Cétait bien sur quoi
il comptait pour élre un peu à son aise , comme l*huîssier des plaideurs. J'aurais pu donner dans ce piège il* y a vingt ans , mais aujourd'hui je cx>npais ces ruses, et je lui conseille de s*adresser ailleurs. J'ai très-bien pu , par distraction , faire choir sur le- bouquin la booteille à l'encre; mais frappant sur le pédant , je n'aurais pas la même excuse, et je sais ce qu il m'en coûterait.
D^uis lartîcle inséré dans la gazette de Florence, par lequel vous annonciez une édition du supplément et de l'ouvrage entier, j'étais en pleine possession de ma découverte, et plus intéressé que personne à sa conservation. Tout, le monde savait que j'avais trouvé ce fragment de Longus , que j'allais le traduire et l'imprimer ; ainsi mon privilège, mon droit de découverte étaient assurés : on ne saurait imaginer que j'aie fait exprès la tache au manuscrit, pour m*approprier oe mor-r ceau inédit qui était à moi. C'est néançaoios ce que prétend M. Furia; celte tache fut faite, dit-r il , pour le priver de sa part à la petite trouvaille (vous yoyez, par ce qui précède, à quoi cette part se réduit ), et afin de l'empêcher, lui ou quelque autre aussi capable , d'en donner une édi<t tion. Gela e^t prouvé , selon lui , par le refus de )a copie^
Ce discours ne peut trouver de créance qu'auprès de ceux qui n'ont nulle idée d'un pareil travail ; car qui eût pu l'entreprendre à Florence , quand même votre annonce n'eût pa^appris au public et la découverte et à qui elle appartenait? Nhj
m'en croyez pas, Monsieur; consultez les savans de votre connaissance , et tous vous diront qu'il i/y avait personne à Florence en état de donneruae édition supportable de ce jtexte d'après un seul manuscrit. Il faut pour cela une leon naissance de la langue grecque non pas fort extraordinaire , mais fort su'périeure à ce qu*en savent les profeSK seurs florentins.
En effet, cpnqevez » Monsieur , huit pages sans points ni virgules ^ partout des mots estropiés , transposés, omis, ajoutés, les gloses confondues avec le texte, des phrases entières, altérées par Tîgnorance, et plus souvent, par les impertinentes corrections dix copiste. Pour débrouiller ce chaos, Schrevelius donne peu dç luinière à qui ne connaît que les Fable^ d'Ésppe. Je ne puis me flatter d'y 9 voir /complètement réussi « manquant de tous lea secours nécessaires ; xQais hors un ou deux en-> droits , que ceux qui ont des livres corrigeront aisément , j'ai p^is le tout au point que M. Furia Ijji-niéme , avec ma traduction et son Schreveiius , suivrait maintenant sans peine le sens de Tauteur d'un bout à l'autre. Tout cela se pouvait faire par. d'autres que moi , et mieux, à Venise ou à Milan » mais non à Florence.
Les Florenjtins. ont dp l'esprit, ipais ils savent peu de grec ; et je crois qu'ils ne s'en soucient guère : il y a parmi eux beaucoup de gens de mérite, fort instruits et fort aimables; ils parlent admirablemei^t lapli^s belle des lapgues vivantes : i^vec cjcla on se passe aisément du grec^
2X4 I^fiTTRE
Quelle préface aurait pu , je tous prie , mettre à ce fragment M. Furia , s'il €d eût été l'éditeur ? il -aurait fiilla qu'il dit : Dans le long trarail que j*ai fiût sur œ manuscrit, dont j*aî extrait des choses ai peu intéressantes , j'ai oublié de dire que Fouvrage de Longus^'y trouvait complet ; on vient de m'en faire apercevoir. £t là dessus , il aurait cité votre article de la gazette. Vous voyez , Monsieur, par combien de raisons j'avais peu à craindre que ni lui ni personne songeât à me troubler dans la pq^ession du bienheureux fragment. J*en ai refusé à M. Furia , non une copie quelconque , qui lui éta^ utile comme bibliothécaire, mais une certaine copie dont il voulait abuser comme mon ennemi déclaré; et Tabus quMl en voulait faire n'était pas de la publier, car il ne le pouvait en aucune façon; mais de l'altérer, pour jeter du doute sur ce que j'allais publier. Tout cela est , je pense, assez clair.
Mais si l'on veut absolument que , contre mon intérêt visible, j'aie mutilé ce morceau, que je venais de détenir et dont j'étais maître, pour con> soler apparemment M. Furia du petit chagrin que lui causait cette découverte, encore faudrait-il avouer que les adorateurs de Longus me doivent bien moins de reproches que de remercimens. Si ce texte est si sacré, pour Savoir complété je mérite des statues. La tacbe qui en détruit quelques mots dans le manuscrit ne saurait être un erime d'état ^ que \& restauration du tout dans 1^ imprimés ne soit un bienfait publié : mais si tout
À K. RENÔUÂRD. 2l5
rouvrageycomiii6 le pensent des gens bien sensés , n'est en soi qu'âne fadaise, qu'est-ce donc que ce pâté, dont on fait tant de bruit? En bonne foi , le procès de Figaro, qui roulait aussi sur un pâté d'encre, et la cause de l'Intimé, sont, au prix de ceci ,. des affaires graves.
Et quand il serait vrai, que par pure folie J'aurais exprès git^ le tout ou bien partie DudîL fragment, qu^on mette en compensation Ce que nous avons fajt depuis cette action ,
et l'édition du supplément qui se distribue gratis , et celle du livre entier donnée aux savans , et enfin cette traduction dont vous rendez compte, qui certes éclaircit plus le texte que la tache ne l'obscurcit. On ne vous soupçonnera pas. Monsieur, de partialité pour moi. Vous trouvez que j'ai complété la version d* A.myo^ si habilement , dites-vous, qu'on n aperçoit point trop de disparate entre ce qui est de lui et ce que j'y ai ajouté, et vous avouez que cet e tache était difficiie. Je ne suis pas ici en termes de pouvoir faire le modeste : un accusé sur la sellette , qui voit que son affaire va mal, se re« commande pax où il peut, et tire parti de tout. Cette traduction d'Amyotest généralement admirée, et passe pour un des plus beaux ouvrages qu'il y ait en notre langue. On ferait un volume des louanges qui lui ont été données seulement depuis trois ou quatre ans, tant dans les journaux que dans les différens livres. L*un la regarde comme h ehef-d'œmre du genre naïf; l'autre appelle Amyot U créateur d'un stylé qui n'a pu être imité; un
troisième déclare aussi cette traduction inifnitMe^ et va jusqu'à lui attribuer la grande réputation du roman de Ix>ngus. Or, ce chef-d'œuvre inimita-> ble , ce modèle que personne nli pu suivre dans le plus difficile de^tous les genres , je l'ai non-seulement imité, selon vous, assez habilement, mais je l'ai corrigé partout, et vous n'osez dire, Monsieur, qu'il y ait rien perdu. L'entreprise était telle qu'avant l'exécution , tout le monde s'en serait moqué, parce qu^en effet il y avait très-peu de personnes capables de l'exécuter. Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. Mais ce n'est pas seulement le grec et le français qui m'ont servi à terminer celte belle copie, après avoir si heureusement rétabli l'original; ce ^nt encore plus les bons auteurs italiens, d'où j'ai tiré plus que des nôtres, et qui sont la vraie source des beautés d'Amyot; car il fallait, pour rétoucher et finir le travail d'Amyot, la réunion assez rare des trois langues qu'il possédait et qui ont formé son style. Ainsi eette bagatelle , toute bagatelle qu'elle est, et des plus petites assurément, peu de gens la pouvaient faire.
Je comprends, Monsieur, que votre jugement n'est pas celui de tout le monde, et que ce qui vous a plu semblera ridicule à d*autres ; mais l'ouvrage n'étant connu que par votre rapport, la prévention du public doit , pour le moment, m'é- U*e favorable ; et si cette prévention en faveur de ma traduction peut me faire absoudre dji jcnme
A M. RENOUÀRD. 21^
de lèae-maouscrit, je me'moque fort qu après cela on la trouve bonne ou mauvaise.
Qu*on examine donc si le mérite d'avoir corn* prêté.» corrigé » perfectionné celte version que tout le monde lit avec délices , et donné aux> savans un texte qui sera bientôt traduit dans toutes les langues, peut récompenser le crime d'avoir effacé involontairement quelques mots dans un bouquin que personne avant moi n*a lu, et que jamais personne ne lira. Si j'avais l'éloquence de M. Furia , j'évoquerais ici l'ombre de Longus, et, lui contant l'aventure, je gage qu'il en rirait et qu'il m'embrasserait pour avoir enfin remis en lumière son œuvre amoureuse. Vous pouvez penser la mine qu'il ferait à M. Furia » qui le laissait manger aux vers dans le vénérable bouquin.
J'ai l'honneur d'être , Monsieur, etc.
Tivoli , le 20 septembre 1810.
P,S. Est-ce la peine de vous dire , Monsieur, pourquoi je ne vous envoyai ni le texte , ni la traduction que je vous avais promise? Accusé de spéculer avec vous sur ce fragment, dont je vous faisais présent, comme vous en convenez, le seul parti que j'eusse à prendre, n'était-ce pas de le donner moi-même au public ? Je vous avoue aussi que votre ambition m'alarmait. Si ,' pour m*avoir accompagné dans une bibliothèque, vous disiez et vous imprimiez à Milan : Nous avons trouvé ^ et nous allons donner un Longus complet ^ n'était-il pas clair qu'une fois maître et éditeur dé' ce texte , 2. . 19
2l8 LETTRE A H. HEUTOUÂHU.
Tovs aiariez ditr comme Arcfaîmède : ^ l^ai tnouçér. Vous et M. Faria , vous alliez vous parer de «es plua belles plaines» et je restais a?«e ma tadie d'eacre , «|ue personne ne me contestai L Savais pensé faire deux parts ; le profit pour vous , fbonneur pour moi : vous vouliez avoir f un et t'antre, et ne me iaisaer que le pâfé. Une pareiUe prétontion rompawt iocis nos arrangemens.